Allez au contenu, Allez à la navigation

Intelligence artificielle : l'urgence d'une ambition européenne

31 janvier 2019 : Intelligence artificielle : l'urgence d'une ambition européenne ( rapport d'information )

C. UNE TECHNOLOGIE TRANSVERSALE QUI AURA UN IMPACT SUR L'ENSEMBLE DE L'ACTIVITÉ HUMAINE

Roy Amara a cofondé l'institut de Palo Alto dans la Silicon Valley. Il est aussi connu pour avoir formulé ce qu'on appelle aussi la loi d'Amara : « Nous avons tendance à surestimer l'incidence d'une nouvelle technologie à court terme et à la sous-estimer à long terme ». Le GPS est l'exemple qui illustre cet adage: à la fin des années 1970, il était une constellation de satellites permettant à l'armée américaine de livrer des armes avec une grande précision. Aujourd'hui, le GPS permet de piloter des avions, de géolocaliser une personne, de mener des transactions financières à haute fréquence, de gérer un réseau électrique.

S'inspirant de cette maxime, beaucoup d'études font de l'intelligence artificielle la quatrième révolution industrielle. Tout comme la machine à vapeur à la fin du XVIIIe siècle, l'électricité à la fin du XIXe, l'électronique à la fin du XXe, l'intelligence artificielle va transformer le monde. Selon Andrus Ansip, « l'IA n'est pas accessoire, elle façonnera notre avenir ».

C'est ce qu'a confirmé Charles-Édouard Bouée devant le bureau de la commission des affaires européennes, en insistant sur l'évolution que constitue l'IA par rapport aux précédentes vagues informatiques. La première a démarré avec l'ordinateur portable et le logiciel, qui ont fait d'IBM et de Microsoft les « maîtres du monde » ; la deuxième a concerné la téléphonie mobile et la norme GSM avec des champions européens comme Nokia et Ericsson ; la troisième vague, ce fut l'internet embarqué et les smartphones, qui a vu disparaître les acteurs européens. Pour lui, la prochaine étape, c'est l'IA embarquée, portative et personnelle.

C'est pourquoi, pour mieux comprendre la place que l'IA occupera dans nos vies, il ne faut l'envisager ni comme un robot à forme humaine, ni comme une énorme machine capable des analyses les plus poussées et de prendre des décisions à la place des humains. Elle se concrétisera plutôt par des composants toujours plus performants d'objets courants et de machines industrielles et de services à l'image de l'assistant vocal de nos smartphones.

À titre d'exemple, Jean-Pierre Tingaud, PDG de STMicroelectronics France, a expliqué à vos rapporteurs l'intérêt de petites intelligences artificielles embarquées. Son entreprise est le 2e producteur mondial de microcontrôleurs, qui sont des processeurs de 32 bits dotés de mémoire. Ce composant vise à augmenter la puissance de calcul en traitant localement des données avec une petite intelligence artificielle embarquée. Ce sont des composants peu chers, qui consomment peu et suffisamment puissants sur certains secteurs comme l'audio, la vidéo, l'accès au Cloud. De par leur qualité, les microcontrôleurs sont donc très prisés par un grand nombre d'industriels.

Comme le relève la Commission européenne, l'IA est déjà présente dans de nombreux pans d'activité, « que ce soit lorsque nous demandons la traduction automatique d'un texte en ligne ou quand nous utilisons une application sur notre portable pour trouver le meilleur itinéraire nous permettant de rejoindre notre prochaine destination. À la maison, un thermostat intelligent peut réduire les factures énergétiques jusqu'à 25 % en analysant les habitudes des occupants de la maison et en réglant la température en conséquence. Dans le domaine médical, des algorithmes peuvent aider les dermatologues à établir de meilleurs diagnostics : ils permettent, par exemple, de détecter 95 % des cancers de la peau grâce à l'observation de volumes importants d'images médicales. En interprétant des quantités considérables de données pour proposer des solutions efficaces, l'IA améliore les produits, les procédés et les modèles économiques dans tous les secteurs d'activité. Elle peut aider les entreprises à savoir quelles machines devront faire l'objet d'un entretien avant de tomber en panne. L'IA transforme aussi les services publics. »

L'intelligence artificielle sera donc bien le moteur d'une nouvelle révolution industrielle. Or, l'Histoire nous a appris que chacune des trois précédentes a transformé la société. La première a favorisé l'essor des usines et des villes par rapport à l'agriculture et aux campagnes. La seconde, en développant l'industrie, a entraîné de nouvelles organisations du travail avec le taylorisme. La troisième a permis l'automatisation de la production et la réduction du nombre d'ouvriers dans les usines. Elles ont aussi révolutionné les moyens de transport avec l'invention du train, de la voiture, de l'avion et de la fusée. Demain, l'intelligence artificielle devrait permettre de profiter de véhicules autonomes.

Dans le monde du travail, l'intelligence artificielle aura des incidences considérables. France Stratégie3(*) a mené une étude approfondie sur trois secteurs : les transports, la banque et la santé. Si on a pu croire il y a quelques années que l'intelligence artificielle allait seulement concerner les métiers manuels, il n'en est plus rien aujourd'hui. Tous les métiers et les organisations vont se transformer.

Ces révolutions industrielles ont entrainé des crises sociales. Puisque nous le savons, nous pouvons nous préparer au mieux au changement induit par l'IA et limiter ces crises. C'est aussi le sens de la stratégie européenne pour l'IA. L'Union propose de mettre l'intelligence artificielle au service de l'homme et de l'amélioration des conditions de vie. Elle insiste aussi sur la nécessité de préparer l'ensemble de la société à ces changements. Son appel doit être entendu.


* 3 « Intelligence artificielle et travail », rapport à la ministre du Travail et au secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargé du Numérique, mars 2018.