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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

V. L'EUROPE, PRÉCURSEUR ET BONNE ÉLÈVE

Si les États-Unis sont l'épicentre de la « Grande transformation libérale de l'Empire », les pays européen et l'Europe, par des voies spécifiques, y ont joué un rôle essentiel. Il apparaît même que, sur certains points - désétatisation économique et financière, place accordée à la régulation - et sur le plan théorique, ils ont fourni des efforts de transformation plus conséquents. L'exemple français est particulièrement significatif, comme on l'a vu100(*), et comme en témoigne l'aventure Dexia tout à fait emblématique.

Quant à la construction européenne, contrairement à ce qu'on pense généralement, elle s'est faite non pas contre les États-Unis mais à leur instigation. Le pays qui imposera finalement sa vision de l'Europe nouvelle, c'est l'Allemagne, revenue du désastre nazi et qui s'était elle-même reconstruite autour de sa monnaie et de son économie et non d'un État que tout le monde préférait oublier.

A. LE RÊVE D'UNE INSTITUTION POLITIQUE SANS POLITIQUE

Comme le montre Michel Foucault dans son cours au Collège de France101(*), c'est le modèle ordolibéral qui inspirera les refondateurs de la nouvelle Allemagne, notamment Ludwig Erhard. Faute de pouvoir installer un État acceptable par les vainqueurs, c'est autour d'une économie concurrentielle régulée par le droit seul que va se reconstruire l'Allemagne et que pourra exister un État uniquement préoccupé au départ de créer les conditions d'existence d'un marché libre. La manière ordolibérale de concevoir l'économie et le rôle de l'État est tout à fait spécifique.

Selon Michel Foucault, pour l'ordolibéralisme allemand, « entre une économie de concurrence et un État [...], le rapport ne peut [...] être de délimitation réciproque de domaines différents. Il ne va pas y avoir le jeu du marché qu'il faut laisser libre, et puis le domaine où l'État commencera à intervenir, puisque précisément le marché, ou plutôt la concurrence pure, qui est l'essence même du marché, ne peut apparaître que si elle est produite, [...] produite par une gouvernementalité active [...] Le gouvernement doit accompagner de bout en bout une économie de marché [...] Il faut gouverner pour le marché plutôt que gouverner à cause du marché ». Cette « concurrence libre et non faussée » étant produite et garantie par le droit, des organismes indépendants et des cours de justice, l'État devient inutile au fonctionnement social tout entier. Tel est le principe fondamental de la construction européenne. Il ne faut jamais l'oublier, si l'on veut comprendre la logique de ses dirigeants et de décisions qui peuvent apparaître stupides, ce qu'elles ne sont pas.

L'existence d'instance décisionnelles dotées d'une légitimité démocratique - Conseil européen, Parlement -, aux pouvoirs bridés par le nombre et des règles strictes - par exemple, le Parlement n'a pas de pouvoir d'initiatives -, ne sont que des concessions témoignant du caractère encore imparfait de la construction. Une fois achevée, l'observation des règles suffira à faire fonctionner l'Union, sans que rien ne puisse venir perturber le cours des choses, en tous cas pas les peuples qu'elle est censée unir. Comme dira Jean-Claude Juncker au moment de la dernière crise grecque : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »102(*)

Le mode de construction de la zone euro illustre parfaitement ce rêve d'une oeuvre humaine autorégulée, pouvant fonctionner sans choix humains.

L'euro est la tentative inouïe, c'est-à-dire jamais vue, de créer une monnaie sans pouvoir souverain pour la légitimer, l'administrer et la gouverner en cas de crise.

Une monnaie sans système de recyclage des excédents ni de garantie mutuelle permanent des dettes (euro-obligations par exemple) et sans possibilité d'assistance financière directe entre États. Le rôle du système des banques centrales y est réduit au minimum, uniquement chargé d'éviter que les banques, dotées de l'essentiel du pouvoir de création monétaire à travers le crédit, ne fassent faillite, de lutter contre l'inflation, existante ou probable, et de regarder l'euro s'apprécier ou baisser.

Garant de cet ordre : le respect de quelques règles budgétaires simples par les États sous la surveillance du « haut clergé » financier central.

La crise le montrera, faute de mécanisme de péréquation ou de redistribution des excédents allemands, ce qui suppose des décisions politiques lourdes, le système n'est pas viable.

Il faudra attendre l'arrivée du rusé Mario Draghi à la tête de la BCE pour voir réintroduite en fraude, une gouvernance active - mais non démocratique - du système. Mario Draghi pour qui, comme le bourdon, l'euro est un mystère de la nature : il n'aurait pas dû voler, avoue-t-il et pourtant, « il a volé plusieurs années ».

Comme fera remarquer Jacques Sapir lors de son audition103(*), « il ne peut y avoir une finance, des marchés de biens libéralisés et un système de change fixe, ce qui est le cas avec l'euro. L'euro n'est pas une monnaie, c'est un système de change fixe, facteur de rigidités insupportables. Cela bloque la parité des changes entre les pays à un niveau donné ». Un système de change fixe entre des monnaies zombies. Le résultat, c'est une monnaie sous-évaluée pour l'Allemagne et surévaluée pour les autres membres de la zone.

On l'a vu, le mode de construction de la zone euro n'a pas facilité le règlement de la crise grecque et des crises annexes (Irlande, Espagne, Portugal). La difficulté sera encore plus grande si le système bancaire italien était à son tour menacé.


* 100 Voir, supra, au sein de la sous-partie « La restauration libérale ou la nouvelle idéologie dominante », le développement intitulé « L'exemple français ».

* 101 Naissance du biopolitique - 1979.

* 102 Le Figaro - 29 janvier 2015.

* 103 Audition du 14 janvier 2016.