Allez au contenu, Allez à la navigation

Innovation et changement climatique : l'apport de l'évaluation scientifique et technologique

9 novembre 2015 : Innovation et changement climatique : l'apport de l'évaluation scientifique et technologique ( rapport de l'opecst )

LE RÔLE DES CHERCHEURS ET DE LA SOCIÉTÉ : DES CITOYENS AUX ACTEURS

M. Patrick Monfort, secrétaire général du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU). Je suis chercheur au CNRS et travaille sur des questions environnementales ainsi que sur les pathogènes humains.

Il est clair aujourd'hui que la surexploitation de la planète par une économie linéaire qui se résume à extraire, fabriquer, consommer et jeter, a conduit les humains à affronter des problèmes environnementaux majeurs et inédits, de dimension globale.

Nous sommes bien dans l'ère de l'anthropocène, celle au cours de laquelle les humains ont été capables de changer le système Terre.

De par leurs connaissances et leur rôle dans l'accroissement des connaissances, les chercheurs contribuent aux innovations, technologiques certes, mais également sociales, économiques, d'ingénierie écologique, etc.

Ils participent aussi à l'expertise sur les grandes questions environnementales. Ces expertises peuvent parfois remettre en cause des décisions politiques ou des intérêts industriels, sur des sujets tels que l'exploitation des gaz de schiste, l'agrobusiness, la toxicité des contaminants émergents ou encore l'exploitation des nouvelles terres accessibles de l'Arctique.

Les scientifiques peuvent ainsi être perçus par les décideurs et la société comme des acteurs bénéfiques ou gênants, voire responsables des maux technologiques. Il s'agit là d'une position contradictoire. Il est évident que la contribution des chercheurs et de la recherche publique à la résolution de la crise environnementale est majeure et indispensable.

Les modes de fonctionnement de la recherche ne permettent toutefois pas, dans la plupart des pays, de réelle participation des citoyens et des travailleurs, y compris des scientifiques, aux décisions relatives aux grands enjeux de société, et orientent souvent la recherche scientifique vers des intérêts à court terme, qui ne sont pas ceux de la durabilité globale.

De plus, orienter la recherche dans des directions censées résoudre la crise économique et environnementale créée par le système économique actuel sans remettre en question ce modèle, ni s'engager dans un autre mode de développement, ne peut qu'engendrer les mêmes conséquences que celles déjà constatées.

Afin de contribuer aux réponses indispensables aux problèmes environnementaux, économiques et sociaux, la recherche doit bénéficier de programmes publics à la hauteur des enjeux, accordant pleine liberté aux chercheurs, reposant sur des coopérations internationales associant l'ensemble des pays et des organisations syndicales et citoyennes, ainsi que les différents acteurs politiques et économiques.

Cette question du mode de financement, entre financement sur projet et financement de base des laboratoires, est primordiale. En effet, si la recherche doit s'attacher à répondre à des demandes précises, comme l'innovation, il est aussi nécessaire de laisser libres des travaux sur des sujets qui ne constitueront peut-être pas les réponses immédiates aux questions posées mais pourront contribuer à résoudre d'autres problèmes. L'histoire des sciences est largement démonstrative de cela.

La recherche doit être libre, ce qui suppose une liberté d'initiative mais aussi une liberté quant aux conséquences des innovations susceptibles de poser problème en termes, par exemple, de santé humaine ou environnementale. De tels travaux ne doivent pas être bloqués car cela renvoie à la crédibilité et à l'acceptabilité par la société de ces innovations.

En tant que scientifiques, nous devons aussi interagir avec les organisations syndicales des salariés, les organisations de citoyens, les entreprises, les administrations de l'État et territoriales, les politiques, dans le but de
co-construire des décisions sur des politiques durables, en matière de climat, d'écosystèmes, d'urbanisation et autres.

Il faut, en outre, s'appuyer sur la démocratie scientifique, c'est-à-dire l'organisation de débats citoyens, présidant au choix des priorités scientifiques et associant les différentes parties prenantes. L'exigence démocratique fait des connaissances scientifiques des biens publics mondiaux.

Tout en ouvrant à une démocratie scientifique favorisant débat et
co-élaboration de savoirs entre chercheurs et acteurs citoyens, l'État doit assurer la liberté intellectuelle de la recherche et l'autonomie professionnelle du champ scientifique, garant de la scientificité des savoirs, en amont de décisions visant la construction de politiques publiques.