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Les relations avec la Russie : comment sortir de l'impasse ?

7 octobre 2015 : Les relations avec la Russie : comment sortir de l'impasse ? ( rapport d'information )

CHAPITRE 2 : DES INTERÊTS COMMUNS QUI PLAIDENT POUR UN RAPPROCHEMENT

I. DES INTÉRETS COMMUNS ÉVIDENTS

A. NOUS AVONS BESOIN DE LA RUSSIE

1. Un acteur incontournable au plan international

La Russie conserve un poids important sur l'échiquier international. Son statut de puissance nucléaire et de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU font d'elle une puissance qui compte.

De par la capacité d'action (et a contrario de blocage) qu'elle détient sur de nombreux dossiers elle est un interlocuteur incontournable.

Concernant la Syrie, elle a ainsi démontré en septembre 2013 la réactivité et la créativité de sa diplomatie en proposant le désarmement de l'arsenal chimique du régime peu de temps après s'être opposée au projet de frappes aériennes occidentales.

De même tout récemment, la Russie a prouvé, dans le dossier du nucléaire iranien, qu'elle pouvait se montrer un partenaire solidaire et fiable, malgré les difficultés liées à la crise ukrainienne. En confortant l'unité des pays négociant avec l'Iran, elle a indéniablement permis l'adoption de l'accord historique du 14 juillet 2015 entre les cinq membres du conseil de sécurité plus l'Allemagne (groupe dit du P 5+1) et l'Iran, qui limite ses capacités nucléaires et instaure un régime strict d'inspections, autorisant une levée progressive des sanctions internationales contre cet Etat.

Enfin, elle détient sans aucun doute l'une des clefs de la résolution du conflit en Syrie, même si l'intervention militaire qu'elle vient d'engager le 30 septembre 2015 en soutien au gouvernement de Bachar el-Assad, deux jours après en avoir appelé, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, à une « coalition mondiale contre le terrorisme », pose pour le moment plus de questions qu'elle n'en résout.

Elle est, en tous cas, comme les Occidentaux, concernée au premier chef par le danger que représentent le terrorisme et le développement de l'islamisme radical.

La Russie, cible du terrorisme

Régulièrement la cible d'attaques sur son territoire, la Russie fait partie des pays les plus touchés par le terrorisme islamiste au cours des dix dernières années. La dramatique prise d'otages de Beslan en septembre 2004, à l'origine de 326 morts dont 159 enfants, a causé un véritable traumatisme. D'autres attentats ont eu lieu depuis.

Récemment encore, le 14 décembre 2014, alors que le président Vladimir Poutine prononçait son discours à la Nation devant l'Assemblée fédérale, des affrontements extrêmement violents, provoquant une vingtaine de morts, se sont déroulés à Grozny, des djihadistes se réclamant de l'Emirat du Caucase s'en étant pris aux forces de l'ordre. Ce groupe terroriste a récemment fait allégeance à Daech, qui, en septembre 2014, a menacé de déclencher une guerre en Tchétchénie et dans le Caucase.

2 000 ressortissants russes auraient rejoint les rangs de Daech, qui recrute également parmi les ressortissants de pays d'Asie centrale immigrés en Russie.

Le risque terroriste est incontestablement une préoccupation commune qui plaide pour un rapprochement de nos actions et de nos positions diplomatiques. Soulignons à cet égard qu'en la matière, la coopération entre la Russie et la France existe déjà et n'a pas été remise en cause par la crise ukrainienne. La Russie a par ailleurs exprimé sa solidarité à la France à la suite des attentats de janvier dernier, tant par les condoléances adressées par Vladimir Poutine que par la présence du ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de la marche du 11 janvier 2015.

La prolifération nucléaire, la piraterie ou encore le crime organisé sont d'autres sujets d'intérêt commun qui donnent lieu à des actions de coopération entre nos deux pays.

2. Un pays avec lequel nous partageons d'importants intérêts économiques

Les relations commerciales entre nos deux pays sont anciennes, la France ayant participé à l'industrialisation de la Russie il y a plus d'un siècle et le commerce bilatéral ne s'étant jamais interrompu depuis.

Elles se sont toutefois considérablement développées depuis le début des années 2000.

Ainsi les exportations françaises vers la Russie ont été multipliées par plus de quatre en treize ans, passant de 1,8 milliard d'euros en 2000 à 7,6 milliards d'euros en 2013. Il faut noter cependant, depuis 2012, une diminution des exportations françaises vers la Russie liée au ralentissement économique de ce pays.

Source : ministère de l'économie et des finances

La Russie représente le 3e marché d'exportation de la France hors UE et Suisse, après les Etats-Unis et la Chine.

Selon les données des Douanes russes, la France était en 2013, avec 4,1 % de parts de marché, le 3e fournisseur européen de la Russie, derrière l'Allemagne (11,9 %) et l'Italie (4,5 %) et le 8e au plan mondial.

Nos principaux postes d'exportations (chiffres 2013) sont les équipements mécaniques, le matériel électrique, électronique et informatique (1,9 milliard d'euros en 2013), les matériels de transport (1,7 milliard d'euros dont 1 milliard d'euros pour le matériel aéronautique et spatial), les produits chimiques, parfums et cosmétiques (1,2 milliard d'euros), les produits agricoles et agroalimentaires (1,17 milliard d'euros) et les produits pharmaceutiques (930 millions d'euros).

Il faut souligner les solides positions détenues par la France sur le segment des produits de haute technologie comme le matériel aéronautique et spatial, dont elle est, avec 45 % des parts de marché, le premier fournisseur à la Russie, et sur celui des produits pharmaceutiques (10 % des parts de marché, 2e fournisseur).

La France est ainsi l'un des pays dont la part de biens de moyenne et de haute technologie dans le total des exportations vers la Russie est la plus élevée (71 %), après le Japon (87 %). Le marché russe a donc une importance à la fois quantitative et qualitative pour la France.

Les importations françaises en provenance de Russie (10,6 milliards d'euros en 2013) sont constituées à 86 % de produits énergétiques, la Russie étant en 2013 le 2e fournisseur de pétrole brut et de gaz naturel de la France. Si elles ont été multipliées par trois depuis 2000 (année où elles représentaient 2,8 milliards d'euros), elles ont tendance à diminuer depuis 2011 du fait à la fois de l'amélioration de l'efficacité énergétique de la France et de la mauvaise conjoncture économique.

Le montant des importations de la France en provenance de la Russie excédant celui de ses exportations, la balance commerciale de la France avec la Russie est structurellement déficitaire.

Au-delà des échanges commerciaux, il faut noter que de nombreux groupes français sont implantés en Russie et y ont réalisé des investissements significatifs dans plusieurs secteurs. La France était en 2014 ainsi le 6e investisseur étranger en stock (hors zones à fiscalité attractive34(*)) (14 milliards de dollars au 1er janvier 2015 selon les chiffres de la Banque centrale de Russie et le 1er en flux (2,1 milliards de dollars). Elle est particulièrement bien représentée dans le secteur financier, l'agroalimentaire, la grande distribution, l'énergie et l'industrie automobile.

Les investissements directs français en Russie

Dans le domaine agroalimentaire, de nombreuses entreprises françaises ont investi en Russie. En 2010, Danone a pris une participation de 57,5 % dans le groupe Unimilk, deuxième plus importante société russe dans le domaine des produits laitiers, détenant ainsi 21 % de parts de marché et 18 usines en Russie. De son côté, Lactalis possède deux usines en Russie et y fabrique de la crème, du fromage blanc et des fromages fondus. Bonduelle est présent en Russie avec deux conserveries et des terres (environ 10 000 hectares) dans la région de Krasnodar. Le groupe Sucden est l'un des principaux investisseurs dans le secteur du sucre, avec trois usines et plus de 100 000 hectares en Russie. Soufflet exploite une quinzaine de silos et possède une malterie dans la région de Saint-Pétersbourg. Diana-Spf a construit une usine de produits pour l'alimentation des animaux de compagnie dans la région de Belgorod. Dans le secteur des vins, Castel est propriétaire d'une usine d'embouteillage de vins dans la région de Klin. De nombreuses autres entreprises comme Louis Dreyfus (douze silos et 100 000 hectares), Lesaffre (quatre levureries), Cooperl, SNF Floerger (polymères à usage agricoles) ont également investi en Russie.

Dans le secteur automobile, les constructeurs français sont présents industriellement en Russie et de plus en plus rejoints par les autres entreprises de la filière (usines Michelin, Faurecia, Valeo et depuis 2015, Araymond). Renault possède une usine à Moscou (Renault Russie) d'une capacité proche de 190 000 véhicules par an et est actionnaire depuis 2008 du constructeur automobile russe historique AvtoVAZ, dont Renault-Nissan possède 50 % depuis mi-2014. De son côté, PSA a construit une usine d'une capacité de 125 000 véhicules par an dans la région de Kalouga en partenariat avec Mitsubishi.

Dans le secteur des transports, le groupe Safran a investi près de 1 milliard d'euros en Russie depuis 2001 dans différents projets industriels du secteur aéronautique. Snecma (une entreprise du groupe Safran) a créé une coentreprise avec la société russe Saturn en 2009 pour concevoir et produire le moteur qui équipe le Superjet 100 de Sukhoi. Airbus, associé à l'entreprise russe Kaskol, a ouvert un centre d'ingénierie aéronautique dans la région de Moscou. En 2010, Alstom a acquis 25 % du groupe russe TransMashHolding, principal fabricant de matériel ferroviaire en Russie. En 2013, Vosslosh Cofiger a acquis 7,5 % de l'usine d'aiguillages de Novossibirsk. Vinci Concessions est partie prenante dans les concessions des tronçons 1,7 et 8 de l'autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg.

Dans le secteur financier, la France est le premier investisseur étranger en Russie. La Société Générale est l'une des banques étrangères les mieux implantées du pays grâce à sa filiale Rosbank, qui est la 9ème banque russe en termes d'actifs et le deuxième établissement privé étranger de Russie. BNP Paribas (52ème), Crédit Agricole CIB (75ème) et Natixis (123ème) sont également implantées en Russie, où elles se concentrent essentiellement sur des activités de banque de financement et d'investissement. Les banques françaises occupent notamment de bonnes positions sur le segment des financements « export ».

Le secteur des assurances attire également les investissements français. En 2008, le groupe AXA a acquis 36,7 % de l'assureur russe Reso-Garantia (4e compagnie d'assurance de Russie) pour un montant de 810 millions d'euros. BNP Paribas et Société Générale sont également présentes dans le secteur des assurances via leurs filiales respectives Cardif et Société Générale Insurance & Life Insurance. Le groupe SCOR est actif sur le segment de la réassurance.

Dans le secteur de la distribution, les groupes français Auchan, Décathlon, Castorama ; Kiabi et Leroy Merlin sont bien implantés sur le marché russe et continuent leur expansion. Avec 88 magasins, Auchan occupe la troisième place de ce secteur et en est le premier acteur étranger, devant METRO.

Dans le secteur du BTP et des matériaux de construction, Lafarge (aujourd'hui Holcim Lafarge) et Saint-Gobain ont développé leur présence en Russie ces dernières années et possèdent plusieurs sites industriels dans le pays. Saint-Gobain a récemment ouvert une usine de mortiers dans la région de Moscou ; Lafarge a ouvert une cimenterie en mai 2014 dans la région de Kalouga.

Dans le secteur de l'énergie, les principaux groupes français possèdent d'importants intérêts industriels en Russie. Total détient 40 % du projet de développement du champ pétrolifère de Khariaga, dont il est opérateur, 17 % du premier indépendant gazier russe Novatek, ainsi que 20 % du projet de liquéfaction gazière Yamal LNG, mené par Novatek.

Le groupe Engie est entré au capital de Nord Stream à hauteur de 9 % en juillet 2010 aux côtés de Gasunie (9 %), E.On et BASF (15.5 % chacun) et Gazprom (51 %). Alstom est implanté en Russie depuis 2007 par le biais d'une joint-venture avec Atomenergomash destinée à produire des turbines pour les centrales nucléaires russes.

Dans le domaine des équipements électriques, les sociétés françaises (Schneider Electric, Nexans, etc...) ont renforcé leur présence en Russie ces dernières années en ouvrant des sites de production dans les régions. En 2013, Schneider Electric a acquis 100 % du capital du groupe russe SamaraElectroShield, principal fournisseur d'équipements électriques et d'automatismes pour de nombreux secteurs de l'industrie russe tels la métallurgie, les mines, l'industrie pétrolière et gazière, les services urbains.

Dans le secteur pharmaceutique, cinq groupes français sont implantés en Russie : Sanofi, Servier, Boiron, Ipsen et Pierre Fabre. Deux d'entre eux (Sanofi et Servier) possèdent des sites de production. En 2015, Ipsen a signé un contrat de partenariat avec ROSTA pour produire localement.

Dans les autres secteurs, les entreprises françaises sont également présentes : l'Oréal dispose d'une usine à Kalouga, Porcher (textile technique) également, Accor Hôtels gère près de 50 hôtels (dont 5 ouverts en 2014) à travers des contrats de gestion et Plastic Omnium construit un site de production près de Saint Pétersbourg. Enfin, Air Liquide possède en Russie plus d'une dizaine d'unités de fabrication de gaz.

Source : ministère des affaires étrangères et du développement international

Le marché russe recèle encore d'importantes opportunités de développement à moyen terme.

Comptant 143,7 millions d'habitants, la Russie représente le neuvième marché mondial. Les salaires y ont augmenté de 10 % en moyenne depuis 2000, permettant l'émergence d'une classe moyenne importante. La population active est qualifiée et le coût du travail modéré.

Malgré la persistance de la corruption, la Russie a progressé ces dernières années dans le classement Ease of Doing Business de la Banque mondiale, dont elle occupe en 2014 la 62ème place.

Enfin et surtout, les besoins d'investissements sont considérables, en particulier dans le domaine des infrastructures de transport (route, rail, aéroports). Parmi les projets prioritaires, qui bénéficient de financements publics importants, figurent la ligne ferroviaire à grande vitesse Baïkal-Amour et la modernisation de réseau de transports de l'agglomération de Moscou. La Coupe du monde de football qu'organisera la Russie en 2018 devrait ainsi être une opportunité à saisir, même si les budgets publics consacrés à cet événement pourraient être ajustés en raison de la conjoncture économique.

3. Des intérêts mis à mal par le contexte actuel

Les intérêts français sont affectés par la crise économique dans laquelle la Russie est plongée, du fait à la fois de la baisse des cours du pétrole et du contexte de sanctions et contre-sanctions.

En 2014, les échanges commerciaux entre la France et la Russie ont diminué de 7 % par rapport à 2013, du fait de la contraction des exportations françaises vers la Russie (-12,1 %) et de la diminution des importations françaises de produits russes (-3,2 %). Cette tendance s'est poursuivie au premier semestre 2015 dans un contexte de récession économique et de sanctions internationales, avec une diminution des échanges bilatéraux de 38,3 % en glissement annuel.

En termes macroéconomiques, depuis septembre 2014, le commerce franco-russe a évolué défavorablement comme le montre le tableau suivant :

Echanges France/Russie (données brutes, valeurs en milliers d'euros)

Source : Direction générale des douanes et des droits indirects

De septembre 2014 à juin 2015, les exportations françaises vers la Russie régressent alors que les exportations de la France dans le monde sont globalement en croissance. La part de la Russie dans les exportations françaises passe ainsi de 1,5 % en septembre 2014 à 0,8 % en juin 2015.

Il est difficile d'évaluer précisément l'impact des sanctions et contre-sanctions, l'économie russe ayant subi également un choc majeur lié à la chute des prix du pétrole. S'y ajoutent, en outre, les effets d'une perte de confiance liée à l'évolution défavorable de la situation économique.

A tout le moins, on peut établir que les sanctions ont eu un impact direct sur l'activité des entreprises françaises dans les trois secteurs visés par les sanctions : énergie, défense et finance. Ainsi, une part importante de l'activité des banques d'affaires est à l'arrêt depuis août 2014. Dans le secteur énergétique, certains projets de coopération ont été suspendus.

Un effet négatif indirect s'exerce également sur nos entreprises à travers la dégradation de la capacité de financement des entreprises russes et leur impossibilité d'accéder aux devises nécessaires au commerce avec l'UE. Ainsi, certains grands projets russes ont été reportés et privent nos entreprises d'un marché potentiel. Le secteur aérien civil est ainsi fortement affecté par les sanctions américaines qui s'appliquent aux banques publiques et à la banque russe de développement VEB35(*). Plusieurs avionneurs russes ont des difficultés à honorer les commandes passées.

Les entreprises françaises subissent également la politique de « russisation » de l'économie et des marchés, c'est-à-dire la préférence donnée aux entreprises russes dans l'attribution des contrats.

Enfin, il ne faut pas négliger l'effet que les sanctions peuvent produire à long terme sur l'orientation de l'économie russe, car la dégradation du climat d'affaire avec les pays européens conduit les entreprises russes à retenir des partenaires asiatiques (comme dans le domaine des biens d'équipement industriels et machines-outils) pour des contrats qui les engagent pendant des années (par exemple du fait de leurs implications en matière de formation..), comme M. Jacques Sapir l'a expliqué lors de son audition.

L'embargo instauré par la Russie en août 2014 sur les exportations de produits agro-alimentaires originaires de l'Union européenne et reconduit le 24 juin dernier jusqu'au 6 août 2016 a des effets sensibles sur certains secteurs comme les viandes, les produits laitiers, les fruits et légumes (pommes).

Il faut toutefois noter que les exportations françaises de produits agricoles et agro-alimentaires vers la Russie avaient baissé de 4 % dès 2013, du fait de la politique d'auto-suffisance mise en oeuvre par celle-ci en application de sa doctrine de sécurité alimentaire. Ainsi, l'embargo ne fait que conforter cette stratégie nationale.

Les effets de l'embargo russe sur les produits agricoles et agro-alimentaires français

L'embargo affecte 37 % des exportations agro-alimentaires françaises vers la Russie (tous les produits n'étant pas concernés ; ainsi les vins et spiritueux, les fleurs, le chocolat ne sont pas touchés).

La fermeture du marché russe a eu des conséquences significatives pour les exportations françaises de viandes (22,35 millions d'euros contre 125,2 millions d'euros en 2013, soit une baisse de 82 % en 2014), les produits de la pêche (-48 % en 2014), les produits laitiers (-41 %) et les fruits et légumes (-24 %). A moins d'une levée de l'embargo, les exportations de ces produits vers la Russie seront nulles en 2015.

En conséquence, entre janvier et avril 2015, la France n'a exporté que 128 millions d'euros de produits agroalimentaires vers la Russie, soit 1,75 % des importations russes de ces produits contre 3,9 % en 2012 et 2013 et 3,25 % en 2014 (du fait de l'embargo déclenché en août). La Russie ne représente plus que 0,64% des exportations françaises de produits agroalimentaires (contre 1,26 % habituellement).

Le manque à gagner pour la France depuis le 6 août 2014 est estimé à un peu plus de 300 millions d'euros. L'impact réel est toutefois difficile à estimer car, d'une part, ces produits ont été réexportés vers d'autres destinations (à des prix certes inférieurs) ou transformés (jus de fruits, compotes pour les fruits et légumes par exemple), d'autre part, l'embargo a fait baisser les prix sur le marché européen mais aussi mondial.

En outre, compte tenu de la saturation du marché européen, les exportations françaises vers les Etats membres de l'UE ont chuté pour certains produits sous embargo (comme la viande porcine en Pologne, Allemagne, Italie...) et les marchés de dégagement dans les pays tiers n'ont pas été suffisamment importants pour absorber l'offre française excédentaire de certains produits tels que la viande porcine, la viande de volaille, le lactosérum et les fromages, et les fruits et légumes.

Cet embargo a touché plus particulièrement les régions à forte spécialité agricole et agro-alimentaire comme la Bretagne, la Basse-Normandie et les Pays de la Loire.

Les mesures d'urgence adoptées par la Commission européenne n'ont pas permis de compenser pleinement l'impact de l'embargo. Les administrations françaises se sont par ailleurs mobilisées avec les professionnels afin de rechercher des débouchés alternatifs au marché russe. De nombreux marchés se sont ouverts pour les produits sous embargo russe, tels que la Chine et les Etats-Unis pour la charcuterie, le Vietnam et l'Arabie Saoudite pour la viande bovine, le Vietnam encore pour les pommes.

Les pays tiers récupérant les parts de marché des pays sous embargo sont le Brésil (+67 %), la Turquie (+30 %), la Biélorussie (+12 %) et la Chine (+12 %).

Source : Ministère des affaires étrangères et du développement international

A l'échelle européenne36(*), la crise économique russe représenterait un coût de plus de 2 millions d'emplois et plus de 100 milliards d'euros selon une récente étude de l'institut autrichien de recherches économiques Wifo37(*) tenant compte non seulement de la baisse des échanges commerciaux, mais aussi du tourisme.

Selon cette étude, la baisse de fréquentation des touristes russes à Paris (-27 % lors de l'hiver 2014-2015 par rapport à l'hiver précédent) aurait à elle seule occasionné un manque à gagner de 185 millions d'euros.

Le secteur agroalimentaire européen subirait, quant à lui, une perte de 265 000 emplois.

En 2015, cette crise pourrait coûter plus de 1 % de PIB à l'Allemagne et 0,5 % de PIB à la France.

4. Une relation aux multiples autres facettes

Au-delà des relations économiques, les liens entre la France et la Russie s'incarnent de diverses manières.

Il faut d'abord souligner la croissance régulière de la communauté française présente en Russie, qui est passée, si l'on s'en tient aux Français inscrits au registre des Français de l'étranger, de 1 300 en 1986 à 2 000 en 1996, 4 700 en 2006 et plus de 6 000 en 2013.

La langue française reste depuis le XVIIIème siècle le principal vecteur de notre influence en Russie, où les écrivains français sont très populaires. Cet attachement conserve cependant une forte dimension élitiste. Le réseau des alliances françaises compte 11 établissements en Russie.

Le réseau de l'enseignement français à l'étranger en Russie comprend le lycée français Alexandre Dumas de Moscou (couvrant les niveaux de la maternelle à la terminale), une annexe de niveau élémentaire à Saint-Pétersbourg, une école de la Mission Laïque française à Kalouga (un projet MLF étant envisagé à Skolkovo).

333 911 élèves russes apprenaient ainsi le français en 2012-2013 et 3 592 écoles proposaient l'apprentissage du français dans l'enseignement primaire et secondaire.

Dans l'enseignement supérieur, 23 282 étudiants russes, soit 1,66 % du nombre total d'étudiants, apprennent le français, selon une enquête menée en novembre-décembre 2014.

L'accord bilatéral sur l'apprentissage de la langue du partenaire signé en 2004 a quant à lui permis l'ouverture, en septembre 2009, de sections internationales de russe dans des lycées français (Strasbourg, Saint-Germain-en-Laye, Bordeaux, Nice depuis 2014).

En matière de coopération culturelle, nos actions en Russie privilégient :

- le soutien à la présence française dans les grands rendez-vous culturels prescripteurs : ainsi en 2015, le poste a soutenu l'invitation de cinq spectacles représentatifs de la scène française au Festival Tchekhov, principal festival de théâtre de Moscou (dont le Bourgeois gentilhomme mis en scène par Denis Podalydès) ;

- le soutien à l'excellence française et au répertoire français mal connu du public russe ;

- les projets de coopération et de co-création, consistant à inviter et à soutenir des metteurs en scène, chorégraphes et chefs d'orchestre français ;

- enfin, le soutien aux échanges et à la mobilité : la remise de prix tels que le Prix Innovatia ou le Prix Khourioukhine permet ainsi d'envoyer de jeunes artistes en résidence en France.

L'évènement marquant qu'a été l'année croisée France-Russie 2010 (près de 350 manifestations), a contribué à dynamiser nos relations bilatérales, à ouvrir de nouveaux champs et à favoriser la réciprocité des échanges. Les saisons croisées des langues et de la littérature russe et française 2012 se sont inscrites dans leur prolongement. La dynamique s'est poursuivie en 2013 (cinéma, théâtre) et en 2014 (arts plastiques, avec l'exposition Monumenta d'Ilia et Emilia Kabakov en mai-juin au Grand Palais) avec les « Rencontres culturelles France-Russie 2013-2014 » mises en place suite à la signature, en novembre 2012, d'une déclaration d'intention sur la poursuite des échanges culturels franco-russes.

La coopération universitaire franco-russe est également dynamique. L'enseignement supérieur français suscite un réel attrait auprès des étudiants russes pour diverses raisons : gratuité des universités, renommé des écoles de commerce, image de la France et de la langue française. Cela se traduit par une augmentation régulière des flux (2 000 étudiants par an en études longues (plus de trois mois), la France étant passée de la 4e à la 3e place en la matière en 2012). La France est en tête pour les double-diplômes (159 recensés, devant l'Allemagne). Un projet d'accord sur la reconnaissance des diplômes est toujours en cours de finalisation.

La France est le troisième partenaire scientifique de la Russie (alors que celle-ci est le 14e partenaire de la France). Les grands établissements de recherche français, tels que le CNRS (plus de 500 projets cofinancés depuis vingt ans), le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), le CNES ou encore l'Institut Pasteur, sont actifs en Russie. Le comité franco-russe pour la Science et la Technologie s'est en revanche tenu en 2015, après une interruption depuis 2007.

Il faut également évoquer les autres formes de coopération que sont :

- le dialogue avec la société civile (visites d'études sur le thème des migrations ou sur le thème des droits des personnes détenues et la réinsertion, colloque sur les migrations organisé en octobre 2014 à Saint-Pétersbourg avec chercheurs, fonctionnaires, représentants d'ONG ...) ;

- la promotion de l'attractivité de la France, notamment dans les régions (IVe Rencontre de la coopération décentralisée franco-russe à Nice en décembre 2012) ;

- l'appui apporté aux réformes en Russie, en particulier dans l'administration (échanges sur la justice des mineurs, les partenariats public-privé, les transports urbains, le développement régional, le soutien aux PME) et le cadre économique (cf. participation au programme présidentiel de formation des cadres et conclusion, en novembre 2014, d'une nouvelle convention sur les cadres d'entreprises).

Les échanges entre acteurs institutionnels français et russes sont dynamiques dans de nombreux domaines. Il en est ainsi, par exemple, en matière de santé (3e Assises franco-russes de la santé à Saint-Pétersbourg en juin 2014), d'agriculture (3e rencontres universitaires agricoles franco-russes à Moscou en mai 2014), transports ferroviaires (Deuxièmes rencontres formation/recherche/entreprises à Paris en mars 2015), de tourisme (rencontres d'Irkoutsk, juin 2014), de droit (journées franco-russes de droit administratif en janvier 2014 à l'Université de Clermont Ferrand ; dernière Commission mixte pour la protection des droits de l'enfant dans le cadre des conflits familiaux en janvier 2015) ou encore de science (comité franco-russe pour la science et la technologie en juin 2015). Ces échanges permettent un partage d'expérience et une meilleure compréhension mutuelle entre les deux pays.

Source : Ministère des affaires étrangères et du développement international


* 34 Une grande partie des flux entrant en Russie (près de 60% de ceux enregistrés en 2014) sont des investissements réalisés par des holdings de sociétés russes, à la fois dans un but de sécurisation de leurs actifs et d'optimisation fiscale. Ainsi, le stock d'IDE en Russie, qui était de 566 Mds USD au 1er janvier 2014, s'élèverait à seulement 147 Mds USD une fois retranchés les stocks détenus par des sociétés situées dans des zones à fiscalité attractive.

* 35 Vnesheconombank.

* 36 UE plus Suisse.

* 37 Etude réalisée pour l`Alliance des quotidiens leaders en Europe (LENA), citée par Le Figaro.fr lena.