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Quels emplois pour demain ?

4 juin 2014 : Quels emplois pour demain ? ( rapport d'information )

B. LE SCÉNARIO EMPIRIQUE

1. L'approche globale au niveau européen
a) Les grands gisements d'emplois escomptés

Sans qu'on sache d'ailleurs très bien ce qui a guidé ses choix, la Commission européenne a identifié, en 2008, trois gisements d'emplois potentiels à court-moyen terme, regroupés sous l'appellation « New jobs, new skills » retenue par sa stratégie globale Europe 2020 lancée en 2010.

Europe 2020

La stratégie globale Europe 2020 se propose d'encourager « une croissance intelligente, durable et inclusive au cours des dix prochaines années et au-delà ». Elle fixe quatre objectifs chiffrés :

- porter le taux d'emploi des vingt à soixante-quatre ans de 69 % à 75 % d'ici à 2020 ;

- consacrer 3 % du Pib, au lieu des 2 % actuels, à la recherche et au développement ;

- faire sortir vingt millions de personnes de la pauvreté, soit une réduction du taux de prévalence de 25 % ;

- ramener le taux de décrochage scolaire à 10 % et porter à 40 % la proportion des personnes âgées de trente à trente-quatre ans aux titulaires d'un diplôme d'enseignement supérieur ou d'un niveau d'étude équivalent.

Les secteurs qualifiés de porteurs concernent45(*) :

- l'informatique ;

- les emplois verts (liés à l'environnement et au développement durable)46(*) ;

- les emplois blancs (à composante santé et aides à la personne).

Dans cet esprit, la Commission mobilise donc les entreprises privées pour qu'elles développent les formations professionnelles vers ces emplois. Elle fait actuellement porter l'effort sur les emplois verts et se consacrera par la suite aux emplois blancs. Elle est néanmoins consciente qu'en favorisant l'émergence d'emplois verts encouragés par la perspective d'une société à plus faible empreinte carbone, il en résultera parallèlement la destruction d'autres postes : par exemple, la prise en compte environnementale créera sans doute de l'activité dans le secteur de la construction grâce à la pose de panneaux solaires mais le fait de privilégier le rail sur la route en matière de transports terrestres n'engendrera aucun emploi supplémentaire.

Cette transition dans le secteur industriel doit être préparée, et ce en liaison avec le secteur éducatif qui n'entretient pas, le plus souvent dans les États membres, de liens très étroits avec le monde de l'emploi ; cette connexion est d'autant plus importante que les formations dispensées aujourd'hui peuvent déjà être obsolètes quatre ans plus tard, voire même avant.

La bonne formule consiste donc à miser sur le renforcement de la formation continue avec le triple objectif d'anticiper, d'évoluer et de former. On sait mal évaluer les gisements d'emplois à échéance de dix ans, établir une telle anticipation à plus de deux ou trois ans n'est pas crédible. Il faut donc s'attacher à rendre le système plus élastique. Dans le domaine de la santé par exemple, l'inadéquation du système éducatif aux besoins est criante : on compte trop d'infirmières en Espagne et pas assez en France, où l'on constate une pénurie identique pour les médecins.

Globalement, le système éducatif européen n'anticipe pas assez, et ce qui est vrai en France l'est également dans les autres États membres. Certains sont affectés par des taux de chômage très élevés ; ce n'est pas le cas en Autriche ou en Allemagne où il est de l'ordre de 4 % et où, au contraire, on anticipe une pénurie de main-d'oeuvre : les Allemands estiment à 200 000 les ingénieurs qui leur manqueront en 2020. Autre exemple d'inadéquation, l'Espagne, où l'on compte trop de juristes et pas assez d'informaticiens.

Le système universitaire européen ne diplôme pas assez et est insuffisamment qualifiant : en moyenne, seuls 31 % de ses ressortissants disposent d'une formation qualifiante validée, à comparer au taux supérieur à 50 % qu'affichent des pays comme les États-Unis, le Canada ou la Corée du Sud. On déplore aussi le manque de formation d'ingénieurs ou, plus largement, de scientifiques en Europe, et spécifiquement en France.

La formation professionnelle est paradoxalement accordée, en France, à ceux qui en ont le moins besoin dans les faits ; les carrières y sont également trop segmentées en raison, notamment, d'un pourcentage élevé de contrats à durée déterminée. Les moyens technologiques dont on dispose actuellement devraient pourtant encourager les vocations des jeunes générations dans les domaines scientifiques.

b) L'analyse sectorielle

 À l'horizon de cinq à dix ans, la Commission européenne considère que le domaine de l'énergie sera porteur, qu'il s'agisse du secteur du nucléaire ou de celui des énergies renouvelables. La consommation énergétique est en croissance continue mais son coût est très supérieur, en France, à celui appliqué aux États-Unis - en raison notamment des gaz de schiste. Le secteur de l'efficacité énergétique est donc a priori porteur de potentialité.

 On peut faire un raisonnement similaire pour ce qui concerne l'informatique, à cette réserve près qu'il est impossible actuellement d'imaginer dans quelle direction ira son développement. La France s'illustre, sur ce point, par l'insuffisance de filières de formation en ingénierie spécialisée et le faible niveau de la recherche, qui reste inférieur à celui mis en oeuvre dans des pays comparables.

 Pour ce qui concerne le secteur blanc, le raisonnement est différent parce qu'il comprend une grande part d'emplois peu ou pas qualifiés, à l'exception du domaine de la santé, et qu'il est susceptible de contenir une fraction non négligeable d'emplois non déclarés47(*).

 Le secteur de l'industrie requiert une attention particulière. On constate qu'après une déferlante de délocalisations industrielles, on enregistre désormais une tendance à la relocalisation liée au coût du transport, à l'éloignement de la main-d'oeuvre, qui a son prix, ou à des problèmes de qualité. La réindustrialisation doit être anticipée dès maintenant car elle exigera du personnel surqualifié pour être économiquement compétitive. Les pays européens comme l'Allemagne ou l'Autriche, qui pratiquent l'éducation duale des jeunes, s'en sortent mieux que les autres pour ce qui est de disposer d'effectifs compétents et opérationnels.

 Le secteur de l'éducation demeure le lieu de gisements d'emplois pour demain. Il nécessite qu'y soit intégrée l'idée du développement de l'acquisition des connaissances transversales utilisables dans l'ensemble des filières d'emplois : maîtrise de langues étrangères, compétences informatiques, capacité à travailler en équipe...

2. L'analyse des partenaires sociaux européens

Institué par le Traité de Rome en 1957, le Comité économique et social européen (CESE) permet d'associer les groupes d'intérêts économiques et sociaux à la réalisation des objectifs de l'Union européenne. Son influence s'étend désormais aux questions de politique sociale, de cohésion économique et sociale ou d'éducation48(*).

a) Les objectifs affichés

Le CESE est particulièrement soucieux de l'adéquation entre les emplois offerts et les compétences attendues. Il considère que la meilleure manière d'assurer l'insertion est de favoriser parallèlement la mobilité des travailleurs et leur formation.

 La mobilité

Différents outils fonctionnent déjà, parmi lesquels le « réseau européen de l'emploi public », portail d'information qui cherche à favoriser la coopération entre les entreprises de service public, même si le dispositif reste perfectible.

La mobilité géographique serait par ailleurs facilitée par des dispositifs d'aide au logement ou au transport. La mobilité professionnelle suppose surtout de renforcer les compétences des travailleurs pour qu'ils soient en mesure de changer d'emploi.

Cela étant, la première étape à franchir pour que la mobilité soit effective est de parvenir à un rapprochement des statuts nationaux.

 La formation

Il est impératif d'améliorer la coopération entre les entreprises et les écoles, et d'inciter les employeurs à planifier davantage et plus finement leurs futurs emplois. Au-delà des recruteurs, on constate le besoin d'un partenariat dans lequel seraient également impliqués les syndicats et les centres de formation.

Certes l'emploi demeure une compétence nationale mais l'Europe peut en prendre sa part en créant des plateformes qui présentent et diffusent les bonnes pratiques (c'est notamment le cas du portail consacré aux emplois publics).

 L'intégration des jeunes

L'emploi des jeunes est une préoccupation de la Commission européenne qui lui a consacré, en décembre 2012, une communication « Faire accéder les jeunes à l'emploi » par laquelle elle recommande trois volets d'action :

- une garantie pour la jeunesse : offrir à tous les jeunes de moins de vingt-cinq ans une offre d'emploi, d'études complémentaires, de formation en apprentissage ou de stage dans les quatre mois suivant leur sortie du système éducatif ou leur perte d'emploi ;

- l'Union pour l'apprentissage : constituer une alliance européenne pour améliorer la formation en apprentissage en vue de promouvoir la formation par le travail ;

- un cadre de qualité pour les stages : proposer une expérience professionnelle valable et éviter l'exploitation des jeunes comme main-d'oeuvre à bas coût.

b) Les attentes des employeurs

Elles se confirment dans les trois domaines de l'ingénierie-sciences-techniques, des emplois verts et du secteur de la santé et du soin.

Mais c'est surtout le souci de la préservation d'un secteur industriel en Europe qui alimente les besoins de scientifiques, de techniciens et de managers. La Commission a publié, en décembre 2013, une communication sur la réindustrialisation « Réindustrialiser l'Europe pour promouvoir la compétitivité et la durabilité » et prévoit de consacrer un observatoire à ces questions. On peut espérer des débouchés dans le domaine de l'efficacité énergétique, des nouvelles technologies, sans négliger les secteurs plus traditionnels dont les entreprises attendent les services, c'est le cas tout particulièrement de l'informatique.

Il faut savoir que seuls 15 % du Pib européen sont produits par le secteur industriel - et 13 % seulement en France -. L'objectif à l'horizon 2020 est de porter cette part à 20 %. Cela étant, la question de la réindustrialisation n'est pas simple : il ne s'agit pas de réimplanter les usines telles qu'elles étaient auparavant. La compétitivité passera par la qualification et suppose des investissements en recherche-innovation-robotique.

La Commission européenne anticipe la création de trois millions d'emplois dans l`économie verte. Selon le CESE, cette lecture des choses paraît néanmoins fantaisiste car en « verdissant » des emplois, on peut certes tabler sur un potentiel bien supérieur mais qui s'accompagnera, en parallèle, de la destruction d'emplois existants dans des proportions sûrement élevées.

L'absence de politique industrielle européenne résulte d'un repli des différents États membres sur leurs préoccupations nationales. Leur coopération est quasi-inexistante, on peut le constater clairement dans les difficultés que l'on rencontre pour organiser la reconnaissance des qualifications professionnelles. Le CESE est partisan d'une solution européenne : davantage d'Europe mais une Europe autre, plus légère, plus facilitatrice, qui sache révéler les atouts et l'intérêt d'être fort ensemble.

c) La problématique éducative

Les statistiques européennes font état d'un résultat préoccupant : en moyenne, 19 % des élèves quittent l'école sans savoir lire et écrire correctement.

On observe, en France mais ailleurs aussi, une double inadéquation du système éducatif au monde de l'emploi : ceux qui sont dépourvus de qualification ne trouvent pas d'embauche ; et il n'y a pas davantage de postes à offrir à des demandeurs très qualifiés mais positionnés sur des secteurs sans avenir.

Chaque segment d'emploi a ses propres difficultés et enjeux : la réindustrialisation a pour objectif de ramener l'emploi là où des travailleurs qualifiés peuvent y pourvoir ; le secteur social a pour caractéristique d'offrir souvent des postes à temps partiel mal rémunérés qui, donc, n'intéressent pas les hommes et sont sur-féminisés. Cette question des genres n'est pas neutre : il faudrait pouvoir donner des perspectives de carrière pour attirer la demande dans certaines filières en veillant à ne pas creuser les inégalités salariales pour préserver la cohésion sociale.

L'exigence d'un effort d'investissement en recherche et développement est une évidence. Elle pourrait se traduire par une collaboration accrue au niveau européen mais on assiste plus à une concurrence entre organismes de recherche nationaux qu'à une coopération, notamment au moment de la distribution des subventions. Sans doute faudrait-il promouvoir une approche collaborative de plus long terme.


* 45 Rencontre avec la direction générale Emploi, affaires sociales et inclusion de la Commission européenne le 4 mars 2014.

* 46 C'est uniquement au niveau européen qu'est identifiée une « filière verte ». La tendance la plus générale est de considérer que la préoccupation du développement durable va intégrer tous les secteurs plutôt qu'elle ne va déboucher sur des métiers spécifiques.

* 47 On peut aussi s'étonner que, dans les perspectives d'emploi de ce secteur blanc, on mentionne rarement l'impact du développement de la robotique de service, qui peut faire revoir à la baisse le niveau de la demande et accroître celle en faveur de la formation des utilisateurs futurs ou de la maintenance des outils et instruments disponibles.

* 48 Audition du 4 mars 2014.