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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

IV. LA FINANCIARISATION DE L'ÉCONOMIE

A. L'OLIGOPOLE BANCAIRE

Le triomphe idéologique et politique du libéralisme va s'accompagner d'une profonde transformation des systèmes bancaires qui, ne l'oublions pas, avaient financé les Trente Glorieuses.

Ce mouvement de fond sera considérablement facilité par la mondialisation des échanges et la dématérialisation des opérations financières. Cette « globalisation » est d'abord celle du noyau dur du système bancaire constitué en un véritable oligopole mondial.

Les schémas ci-après permettent de suivre cette évolution.

1. La transformation des structures du système
a) Le système bancaire étasunien avant les années Reagan

Plusieurs éléments sont à noter.

· Conformément au Glass-Steagall Act, une stricte séparation entre le système des banques de dépôt commerciales et les banques d'investissement ou d'affaires.

Au côté des banques commerciales, les caisses d'épargne jouent un rôle important dans le financement de l'immobilier hypothécaire (Caisses mutuelles d'épargne MSBs et Association d'épargne et de crédit SLAa). Elles reçoivent des dépôts et proposent des prêts. Elles représenteront jusqu'à 40 % des dépôts bancaires, ce qui, leur gestion parfois hasardeuse les ayant fragilisées, peut expliquer leur exécution au début de la présidence Reagan, Paul Volker étant président de la Fed. Cet épisode n'est pas sans rappeler le sort réservé en France - sur un mode plus civilisé - aux réseaux des banques coopératives et mutualistes.

· La « maison personnelle » jouant un rôle tout particulier d'assurance contre les mauvais jours dans un pays où la mobilité des travailleurs est forte, l'importance du marché immobilier et du nombre des acteurs qui y interviennent (caisses d'épargne, banques commerciales et autres), l'importance du marché hypothécaire pour en assurer la liquidité et l'existence d'organismes de garantie eux-mêmes garantis par l'État fédéral (Freddie Mac et Fannie Mae, tout particulièrement).

· La double source de financement de l'économie : les prêts bancaires et le recours aux marchés.

· Le recours aux marchés aussi pour le financement des États fédérés et des collectivités, avec un peu de prêts bancaires. La banque centrale, par l'émission de T-Bonds, et le marché financent l'État fédéral. Les États fédérés et les pouvoirs locaux émettent des M-Bonds dont la qualité, pour les plus petits, est garantie par des organismes spécialisés, les Monolines. Avec la crise, ils seront le tombeau de Dexia.

· L'État fédéral, qui finance une partie de l'aide sociale (Medicaid et Medicare), l'autre l'étant par les fonds de pension alimentés par les administrations ou les entreprises et par les intéressés. Ceux qui ne relèvent pas du dispositif s'adressent aux compagnies d'assurance, elles-mêmes acteurs de marché.

Comme on voit, les intervenants aux marchés sont nombreux et le rôle de ceux-ci déjà important, bien supérieur dans le financement de l'économie qu'en Europe, et notamment en France où l'intermédiation bancaire sous contrôle de l'État tient une place essentielle.

· Le marché interbancaire : il relie les banques de dépôts entre elles et la Fed veille sur sa liquidité. Comme toutes les banques centrales, celle-ci fixe aussi les taux directeurs qui donnent le « la » à tous les autres taux.

Elle peut ainsi agir sur la marche de l'économie, en montant les taux quand il y a un risque d'inflation, en les baissant en cas de stagnation ou de récession. Au côté de ces outils « conventionnels », le quantitative easing, non conventionnel, permet d'injecter de la monnaie banque centrale par le rachat massif de créances (obligations souveraines, actions d'entreprises, etc.) ouvrant la possibilité pour les banques d'émettre de nouveaux prêts aux entreprises dans l'espoir de relancer la machine économique.

b) Le système bancaire français avant 1984

Plusieurs éléments sont à noter.

· Le financement par la bourse et les marchés financiers est particulièrement faible (18 %) par rapport aux États-Unis où il est essentiel.

· Les banques d'affaires, qui jouent un faible rôle, sont séparées des banques de dépôts assurant, par leurs prêts, une part du financement de l'économie.

· La spécificité du système français est le rôle de l'État et du secteur public :

- rôle essentiel du réseau financier autour de la CDC qui recycle les dépôts obligatoires et les fonds des caisses d'épargne, banques mutualistes, CCP ainsi que des collectivités et des notaires. La CDC et un certain nombre d'« institutions financières » spécialisées jouent un rôle de financeurs de l'économie. Une redistribution à caractère social permet de stabiliser la consommation ;

- la plupart des banques et des compagnies d'assurance sont nationalisées ;

- les caisses de retraites et de sécurité sociale n'interviennent pas sur les marchés ;

- les taux d'intérêts, le crédit, l'action des banques et le change sont strictement réglementés ainsi que les mouvements de capitaux vers l'extérieur ;

· la Banque de France qui a été nationalisée peut faire crédit à l'État.

c) Le système bancaire aujourd'hui

Sur fond d'unité entre les deux rives de l'Atlantique, la partie droite du schéma reprend les spécificités de la zone euro et la partie gauche celles des États-Unis.

Les choses ont beaucoup changé en un peu moins de quarante ans.

· Au coeur du dispositif, un énorme complexe oligopolistique, structuré autour d'une trentaine de banques aux dimensions planétaires, appelées désormais « systémiques », interconnectées (marché interbancaire, prêts à court et moyen terme, acquisitions d'actions et d'obligations, dérivés, titres, prêts structurés, etc.) et dominant les marchés financiers.

· De fait, le noyau bancaire est entouré d'un gigantesque anneau d'organismes et d'acteurs, agissant en liaison avec lui, improprement appelé, selon moi, shadow banking.

On passe, en effet, insensiblement des activités classiques de banques (prêts à l'économie par transformation des dépôts), à de plus récentes (activités sur les dérivés, prêts structurés), voire non bancaires (titrisation, participation ou gestion de hedge funds, shadow banking, etc.) et surtout aux activités de marché désormais dominantes : recherche ou placements de financements pour tiers, tenue de marché, trading haute fréquence et spéculation pour leur compte propre souvent avec l'argent des dépôts ou emprunté. S'y ajouteront, de plus en plus, des activités d'assureur sous toutes leurs formes. L'organisation la plus achevée est celle de la « banque universelle », modèle qui fait la fierté française, déjà capable comme BNP Paribas d'offrir des services de téléphonie mobile81(*) et, demain, de beaucoup d'autres !

Le shadow banking

Sous cette étiquette sont en fait regroupées des activités très différentes et pas forcément sulfureuses, ce que pourrait laisser croire le qualificatif de « finance de l'ombre ». Il s'agit en fait de toutes les activités financières ne figurant pas au bilan des banques, donc aussi les activités des banques hors bilan, au point qu'on s'interroge sur l'intérêt d'une telle notion.

Ainsi participe du shadow banking : les banques d'affaires (productrices ou non de produits dérivés), les hedge funds, les fonds de titrisation, les fonds monétaires, les fonds de pension, les mutuelles d'assurance vie, les fonds négociés en bourse, les organismes de capital-investissement, les sociétés de garantie de crédit, les trusts de gestion d'actifs (immobiliers, par exemple), les sociétés d'affacturage (crédit inter-entreprises), etc. On peut y joindre les établissements de crédit à la consommation, le micro-crédit, le crowdfunding (financement participatif), les plateformes de monnaies virtuelles (bitcoin, par exemple)

Le système de crédit hypothécaire des États-Unis en fait partie, Freddie Mac et Fannie Mae n'étant cependant plus comptabilisées depuis que ces agences ont reçu la garantie de l'État.

Avec une définition aussi extensive, il n'est pas étonnant que le poids financier du shadow banking - par ailleurs difficile à évaluer avec certitude - soit très important.

Le Conseil de stabilité financière, qui l'estimait à 75 000 milliards de dollars à la fin de 2013, pronostiquait que les 80 000 milliards de dollars seraient atteints en 2014. Ce qui représenterait (hors places offshore où sont domiciliés la plupart des hedge funds) 25 % des actifs financiers mondiaux, la moitié du poids des banques classiques et l'équivalent du PIB mondial.

Outre son poids de plus en plus grand, le principal problème posé par le shadow banking, ce sont ses liens avec le système bancaire lui-même qui, d'une part, pratique des opérations relevant du shadow banking, d'autre part, l'alimente en crédit. Il occupe donc une place systémique essentielle. À se demander d'ailleurs si l'usage de la notion de « système bancaire parallèle » n'est pas un trompe-l'oeil : le système financier et le shadow banking ne vivent pas dans des mondes parallèles mais sont intimement mêlés.

Si, dans certains pays européens, comme l'Italie, voire aux États-Unis où le système bancaire est moins oligopolistique qu'en France malgré la présence de mastodontes bancaires, existent toujours d'importants réseaux de banques de détail, ces dernières sont cependant à la merci des tempêtes que soufflent périodiquement les grandes banques systémiques.

· Autour des autels des marchés, outre le système bancaire oligopolistique, rôde une cohorte de partenaires-concurrents et de servants spécialisés : intermédiaires et courtiers, hedge funds, fonds de pension, chambres de compensation et, bien sûr, les agences de notation sans lesquelles beaucoup de titres seraient invendables, ainsi que les paradis fiscaux nécessaires au recyclage des fonds de provenance inavouable.

À noter aussi, pour mémoire, les banques d'investissement classiques et les organismes de placement en valeurs immobilières, ainsi que les sociétés d'investissement à capital variable collecteurs d'épargne publique.

Pour être complet, il faudrait ajouter, particulièrement pour la version étasunienne du système, tous les organismes de garantie intervenant notamment dans le domaine immobilier et des M-Bonds (obligations émises par les collectivités infrafédérales).

· On l'aura remarqué, si les relations entre l'État américain et la Fed n'ont pas changé, il en va différemment dans la zone euro. Les États membres, à la différence de ce qui continue de se passer aux États-Unis, peuvent se financer non plus directement auprès de leur banque centrale mais uniquement sur les marchés qui disposent ainsi d'une rente perpétuelle, et désormais placés en position de les dominer.

En cas de problème, l'aide publique à un État de la zone euro ne peut être assurée que par l'intermédiaire d'un organisme inventé durant la crise, sorte de substitut européen d'un sous-FMI, le Mécanisme européen de stabilité (MES). Financé par les pays membres, il emprunte sur les marchés pour prêter aux pays en difficulté.

Précisons que c'est non pas l'État fédéral américain qui « bat monnaie » mais la Fed, consortium de banques privées créé par le Congrès, dont le président est nommé par celui des États-Unis avec l'approbation du Congrès mais fonctionnant hors supervision publique. Le mécanisme est le suivant : « La Federal reserve "prête" de l'argent au gouvernement des États-Unis en achetant des bons du Trésor, puis elle monétise la dette publique américaine en prêtant à d'autres banques l'argent que lui doit désormais l'État. »82(*)

· Autres différences entre les États-Unis et l'Europe continentale :

- aux États-Unis, les collectivités infrafédérales se financent sur les marchés ; quant au système social, une partie est financée par l'État fédéral et les collectivités, une autre par des fonds de pensions alimentées par les bénéficiaires ou enfin des assurances ;

- en revanche, les collectivités du vieux continent complètent le plan de financement de leurs investissements majoritairement par l'emprunt. Le système social est financé pour partie par des cotisations, pour partie par l'impôt.

· La liquidité entrant dans la machine financière et/ou en sortant est d'origine diverse : les banques centrales (création de monnaie banque centrale) ; les États (emprunts et émission d'obligations) ; les banques de dépôts (création de monnaie scripturale) ; les particuliers (placements sur les marchés, emprunts) ; les entreprises (placements d'excédents, achats ou ventes d'actions ou obligations) ; le recyclage des excédents des balances des paiements, etc.

2. L'accélérateur de la dématérialisation

La dématérialisation concerne non pas seulement l'enregistrement des données, des ordres et leur transmission mais aussi leur gestion instantanée et la prise de décision. L'arbitrage informatique par algorithmes occupe une place de plus en plus grande avec les risques d'emballement que cela comporte quand les ordinateurs se mettre à vendre en masse au-dessous d'une cote donnée !

Ces technologies de l'information assorties de l'usage de modèles mathématiques font que les financiers n'ont jamais été aussi puissants. Elles leur permettent de mobiliser, en quelques minutes, des capitaux énormes avec lesquels ils pourront déstabiliser ou acquérir pratiquement qui ils veulent. La spéculation en est facilitée d'autant, le nec plus ultra étant celle qu'autorise le trading haute fréquence.

Conséquence de ce bouleversement technique : l'opacité encore plus grande du système rendant régulation et contrôle quasiment impossibles et l'augmentation de son instabilité ainsi que sa dépendance au court terme, la spéculation et inversement les paniques boursières et financières pouvant se propager désormais à la vitesse de la lumière autour du globe.

Les coffres-forts ont laissé la place aux ordinateurs, les mystérieuses chambres de compensation où sont tenus les comptes de milliers de sociétés, de milliardaires, de mafias ou de tyrans plus ou moins exotiques, tiennent lieu de livres de comptes. Cette dématérialisation des échanges financiers n'est pas pour rien non plus dans le développement des paradis fiscaux et de la délinquance financière.

Il convient d'évoquer également la généralisation des cartes de crédit dont la gestion est confiée à des entreprises à but lucratif sans possibilité de réel contrôle de leur fonctionnement et des frais qu'elles facturent à leurs clients. Comme on sait, l'explosion de ce type de crédit est l'une des causes de la crise de 2008.

Sans oublier des indicateurs dont on ne sait pas vraiment à quoi ils renvoient, des méthodes d'évaluation des risques (de la solidité des entreprises ou de la fiabilité des titres) elles-mêmes risquées quand elles ne sont pas malhonnêtes, des théories qui se contredisent et qui sont bien incapables de prévoir quoi que ce soit, des mouvements de capitaux et des compensations dont personne ne voit rien sinon les conséquences quand elles sont catastrophiques, des décisions des autorités monétaires élaborées dans le secret...

Tout fait du monde de la finance une boîte noire et qui tient à le rester.


* 81 La Tribune - 7 août 2012.

* 82 Dette : 5 000 ans d'histoire - David Graeber - Les liens qui libèrent - 2013.