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Drones d'observation et drones armés : un enjeu de souveraineté

23 mai 2017 : Drones d'observation et drones armés : un enjeu de souveraineté ( rapport d'information )

III. LES PRÉCONISATIONS DE LA COMMISSION

A. RÉUSSIR LA MONTÉE EN PUISSANCE DU DRONE REAPER 

1. Une problématique « Ressources humaines » très prégnante
a) Un concept d'emploi cohérent à réaffirmer

Le concept d'emploi français du Reaper est différent du concept américain. Selon le concept américain, le pilotage est assuré depuis le territoire des Etats-Unis55(*) et en particulier la base aérienne de Creech (Nevada), avec une déconnexion entre l'équipage de conduite et l'équipage d'analyse. Si cette configuration peut sembler la plus efficiente, pour une armée du format de l'armée de l'air américaine, elle est plus difficilement justifiable pour des armées de format plus restreint.

Cette configuration présente de surcroît des risques, en termes d'efficacité de traitement du renseignement et de motivation des pilotes. Elle peut générer des difficultés psychologiques, voire un syndrome post-traumatique chez les pilotes : en effet, le réalisme des images produites par les drones et la permanence de la surveillance entraînent une immersion dans un contexte de guerre, alors que l'opérateur vit par ailleurs au quotidien en contexte de paix. Il n'y a pas de claire scission entre le temps de paix et le temps de guerre, comme lors d'une projection sur les théâtres d'opération. Les Etats-Unis rencontrent des difficultés avec, chaque année, plus de départs d'opérateurs de drones que d'opérateurs formés (environ 180 opérateurs formés annuellement pour 200 départs).

Dans le concept d'emploi français, le pilotage et le traitement de l'information sont co-localisés sur les théâtres d'opération. Les opérations sont principalement menées depuis Niamey même si un appui secondaire depuis Cognac est possible.

L'information est traitée directement en temps réel par l'ensemble de l'équipage pour donner à l'utilisateur des produits déjà interprétés et prêts à l'emploi. Cette configuration permet une meilleure imprégnation des enjeux grâce à la présence des équipages sur place, au même titre que les autres combattants. Le retour d'expérience montre que l'efficacité des équipages de drones est ainsi meilleure.

Le concept d'emploi des drones MALE par l'armée de l'air est fondé sur ce principe de déploiement des équipages sur le théâtre d'opération. Les difficultés rencontrées aux Etats-Unis pour fidéliser les équipages doivent inciter à maintenir cette cohérence du concept d'emploi français, et à l'expliquer au grand public, afin d'éviter la confusion avec la situation décrite dans le film « Goodkill »56(*) qui illustre, de façon marquante pour les esprits, le principe du pilotage à distance, dit en « reachback ».

b) La nécessité de faire monter en puissance une filière professionnelle « drones »

L'escadron drones comprenait environ 120 personnes pour deux systèmes Harfang. La montée en puissance du Reaper doit aboutir à un format cible de 250 à 300 personnes pour quatre systèmes, soit environ 80 personnes par système de drones déployé, le quatrième système servant à la préparation opérationnelle depuis Cognac et au soutien des opérations sur le territoire national. À titre de comparaison, l'US Air force compte environ 170 à 200 personnes par système Reaper.

Le développement de l'usage des minidrones dans l'armée de Terre, et dans les unités de forces spéciales, a généré un besoin de formation à l'utilisation de ces équipements nouveaux et aux enjeux de la troisième dimension. Cette formation est aujourd'hui assurée par le Centre d'Excellence Drones (CED) de l'armée de l'air à Salon de Provence.

La montée en puissance des drones MALE, qui ne fait que commencer, nécessite de constituer une filière spécifique composée de personnels nombreux et qualifiés. L'utilisation de drones comme outil de permanence aérienne nécessite l'emploi de ressources humaines nombreuses, afin d'assurer une présence 24 heures sur 24. La qualification des personnels employés est essentielle à la sécurité des vols, au-dessus de zones habitées et dans le contexte du partage de l'espace aérien avec d'autres aéronefs. C'est particulièrement vrai au-dessus de l'Europe, où le trafic aérien est intense.

C'est pourquoi la France emploie aujourd'hui prioritairement des pilotes de chasse ou des pilotes brevetés militaires, habitués à assurer la coordination dans le ciel, pour piloter ses drones MALE.

Une filière professionnelle doit être constituée, à partir des compétences déjà existantes, développées sur le Harfang puis sur les premiers Reaper. Cette filière doit couvrir l'ensemble des métiers nécessaires au fonctionnement du drone MALE, y compris l'analyse, la maintenance etc. Il est nécessaire que les personnels qualifiés soient suffisamment nombreux pour répondre à l'intensification de l'usage des drones, sans phénomène d'usure des équipages existant. Contrairement à une idée reçue, l'utilisation de drones ne permet en effet pas de réaliser d'économies d'effectifs, puisqu'ils sont capables d'opérer en permanence 24 heures sur 24. Il s'agira aussi, le moment venu, de s'affranchir rapidement de la tutelle américaine, grâce aux latitudes permises par le standard « block 5 ». Un vivier de pilotes, formés sur la base aérienne de Cognac, doit être constitué. Pour ce faire, il serait utile de pouvoir disposer rapidement d'un système entier de Reaper à Cognac.

Une organisation et des parcours de carrière adaptés doivent être mis en place afin de rendre cette filière attractive. Enfin, les opérateurs de drones doivent pouvoir bénéficier des récompenses et décorations qu'ils méritent en reconnaissance du rôle essentiel de leur action dans les opérations.

2. Améliorer les capacités du Reaper
a) Mener à bien l'acquisition de la charge ROEM

L'efficacité du drone Reaper doit se trouver accrue par l'acquisition d'une charge utile de renseignement d'origine électromagnétique (ROEM), prévue par l'actualisation de la LPM en juillet 2015. Cette amélioration permettra la détection plus en amont des activités ennemies, afin d'orienter efficacement la charge utile optronique des drones. Il s'agit donc de répondre au besoin d'un capteur champ large pour détecter les cibles et orienter les capteurs champ étroit du domaine optronique.

Ce projet indispensable doit être mené à bien. On peut néanmoins regretter l'impératif d'achat d'un équipement américain, s'agissant de matériel aussi essentiel à notre autonomie stratégique. Cette situation constitue un argument de poids pour avancer rapidement dans le projet de drones MALE européen.

b) Préparer le passage au standard « block 5 » et le rétrofit des « block 1 »

La principale différence technique entre les deux standards du drone Reaper (« block 1 » et « block 5 ») est la séparation des flux de commande de l'avion et des flux capteurs. Il s'agit surtout de passer d'un standard américain à un standard d'exportation, pour s'affranchir des contraintes américaines sur l'emploi des drones qui subsistent.

Les drones au standard « block 5 » devront notamment comporter : une capacité d'imagerie haute définition, une capacité d'emport de charge ROEM, et éventuellement une capacité de décollage et atterrissage automatique.

Dans la mesure où l'US Air Force n'aura à terme plus l'usage du standard « block 1 », ce qui rendra son utilisation difficile à un horizon estimé à 2020, il convient dès aujourd'hui de prévoir les modalités de mise à niveau (rétrofit) des Reaper de standard « block 1» en standard « block 5 ».

c) Sécuriser la ressource satellitaire indispensable au fonctionnement des drones MALE

Les liaisons de données sont une composante essentielle de tout système piloté à distance. S'agissant des drones MALE, ces liaisons ont une composante satellitaire, qui doit permettre un débit suffisant pour une utilisation optimale des fonctionnalités du drone.

La liaison satellite (BLOS) assurant la couverture des activités de nos drones est actuellement en bande « Ku ». Elle provient uniquement de satellites de télécommunications commerciaux. Elle est donc attribuée en fonction de l'état du marché, ce qui entraîne de fortes variations de disponibilité et de coût. Les usages militaires représentent une part très faible sur ce marché, au risque de devenir une variable d'ajustement. Les satellites civils couvrent prioritairement des zones habitées et très développées, afin de répondre à une forte demande de services commerciaux, sans coïncidence avec les besoins des armées. Pour des raisons évidentes d'autonomie, il est indispensable de pouvoir recourir si nécessaire à des ressources satellitaires patrimoniales.

Le satellite franco-italien Athena Fidus, lancé en 2014, qui assure des ressources en bande passante à très haut débit pour faire face à l'accroissement des besoins de défense et de sécurité, doit permettre l'utilisation à terme de ressources satellitaires de l'Etat, en bande « Ka » (capable de transmettre des flux d'information plus importants que la bande « Ku »). Après 2020, le programme Syracuse 4 doit, par ailleurs, permettre de bénéficier de ressources en bande passante issues de satellites militaires.

L'existence de ces ressources satellitaires patrimoniales, leur pérennité et leur disponibilité pour la défense doivent être considérées comme prioritaires.


* 55 Pilotage dit en « reachback ».

* 56 Sorti en 2014, le film « Goodkill » d'Andrew Niccol met en scène la politique d'assassinats ciblés menés par les Etats-Unis depuis le territoire américain.