Table ronde : Les femmes et la guerre aujourd'hui

Animée par Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et des victimes de guerre (ONACVG) et introduite par Claude Weber, sociologue, maître de conférences en sociologie aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

Intervenantes

Chantal Roche , médecin en chef du Service de santé des armées,
présidente de Avec les femmes de la Défense
et trois femmes militaires françaises
ayant participé à des opérations extérieures (OPEX)

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG)

Nous arrivons donc à la dernière séquence de ce colloque. Nous sommes toutes et tous très heureux d'entendre ces témoignages et ces interventions qui ne manqueront pas d'être passionnantes !

J'accueille autour de moi, pour cet échange sur les femmes et la guerre aujourd'hui, tout d'abord Claude Weber, qui est sociologue et maître de conférences aux Écoles militaires de Saint Cyr-Coëtquidan, ainsi que Chantal Roche, médecin en chef au Service de santé des armées et présidente du réseau Avec les femmes de la Défense . En outre, trois autres femmes militaires nous feront part de leur témoignage. Je précise qu'en application des dispositions en vigueur au ministère des Armées, je ne citerai pas leur patronyme. Je les appellerai donc, comme c'est aujourd'hui l'usage, par leur grade suivi de leur prénom. Elles portent aujourd'hui leur uniforme, à l'exception de Karima, car il n'existe pas encore d'uniforme pour les femmes enceintes 131 ( * ) !

Commandant Fiona, vous êtes officier de l'Armée de terre et vous avez effectué des opérations extérieures au Kosovo et en République centrafricaine, notamment comme commandant de compagnie. Vous avez par ailleurs intégré l'École de Guerre.

Capitaine Marion, vous êtes officier de l'Armée de l'air et pilote de chasse. Vous avez servi au Tchad, en Afghanistan et en Irak.

Sergent Karima, vous êtes une ancienne engagée volontaire de l'Armée de terre promue sous-officier. Vous avez également participé à des opérations extérieures au Liban et au Gabon. Vous avez aussi été affectée à l'Hôpital d'instruction des armées de Percy, où vous accompagnez des militaires blessés de guerre et des victimes d'actes de terrorisme.

Nous allons d'abord écouter Claude Weber.

Vous êtes l'auteur de nombreux livres 132 ( * ) et vous avez notamment dirigé l'ouvrage collectif Les femmes militaires 133 ( * ) . Fort de votre connaissance du milieu militaire, pourriez-vous tout d'abord nous présenter, sous l'angle de l'analyse sociologique, l'engagement des femmes dans les armées, et singulièrement dans les opérations extérieures, depuis la professionnalisation qui a été décidée en 1996 ? À quelles réalités ces femmes sont-elles confrontées ?

Claude Weber, sociologue, maître de conférences en sociologie aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

J'aimerais tout d'abord remercier les organisatrices et les organisateurs de cette belle manifestation. Je suis heureux et honoré d'être présent, en tant que sociologue, devant ce parterre d'éminents historiens.

À la demande des organisateurs, mon propos se placera dans une temporalité différente de celle des autres intervenants de la journée. Afin de faire le lien avec les témoignages qui vont suivre et qui vont nous permettre d'aborder les réalités opérationnelles actuelles, je vais tâcher de vous livrer quelques éléments sur les enjeux inhérents à l'implication opérationnelle des femmes, et de vous proposer quelques explications aux constats posés.

Pour faire écho à votre question, il est vrai que la professionnalisation des armées, et ce quel que soit le pays concerné, induit toujours mécaniquement une arrivée massive de personnels vers lesquels les armées ne se tournaient pas autant auparavant. Parmi eux, nous trouvons les femmes, mais aussi par exemple les civils de la défense, ou encore les minorités dites visibles. Pour satisfaire les besoins en effectifs, les armées s'ouvrent à des profils plus variés : la professionnalisation des forces en 1996 a ainsi donné une impulsion décisive à une arrivée plus massive des femmes.

Il en a résulté la disparition progressive d'un certain nombre de quotas et de restrictions qui persistaient à l'égard des femmes. Aujourd'hui, toutes les fonctions au sein des armées leur sont accessibles. Pour rappel, le dernier verrou, celui de l'accès aux sous-marins, a sauté en 2014. Le retour de mission des quatre premières femmes sous-marinières a fait l'objet d'un article dans le journal Le Monde en juillet dernier 134 ( * ) . Les femmes accèdent donc désormais à toutes les fonctions. Pour autant, elles sont loin d'être présentes à la même hauteur dans toutes les composantes, dans chacune des armes, services et fonctions associées.

De la même manière, la répartition des femmes au sein des diverses catégories affiche des disparités. En effet, seulement 10,4 % des femmes militaires sont officiers, 41,5 % sont sous-officiers et les 47,7 % restants sont des militaires du rang.

Concernant tout d'abord les fonctions, il est utile de rappeler que la France est l'une des armées les plus féminisées, puisqu'elle dépasse le seuil des 15 %. Toutefois, des différences importantes existent entre les armées : les femmes représentent environ 15 % des effectifs de la Marine nationale, 23 % de l'Armée de l'air, 57 % du Service de santé des armées et 10 % de l'Armée de terre.

Une première lecture rapide traduit donc d'emblée une diminution de la présence des femmes au fur et à mesure que l'on se rapproche du théâtre d'opération et du combat 135 ( * ) . Sur les trois armées, les femmes privilégient en effet davantage les composantes plus techniciennes, comme la Marine et l'Armée de l'air par exemple. Ensuite, au sein des composantes, les femmes sont surreprésentées dans des domaines tels que l'administration, le social, la santé et, à l'inverse, sous-représentées dès lors que l'on se rapproche des fonctions opérationnelles et combattantes. Au sein de l'Armée de terre, les femmes intègrent à 40 % les métiers de soutien et d'appui (génie, artillerie, transmissions...) et pour seulement 23 % les métiers liés aux armes de mêlées (infanterie, cavalerie...).

Ces répartitions résultent dans un premier temps de la volonté des intéressées. Pour des raisons liées aux contraintes opérationnelles et professionnelles, le choix de métiers plus techniques s'explique notamment par un souci marqué d'harmoniser au mieux leur vie de famille et leur vie professionnelle. Si elles souhaitent fonder une famille et avoir des enfants, elles devront gérer une situation quotidienne qui s'apparente à une « double vie », puisqu'aux femmes continue à incomber la majorité des tâches domestiques, dont elles s'occupent bien plus souvent que les hommes, en dépit d'évolutions certaines. La prise en compte de ces contraintes explique donc que les femmes aient tendance à choisir des métiers et des carrières jugés moins contraignants (en termes de projection en opérations, etc.)

On peut également identifier d'autres facteurs explicatifs. Certains modes de socialisation au sein de l'institution peuvent détourner peu à peu les femmes de fonctions « plus » militaires et conduisent à une « éviction douce », selon l'expression de Françoise Gaudin 136 ( * ) , dans les domaines les plus opérationnels relevant du coeur du métier. Ces biais interviennent parfois dès le recrutement et l'orientation des candidates ou, par la suite, à travers les conseils et suggestions énoncés par des instructeurs au moment des choix de parcours.

De telles logiques reposent selon moi sur deux types d'arguments : les arguments biologiques d'un côté ; les arguments culturels de l'autre. Ils sont véhiculés par tout un chacun, aussi bien au sein des forces armées qu'en dehors, et structurent fortement les mentalités, les représentations et les attitudes à l'égard des femmes, ainsi que les comportements de ces dernières. Une division sexuée et sexuelle des tâches et des fonctions en résulte ; ce n'est pas propre aux armées.

S'agissant des arguments biologiques, en comparant les populations d'hommes et de femmes, on constate que la masse musculaire des femmes est jusqu'à 40 % moindre par rapport à celle des hommes, que leur taille est également inférieure de vingt centimètres et leur poids inférieur de dix-huit kilos en moyenne. Il ne s'agit nullement de nier ces différences biologiques, car mécaniquement en lien avec des aptitudes et des performances physiques associées. À titre d'exemple, le port de charges lourdes handicape les femmes et leur cause de nombreuses blessures.

Mais ces arguments biologiques ont depuis toujours été systématiquement instrumentalisés par ceux qui estiment que les femmes n'ont pas leur place au combat - voire dans les armées - en renvoyant ces dernières à la sphère domestique et aux activités non combattantes et pour justifier la répartition des rôles et la division sexuée des tâches.

Des études publiées récemment par le Service de santé des armées 137 ( * ) se sont attachées à analyser ces différences biologiques, afin de déterminer ce qui relève de la croyance ou de la réalité scientifiquement établie. Ainsi, les femmes présentent aussi des avantages biologiques, comme par exemple d'être plus résistantes à la chaleur. Ces arguments biologiques ne doivent donc pas être niés, mais ils ne doivent pas non plus être présentés comme des obstacles permanents à la présence des femmes sur les théâtres d'opérations.

Une logique de complémentarité des personnels ou encore les apports des nouvelles technologies sont autant de réponses pertinentes et efficaces pour faire en sorte que les différences biologiques ne soient plus des obstacles et des arguments en défaveur des femmes (cela passe par exemple et en tout premier lieu par l'adaptation des tenues, etc.)

Concernant les catégories, cette division sexuée et sexuelle des tâches explique ainsi le fait que les femmes - déjà minoritaires en effectifs -, se font d'autant plus rares à mesure que l'on monte dans la hiérarchie - les fameux « plafonds de verre ». Plusieurs raisons sont là aussi à évoquer. Lorsque les femmes sont amenées à arbitrer entre leur vie professionnelle et leur vie familiale, elles le font plus souvent au détriment de leur carrière. En outre, la dimension opérationnelle s'avère centrale dans l'évolution d'une carrière militaire. Pour monter en grade, les opérations extérieures restent structurantes. Mécaniquement, l'éloignement des femmes de ce type d'activités induit donc des progressions de carrière plus lentes. Pour information, le taux de féminisation dans le cadre des opérations extérieures pour l'Armée de terre n'est que de 6,7 %. Dans le même ordre d'idée, les interruptions de carrière pour cause de grossesse par exemple sont pénalisantes dans les évolutions de carrière.

Mais pour comprendre pourquoi les femmes qui remplissent pourtant physiquement et psychologiquement parfaitement les conditions requises 138 ( * ) ont autant de difficultés à se frayer une carrière sereinement, il s'agit - au-delà des seuls arguments biologiques - de pointer également une série d'arguments culturels qui, rejoignant en partie le biologique, pèsent lourdement dans l'équation de l'égalité hommes-femmes.

Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut citer les éléments suivants : « celle qui donne la vie ne peut l'ôter ». Parce que des croyances - provenant notamment de l'expérience israélienne - circulent sur l'incapacité des hommes à conserver les comportements appropriés au combat et les réflexes de sécurité associés (le soldat masculin viendrait s'agenouiller à côté d'une femme gisante ; les hommes ne pourraient pas laisser une « femme » aux mains de l'ennemi...) 139 ( * ) , parce que la mort d'une femme au combat ne serait pas tolérée par les opinions publiques et parce que la femme perturbe la cohésion (androcentrée) si utile au combat.

Tous ces arguments, récurrents depuis des décennies, ont un à un volé en éclats. On sait bien que les femmes peuvent tout autant faire preuve de cruauté, de combativité, de violence et d'agressivité que les hommes. Des témoignages récents de vétérans israéliens montrent que leurs soeurs d'armes au combat étaient parfaitement compétentes et opérationnelles, et que leur présence n'a jamais généré les comportements inappropriés évoqués précédemment.

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de Avec les femmes de la Défense

Les Israéliens ont compté 532 femmes tombées au combat !

Claude Weber, sociologue, maître de conférences en sociologie aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

En effet. Au cours de ces dernières années, la mort de femmes soldates en Irak et en Afghanistan n'a pas spécialement ému l'opinion publique américaine. La décision du secrétaire d'État à la Défense Léon Panetta, en janvier 2013, de lever les restrictions qui empêchaient jusqu'alors les femmes d'accéder à tous les postes de combat, repose sur le fait que non seulement les retours d'expériences ont montré toutes les aptitudes des femmes au combat, mais surtout que leur décès n'a entraîné aucune réaction particulière au sein de l'opinion publique américaine.

Enfin, s'agissant du dernier argument : si la cohésion ne reste fondée que sur le partage d'une identité commune, à savoir « ce qui est identique », les distinctions entre les sexes resteront prépondérantes et rendront difficile l'unité parfaite. En revanche, de récents travaux britanniques 140 ( * ) montrent que les femmes sont respectées et traitées comme des « égales » et des « équivalents » dès lors qu'elles répondent présentes à travers leurs spécialités et rôles militaires, et qu'elles démontrent leurs compétences, expertise et professionnalisme. Une cohésion fondée sur la complémentarité professionnelle semble tout à fait effective, même si elle peut obliger à remettre en question certaines traditions et symboles militaires.

Pourtant, ces différents arguments culturels s'additionnant aux différences biologiques, structurent fortement les représentations, les jugements et les comportements observés à l'égard des femmes en uniforme. Ainsi, percevoir un corps plus faible, c'est parfois adopter des comportements cherchant à le protéger ou à l'affaiblir encore 141 ( * ) . Percevoir un corps désirable ou désiré, c'est parfois adopter d'éventuels comportements déviants, tels que le harcèlement ou les viols 142 ( * ) .

La misogynie, le sexisme ou la suspicion l'égard de la femme qui est promue, le fait de voir toujours la femme avant de voir la militaire ou la femme en uniforme, comme représentante de toutes les autres et de généraliser les critiques : toutes ces attitudes quotidiennes expliquent une marginalisation des femmes toujours plus ou moins forte et présente.

En réaction, comme toute minorité (en termes d'effectifs) potentiellement jugée moins légitime et stigmatisée, les femmes adoptent diverses stratégies pour s'intégrer au mieux. Vous savez bien qu'elles doivent faire doublement leurs preuves. Certaines gomment leur féminité pour se faire oublier ou prennent sur elles pour gérer au mieux leur double vie professionnelle et personnelle. Il arrive ainsi que les femmes tentent de prévoir au mieux leur grossesse pour que celle-ci n'intervienne pas à un moment clé de la carrière et du planning professionnel. Dès leur incorporation, les jeunes femmes comprennent aussi rapidement qu'elles ne peuvent pas se comporter comme leurs camarades masculins, qu'elles ne peuvent adopter les mêmes sociabilités (consommation d'alcool lors de soirées, le fait de marquer des distances avec certains espaces de vie...). Elles essaient de composer avec la marginalisation induite par les comportements que j'ai expliqués : ces stratégies devenant parfois autant d'éléments à charge renvoyés par les hommes par la suite, pour leur reprocher leur volonté de ne pas s'intégrer.

Je vais m'arrêter là pour respecter le temps de parole. Retenons que lorsqu'on parle d'égalité hommes-femmes sous l'uniforme, beaucoup de chemin a déjà été parcouru mais qu'il reste encore des choses à faire. J'espère que les quelques constats proposés par cette introduction, bien trop rapide, permettront de lancer le débat et les témoignages concernant la vie quotidienne et les relations entre les hommes et les femmes dans un contexte opérationnel.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Je pense en effet que cette table ronde suscitera de nombreuses questions.

Je vous remercie pour ces constats et analyses, qui vont certainement éclairer nos échanges avec les témoins ici présentes. Il sera très intéressant qu'elles nous fassent part de leur vécu, de leurs perceptions et qu'elles nous livrent leurs réflexions.

Force est de constater qu'en quelques décennies, la place des femmes dans la guerre ou dans les opérations extérieures a considérablement évolué. C'est particulièrement vrai pour le Service de santé des armées, qui est pour la première fois dirigé par une femme Médecin générale. Nous voyons donc que si les femmes médecins étaient l'exception au début du XX e siècle, elles sont désormais très nombreuses. C'est un domaine dans lequel la parité s'est imposée, y compris dans les armées.

Chantal Roche, vous êtes médecin militaire et vous avez été projetée en opérations extérieures. Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru depuis un siècle ?

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de l'association Avec les femmes de la Défense

Tout d'abord, je tiens à rappeler que j'interviens dans le cadre de ce colloque en tant que présidente de l'association Avec les femmes de la Défense .

J'étais porte-parole du Service de santé il y a quelques années et je tiens à cette précision. Il ne s'agit pas du réseau des femmes de la Défense, mais Avec (c'est important) les femmes de la Défense . Ce premier réseau des femmes du ministère des Armées a été fondé en 2016. Il comprend à la fois des militaires et des civils des armées. Le terme « avec » souligne que notre réseau est ouvert aux hommes. Ceux-ci représentent d'ailleurs 10 % de nos membres. Je tiens à le préciser, car nous devons avancer sur le terrain de la mixité et de la complémentarité. C'est en étant constructifs que nous pourrons faire progresser les mentalités de façon intelligente.

Par ailleurs, en tant que médecin, je suis ravie d'avoir été invitée aujourd'hui, le 18 octobre, qui est le jour de la Saint Luc, le patron des médecins, et de la fête des blessés du Service de santé des armées. En cette journée, nous honorons nos blessés.

Claude Weber a dit que les femmes restaient cantonnées dans des métiers techniques et administratifs : or dans le Service de santé, nous atteignons environ 50 % de jeunes femmes dans les nouvelles promotions d'infirmières et de médecins. Il est vrai que, dans d'autres services ou catégories des armées, le nombre de femmes diminue à mesure que l'on se rapproche de fonctions opérationnelles. Mais je tiens à souligner qu'avec 50 % d'infirmières et de femmes médecins, les femmes du Service de santé doivent être considérées comme des opérationnelles, car elles sont régulièrement projetées en OPEX. En effet, dans les deux ans qui suivent leur prise de poste, 80 % de nos jeunes recrues partent en OPEX une à deux fois au minimum. Il est donc possible d'être à la fois dans une filière technique et du côté des opérationnels.

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, le corps d'infirmières laïques des hôpitaux militaires a été créé en 1909. Étant donné qu'il ne suffisait pas à répondre aux besoins du champ de bataille, le Service de santé des armées recrute alors, à partir de 1914, les premières femmes infirmières de la Croix-Rouge. Elles sont affectées à des formations sanitaires militaires. Puis, après 1916, le corps des infirmières temporaires est créé. Ces femmes sont engagées pour la durée de la guerre. Ensuite, en 1926, le cadre des infirmières civiles des hôpitaux militaires est ouvert.

L'histoire des infirmières est assez connue. Nous en sommes fiers, quand nous appartenons au Service de santé des armées. On se rend compte du rôle prégnant qu'elles ont joué auprès de nos soldats. Aujourd'hui, partout où les armées sont déployées, le Service de santé envoie des infirmiers, des médecins et des auxiliaires sanitaires. Cette présence au plus près des combats est très importante pour le moral des soldats, encore aujourd'hui sur nos théâtres d'opérations. Cette dimension n'a pas changé.

Pourtant, on ne parle jamais, ou très peu, des Hello Girls , ces Américaines qui ont participé à la Première Guerre mondiale en France en tant qu'opératrices de centrales téléphoniques bilingues anglais-français, et qui ont permis la coordination tactique franco-américaine. Je pense aussi aux Yeomanettes de la Marine américaine, aux femmes militaires britanniques qui ont oeuvré dans le domaine de la logistique et aux Françaises qui ont servi l'armée en tant que conductrices de camions et de taxis de la Marne, mais également aux ambulancières, aux infirmières, aux médecins. De nombreuses femmes se sont illustrées durant ce conflit !

Les conflits de haute intensité du XX e siècle dans lesquels les forces armées françaises ont été impliquées ont donc conduit progressivement l'institution militaire à ouvrir ses services et ses rangs aux femmes. Malheureusement, leurs actions, souvent importantes, voire capitales, ont ensuite été oubliées. Malgré le rôle joué par des femmes remarquables au comportement valeureux, parfois héroïque, durant les deux conflits mondiaux, ces dernières sont rapidement retournées au foyer après la fin des hostilités.

Aujourd'hui, en 2018, la place des femmes dans les forces armées en France n'est plus un problème. En effet, leur rôle est désormais reconnu. Les progrès sont donc très nets. Les armées françaises ont suivi, depuis leur professionnalisation il y a vingt ans, une politique volontariste en matière de féminisation. La France dispose aujourd'hui des forces armées les plus féminisées parmi les nations occidentales : 55 000 femmes servent le ministère des Armées, dont 32 000 sont militaires.

Toutefois, ce bilan s'avère nuancé. Les conséquences de cette féminisation sur plusieurs décennies se heurtent encore parfois à des incompréhensions, voire à des réticences. Tous les esprits ne sont pas encore convaincus. Certains hommes ont du mal à appréhender les contraintes vécues par les femmes, qui supportent le plus souvent l'essentiel des charges familiales et de la parentalité en plus de leur travail.

En résumé, les progrès sont évidents en ce qui concerne le Service de santé. Sur les théâtres d'opérations, seules les compétences importent. La présence des femmes en OPEX ne semble plus problématique, même si la situation varie en fonction des périmètres.

Il est vrai également que le Service de santé n'est pas forcément représentatif. La progression observée depuis une vingtaine d'années a été facilitée par les évolutions législatives et, parfois, par le recours à des formes de discrimination positive. Toutefois, il nous reste encore du chemin à parcourir.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci pour votre témoignage et pour votre analyse.

Effectivement, on constate des progrès. Je suis une civile de la Défense et, depuis près de vingt ans, j'observe les avancées de notre ministère dans ce domaine, même si des difficultés subsistent. Nous ne manquerons pas d'y revenir au cours de nos échanges.

Mais je crois qu'auparavant, l'expérience de Karima mérite toute notre attention.

Sergent Karima, vous avez servi en unité combattante, ainsi que dans un hôpital et un centre médical des armées. Peut-on dire que vous vous sentez proche de vos aînées, les « anges blancs » ? Vous reconnaissez-vous dans leur engagement ?

Sergent Karima

Effectivement, même si les « anges blancs » rencontraient davantage de difficultés que nous à aller sur le front, je me sens proche de leur expérience. J'étais personnel médical dans une compagnie de combat et j'ai aussi été chef d'équipe en escouade pendant six ans en tant que militaire du rang. Ensuite, j'ai travaillé dans l'administration d'un hôpital militaire, comme responsable sport. J'organisais par exemple des événements handisports avec les blessés de guerre et les victimes des attentats.

Comme le colonel Roche le disait, nous sommes des centaines, infirmières, auxiliaires sanitaires et médecins, à partir en mission. Notre but, c'est d'être efficaces. Il ne s'agit pas de concurrencer nos camarades hommes, mais d'être à la hauteur. Cela signifie porter son sac, son FAMAS et sa trousse de secours. Quand j'étais auxiliaire sanitaire, je m'occupais de 120 personnes. Je devais m'assurer de leurs aptitudes, notamment en termes de vaccination, pour que mes camarades partent en mission dans les meilleures conditions. Il s'agissait aussi de les soigner et de les accompagner, sur tous les fronts.

Par conséquent, je dirais que les activités qu'exerçaient nos aînées restent d'actualité et que la situation s'est améliorée. Aujourd'hui, le ministère de la Défense fait au mieux pour que l'on se sente à l'aise dans notre métier de personnel médical.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci, sergent Karima, pour votre témoignage. Karima ne vous dit pas qu'elle est une très grande sportive et qu'elle participe avec les blessés aux défis qu'ils veulent parfois relever pour recommencer leur vie. Il me paraît très important d'accompagner ces blessés, non seulement socialement, mais aussi de les aider à se surpasser par l'accompagnement sportif. Karima, vous le faites avec talent. Merci à vous !

Les portraits de femmes dans la Grande Guerre qui nous ont été présentés reflètent tout d'abord des destins d'exception. Aujourd'hui, les armées se sont ouvertes aux femmes, qui peuvent accéder à tous les grades, à toutes les armes et à toutes les fonctions opérationnelles. Leur engagement est un choix délibéré. Pour autant, la question de la représentation que se fait la société du combattant et de la combattante demeure.

Commandant Fiona, je me tourne vers vous. Ces héroïnes de la Grande Guerre ont été confrontées à la mort. En opération, vous avez, vous aussi, été confrontée à la mort : celle de civils, de belligérants ou de soldats. Vous m'avez dit lors d'une réunion que nous avons eue pour préparer cette journée que vous vous étiez posé la question de donner la mort, mais aussi celle du sacrifice suprême. Cette relation à la mort a-t-elle évolué, selon vous ?

Commandant Fiona

Tout d'abord, la relation à la mort est quelque chose d'éminemment complexe et de très personnel. Je m'excuse déjà des raccourcis que je risque de faire en parlant d'un tel sujet dans les quelques minutes qui me sont imparties.

Oui, bien sûr, la relation à la mort a évolué, car la société a changé. Pendant la Grande Guerre, la mort était acceptée, je pense, avec davantage de stoïcisme par l'ensemble de la société, car elle était beaucoup plus présente dans le quotidien à cette époque, mais aussi parce que la France attendait sa « Revanche » depuis 1870. Cet état d'esprit diffère fortement de celui des Français d'aujourd'hui quand des militaires français sont projetés pour aller combattre en OPEX.

Je me suis effectivement posé la question de la mort, comme tous les militaires. C'est une question que l'on se pose de façon individuelle, mais aussi collective. Le militaire qui ne se la pose pas va être amené à y réfléchir, car cet aspect est constitutif de notre engagement. L'article 2 du Code du soldat prévoit ainsi que ce dernier « accomplit sa mission, avec la volonté de gagner et de vaincre, et si nécessaire au péril de sa vie ».

Alors forcément, on va se demander ce que cela veut dire, gagner et vaincre, sachant que l'on devra le faire éventuellement au péril de sa vie.

Donner la mort, la recevoir : ces deux notions me semblent impossible à séparer. On accepte de donner la mort parce qu'on prend le risque de la recevoir. Donner la mort n'est pas quelque chose de normal. C'est compliqué à vivre ! On l'accepte parce que l'on s'expose. On s'y prépare par l'apprentissage d'actes réflexes, même si l'on ne peut jamais savoir comment on va réagir dans le feu de l'action. Finalement, on y pense peut-être davantage a posteriori que pendant l'action en elle-même.

À titre personnel, la peur que j'ai véritablement ressentie - et qui a été la plus forte - est tout d'abord celle de perdre mes camarades, mais aussi, en tant que chef, celle de perdre mes hommes. En effet, le chef est responsable de la vie de ses hommes puisqu'il leur donne des ordres qui peuvent les conduire à prendre des risques considérables. De plus, on est témoin des risques pris : on vit donc cette peur de manière plus forte. En effet, il faut bien comprendre que, quand on doit donner la mort, on le fait pour se protéger ou pour protéger les autres. Quand on est engagé, on travaille tous ensemble et quand on combat, on n'assure pas vraiment sa propre protection, mais celle des camarades. La vie de ses camarades et de ses hommes a donc au moins autant, si ce n'est plus, d'importance que la sienne.

Enfin, je ne peux pas parler de la relation à la mort sans parler de sens. C'est très important. On peut accepter cette prise de risque si on lui donne du sens. Bien sûr, on n'y pense pas tous les jours, c'est une notion assimilée heureusement !

Quoiqu'il en soit, il me semble que cette question est encore plus compliquée aujourd'hui. On entend fréquemment ce type de remarques : sa mort valait-elle le coup ? Pourquoi nos soldats sont-ils morts là-bas ? Nous aussi, nous nous posons de telles questions, mais on doit réussir à s'en détacher, à prendre de la hauteur. On donne donc du sens autrement.

J'aimerais faire le lien avec les propos d'une espionne belge que Chantal Antier a citée : « Si je meurs, ce sera comme le soldat, la pensée au drapeau ».

Finalement, le sens profond reste le même. Par exemple, ma référence personnelle vient de mon parrain de promotion, le lieutenant Brunbrouck 143 ( * ) , qui est mort en Indochine. Il disait : « France n'est pas un vain mot. Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort ». Je me suis toujours attachée à cela. Évidemment, si l'on sert son pays, peu importent les circonstances dans lesquelles on trouvera la mort : cette mort aura du sens. Ce n'est pas un sujet auquel on pense en permanence, parce que l'on ne vivrait plus, mais il est important d'y réfléchir et de l'accepter. Il me paraît donc très important de relier la réflexion sur la mort au sens que l'on donne à son engagement.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci, commandant Fiona, pour vos réflexions qui nous rappellent aux fondamentaux de tout engagement opérationnel. Voilà ce que c'est, un militaire, aujourd'hui !

Dans les années 1990, on parlait de guerre « propre », de guerre « zéro mort » ou de « frappes chirurgicales », comme pour oublier toute la dureté de la guerre. Il me paraissait donc important de connaître votre conception de ce sujet extrêmement grave.

Je note aussi qu'à aucun moment vous ne faites une quelconque différence entre un militaire et une militaire face à la mort au combat. Et surtout, qu'en tant que chef militaire, votre véritable inquiétude concerne vos hommes, vos subordonnés. Cela m'avait déjà frappée lors de nos précédents échanges. Vous avez conscience des hautes responsabilités que cela implique d'être un chef.

Après ces propos graves mais extrêmement encourageants, je vais m'adresser au capitaine Marion.

Ce colloque tend malgré tout à démontrer une certaine invisibilité des femmes pendant la Grande Guerre. Est-ce encore le cas dans nos armées aujourd'hui, selon vous ? Vous sentez-vous « invisible » ? La guerre ne relèverait elle pas de visions sociétales avant tout masculines ?

Capitaine Marion

Merci à vous, et merci à madame la présidente de la délégation aux droits des femmes de nous recevoir et de nous permettre de nous exprimer aujourd'hui.

Pour répondre à la question de Madame Antoine, si l'on ne me voit pas, en général, avec mon avion, on m'entend !

L'invisibilité des femmes demeure une constante au cours de l'histoire. Il est vrai que cette invisibilité est double, puisqu'elle s'inscrit dans un contexte historique, on l'a vu, mais aussi quotidien.

Quand les femmes parviennent enfin à être reconnues à leur juste valeur, elles ont tendance à retomber rapidement dans l'oubli, comme le montre l'exemple de Milunka Saviæ.

J'aimerais par exemple demander au public s'il connaît le nom de la première femme pilote de chasse en France.

J'entends le nom de Caroline Aigle... En réalité la première femme à avoir été brevetée pilote de chasse l'a été bien avant, en 1946. Il s'agissait d'Élisabeth Boselli, qui a même rejoint l'escadrille de présentation basée à Étampes qui deviendra la Patrouille de France.

Marie Marvingt, qui a été citée tout à l'heure, n'a pas été brevetée pilote de chasse puisque son brevet lui a été décerné à titre civil, par l'Aéroclub de France à l'époque. Mais elle a participé aux premiers bombardements durant la Première Guerre mondiale et a été décorée à cette occasion. Caroline Aigle - vous êtes tombés dans le piège ! - n'a donc pas été la première femme pilote de chasse. Elle a en revanche été la première à amorcer une inscription de l'engagement des femmes dans la durée.

Finalement, l'opinion publique, quand elle reconnaît les femmes, a tendance à considérer qu'il s'agit davantage d'un accident de l'histoire et elle passe à autre chose...

De manière plus quotidienne, cette invisibilité des femmes reste bien présente et contribue à maintenir le plafond de verre. En psychologie sociale comme en management, on constate que de nombreux articles montrent que, de manière inconsciente, l'impact social de l'intervention des femmes dans l'espace public reste moindre comparé à celui des hommes. Je vous invite à consulter la Harvard Business Review de juin-juillet à ce sujet 144 ( * ) .

Actuellement, l'appréciation de la compétence et de la qualité des interactions dans des contextes professionnels, et même privés, se fonde sur des critères masculins. Si vous n'abordez pas la relation avec un minimum d'assurance ou d'agressivité, si vous ne vous imposez pas, par exemple en prenant la parole, vous ne serez pas crédible.

Il existe en effet des différences genrées dans notre approche de la guerre. L'intervention qui portait ce matin sur les correspondances conjugales a montré que les hommes ne parlent pas de la peur. Cela m'a frappée car nous, les femmes militaires, avons plus de facilité à évoquer ce sujet. Mais les hommes le vivent comme une faiblesse. Mes collègues hommes évoquent ainsi leurs peurs uniquement dans un contexte restreint, intimiste, dans lequel ils savent qu'ils ne seront pas jugés, par exemple en présence de collègues femmes.

Cette façon de juger autrui explique selon moi pourquoi on a tant de mal à nommer des femmes à des postes de commandement ou de direction. Les femmes restent évaluées selon des critères masculins. Par conséquent, plus nous aurons de femmes à ces postes élevés, plus les candidatures individuelles seront examinées avec bienveillance et ouverture d'esprit.

À mon avis, ces constats ne sont pas propres à l'armée. Il s'agit d'un phénomène de société. D'ailleurs, en tant que citoyenne, j'attends de mes élus ou représentants d'associations qu'une visibilité accrue soit donnée aux femmes, notamment par des noms de rues ou de salles ou en développant les programmes scolaires et en évoquant de grandes figures féminines.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

À travers vos propos, je comprends que l'invisibilité des femmes persiste et demeure ancrée dans notre société. Mais celle-ci évolue, bien heureusement, et des perspectives nouvelles se dessinent.

Voilà qui conclut les réactions des femmes militaires d'aujourd'hui aux évocations historiques des femmes au front pendant la guerre de 14-18.

Claude Weber a mis en évidence des spécificités de la sociologie des femmes militaires. Il me semble maintenant intéressant d'inviter nos intervenantes à témoigner de leur vécu et à nous livrer leurs réflexions.

Chantal Roche, vous avez exercé durant vingt ans la médecine des forces dans des unités de l'Armée de terre. À ce titre, vous avez reçu les doléances des femmes. Vous êtes vous-même épouse de militaire et mère de famille. Quelles sont, à votre avis, les difficultés qui pèsent sur une projection en OPEX pour une femme, en particulier pour concilier vie privée et vie professionnelle ?

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de l'association Avec les femmes de la Défense

À mon sens, cette question peut être abordée sous deux angles.

Tout d'abord, sous l'angle militaire et technique, les composantes liées au métier, s'agissant par exemple des compétences médicales, ne posent pas de problème. Les femmes veulent être reconnues pour leurs compétences. Comme les hommes, elles reçoivent une formation initiale puis des formations continues qui leur permettent de réagir au mieux aux situations de terrain. Tout militaire, homme ou femme, bénéficie systématiquement d'une préparation opérationnelle avant la projection en opération. Les modes opératoires sont connus et répétés et sont les garants des actions sur le terrain, quand on va être projeté en OPEX.

Par ailleurs, la possibilité d'être projeté en OPEX correspond au « sens de l'engagement ». Lorsque j'échange avec mes jeunes collègues, par-delà la différence de générations, je remarque que nous partageons les mêmes valeurs. La projection représente plutôt un facteur de motivation, qui correspond au sens de notre engagement. L'engagement jusqu'au sacrifice suprême est le même pour les femmes que pour les hommes, comme on vient de l'entendre.

Mais incontestablement, les jeunes femmes qui intègrent les armées sont potentiellement des mères. La maternité - parlons plutôt de la gestion de la période post-maternité, c'est-à-dire de la parentalité - interroge forcément la gestion des parcours et la disponibilité des jeunes femmes. Pour partir en OPEX, il n'existe pas de réelle différence entre les femmes et les hommes, tant que les jeunes femmes n'ont pas d'enfant. En revanche, une femme ne peut pas partir si elle est enceinte, puisque la grossesse constitue une inaptitude à la projection. Ensuite, ce qui pose des problèmes en termes de disponibilité, ce qui va créer une pression supplémentaire pour les mères de famille, c'est la maternité, car les OPEX constituent des périodes durant lesquelles il faut être entièrement disponible durant plusieurs mois, tout en étant loin de sa famille.

Je suis partie en OPEX avant d'avoir des enfants, mais aussi plus tard, en tant que maman. Je peux vous assurer que cela n'est pas la même chose ! Quand on part en laissant derrière soi des enfants, on laisse une partie de soi à la maison, ce qui n'est pas évident. Je peux en témoigner... À mon sens, ce n'est pas à l'institution de gérer cette situation, mais elle doit quand même nous aider à le faire.

Quand une mère de famille part en OPEX, elle laisse les enfants et un conjoint, la plupart du temps pour plusieurs mois. On ne rentre pas chez soi le soir ou le week-end ! Le conjoint devra gérer davantage de tâches qu'il ne le fait d'habitude. Ces périodes nécessitent donc une organisation singulière à la maison.

Je n'ai pas de solution miracle à vous offrir, mais il me paraît important en premier lieu de bien choisir le conjoint !

J'ai intégré le Service de santé des armées de Bordeaux en 1982 et j'ai terminé mes études de médecine en 1990, date à laquelle j'ai intégré les régiments de l'Armée de terre. J'ai vu des femmes de ma génération, des jeunes officiers des armes, qui pour faire carrière ont fait le choix de ne pas avoir de vie personnelle, tandis que d'autres ont tout arrêté quand elles ont eu leurs enfants.

Ce qui me fait plaisir et me donne de l'espoir, c'est de voir arriver de nouvelles générations et des jeunes femmes qui appréhendent ces situations différemment. En outre, nous sommes plus nombreuses, ce qui facilite assurément les progrès dans ce domaine.

L'institution s'est interrogée sur l'organisation du travail et la manière d'aider les femmes, mais aussi les hommes, dans ces situations, car il existe de nombreux couples de militaires. En 2018, notre ministre Florence Parly a engagé des travaux importants sur ce sujet, qui seront bientôt publiés. Nous devons trouver ensemble de nouvelles organisations du travail pour éviter la pression supplémentaire que subissent les femmes.

À titre personnel, ce qui m'a pesé le plus, c'est la pression sociale. Par exemple, lorsque vous revenez d'OPEX et que vous allez chercher votre enfant à l'école, vous entendez ce genre de remarques : « C'est elle qui est partie plusieurs mois ! ». Vous êtes jugée par l'ensemble du village ou de la ville, ou par des épouses de militaires, en particulier d'officiers, dont certaines ne travaillent pas et disent de vous : « Elle est partie avec les époux ». C'est une véritable pression qui fait que l'on en vient à douter de ses capacités de mère et d'épouse. De plus, ces remarques portent sur des questions intimes et personnelles, ce qui n'est pas évident à vivre. Je pense toutefois que ce genre d'attitude évolue.

La conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle intéresse d'ailleurs autant les hommes que les femmes. Elle apparaît donc comme un axe majeur de progression. C'est vraiment nécessaire. Je pense que nous allons enfin avancer sur ces questions, à condition de trouver des idées nouvelles et de les mettre en oeuvre. Les questions de maternité et de parentalité, dont la garde des enfants de moins de trois ans, ont pris une importance grandissante, tant par l'augmentation du nombre de femmes dans les armées dans les dix dernières années que par l'accroissement du nombre des conjoints exerçant une activité professionnelle. En outre, comme le relevait Claude Weber, ces problématiques se posent dans le cas des femmes exerçant des postes à responsabilité et, demain, à haute ou très haute responsabilité. Pour l'heure, il reste compliqué de mener un parcours absolument cohérent avec celui des hommes.

C'est généralement dans la tranche d'âge de 30 à 39 ans que la cellule familiale connaît des évolutions majeures. Or c'est pendant cette période que les femmes réunissent les conditions pour accéder à des qualifications et formations supérieures. C'est à ce moment-là qu'elles seront le plus sollicitées pour des départs en OPEX ou pour passer certains concours, comme celui de l'École de Guerre, qui permettent de préparer un avenir professionnel brillant, et d'accéder éventuellement au grade de général. On voit bien quels problèmes cela peut susciter.

Or c'est toujours aux femmes qu'incombe la majorité des tâches ménagères, même en 2018, et c'est sur elles que pèse une charge mentale bien plus importante. Pour toutes ces raisons, on constate une très forte évaporation des femmes militaires entre 30 et 40 ans, particulièrement parmi les officiers ayant brillamment réussi l'entrée et la scolarité des écoles d'officier. Cette déperdition nous interroge fortement. Pourquoi partent-elles, alors qu'elles étaient bien classées ?

In fine , je ne pense pas que les OPEX représentent un problème pour les femmes sur un plan technique et militaire. En revanche, le départ en OPEX constitue un poids certain au niveau organisationnel, dès lors qu'il y a une famille à gérer.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci, Chantal Roche, de nous avoir fait partager votre vécu. Vos réflexions sur la conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle montrent le chemin qu'il nous reste à parcourir dans les armées comme dans la société civile.

Commandant Fiona, je reviens vers vous. Nombreuses sont les femmes militaires à souhaiter être considérées à l'égal des hommes et à refuser d'être protégées, a fortiori en OPEX, sous prétexte d'être des femmes. Avez-vous été confrontée à ces situations, notamment dans l'exercice de vos commandements ?

Commandant Fiona

Malheureusement et heureusement, j'ai été confrontée à de telles situations. Je vais prendre un cas concret.

La première fois que je suis arrivée en République centrafricaine - j'y ai été projetée deux fois -, il s'agissait d'une entrée de théâtre, avec les conditions qui vont avec : nous étions logés sous tente, sans sanitaires et avec peu d'eau. Très gentiment, mon chef m'a dit que je ne serais pas logée avec mon détachement. Il souhaitait me trouver un endroit plus isolé. Je lui ai répondu que je n'étais pas d'accord et que je ne percevais pas l'intérêt d'une telle démarche. Toutefois, je n'ai pas mal pris sa proposition, car son attitude était bienveillante. Nous avons pu « déminer » le sujet ensemble en discutant.

Ce qui me paraît malheureux en revanche, c'est la peur de problèmes éventuels liés à la mixité, qui peuvent il est vrai prendre dans certains cas une ampleur médiatique très forte. Un problème particulier et ponctuel peut alors rapidement se transformer en généralité et aura donc un impact médiatique fort et pourrait être de nature à nuire à l'image des armées. Par conséquent, nos chefs cherchent à se prémunir de telles situations et font preuve d'une prudence excessive. Ils limitent les risques en séparant hommes et femmes.

Finalement, lors de cette OPEX en République centrafricaine, j'ai pu rester avec mon détachement. Les hommes et les femmes n'ont peut-être pas les mêmes capacités physiques, mais les différences ne sont pas flagrantes, loin de là, en matière de rusticité. À ce propos, je ne savais pas que nous résistions mieux à la chaleur ! La promiscuité n'a posé aucun problème, ni à moi ni aux hommes que je commandais, car nous avions réellement bien d'autres choses auxquelles penser ! Mais j'ai été gênée de devoir expliquer pour quelle raison un chef doit rester avec son détachement, alors que cela devrait aller de soi.

En outre, ce type de réaction remet en cause deux de nos piliers fondamentaux : la cohésion et la force du commandement. Si une unité compte quelques femmes et que ces femmes sont mises de côté pour limiter la promiscuité, elles se retrouveront exclues du reste du groupe. In fine , le groupe va perdre en cohésion.

Par ailleurs, si un homme commande un groupe composé d'hommes et de femmes et que les femmes ne se trouvent pas à proximité, il ne les commandera pas de la même façon. De même, si j'avais été loin de mon détachement, je n'aurais pas pu commander mes hommes, par exemple lors des incidents qui sont survenus de nuit et qui impliquent d'être présent dans la « zone vie ». En étant sur place et en partageant leur quotidien, j'ai pu leur donner mes ordres de manière très simple. Il est donc extrêmement important pour le commandement que cette envie de protéger les femmes disparaisse.

Lors de cette opération, j'ai eu la malchance de voir l'intégralité des tentes de ma zone vie brûler en une nuit. Finalement, nous n'étions plus dix sous une tente, mais soixante-dix ! La promiscuité que l'on avait cherché à éviter lors de mon arrivée sur le théâtre est donc revenue de manière décuplée. Et cela, à nouveau, n'a pas posé de problème. Il ne faut pas avoir peur de la promiscuité.

J'aimerais ajouter qu'il est insultant vis-à-vis des hommes de penser qu'ils ne savent pas se comporter correctement en présence de femmes, tout comme il est également désobligeant de considérer que les femmes ne savent pas adopter un comportement décent. Il me semble donc très important de ne pas arriver à un monde aseptisé qui pourra se révéler dangereux pour l'efficacité et la recherche de finalité opérationnelle des armées.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Votre expérience de terrain est très enrichissante. Je remarque que le regard que vous portez est très nuancé. Je retiens que vous êtes parvenue à imposer votre choix lors de votre OPEX en République centrafricaine parce que celui-ci était avant tout dicté par l'intérêt opérationnel, dont la cohésion est un facteur essentiel.

Capitaine Marion, vous êtes pilote de chasse et à ce titre vous pouvez être regardée comme un modèle. Comment réagissez-vous à cette étiquette de femme « exceptionnelle », qui donne à penser qu'il faut être exceptionnel pour exercer ce métier ? Vous sentez-vous exceptionnelle ?

Capitaine Marion

Pour être tout à fait franche, ce qualificatif m'énerve ! En effet, cela tend par exemple à minimiser la réussite de mes collègues masculins. Je serais exceptionnelle parce que je suis pilote, mais pas eux, ce qui ne me paraît pas logique. Je ne vois pas pourquoi on ferait une différence.

J'aimerais d'ailleurs souligner que je suis d'accord avec Fiona lorsqu'elle dit qu'il est désobligeant de penser que les hommes ne savent pas bien se comporter en présence des femmes. J'ai fait presque toute ma scolarité dans des écoles de filles, ce qui est rare à notre époque, et je suis arrivée ensuite dans un milieu très masculin. En fait, j'aime beaucoup travailler avec les hommes, parce que je les trouve très pragmatiques et très drôles. L'ambiance de travail est très intéressante en leur compagnie.

Ce qualificatif d'« exceptionnel » me gêne aussi vis-à-vis des autres femmes. Cela signifierait qu'une femme exerçant un travail considéré comme féminin aurait moins de valeur que moi, simplement parce que nous ne faisons pas le même métier.

Or je me pose les mêmes questions que mes amies, qu'elles soient chirurgiennes, comptables, caissières ou institutrices. On rencontre les mêmes problèmes concernant nos maris, nos enfants ou le cas échéant nos parcours professionnels. Par conséquent, je ne me perçois pas comme différente des autres femmes.

On produit souvent des jugements hâtifs sur certains métiers. En quoi consiste celui de pilote de chasse ? C'est un métier qui requiert quelques aptitudes cognitives, qui sont peut-être situées au-dessus de la moyenne et qui permettent de piloter un environnement complexe. En réalité, cela ne concerne qu'un nombre très restreint de compétences sur la palette des capacités humaines qui peuvent être cognitives, mais aussi affectives, émotionnelles ou sociales.

Ce type de raccourci questionne selon moi notre façon de vivre ensemble et la façon que nous avons de classer les gens, de les juger et d'attribuer une valeur, positive ou négative, à ces étiquettes. C'est un enjeu global de notre société, qui engendre une multitude de problèmes, de la dévalorisation de l'apprentissage aux discours clivants qu'on lit dans les médias et à la stigmatisation de certaines catégories de personnes. La société française est donc à mon sens facilement critique et insuffisamment bienveillante. La façon abrupte de qualifier mon métier traduit cet état de fait.

Pour revenir à ce qui nous préoccupe aujourd'hui, j'aimerais que chacun, homme et femme, comprenne que la plupart de nos compétences ne dépendent pas du genre. En l'état actuel des connaissances scientifiques - je pense au développement des neurosciences : il y aurait là matière à un autre colloque ! -, une femme qui veut être pilote de chasse dispose des mêmes compétences qu'un homme. Si elle s'en donne les moyens, elle a les ressources nécessaires pour atteindre son objectif.

Certaines sociétés ont mis en place des dynamiques, comme on le voit actuellement avec le nombre de femmes candidates aux élections de mi-mandat aux États-Unis, qui a explosé cette année. Les femmes américaines, sans incitation extérieure, ont pris conscience que ce qu'on leur a souvent présenté comme « exceptionnel » peut finalement devenir la norme si elles le décident.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci, capitaine Marion. Certes, je pose des questions un peu provocatrices, mais c'est pour vous permettre de partager avec nous votre force de conviction !

Sergent Karima, vous êtes un bel exemple d'enthousiasme, d'optimisme et de combativité. Chère Karima, merci très sincèrement de votre témoignage. À vous entendre, vous nous donnez confiance dans l'avenir. Comment vous sentez-vous dans vos fonctions actuelles, alors que vous attendez un enfant ?

Sergent Karima

Aujourd'hui, je totalise onze ans de service. J'ai commencé militaire du rang, puis je suis devenue sous-officier. En toute sincérité, pendant ce parcours j'ai rencontré des gens qui ont cru en moi et c'est pour cela que j'aimerais faire carrière.

Aujourd'hui, je suis une femme épanouie, tant professionnellement que sur le plan personnel. Je me suis mariée en janvier dernier, et en mars j'apprends que je suis enceinte ! J'arrive à sept mois de grossesse, et j'ai tous les jours envie de travailler. J'aurais le droit de bénéficier d'horaires aménagés, mais je ne souhaite pas en disposer. Je travaille avec passion comme responsable finances d'une entité spécifique. Je suis la seule femme dans cette entité, et je travaille avec des gens qui me motivent chaque jour. Par conséquent, je vis très bien ma place de femme dans l'armée.

Il est vrai que j'ai pu rencontrer des hommes « machos » durant mes onze années de service - ce serait se leurrer de ne pas le reconnaître -, mais cela arrive aussi dans le civil. Il faut cependant souligner que l'armée traite les femmes et les hommes à égalité, les femmes sont rémunérées de la même façon que les hommes. En outre, elles ont l'opportunité d'avoir accès à des fonctions spécifiques, même si j'estime que les femmes ne doivent pas être forcées, parce que ce sont des femmes, à occuper de telles fonctions, si cela ne leur convient pas. Par exemple, j'ai fait le choix de quitter le régiment de combat où j'étais pourtant très contente de servir. J'ai choisi de me marier et de fonder une famille. Par contre, si les femmes ont l'expérience, les compétences et l'intelligence nécessaires, elles doivent pouvoir obtenir ce genre de poste : nous ne sommes plus en 14-18 !

Personnellement, je suis ravie de mon engagement et j'incite les femmes fortes et courageuses à s'engager pour notre pays. Bien sûr, s'engager dans l'armée, ce n'est pas n'importe quoi. Il faut réfléchir, comme le disaient mes camarades, à un tel engagement et être conscient que l'on peut être amené à mourir ou à tuer. Il faut assumer de tels choix. Nous vivons aujourd'hui dans un monde d'insécurité, notamment à cause du terrorisme. Nous avons besoin d'hommes et de femmes courageux pour nous défendre. Je suis passionnée par mon métier et fière de servir notre pays.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Avant d'engager un débat avec la salle, je vais laisser Chantal Roche conclure cette table ronde. Vous présidez l'association Avec les femmes de la Défense . Pour conclure nos échanges, quelle est votre perception de l'engagement des femmes aujourd'hui dans nos armées ?

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de l'association Avec les femmes de la Défense

Avant de répondre à votre question, j'aimerais simplement réagir à ce qui a été dit aujourd'hui.

J'aimerais dire combien je suis touchée par toutes ces femmes pionnières, leur courage, leur dévouement, leur force physique et morale. J'insiste sur la force physique des femmes, car cette notion reste d'actualité et suscite encore des tensions, entre autres, au sein du ministère des Armées. Certains estiment que les femmes ne peuvent pas combattre pour des raisons physiques et utilisent cet argument pour exclure les femmes du champ opérationnel.

Je suis évidemment très touchée par la question des violences faites aux femmes à travers les guerres.

Cela me rappelle ce que j'ai vécu en ex-Yougoslavie quelques jours après les massacres de Srebrenica. J'ai eu la chance et la malchance, car cela m'a bouleversée, de me rendre avec la présidente du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) dans un camp de femmes qui avaient perdu leurs fils, leurs maris, et subi des viols. Cette expérience m'a marquée à tout jamais.

À l'évocation de toutes les exactions commises en 14-18, les humiliations, les violences faites aux femmes et aux civils, on se rend compte que ces sujets restent d'actualité. Et cela comprend les questions relatives à l'avortement et à la contraception, dont on a parlé ce matin. Une femme militaire projetée en OPEX voit ce qu'est la guerre et reste confrontée à tout ce que l'on a évoqué aujourd'hui. Certes, cela ne survient pas systématiquement, mais pour le Service de santé des armées, qui est fréquemment en contact avec les populations, la guerre, en 2018, n'est pas si différente de la guerre en 14-18. Pour cette raison, tout ce que nous avons entendu aujourd'hui m'a réellement émue.

Pour conclure, à l'heure actuelle, la féminisation des armées semble évidente ; elle est globalement actée. Les tensions en matière de ressources humaines, mais aussi le recrutement et la fidélisation de nos militaires nous interrogent. Si les armées veulent rester attractives et performantes, elles ne peuvent plus se priver des femmes. Je rappelle que ces dernières constituent d'ailleurs plus de 54 % des diplômés de niveau bac + 5 et plus. Le ministère doit donc intégrer des femmes, et ce, en application du principe républicain d'égalité, à tous les niveaux - cela veut dire aussi vers le haut -, pour se mettre « au diapason de la société », comme l'affirme notre ministre. Nous devons multiplier nos efforts en ce sens. J'espère sincèrement que les femmes ne seront pas intégrées, une fois de plus, comme variables d'ajustement.

Je pourrais dire que, dans ce contexte, les femmes occuperont de toute façon une place croissante. Les chiffres progressent, mais trop lentement, et sous l'impulsion des avancées juridiques. La féminisation du ministère, et en particulier des armées, se heurte toujours à des réticences, car notre activité demeure fortement liée à des stéréotypes tels que la force physique, la virilité ou l'action de donner la mort. Nous en avons déjà parlé.

La ministre des Armées nous l'a affirmé le 18 septembre 2018 lors de l'Assemblée générale de notre réseau Avec les femmes de la Défense : « Je veux que le féminin de général ne soit plus ?femme de général? et je souhaite que chacun ait sa chance et puisse donner l'exemple. Je souhaite également atteindre le niveau de 10 % d'officiers généraux féminins d'ici 2022 ».

Les temps ont changé, et il nous faut avoir une vision positive de ce qui se passe aujourd'hui. Nous devons montrer aux jeunes filles qu'il est possible de faire carrière dans les armées et d'accéder au plus haut niveau. Plus elles seront nombreuses et plus les tensions qui peuvent encore exister s'apaiseront. Je suis certaine aujourd'hui qu'elles ne retourneront pas dans leur foyer. Mais l'histoire, telle que nous l'avons évoquée durant ce colloque, nous prouve que rien n'est jamais totalement acquis, en particulier en ce qui concerne les femmes et ce que l'on appelle en général la diversité. Ainsi, toutes les évolutions devront être observées avec vigilance. Tel est le rôle que notre réseau s'est fixé.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Je témoigne d'ailleurs que ce réseau est particulièrement utile.

Maintenant, le moment est venu d'échanger avec nos invités.

Christine Delpous-Darnige, professeure agrégée d'histoire

Vous avez évoqué la difficulté de concilier vie familiale et action. J'aimerais savoir si des femmes renoncent à la maternité pour mener à bien leur carrière. Si oui, dans quelle proportion ?

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de l'association Avec les femmes de la Défense

Il me semble très difficile de vous indiquer une proportion, car les femmes ne nous expliquent pas pour quelle raison elles n'ont pas d'enfants. Certaines femmes ont fait ce choix, c'est certain, mais ce constat est probablement moins vrai aujourd'hui qu'auparavant, même si cela existe encore.

Claude Weber, sociologue, maître de conférences en sociologie aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

Pour compléter votre réponse, j'aimerais citer une récente allocution du chef d'état-major de l'Armée de terre (CEMAT) à Saint-Cyr, lors de laquelle il a fait référence aux problèmes liés à la maternité. Des réflexions sont en cours pour aménager des carrières pour les femmes de manière à ce qu'elles ne soient plus pénalisées en cas de grossesse. Ce point est donc intégré. Sans disposer de chiffres précis, on avance et les autorités sont conscientes que l'on ne peut se priver de compétences.

Commandant Fiona

En ce qui me concerne, j'ai fait le choix de ne pas avoir d'enfant dans la première partie de ma carrière, car je n'avais pas envie de me priver de certaines missions. Cette situation pourra évoluer, mais il s'agit en tout cas d'un choix conscient de ma part.

De la salle

Je suis médecin chef des Services de santé. J'aimerais partager un témoignage de praticien et d'officier. J'ai été moi aussi déployé en Bosnie-Herzégovine. Je suis arrivé comme jeune médecin pour relever une équipe médicale qui comprenait une jeune femme médecin. Celle-ci, qui était en déploiement depuis quatre mois, se trouvait en dépression profonde, à la limite de l'anorexie. Elle avait, pendant tout ce temps, laissé un petit enfant à la maison. Cette situation m'a marqué et, en tant qu'officier, je me suis dit que je ne laisserais jamais une telle situation se produire.

En outre, on a dit que l'engagement militaire impliquait parfois de donner la mort et éventuellement de la recevoir. Je me demande si, pour un enfant, perdre un papa au combat est la même chose que perdre une maman au combat...

Chantal Roche, médecin en chef, Service de santé des armées, présidente de l'association Avec les femmes de la Défense

On est repartis pour huit heures de colloque ! Je pense que c'est peut-être une question d'âge pour l'enfant... Personne ne peut répondre à cette question.

Capitaine Marion

À titre personnel, si je sais que l'organisation au quotidien se passera bien pendant que je suis en OPEX, cela ne me dérange pas de laisser ma fille. Je suis partie avant et après sa naissance. Il faut dire que, durant les OPEX que j'ai faites, nous avions accès à Internet et que je lisais des histoires à ma fille sur Facetime tout en étant à l'autre bout du monde. Il y a eu des progrès importants ! Si je bénéficie de facilités de modes de garde et d'un préavis suffisant avant le départ, il m'est plus simple de partir et d'organiser le quotidien pendant mon absence. L'institution a un rôle à jouer sur ces sujets organisationnels.

S'agissant de la mort, j'estime qu'il revient au même pour un enfant de perdre son père ou sa mère. C'est mon sentiment. J'ai perdu mon père très jeune, donc je le sais.

Pour ce qui est de la gestion de la mort par rapport à une maman, je voudrais donner un exemple personnel. Ma fille a mis longtemps à faire ses nuits. À une époque, je pilotais des Mirage et j'effectuais des ravitaillements en vol, ce qui est une opération très difficile. La veille des vols, à quatre heures du matin, ma fille se réveillait. Au bout d'un moment, je lui ai dit : « Demain, maman met le petit avion dans le gros avion pour récupérer de l'essence. Si tu ne la laisses pas dormir, maman va faire des erreurs et avoir un accident. Elle va peut-être mourir. Donc, il faut que tu dormes ! ». Je peux vous assurer que cela ne l'a pas traumatisée. Elle a dormi et nous avons instauré avec le temps une relation de confiance. Elle a compris que même si son père est plus âgé, sa mère prend plus de risque et mourra peut être avant lui.

Je me souviens d'un enseignant de psychologie à l'université, qui nous disait qu'à partir d'un certain âge, on doit comprendre que nos parents vont mourir. Ce qui n'est pas normal, c'est de perdre un enfant. Je l'ai peut-être sensibilisée à ça...

Lorsque j'étais à Nancy, il y a eu un accident, à Albacete, au cours duquel sont morts de nombreux camarades 145 ( * ) . Je l'ai expliqué à ma fille. On a un rapport à la mort qui est différent, mais qui est probablement plus proche de la réalité de la vie. Une partie de la population française vit sans se rendre compte qu'à d'autres endroits du monde, les gens partent travailler le matin sans savoir s'ils rentreront vivants le soir.

Rose-Marie Antoine, directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Merci, capitaine Marion.

Nous allons maintenant clore ces échanges.

J'aimerais remercier l'ensemble des participants aux séquences que j'ai eu l'honneur de présider : Jean-Pierre Verney, Chantal Antier, Évelyne Diebolt, Chantal Roche, Claude Weber, ainsi que le sergent Karima, le commandant Fiona et le capitaine Marion.

Quel chemin nous avons parcouru en un siècle ! L'engagement des femmes dans les armées est aujourd'hui possible sans restriction. Comme vos témoignages l'ont illustré, les femmes montrent au quotidien que sur les théâtres d'opérations comme sur le territoire national, leur engagement est légitime. Elles servent la France avec professionnalisme et abnégation.

J'ai eu beaucoup de plaisir à partager ce moment avec vous.

Je ne peux pas terminer cette table ronde sans évoquer le symbole que nous observons aujourd'hui avec les deux femmes qui se trouvent à la tête du ministère des Armées, Florence Parly, ministre, et Geneviève Darrieussecq, secrétaire d'État auprès de la ministre.

Je le disais en introduction, aujourd'hui pour la première fois de son histoire la direction centrale du Service de santé des armées est dirigée par une femme, le médecin général des armées Marylin Gynax-Généro.

Au-delà de leurs mérites, ces femmes ouvrent la voie aux plus jeunes et montrent que tous leurs talents peuvent désormais s'exprimer. Nos femmes officiers, sous-officiers et engagées volontaires ne doivent surtout plus imposer de freins à leur volonté de servir. Il appartient également au commandement, comme le rappelait notre ministre, de créer les conditions d'un plein épanouissement professionnel et d'un déroulement de carrière optimal. Nous le souhaitons vivement.

J'aimerais pour finir vous remercier en notre nom à tous, madame la présidente de la délégation, ainsi que le secrétariat de la délégation aux droits des femmes, qui mérite nos applaudissements pour l'organisation de cette journée.


* 131 La nécessité d'adapter les uniformes à la morphologie des femmes enceintes, pour que celles-ci puissent « conserver leur dignité et leur identité militaire pendant la grossesse », faisait partie des conclusions du rapport d'information de la délégation, Des femmes engagées au service de la défense de notre pays , n° 373 (2014-2015) de Mmes Corinne Bouchoux, Hélène Conway-Mouret, Brigitte Gonthier-Maurin, Chantal Jouanno, Françoise Laborde et Vivette Lopez (note du secrétariat de la délégation aux droits des femmes).

* 132 Parmi lesquels À genou les hommes... Debout les officiers - La socialisation des Saint- Cyriens, Presses universitaires de Rennes, 2012.

* 133 Presses universitaires de Rennes, 2015.

* 134 Nathalie Guibert, « "Fières" et déterminées, les toutes premières sous-marinières françaises témoignent », Le Monde , 10 juillet 2018 (note du secrétariat de la délégation aux droits des femmes).

* 135 Bien sûr, à l'instar des personnels du Service de santé, des femmes sont présentes sur les théâtres d'opération et encourent des risques similaires à d'autres combattants mais, et c'est la question qui nous intéresse, cela ne relève pas d'un choix direct de s'engager au sein d'unités de combat (note de l'auteur).

* 136 Ancienne haute fonctionnaire à l'égalité du ministère de la Défense (note du secrétariat de la délégation aux droits des femmes).

* 137 Revue de la Défense Nationale , Actes du colloque « Femmes militaires, et maintenant ? », mai 2017.

* 138 Des saint-cyriennes décrochent régulièrement l'insigne du jaguar lors des stages d'aguerrissement en Guyane où les barèmes sont parfaitement identiques à ceux des garçons (note de l'auteur).

* 139 Si de tels réflexes étaient systématiques, il y aurait assurément bien moins de femmes battues et, lors des tueries sur les campus américains, les étudiants viendraient certainement bien plus en aide aux étudiantes, ce qui n'a jamais été observé (note de l'auteur).

* 140 King A., 2016, « The female soldier », European Journal of International Relations, Éd. Sage, vol. 22 (1), pp. 122 à 143.

* 141 « Un gradé va plus facilement dire aux garçons : “ prends le balai, va balayer ” qu'à une femme. » Cette citation est extraite de l'ouvrage Les femmes militaires , Claude Weber (sous la direction), Presses universitaires de Rennes, collection « Essais », octobre 2015, 273 p. (note de l'auteur).

* 142 « Au Tchad [dans le cadre de l'opération extérieure EUFOR Tchad-RCA], les filles ne vont pas à la piscine, parce qu'elles y sont vues comme des morceaux de viande... Les mecs regardent, mettent des notes et on le sait, ça se dit... ». Cette citation est extraite de l'ouvrage Les femmes militaires , Claude Weber (sous la direction), Presses universitaires de Rennes, collection « Essais », octobre 2015, 273 p. (note de l'auteur).

* 143 1926-1954. Mort au combat à Ði?n Biên Ph?. La promotion 2004-2007 de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr porte son nom (note du secrétariat de la délégation aux droits des femmes).

* 144 « Seuls les hommes marquent des points lorsqu'ils s'expriment » (d'après Elizabeth J. Mc Clean et al., « The social Consequences of Voice : an Examination of Voice type and Gender on Status and Subsequent Leader Emergence », Academy of Management Journal , 2017).

* 145 Le 26 janvier 2016, un F16 s'est écrasé peu après son décollage du centre de formation des pilotes d'élite de l'OTAN, en Espagne. Onze personnes y ont trouvé la mort, dont neuf militaires français. Plusieurs étaient originaires de la base aérienne de Nancy. Ces personnels participaient à des manoeuvres d'entraînement dans le cadre du TLP ( Tactical Leadership Program ) (note du secrétariat de la délégation aux droits des femmes).

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