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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

C. À QUOI SERT RÉELLEMENT LE MARCHÉ FINANCIER ?

Dans un entretien au magazine Times en juillet 2015, le fondateur du groupe financier Vanguard, John Bogle, nous donne une bonne idée de la fonction actuelle des marchés en expliquant que, s'il s'échange annuellement 32 000 milliards de dollars de titres à Wall Street (soit presque le double du PIB des États-Unis), le besoin annuel en capital pour financer les sociétés américaines, sous la forme d'introduction en bourse ou d'augmentation de capital, est seulement de 250 milliards de dollars (1 %). « Donc, si je calcule bien, 99 % de ce que nous faisons dans cette industrie consiste en des échanges d'une personne avec une autre dans le seul intérêt de l'intermédiaire. C'est un gâchis considérable de ressources. » Pour lui, les traders bénéficient d'une sorte de péage qui ne renvoie à aucun service effectif : « Les études ne cessent de le montrer, les traders ne font rien qui a une valeur. Ils ne savent pas quelles actions vont monter et pourquoi. Ils ne savent pas quels types d'actifs vont être plus performants cette année ou les suivantes. Personne ne sait. C'est cela la vérité... C'est pourquoi les traders ont besoin que vous fassiez des transactions et beaucoup. Parce que c'est comme cela qu'ils gagnent de l'argent... »

Quant à la contribution des banques au financement de l'économie réelle, elle est très variable selon les établissements, les plus gros étant ceux qui, proportionnellement à leur taille (et donc aux risques qu'ils font courir au système), y contribuent le moins. Les tailles de bilans ne sont pas comparables. Ainsi le bilan de la banque universelle BNP Paribas (1 900 milliards d'euros) est-il du niveau du PIB de la France. Cet exemple est tout à fait représentatif d'un phénomène général.

Au tournant des années 1990-2000, en effet, les bilans bancaires européens ont explosé (cf le rapport Liikanen et les travaux du Conseil européen du risque systémique), avec le développement des activités de marchés qui vont progressivement, en valeur et relativement, prendre de plus en plus de place : « tenue de marchés », autant dire spéculation dont le THF représente la quintessence ; acquisitions de titres (actif) et émissions d'emprunts (passif) pour les financer.

Dans les bilans, la part des dépôts et des services offerts classiquement par une banque de détail diminuent. En même temps que les tarifs des services bancaires augmentent en flèche, du fait, nous a expliqué Jézabel Couppey-Soubeyran lors de son audition97(*), de la « situation du secteur bancaire en position dominante sur ce marché et donc en position de faire le prix, ce qui défavorise le consommateur et compromet la stabilité financière. »

Dans le graphique proposé ci-dessus par Jézabel Couppey-Soubeyran98(*), les crédits à la clientèle représentent, dans le cas de la banque de proximité, 71 % des actifs, contre 33 % pour la banque universelle dont l'essentiel de l'activité est tourné vers les marchés financiers (52 %).

Certes, 1 euro de fonds propres de la banque universelle produit 7,3 euros de prêts quand 1 euro de fonds propres de la banque de proximité n'en produit que 4,8, soit un multiplicateur de 1,5. Mais c'est au prix d'un levier d'endettement de 21,1 contre 5,8, soit un multiplicateur de 3,6. Surtout, un levier d'endettement bien au-delà de la limite de sécurité estimée à 10 %-12,5 % par les spécialistes.

De plus, s'agissant des très grandes banques, 33 % du bilan de crédits à la clientèle, déjà peu glorieux, cachent la misère de l'activité de crédit aux entreprises pourtant censée être « La » mission, avec un L majuscule, des banques.

Jézabel Couppey-Soubeyran donne l'ordre de grandeur suivant : « La part du crédit aux entreprises au bilan agrégé du secteur bancaire français s'élève à 10 %. La part du crédit aux PME à 5 %, alors que les banques sont censées financer les entreprises qui ont le moins de possibilités alternatives de financement. On se demande ce qu'il en est des 95 % restants... L'activité des grandes banques européennes n'est plus tournée vers l'activité de crédit aux entreprises de taille moyenne et intermédiaire. Pourquoi ne cherche-t-on pas à savoir pourquoi ? On préfère se dire que les entreprises européennes sont trop dépendantes du crédit bancaire et alors on fait l'union des marchés de capitaux pour diversifier leurs possibilités de financement. Mais, par ce biais, on réintroduit la dette et la titrisation, soit deux ingrédients majeurs de la crise des subprimes. »

Si on suit l'analyse de John Bogle, il y a tout lieu de penser que l'union des marchés de capitaux au niveau européen profitera plus aux banques qu'à l'économie réelle.

Ce qui nous amène à la question de fond évoquée par Gunther Capelle-Blancard lors de son audition99(*), à savoir «l'utilité sociale de la finance » : « Lord Adair Turner a été le premier à introduire cette notion, il était responsable de l'autorité de régulation britannique (Financial Services Authority). » Avant de conclure : « Même s'il est difficile de les quantifier, on a légitimement l'idée qu'on a affaire à des activités presque parasitaires, au sens biologique du terme. Il n'y a pas de déconnexion : le parasite se nourrit de la bête, le développement du parasitaire n'a pas d'utilité, il n'y a pas de déconnexion, il y a même une symbiose entre eux. Si on coupe ce lien, le parasite meurt. [...] Quand on regarde le schéma d'organisation du système financier actuel, polarisé sur les marchés, sorte de batteur à liquidités géant plutôt que sélecteur des ressources en capitaux en vue de leur affectation économique optimale, on se pose en effet la question de l'utilité sociale d'une machine dont l'essentiel des organes travaille pour la machine elle-même quand elle ne se transforme pas en une dangereuse « machine à bulles ».

À quoi sert le système financier au terme d'une quarantaine d'années de « modernisation » ? Essentiellement à lui-même.


* 97 Audition du 18 février 2016.

* 98 Dans le cadre d'une conférence, « Risques bancaires. Le risque dans tous ses états », donnée à l'École nationale des ponts et chaussées le 9 septembre 2014.

* 99 Professeur des Universités en sciences économiques - Audition du 28 janvier 2016.