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Défendre nos intérêts et promouvoir nos valeurs : quelle politique de voisinage pour l'Union européenne ? Le cas de l'Égypte

12 mai 2016 : Défendre nos intérêts et promouvoir nos valeurs : quelle politique de voisinage pour l'Union européenne ? Le cas de l'Égypte ( rapport d'information )

II. L'ÉGYPTE : CAS D'ÉCOLE POUR LA NOUVELLE POLITIQUE DE VOISINAGE ?

Acteur important de la politique euro-méditerranéenne depuis sa création, élément majeur dans le paysage régional, au carrefour de l'Afrique et du Moyen-Orient, l'Égypte a également été l'un des pays symbole du printemps arabe avec la Tunisie. Si celle-ci a pu faire émerger une forme d'union nationale en faveur de la démocratie et contre le terrorisme depuis 2013, la situation de l'Égypte est plus contrastée, marquée par une double révolution : celle de 2011 puis celle de 2013 conduisant au départ des Frères musulmans. La mise en place d'un pouvoir fort depuis cette date, privilégiant la sécurité du pays et son redressement économique à toute autre considération a pu fragiliser, voire distendre, le lien noué avec l'Union européenne. La révision de la politique de voisinage invite cependant à repenser ces relations. Si l'Union européenne entend promouvoir en priorité la stabilité à ses frontières, il convient de redéfinir ses relations avec un pays-clé dans le contexte régional et mettre en place un dialogue à la fois franc et constructif, fondé sur des projets concrets de coopération politique et économique.

A. UN PAYS EN QUÊTE DE STABILITÉ

1. Les suites du « printemps arabe »
a) L'échec des Frères musulmans

Le « printemps arabe » s'est traduit en Égypte par la révolution dite de la place Tahrir, initiée le 25 janvier 2011. Elle a débouché, le 11 février 2011, sur la démission du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981. La direction du pays a alors été transférée au Conseil supérieur des forces armées de façon transitoire, une révision de la Constitution étant adoptée par référendum le 19 mars suivant (77,2 % de votes favorables). Les principales modifications concernaient la durée de présidence, limitée à deux mandats maximum de quatre ans chacun - contre des mandats de six ans renouvelables de façon illimitée jusqu'alors - et l'assouplissement des conditions de candidature. Cette révision a été jugée limitée par un certain nombre de figures de la révolution, estimant que la loi fondamentale même amendée n'offrait pas les garanties pour une démocratisation réelle du pays. La modification de la loi sur les partis le 28 mars 2011, puis l'adoption d'un nouveau code électoral le 30 mai, sont venues compléter cette révision, destinée à permettre un transfert des responsabilités vers un pouvoir civil élu.

Les élections législatives des 28 novembre 2011 et 11 janvier 2012 ont consacré la victoire politique des Frères musulmans, interdits sous l'ancien régime et réunis au sein du Parti de la liberté et de la justice (PLJ), créé le 30 avril 2011 (44,6 % des voix). La deuxième formation politique du pays, le parti al Nour (La lumière) d'inspiration salafiste, obtient 22,5 % des suffrages. Seule la moitié du corps électoral s'est néanmoins rendue aux urnes. Le scrutin présidentiel des 23-24 mai et 16-17 juin 2012 a confirmé cette tendance avec l'élection de Mohamed Morsi, candidat du PLJ, avec le soutien des salafistes mais aussi de libéraux hostiles à son adversaire du deuxième tour, Ahmed Chafik, ancien général de l'armée de l'air. L'implantation des Frères musulmans dans tout le pays au travers de structures sociales (dispensaires, hôpitaux, réseau associatif, aide sociale) a indéniablement contribué à cette victoire, qui ne s'apparentait pas pour autant à un plébiscite et soulignait une division du pays (51,7 % des voix au second tour).

Le 14 juin 2012, le Haut Conseil Constitutionnel a cependant invalidé le résultat des élections législatives et dissout l'Assemblée constituante, jugeant que les sièges réservés aux indépendants étaient en fait occupés par des Frères musulmans. Cette dissolution a été annulée par décret le 8 juillet 2012 par le nouveau président Morsi, qui s'est attribué par la même occasion des pouvoirs législatifs. Le chef de l'État a, par la suite, promulgué une déclaration constitutionnelle le 22 novembre 2012 qui lui conférait la possibilité de légiférer par décret et d'annuler des décisions de justice déjà en cours. Un nouveau projet de Constitution prévoyant un mandat présidentiel de quatre ans renouvelable une fois, l'interdiction du Parti national démocrate - ancienne formation d'Hosni Moubarak - pendant 10 ans, l'interdiction du blasphème ou la référence à l'université al-Azhar
- plus haute autorité de l'enseignement sunnite - et aux doctrines sunnites pour l'interprétation du droit - la charia (loi islamique) devenant la principale source d'inspiration de la législation - a été soumis à référendum le 22 décembre 2012. Au terme d'une campagne électorale marquée par des violences, le texte a été adopté par 63,8 % des votants. Seuls 32,9 % des électeurs ont participé au scrutin.

Ce relatif succès électoral n'a pas empêché la contestation de croître contre un pouvoir jugé de plus en plus autoritaire, menaçant pour la minorité copte (entre 5 et 10 % de la population), insécurisant pour la population (retrait de la police et montée de la délinquance) et au seul service des Frères musulmans. L'opposition regroupait laïcs de gauche, anciens partisans du régime de Moubarak et groupes révolutionnaires, à l'image de Tamarod (Rébellion) formé en avril 2013. Celui-ci a lancé une pétition exigeant le départ du président Morsi et obtenu plus de 22 millions de signatures. De nouvelles manifestations massives ont parallèlement eu lieu place Tahrir le 30 juin 2013. Face à ces événements, l'armée, historiquement réservée à l'égard des Frères musulmans, a destitué et arrêté le président Morsi le 3 juillet puis dissout le Parlement deux jours plus tard. Des manifestations demandant la libération du chef de l'État le 8 juillet ont donné lieu à une répression violente. Un gouvernement de transition a été formé le 16 juillet, sans membre du PLJ qui juge le nouveau pouvoir illégitime. La dispersion de mouvements pro-Morsi les 14 et 16 août suivants a fait plus de 800 morts. Des violences visant les coptes accusés d'avoir participé à la chute du président Morsi ont également été enregistrées à cette période.

Le démembrement des Frères musulmans a été annoncé par le gouvernement le 18 août 2013. Le parti Liberté et Justice fut dans le même temps supprimé. Le mouvement a été qualifié d'« organisation terroriste » le 25 décembre 2013. 40 000 sympathisants ont été arrêtés depuis juillet 2013 et 3 000 partisans sont morts. Plus de 1 600 condamnations à mort ont été prononcées en première instance, plus de 400 étant confirmées. L'ancien président Morsi a été condamné le 16 mai 2015 en première instance à la peine capitale, avec les principaux cadres de la Confrérie et 123 autres accusés. La condamnation pourra faire l'objet d'un appel23(*).

b) La présidence Sissi
(1) Un nouveau cadre institutionnel

Une nouvelle constitution a été adoptée par référendum, les 14 et 15 janvier 2014, avec un taux d'approbation de 98,1 % et un taux de participation de 38,6 %. Cette consultation a, par ailleurs, été marquée par de nombreuses fraudes, selon les observateurs internationaux. Le préambule rappelle que l'armée est unie au peuple égyptien par un « lien indissoluble ». Comme dans la Constitution précédente, son budget est toujours soustrait au contrôle du parlement, tandis que le ministre de la défense devra être choisi parmi les officiers, avec l'approbation du Conseil suprême des Forces armées pendant une période de transition de huit ans (équivalant à deux mandats présidentiels). Le texte précise par ailleurs les conditions dans lesquelles les tribunaux militaires peuvent juger les civils. La magistrature récupère, de son côté, les garanties absentes de la Constitution de 2012.

Le rôle de l'Islam est quant à lui réévalué. Si les principes de la charia demeure encore la source principale de la législation, son interprétation est encadrée par la jurisprudence de la Haute Cour Constitutionnelle, traditionnellement libérale. L'Égypte est, aux termes de la loi fondamentale, un « État démocratique moderne dirigé par un gouvernement civil », alors que les partis politiques confessionnels sont interdits. Le texte prévoit en outre que l'État protège les droits contenus dans les accords et traités internationaux qu'il a ratifiés. Il s'engage, en outre, à protéger les femmes contre toute forme de violence et à promouvoir la pleine égalité avec l'homme en matière de droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. La liberté de religion, garantie dans la Constitution de 2012, devient absolue.

Les élections présidentielles, organisées du 26 au 28 mai 2014, se sont, quant à elles, conclues par la victoire du vice-Premier ministre du gouvernement de transition et chef d'État-major de l'armée, Abdel Fattah Al Sissi, avec 96,9 % des suffrages24(*). La participation s'est élevée à 47,5 %. Un nouveau premier ministre, M. Chérif Ismaïl, a été nommé le 12 septembre 2014. La transition démocratique devait se terminer avec les élections législatives des 17 octobre et 2 décembre 2015. Celles-ci se sont traduites par une très faible participation (28,3 %), liée au désengagement des jeunes. Les observateurs internationaux ont, par ailleurs, relevé un manque de transparence du scrutin tant en ce qui concerne le mode d'élection que le contrôle des opérations électorales lui-même.

La nouvelle chambre est marquée par le très grand nombre des députés indépendants (57 % des 596 députés). La plupart des 19 partis aujourd'hui représentés au parlement avaient par ailleurs apporté leur soutien préalable à la présidence de la République. Les 120 députés élus à la proportionnelle sont ainsi tous issus de la coalition « Pour l'amour de l'Égypte », qui réunit des formations favorables au chef de l'État. 124 députés sont par ailleurs issus de l'ancien parti du président Moubarak (dont 80 anciens députés). 75 députés sont issus de l'armée, des services de sécurité et de la police. 300 députés, soit plus de la moitié, sont membres de formations financées ou présidées par des hommes d'affaires. Au final, le gouvernement peut s'appuyer sur une coalition parlementaire de fait appelée « Soutien de l'État », qui réunit les deux tiers des députés. Les partis d'opposition peinent quant à eux à se faire entendre, qu'il s'agisse des « Égyptiens libres » (65 députés), d'essence libérale mais sans réelle unité, ou du parti salafiste al Nour (12 députés) qui avait apporté son soutien au gouvernement avant les élections, au risque de pousser ses plus jeunes éléments vers la radicalisation. Les partis d'opposition nés de la révolution de 2011 ont peiné, quant à eux, à faire entendre leurs voix depuis l'installation du président Sissi. Le nouveau mode de scrutin et l'interdiction de certaines mouvances les a rendus inexistants au sein du nouveau parlement, posant la question de sa représentativité réelle. Il convient enfin de noter que 78 députés sont des femmes, 40 des coptes et 54 ont moins de 35 ans.

Au plan institutionnel, la majorité parlementaire pourrait voter au cours de cette année une modification de la Constitution de 2014 octroyant davantage de pouvoir à l'exécutif. Le président a en effet estimé, en octobre 2014, que la Constitution donnait trop de pouvoirs à la Chambre des représentants. Celle-ci ne saurait, en effet, être qualifiée de parlement croupion ou d'assemblée docile, comme en témoigne son rejet d'un texte sur la réforme de la fonction publique. Son rôle est, en tout état de cause, essentiel en vue de permettre au pays de bénéficier des aides financières internationales.

(2) La question des droits de l'Homme

Le respect des valeurs démocratiques et de l'État de droit par les autorités égyptiennes font encore l'objet de réserves exprimées par les Nations unies ou l'Union européenne. Certains observateurs relèvent que la situation est aujourd'hui plus délicate que sous la présidence Moubarak. Les procès expéditifs des partisans des Frères musulmans et de l'ancien président et le manque de pluralisme politique sont au coeur de ces critiques. 11 877 personnes ont, en outre, été arrêtées entre janvier et septembre 2015 pour leur appartenance supposée à des groupes terroristes, 22 000 personnes avaient déjà été arrêtées pour les mêmes motifs en 2014. Les jeunes révolutionnaires de 2011 et 2013 sont concernés : leur principal mouvement, « 6-Avril », a été interdit et des centaines d'activistes ont été arrêtés, dont les principaux leaders. À l'inverse, plusieurs membres proches d'Hosni Moubarak ont bénéficié de jugements favorables ou peu sévères. Les violences policières, les cas d'arrestations arbitraires, de torture et de disparitions - à l'instar de l'étudiant italien Giulio Regeni, disparu le 25 janvier 2016 et retrouvé mort une semaine plus tard - se sont par ailleurs multipliés ces derniers mois. Les manifestations autour de l'anniversaire du soulèvement de la place Tahrir en janvier 2015 s'étaient déjà conclues par la mort de 27 personnes.

Le pouvoir a tenté d'apporter une réponse judiciaire. L'un des membres des forces de sécurité responsable du décès d'une manifestante de la place Tahrir a été condamné à 15 ans de prison le 11 juin 201525(*). Deux membres de l'Agence de sécurité nationale purgent par ailleurs depuis décembre 2015 une peine de 5 ans de prison pour avoir torturé à mort un avocat au Caire, en février 2015. Il convient, par ailleurs, de relever le rôle joué par les médias dans la mise en avant des affaires de disparitions forcées ou des cas de torture ainsi que celui des réseaux sociaux, même si ceux-ci peuvent être instrumentalisés aux fins de surveillance et d'arrestation. La fermeture en février 2016 de l'organisation non-gouvernementale Centre Al Nadim a pu cependant apparaître comme un nouveau mauvais signal. L'ONG est tournée vers la réhabilitation des victimes de violence et de torture. Elle recense notamment les cas de décès et de négligence médicale dans les centres de détention et les prisons. Cette fermeture s'inscrit dans un contexte de méfiance des pouvoirs publics à l'égard des ONG, celles-ci devant déclarer leurs sources de financement si elles proviennent de l'étranger, les fonds transitant nécessairement par le ministère des affaires sociales égyptien. Le président Al Sissi a, par ailleurs, promulgué le 24 février 2015 et le 17 août 2015 deux lois contre le terrorisme, particulièrement restrictives en matière de libertés publiques.

Ces violations manifestes des valeurs défendues par l'Union européenne ne peuvent pas, pour autant, être totalement imputables à la seule action gouvernementale. S'il est incontestable que les autorités privilégient la lutte contre le terrorisme et usent de mesures qui ne répondent pas toujours aux standards internationaux, la traduction de cette priorité dans les faits peut dépasser les instructions données. Il existe en Égypte une véritable concurrence des services de sécurité et de la police, au risque d'échapper au contrôle du gouvernement. Elle peut expliquer un certain nombre d'exactions et de dérives, sans bien évidemment les justifier. Il en va de même pour la justice dont les décisions contradictoires traduisent à la fois une certaine autonomisation à l'égard du pouvoir présidentiel et la volonté de durcir la répression à l'égard de mouvements proches des Frères musulmans, particulièrement hostiles à la magistrature égyptienne (5 000 suppressions de postes étaient envisagées) durant leur passage au pouvoir. Le volontarisme de l'actuel Président de la République ne saurait totalement masquer le fait qu'il ne dispose d'une autorité totale que sur l'armée dont il est issu. Ce pouvoir est plus subtilement remis en cause dans les autres couches de ce que la plupart des observateurs égyptiens appellent l'« État profond » : police, services de sécurité, justice et haute administration. La réforme des services de police souhaitée par le chef de l'État n'apparaît pas, ainsi, pleinement acceptée par ce corps, principal soutien du régime d'Hosni Moubarak.

Ces dérives fragilisent aujourd'hui l'image de l'Égypte à l'extérieur. Conjuguées à la faiblesse des résultats économiques du gouvernement, elles contribuent, à faire croître, au plan intérieur, une forme de lassitude de la part de l'opinion publique, comme en témoigne l'ampleur de l'abstention aux élections législatives. Reste qu'il n'existe pas aujourd'hui d'alternative crédible au pouvoir actuel, dans un pays plus que jamais tributaire de la situation régionale (Syrie, territoires palestiniens, Libye et Daech).

Il conviendra, dans ces conditions, de suivre les travaux à venir de la commission des droits de l'Homme au sein du parlement. Son président, Anwar el Sadate, entend tout à la fois soutenir la volonté réformatrice du Président de la République et définir un nouveau cadre législatif destiné à garantir l'exercice des droits et libertés fondamentaux. Il préconise à cet effet l'adoption d'un nouveau texte sur les organisations non gouvernementales et la mise en place d'un Conseil égyptien des droits de l'Homme, sur le modèle du Conseil national marocain des droits de l'Homme. Il s'agirait pour cette structure d'effectuer notamment un état des lieux de la situation dans les prisons et d'aborder la question des personnes disparues.

La situation des minorités religieuses méritera également un suivi particulier, même si la situation des chrétiens n'est en rien comparable avec celle de leurs coreligionnaires en Iraq ou en Syrie. Reste une tendance marquée à l'exil, dont témoigne l'écart entre les statistiques concernant les coptes. Le patriarcat d'Alexandrie indique le chiffre de 15 millions de coptes présents en Égypte, les autorités tablant sur 5 millions de personnes. Le souhait affiché par le gouvernement de promouvoir la citoyenneté au-delà de l'appartenance religieuse reste pour l'heure peu suivi d'effets. La réforme du discours religieux confiée au grand imam de la Mosquée d'al-Azhar n'a pas encore abouti et peut apparaître en décalage avec la pratique. La base reste en effet perméable au wahhabisme d'origine saoudienne. Al-Azhar apparaît à l'inverse aux yeux de plusieurs observateurs trop proche du pouvoir, ce qui peut fragiliser tout à la fois sa position et sa capacité d'influence. Al-Azhar dispose néanmoins de la charge de révoquer ou d'exiler les imams aux prêches radicaux. Une surveillance policière accrue des mosquées et l'interdiction des prêches sauvages renforcent ce dispositif.

2. L'impact du contexte régional

La priorité accordée à la lutte contre le terrorisme s'explique en large partie par le contexte régional dans lequel évolue l'Égypte, marqué par le conflit en Syrie, l'instabilité en Libye, la question israélo-palestinienne ou la progression de Daech. Si l'Égypte ne participe pas directement à la coalition internationale en Syrie, elle est associée au GISS et à l'alliance des 34 pays musulmans contre l'État islamique, mise en place par l'Arabie saoudite en décembre 2015.

Le pays est directement concerné par Daech tant à frontière avec la Libye (1 200 kilomètres de frontière commune) que dans le Nord du Sinaï. Cette région, terre de trafics en tout genre, est le témoin d'affrontements meurtriers entre l'armée et des tribus bédouines, depuis le renversement du président Morsi. La plupart des attaques sont revendiquées par le groupe Ansar Beit al-Maqdis, rebaptisé « Province du Sinaï » depuis son allégeance à Daech en novembre 2014. La réponse militaire peut apparaître pour l'heure inadaptée face à la mobilité des groupes djihadistes, qui bénéficient par ailleurs d'un soutien logistique en provenance de la Bande de Gaza. Les attaques terroristes ont également frappé à plusieurs reprises le reste du pays : assassinat du procureur général le 29 juin 2015, attentat contre le consulat italien le 11 juillet 2015 au Caire, explosion d'un charter russe le 31 octobre 2015, attaques à Hourghada et au Caire contre des touristes israéliens en janvier 2016. Suite à l'assassinat de 21 coptes égyptiens en Libye le 15 février 2015, l'Égypte a par ailleurs frappé à deux reprises des positions de Daech à Derna, saisissant dans le même temps le Conseil de sécurité des Nations unies. Il convient de rappeler qu'un million d'Égyptiens travaillaient en Libye avant 2011.

Les relations économiques fortes de l'Égypte avec les États du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït), à l'exception du Qatar, lui confèrent par ailleurs un rôle de bras armé dans la région, comme en témoigne sa participation à la coalition régionale au Yémen. L'Égypte entend, par ailleurs, continuer à jouer un rôle dans le dossier israélo-palestinien. Elle a ainsi obtenu un cessez-le-feu qui a mis fin au conflit à Gaza en août 2014 et a organisé, le 12-octobre 2014 au Caire, une conférence internationale pour la Palestine et la reconstruction de Gaza. Ses relations avec l'autre grand acteur régional qu'est la Turquie sont plus tendues suite aux critiques d'Ankara sur les conditions dans lesquelles le Président Morsi a été destitué.

L'Égypte cherche, par ailleurs, à renforcer son rôle sur la scène africaine. Elle a réintégré, en juin 2014, les institutions de l'Union africaine, desquelles elle avait été suspendue après la destitution de Mohamed Morsi en juillet 2013. L'Égypte est également préoccupée par la construction en Éthiopie d'un grand barrage sur le Nil (« Barrage de la Renaissance ») qu'elle juge susceptible d'avoir un impact sur le débit du fleuve. Une série de rencontres bilatérales et trilatérales, avec le Soudan, ont permis d'apaiser les tensions ces derniers mois. La réalisation du barrage devrait permettre à l'Éthiopie de stocker 74 milliards de mètres cube d'eau contre 14 aujourd'hui. Les autorités égyptiennes craignent des inondations de grande intensité en cas de défaillance. Elles insistent également sur la question de la vitesse de remplissage du bassin éthiopien. Une durée inférieure à 10 ans fragiliserait l'Égypte, confrontée à une pénurie en eau

3. Les contraintes économiques

Partenaire de l'Union européenne le plus peuplé au sein de la politique de voisinage (86,8 millions d'habitants), l'Égypte est aussi le quatrième le plus pauvre. Le chômage concerne 12,8 % de la population active, le taux atteignant 34,2 % parmi les 15-24 ans alors que la croissance économique reste atone, compte tenu de l'inflation (environ 10 %). La croissance attendue pour 2015/2016 est ainsi estimée entre 3 et 3,5 % soit un niveau inférieur à celui enregistré lors de l'exercice précédent (4,2 %). Cette faiblesse de l'activité a des répercussions budgétaires avec une croissance du déficit public (8,9 % du PIB) et de l'endettement (79,7 % du PIB contre 75,7 % en 2014).

L'activité reste en large partie tributaire des ressources touristiques. Les revenus de ce secteur ont chuté de 17 % en 2015, le nombre de visiteurs passant de 781 600 en décembre 2014 à 440 000 en décembre 2015. L'attentat du 31 octobre 2015 visant un charter russe dans la péninsule du Sinaï et la mort de ses 224 passagers a contribué à renforcer cette tendance. Conjuguée au ralentissement du transport maritime sur le canal de Suez et à la baisse concomitante des revenus (300 millions de dollars en moins sur un an, soit une diminution de 10 %), la chute des revenus du tourisme a conduit à un creusement du déficit de la balance commerciale égyptienne (4,7 % du PIB en 2015/2016 contre 3,7 % un an plus tôt) et à une réduction de réserves de change de la Banque centrale égyptienne. Celles-ci sont passées de plus de 36 milliards de dollars fin 2010 à près de 16 milliards aujourd'hui. Dans le contexte de baisse des prix du pétrole, la baisse du montant des transferts d'expatriés principalement installés dans le Golfe persique (400 millions de dollars en moins sur un an, soit 10 % du montant total)26(*) et celle des dons des pays dans lesquels ils sont installés ont également contribué à creuser ce déficit. Une telle situation a conduit la Banque centrale à dévaluer régulièrement la livre égyptienne. La dernière dévaluation, en date du 14 mars dernier, s'est traduite par une baisse de sa valeur de plus de 14 %. Un euro équivaut aujourd'hui à 9,93 livres environ. La Banque centrale souhaite désormais faire remonter ces réserves à 25 milliards de dollars d'ici la fin de l'année. Elle entend s'appuyer à cet effet sur une hausse de la compétitivité de l'économie et sur les investisseurs étrangers.

Les investissements étrangers ainsi que l'aide internationale ont, en effet, repris depuis la chute des Frères musulmans. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont accordé, depuis juillet 2013, une aide cumulée de 35 milliards de dollars, sous forme notamment de dons, de dépôts auprès de la banque centrale égyptienne et de contributions en produits pétroliers et gaziers27(*). La conférence économique de Charm el-Cheikh, organisée du 13 au 15 mars 2015 a, en outre, permis à l'Égypte de mobiliser plus de 72 milliards de dollars d'engagements internationaux. Cette logique de subvention est cependant appelée à se réduire : l'Arabie saoudite le principal bailleur de fonds de l'Égypte (20 milliards d'euros en 2015) étant confrontée à la baisse des prix du pétrole et à ses conséquences budgétaires.

L'aide extérieure a jusqu'alors permis aux autorités égyptiennes de financer sa gestion courante et d'engager deux plans de relance économique, fondés notamment sur de grands projets d'infrastructures, dans lesquels l'armée est partie prenante. Il en va ainsi de l'autoroute Alexandrie-Le Caire ou de l'agrandissement du Canal de Suez inauguré en août 2015. La viabilité de ce projet reste sujette à caution compte tenu du ralentissement du commerce international. Le gouvernement souhaite désormais la construction d'une nouvelle capitale administrative à l'Est du Caire, dont le coût est estimé à 43 milliards d'euros. Ce projet s'intègre dans la stratégie « Vision 2030 » présentée par le chef de l'État le 28 février 2016. Elle doit permettre de porter le taux de croissance à 12 % du PIB à l'horizon 2030 et de ramener le taux de chômage en dessous de 5 %. Le déficit public devrait dans le même temps être réduit à 2,28 % du PIB, la dette publique à 75 % du PIB et l'inflation contenue entre 3 et 5 %. « Vision 2030 » comporte trois volets :

- le premier prévoit la mise en place d'une économie de marché compétitive, la réforme du cadre des investissements privés et l'orientation des investissements publics vers les infrastructures et les mégaprojets. Les autorités insistent dans le même temps sur la modernisation du secteur de l'énergie, via des appels d'offres avantageux aux compagnies étrangères, et la priorité mise sur les énergies renouvelables. Il s'agit également de promouvoir une société de la connaissance, créative et innovante, via un programme de stimulation de l'innovation, fondé sur des mesures fiscales, la mise en place de partenariats public-privés et la création de pôles d'innovation et d'incubateurs d'entreprises ;

- le deuxième comprend une dimension sociale. L'objectif affiché est de dessiner les contours d'une société égalitaire, fondée sur la réduction des inégalités générationnelles et de genre, la généralisation de la protection sociale (introduction d'une couverture maladie universelle à l'horizon 2030) et la redistribution géographique des services, les autorités souhaitant qu'à l'horizon 2030, aucun habitant ne vive sous le seuil d'extrême pauvreté (1,90 dollar par personne et par jour). Elles entendent également favoriser la mise en place d'un système de santé de haute qualité, afin de devenir un pays de pointe en la matière dans le monde arabe et en Afrique. La question de l'éducation est également abordée, alors que 2,6 millions nouveaux élèves sont enregistrés chaque année et que 28 % de la population est analphabète : une réforme des cursus scolaires, de la formation des enseignants et la création de nouveaux mécanismes de financement des écoles sont ainsi esquissées. La dimension culturelle complète le dispositif via une révision des lois régissant les industries culturelles et la protection du patrimoine. Celle-ci est cruciale en vue de contribuer à un nouvel essor touristique ;

- le troisième volet est de nature environnementale et cible l'introduction d'une fiscalité environnementale, l'amélioration des infrastructures et la sensibilisation aux enjeux de protection de l'environnement. Il passe par un développement géographique équilibré, qui répondrait parallèlement au manque de logements. Le gouvernement entend ainsi favoriser le développement de nouvelles aires urbaines et l'amélioration des transports publics.

« Vision 2030 » table sur une réduction des dépenses de l'État et vise notamment une réduction des effectifs de la fonction publique. Sept millions de personnes sont aujourd'hui appointées par l'État, le Président de la République souhaitant ramener ce chiffre à un million et doubler cette réduction de dispositions visant la rationalisation de la réglementation administrative, la formation du personnel, la modernisation de l'administration (refonte des systèmes d'information, introduction du paiement automatisé). Les subventions destinées à réduire le coût de l'énergie sont, de leur côté, progressivement supprimées, celles concernant l'électricité devraient être ainsi abrogées d'ici 2018/2019. Les subventions visant l'essence représentaient jusqu'alors un poste budgétaire supérieur à ceux de la santé et de l'éducation réunis.

En attendant, le gouvernement semble avoir repris en main l'aide aux plus démunis, apanage des Frères musulmans sous la présidence d'Hosni Moubarak, contribuant à leur victoire électorale après la révolution. Les autorités ont ainsi mis en place un système de carte d'alimentation permettant d'accéder aux produits de première nécessité : pain, huile et sucre. Le gouvernement souhaite en priorité prévenir le risque d'émeute de la faim.


* 23 Le nombre d'exécution s'élève cependant à 7 personnes depuis le départ d'Hosni Moubarak..

* 24 M. Sissi a été nommé chef d'État-major lors de la présidence Morsi.

* 25 Les 17 témoins de cet événement ont cependant été poursuivis pour participation à une manifestation non autorisée avant d'être relaxés à deux reprises.

* 26 Trois millions d'Égyptiens travaillent en Arabie saoudite.

* 27 L'Arabie saoudite a ainsi pris l'engagement de livrer 700 000 tonnes de produits pétroliers par an sur cinq ans.