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Quels emplois pour demain ?

4 juin 2014 : Quels emplois pour demain ? ( rapport d'information )

C. LE SCÉNARIO CRÉATIF

On l'a vu, la plupart des anticipations d'emplois restent fondées sur des métiers qui existent déjà et dont elles projettent seulement les évolutions potentielles, sur le plan tant numérique que technique. Mais ne faut-il pas aussi et surtout imaginer ceux qui résulteront de l'innovation et des transformations rapides de l'économie, auxquels il est par définition impossible de se préparer ?

Alors que le système scolaire français met les élèves sous pression de plus en plus tôt pour qu'ils choisissent une voie d'enseignement, une filière professionnelle, voire un métier précis, le département d'État américain du travail déclare49(*) : « 65 % des écoliers d'aujourd'hui pratiqueront, une fois diplômés, des métiers qui n'ont même pas encore été inventés. » Pour anticiper les besoins futurs, les États-Unis investissent massivement dans l'équipement numérique des écoles : communautés scolaires en ligne, leçons en vidéo, boutiques d'applications éducatives en ligne, manuels scolaires numérisés...

Précisément, de nombreuses études, qui s'appuient sur le fait qu'on ignore encore largement les métiers qu'exerceront les générations futures, qu'ils soient radicalement nouveaux ou qu'ils consistent en l'évolution du contenu de métiers déjà existants, se livrent à d'amusantes prédictions, assorties de chiffrages fantaisistes mais dont on ne peut exclure qu'elles se réalisent...

1. Les profils de demain ?

Selon le groupe Manpower50(*), les deux tiers des écoliers en classes maternelles aujourd'hui occuperont des emplois qui n'existent pas encore aujourd'hui. La preuve en est que de nombreux métiers en forte demande à l'heure actuelle n'existaient pas eux-mêmes voilà dix ans. Dès lors, s'orienter vers la « bonne formation » semble impossible, d'autant qu'au cours d'une formation supérieure de quatre ans, la moitié de ce qu'apprendra l'étudiant lors de sa première année d'étude sera obsolète deux ans plus tard.

Dès lors, on peut en déduire que les parcours professionnels seront de plus en plus marqués par des formations, des transitions, des réorientations en tous genres : d'une fonction à l'autre, d'un contrat à l'autre, d'un emploi à l'autre ou d'un métier à l'autre. L'apprentissage tout au long de la vie deviendrait la norme.

Trois types de profils de travailleurs pourraient alors être identifiés :

le protecteur, un bouclier contre les risques : il minimise le risque économique, environnemental et humain. Il s'assure notamment de la conformité des décisions prises avec les normes et réglementations existantes et l'éthique contemporaine. Il protège aussi l'entreprise de tous types de menaces qui pèsent sur elle, tout en visant le bien-être humain. On le trouvera dans les nouveaux métiers liés au développement durable ;

l'optimisateur, fer de lance de la performance : il recherche une meilleure rentabilité, une meilleure maîtrise des coûts et développe pour cela des tableaux de bord ou des indicateurs de performance. Il occupera un poste dans les métiers de la finance et de la gestion, mais aussi dans les services techniques en charge de l'optimisation des processus ;

le storyteller, l'artisan du futur : les métiers de la communication de la vente ou du marketing se transforment également à l'ère des réseaux sociaux. Le storyteller donnera, ou plutôt redonnera, sens à l'engagement de l'entreprise, en dialoguant avec toutes les parties prenantes.

Le futur des formations, et donc des travailleurs de demain, reposerait sur des « soft skills », des « compétences douces », faites de « pensée critique, résolution de problèmes, créativité, savoir-faire, esprit collaboratif, entreprenariat, autonomie », pour assurer « l'adaptation de l'individu à des postes potentiellement très différents, et donc les moteurs de l'employabilité ».

2. Les métiers de demain ?

On peut aussi s'essayer à définir, par le menu, les emplois en devenir. C'est précisément ce que fait Anne-Caroline Paucot dans son ouvrage, « Dico du futur des métiers de demain »51(*), qui détaille dix tendances de nos sociétés permettant de déceler les pistes qui feront les emplois de l'avenir et auxquels elle s'est attachée à donner un nom, partant du principe que ce qui est nommé existe.

a) Ceux liés au développement numérique

- les activités liées à la Data, c'est-à-dire aux données numériques, avec le double mouvement du Big Data d'accumulation des données et de l'Open Data pour en ouvrir l'accès ;

- les activités tendant, à l'inverse, à lutter contre l'envahissement des données, car il faudra éliminer l'excès d'information et lutter contre cette pollution virtuelle ;

- les métiers liés à des technologies de rupture, c'est-à-dire des progrès techniques qui vont profondément modifier nos comportements. Existent déjà, par exemple, les génomes, les imprimantes 3D ou les drones appelés à s'immiscer de plus en plus dans nos vies quotidiennes.

b) Ceux liés aux évolutions sociétales

- les emplois liés au vieillissement de la population, ce qui inclut le développement des technologies d'assistance (robotique), et donc aussi la formation des personnes âgées à leur utilisation, voire les filières qui se chargeront de la gestion des fins de vie programmées... ;

- les métiers découlant des nouvelles pratiques sociales : économies collaboratives et circulaires, abandon de la propriété au profit de l'échange ou de la location ;

- les activités reflétant une nouvelle prise de conscience planétaire et s'inspirant de la nature pour vivre, s'alimenter, recycler autrement ;

- les métiers déclinant les nouvelles manières de travailler dans l'entreprise : réorganisation des lieux de travail, travail à distance, partage d'expériences ;

- les métiers liés à l'urbanisation et à la transformation de la ville, pour une ville plus citoyenne, plus collective ;

- les emplois exploitant et confortant les nouveaux liens entre les personnes organisés par les réseaux sociaux ;

- les métiers mettant en oeuvre les nouvelles façons de vendre, par repérage des comportements d'achat ou recours accru à l'achat d'occasion.

Et pourquoi pas ? ...

L'agence new-yorkaise Spark&Honey s'est également penchée sur vingt métiers qui pourraient émerger dans un futur proche, partant de l'hypothèse que 60 % des emplois qualifiés des dix prochaines années n'ont pas encore été inventés.

Si certains sont fantaisistes, d'autres en sont déjà à leurs prémices et, pour leur grande majorité, ils sont liés au monde du numérique.

Citons notamment, pour le plaisir de l'anticipation52(*) :

- conseiller en productivité : dans un environnement où la productivité des employés et leur bien-être sont intimement liés, il pourrait être le garant de l'efficacité au travail ;

- désorganisateur d'entreprise : un expert du « chaos organisé » pour créer un environnement stimulant de type start-up et oeuvrer à la créativité ;

- spéculateur en monnaie alternative : les monnaies cryptées et décentralisées telles que le Bitcoin sont déjà une réalité. Ces nouvelles monnaies, qui mêlent finance et technologie pourraient créer de nouveaux métiers ;

- imprimeur 3D : pour réparer un objet cassé ou en créer un à la demande, les métiers liés au scanner et à l'imprimante 3D devraient très vite se développer ;

- digital death manager : il sera chargé d'archiver ou de supprimer votre image sur le net une fois que vous serez mort... ;

- thérapeute en digital detox : un métier qui est déjà en train de percer, celui de spécialiste de la gestion des crises des hyper-connectés.

3. La place de la valeur travail
a) Le travail à travers les âges

La période actuelle se caractérise par la concomitance d'un fort taux de chômage et d'une relation au travail de plus en plus complexe, marquée notamment par l'expression d'un mal-être au travail croissant.

Un ouvrage récent53(*) présente une analyse sociologique très fine de la signification contemporaine du travail et de ses incidences pour l'entreprise, les politiques publiques et les relations intergénérationnelles, avec l'idée sous-jacente que si le travail a été inventé, c'est qu'il peut être réinventé.

Si, depuis l'origine, l'homme répartit son temps de vie entre la production de ses moyens de subsistance et d'autres activités sociales, culturelles, ludiques, relationnelles, le terme même de « travail » recouvre des réalités extrêmement différentes et la rigueur historique doit conduire à ne pas projeter sur les époques antérieures les catégories actuelles du travail : « De même qu'on n'a pas le droit d'appliquer au monde grec les catégories économiques du capitalisme moderne, on ne peut projeter sur l'homme de la cité ancienne la fonction psychologique du travail telle qu'elle est aujourd'hui dessinée. »54(*)

Le concept de travail est une construction progressive, dont les couches de significations se sont empilées au cours de l'histoire.

C'est au XVIIIe siècle, avec l'avènement de l'économie politique, que se produit l'unification du concept de travail : le travail est un facteur de production, une activité créatrice de richesse, un moyen en vue d'une autre fin. Adam Smith pose alors les bases de la doctrine de la valeur travail.

Plus tard, Marx s'appuiera sur une conception du travail idéal vu comme une véritable liberté créatrice permettant de transformer la nature et de se transformer soi-même, dès lors qu'il n'est pas aliéné par un lien salarial qu'il convient donc d'abolir.

Au cours du XIXe siècle, la Révolution industrielle va de pair avec l'apologie du travail, et ce n'est pas le moindre des paradoxes dans une période où les conditions de travail deviennent de plus en plus insupportables. Se développe alors un mouvement inverse de celui que Marx préconise : il importe de maintenir le lien salarial et de mettre en place un droit du travail et une protection sociale propres à garantir au salarié un pouvoir d'achat et de consommation.

Aujourd'hui, la notion de travail recouvre au moins trois conceptions contradictoires :

- d'abord, le travail est un facteur de production. Taylor va s'appuyer sur l'organisation scientifique du travail, sur l'idée que le travail peut être rationalisé pour être rendu le plus efficace possible, peu importe que le travailleur s'épanouisse ou non ;

- ensuite, le travail est d'abord et avant tout temps l'essence de l'homme, comme l'a soutenu Hegel ;

- enfin, pour d'autres encore, le travail est le pivot de la distribution des revenus couplée à la reconnaissance de droits et de protections.

Alors que les logiques économiques à l'oeuvre font que le travail continue d'être traité comme un facteur qu'il faut rationaliser au maximum, l'analyse sociologique soutient l'idée de réinventer le travail, et ce sous trois axes : l'autonomisation des salariés et le développement de leurs facultés, au travers de leur participation accrue ; un nouveau partage du travail, par l'abaissement de la durée du travail pour que chacun ait accès non seulement à l'emploi mais également à toutes les autres activités ; la promotion d'une véritable égalité entre les hommes et les femmes.

Se fondant sur une étude menée à l'échelle européenne, l'ouvrage met en avant un paradoxe éclairant sur la perception du travail en France : les Français sont, en Europe, ceux qui attendent le plus du travail tout en exprimant le souhait de pouvoir faire autre chose en dehors des périodes d'activité professionnelle55(*). Mais les entreprises sont-elles capables de faire droit aux attentes immenses qui pèsent sur le travail ?

Puisque le travail n'est entendu que comme une source d'épanouissement parmi d'autres, il faut en appeler à des changements profonds. Réinventer le travail suppose de réduire son importance au coeur de la vie sociale, et de le remettre à sa vraie place, une place seconde mais pas secondaire.

b) Votre travail est-il vraiment intéressant ?

Le 17 août 2013, dans le magazine de la gauche radicale Strike, l'anthropologiste américain David Graeber a publié un pamphlet retentissant sur la nature du travail dans l'économie moderne56(*) sous le titre « On the phenomenon of Bullshit Jobs »57(*) qui commence ainsi : « En 1930, John Maynard Keynes prévoyait que, d'ici à la fin du siècle, la technologie aurait suffisamment progressé pour que des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis réduisent le temps de travail hebdomadaire à quinze heures. Tout porte à croire qu'il avait raison. Sur le plan technique, nous en sommes parfaitement capables. Et pourtant, tel n'est pas le cas. À la place, la technologie a été mobilisée pour inventer des moyens de nous faire travailler encore plus. Dans cet objectif, des postes ont été créés qui sont par définition sans objet. D'immenses tranches de populations, en particulier européennes et américaines, consacrent la totalité de leur temps de travail à des tâches dont elles pensent secrètement qu'elles ne devraient pas être réalisées. Les dommages moraux et spirituels qui résultent de cette situation sont profonds. C'est une cicatrice sur notre âme collective. Et pourtant personne n'en parle. »

En gros, il considère que les emplois dénués d'intérêt58(*) - qu'il qualifie précisément de « bullshit jobs » - sont concentrés dans les secteurs des ressources humaines, des relations publiques, du droit des sociétés, des administrations universitaires et hospitalières ou découlent de la création de nouvelles activités comme les services financiers ou le télémarketing. Soit précisément ceux qui se sont largement développés entre 1910 et aujourd'hui en même temps que s'effondraient les embauches d'employés de maison, celles de l'industrie ou de l'agriculture.

Pour définir les emplois inutiles, il propose la démarche suivante : « Dites ce que vous voulez des infirmières, des éboueurs ou des mécaniciens, s'ils venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient à l'évidence immédiates et catastrophiques. Un monde sans enseignant ou sans docker aurait rapidement des problèmes, et même un monde sans auteur de science-fiction ou de musicien de ska serait clairement moins intéressant. Il n'est en revanche pas évident de dire que la société souffrirait de la disparition des directeurs généraux d'entreprises, des lobbyistes, des assistants de relations publiques, des actuaires59(*), des télémarketeurs, des huissiers de justice ou des conseillers juridiques. Nombreux sont ceux qui soupçonnent qu'elle s'en porterait notablement mieux. »

L'auteur souligne, au passage, le paradoxe qui veut qu'aujourd'hui, plus un travail est utile à la société et moins il est payé, quand il n'est pas franchement déconsidéré60(*). Simultanément, un nombre sans cesse croissant de « bureaucrates » travaillent quarante à cinquante heures par semaine à des tâches vides de sens, qu'ils accomplissent parfois d'ailleurs dans les quinze heures prédites par Keynes, « occupant le reste de leur temps à organiser ou à assister à des séminaires de motivation, mettre à jour leur profil Facebook ou télécharger des séries télévisées ».

Il conclut par l'observation selon laquelle le néolibéralisme est finalement parvenu au même point que le régime soviétique du siècle dernier, celui d'employer un très grand nombre de personnes à ne rien faire, ce qui va à l'encontre des principes du capitalisme et se comprend d'autant moins lorsque l'on déplore le niveau élevé du chômage dans les pays industrialisés.

Ce n'est évidemment pas par souci de provocation que la délégation a relayé cette analyse, peut-être excessive mais non dénuée de fondement. Sans nier l'effet de rigidification résultant de la complexification sans cesse croissante de nos sociétés modernes, elle souhaite juste qu'on s'arrête un instant pour réfléchir au monde du travail que l'on se propose de laisser comme modèle aux générations futures.


* 49 Voir le magazine de l'emploi dans la communication, le marketing et le digital, janvier 2014. Analyse partagée en France, fort heureusement : « Je pense qu'avoir vingt ans aujourd'hui ça ouvre des perspectives formidables, dans un monde en pleine mutation où la moitié des métiers qui existeront dans dix ans ne sont pas encore inventés » disait Luc Chatel dans « Le monde qu'on leur prépare », Entretiens croisés avec Jean-Pierre Chevènement, Plon, 2011.

* 50 Travaux du cabinet Wagepoint, juillet 2013.

* 51 Les Propulseurs, audition du 28 mai 2013.

* 52 Voir d'autres exemples sur le blog moderateur.com, les vingt métiers du futur.

* 53 Dominique Méda et Patricia Vendramin « Réinventer le travail » - Presses universitaires de France - Août 2013.

* 54 Jean-Pierre Vernant « Les aspects psychologiques du travail dans la Grèce ancienne » - Revue La Pensée n° 66 (1956).

* 55 Présentation de Dominique Méda lors de la table ronde Futuribles international « Réinventer le travail dans une société en transition » - 28 janvier 2014.

* 56 Repris, d'une manière inattendue mais pour le contester, par le magazine libéral The Economist dans son numéro du 21 août 2013. Voir aussi sa relation par le journal Libération du 28 août 2013.

* 57 Que l'on traduira pudiquement par : « Du phénomène des jobs à la con ».

* 58 On ne parle pas ici des emplois que l'on pourrait abusivement qualifier comme tels parce que nécessitant un faible niveau de qualifications ou présupposés n'apporter que peu ou pas de satisfaction à ceux qui les exercent. Il s'agit bien des tâches qui accroissent, sans raison justifiable, le degré de rigidité de la société et qu'il serait somme toute profitable pour tous qu'elles ne soient pas du tout effectuées. En conséquence, les travaux de ménage ou d'entretien, par exemple, ne rentrent pas dans cette catégorie.

* 59 Un actuaire est un professionnel spécialiste de l'application du calcul des probabilités et de la statistique aux questions d'assurance, de finance et de prévoyance sociale.

* 60 À l'exclusion des médecins toutefois, précise-t-il.