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Intelligence artificielle : l'urgence d'une ambition européenne

31 janvier 2019 : Intelligence artificielle : l'urgence d'une ambition européenne ( rapport d'information )

II. UNE RÉPONSE POLITIQUE GLOBALE NÉCESSAIRE : L'APPROCHE EUROPÉENNE

Vladimir Poutine déclarait en septembre 2017 : « l'intelligence artificielle est l'avenir non seulement de la Russie, mais de toute l'humanité [...] Celui qui deviendra le leader dans ce domaine sera le maître du monde ». Si cette déclaration peut surprendre de la part du président d'un pays qui n'a pas affiché d'ambition particulière en la matière, elle marque l'importance du sujet pour la géopolitique mondiale. Et, de fait, l'IA est au coeur de la compétition entre la Chine et les États-Unis. Dans cette course et face à la révolution de l'intelligence artificielle, l'Union européenne a adopté une stratégie et un plan d'action.

A. L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU CoeUR DE LA COMPÉTITION MONDIALE

Étant considérée comme le prochain saut technologique dans le monde, l'intelligence artificielle est naturellement devenue un enjeu géopolitique. Les États-Unis et la Chine dominent la compétition mondiale derrière laquelle se cachent deux modèles différents d'intelligence artificielle.

Outre ces deux grandes puissances, les 18 derniers mois ont vu de nombreux pays adopter une stratégie pour promouvoir l'utilisation et le développement de l'IA : le Canada, le Japon, l'Inde, le Mexique, la Corée du Sud, Singapour, Taïwan et les Émirats arabes unis ; en Europe, outre la France et très récemment l'Allemagne, il y a aussi le Royaume-Uni, l'Italie, la Suède, le Danemark, la Finlande et les pays baltes.

1. Les États-Unis

Les États-Unis sont actuellement et incontestablement le leader mondial de l'intelligence artificielle. Grâce à la puissance économique des GAFAM, ils disposent d'une avance technologique indéniable.

Ces grands groupes, qui ont bâti leur puissance et leur richesse sur l'essor d'internet, bien plus influents que nombre d'États, veulent être les premiers fournisseurs d'intelligence artificielle. Pour cela, ils ont engagé une politique d'accumulation massive de données, de matériels de pointe et de capacités de recherche, notamment en attirant les meilleurs spécialistes au monde. Selon la Commission européenne, 240 000 européens travaillaient dans la Silicon Valley en 2017. Les budgets que les GAFAM consacrent à la recherche et à l'innovation sont colossaux (16 milliards de dollars pour Amazon en 2017). À côté de ces grands groupes, la Silicon Valley comprend entre 12 000 et 15 000 start-ups spécialisées dans l'IA. Le pays était en 2016 le premier bénéficiaire d'investissements en IA à hauteur de 71 %.

Ces grands groupes sont également très présents en dehors de leurs frontières en exerçant une double action. En premier lieu, ils rachètent de façon quasi systématique toute entreprise innovante en matière d'IA pour renforcer leurs propres capacités et étouffer la concurrence. En outre, ils exercent aussi leur influence (soft power) au profit de leurs intérêts dans les enceintes internationales de normalisation et de régulation à l'image de ce qu'ils ont pratiqué dans les instances techniques de régulation de l'Internet. Ils pérennisent leur avance en imposant une standardisation fondée sur les technologies et logiciels qu'ils fournissent. Ils tentent également d'orienter les réflexions mondiales sur l'éthique de l'IA.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier le rôle des pouvoirs publics américains, notamment à travers trois agences : le National Science and Technology Council, chargé de la mise en place d'une feuille de route ; la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), dont le rôle est reconnu dans le financement de l'innovation de rupture ; et aussi l'Advanced Research Projects Agency-Energy (ARPA-E) qui dépend du département américain de l'énergie. Ces deux dernières apportent des financements conséquents et décisifs dans l'émergence de technologies nouvelles. Le pays dispose aussi de centres de recherche de premier ordre et fortement innovants, à l'image du MIT.

En mai 2018, l'administration Trump a énoncé quatre objectifs en matière d'intelligence artificielle : maintenir le leadership américain ; soutenir le travailleur américain ; promouvoir la recherche publique ; éliminer les obstacles à l'innovation.

Les États-Unis disposent donc d'une puissance de fait dont les piliers sont les GAFAM. Pourtant, étant actuellement au sommet de l'économie mondiale, ces grands groupes ont beaucoup à perdre dans l'éclosion d'une nouvelle technologie. Ils disposent toutefois d'un « trésor de guerre » avec les données qu'ils captent chaque jour. C'est la raison pour laquelle ils utilisent leur puissance financière pour investir des sommes colossales dans la recherche en IA afin de se placer en tête des innovations à base d'intelligence artificielle et, ce faisant, permettre aux États-Unis de demeurer la première puissance mondiale.

2. L'ambition de la Chine

La Chine a publié en juillet 2017 une stratégie nationale pour l'IA des plus ambitieuses. Elle voit, en effet, dans l'IA la révolution technologique qui lui permettra, au service des citoyens, de relancer sa croissance économique et de répondre aux grands défis qui se posent à elle (restructuration de son industrie, lutte contre le dérèglement climatique et la pollution, santé, émergence d'une classe moyenne massive). C'est pourquoi, les autorités chinoises ont annoncé qu'elles investiraient 22 milliards d'euros dans l'IA d'ici à 2020 et jusqu'à 59 milliards d'ici à 2025 dans l'objectif de rattraper les États-Unis. Au-delà, la Chine ambitionne d'être le leader mondial de l'IA en 2030, où le marché a été estimé à 15 700 milliards de dollars.

Pour mettre en oeuvre cette stratégie planifiée par le pouvoir politique, la Chine peut s'appuyer sur des grands groupes privés du numérique chinois, les BHATX qui n'ont plus grand chose à envier aux groupes américains. Ils s'appuient sur le marché intérieur de l'internet chinois, fort de 750 millions d'utilisateurs et sur la mise à disposition par les autorités des données de ces utilisateurs. Ils sont aujourd'hui en mesure d'investir eux aussi fortement dans la recherche sur l'IA, à l'image de Tencent qui a ouvert un laboratoire consacré au machine learning en 2016 ou d'Alibaba qui a investi 15 milliards de dollars dans un plan de recherche sur trois ans en grande partie consacré à l'IA. En outre, ces acteurs ont déjà conquis certains marchés asiatiques et africains.

Pour assouvir son ambition, la Chine devra toutefois surmonter deux handicaps. Le premier est sa dépendance technologique à l'égard des États-Unis pour les processeurs (et dans une moindre mesure les puces) ultra performants dont l'IA a besoin. C'est une vraie difficulté et elle cherche à s'approprier ces technologies en acquérant des entreprises américaines ou européennes. La seconde difficulté concerne les ressources humaines : la Chine doit, d'une part, attirer les talents et, d'autre part, former en masse des ingénieurs. Sur ce dernier point, il semble que le rattrapage soit en cours comme l'a affirmé Françoise Soulié-Fogelman à vos rapporteurs. Les Chinois ont ouvert une grande université à Tianjin et sont en mesure aujourd'hui de fournir à leurs ressortissants expatriés des salaires équivalents à ceux qu'ils perçoivent dans la Silicon Valley.

Beaucoup d'observateurs s'accordent à dire que la Chine a opéré une transition d'une stratégie d'imitation à une stratégie d'innovation. En d'autres termes, là où la Chine copiait les technologies occidentales, elle invente désormais. Elle a su également développer des calculateurs à haute performance du premier niveau mondial. Le lien entre secteur public et secteur privé, la très faible régulation des données personnelles, le soutien de la population au progrès technologique sont autant d'atouts qui font de la Chine le premier rival des États-Unis.

3. Les autres acteurs dans le monde

Si les deux hyperpuissances devraient dominer le monde de l'intelligence artificielle, d'autres acteurs méritent aussi qu'on leur prête attention.

Éloignée de la déclaration de son président sur le sujet, la Russie n'a pas affiché d'ambition particulière en matière d'intelligence artificielle, ni déployé de stratégie nationale propre. Certes, l'IA fait partie de sa politique technologique au même titre que le Big data et les neurotechnologies, mais elle semble surtout s'intéresser aux usages non commerciaux : les usages en matière civile comme la santé et l'éducation ; les questions de sécurité avec l'armement et la reconnaissance faciale.

La Russie dispose d'une formation académique en mathématiques d'excellence, mais elle fait face à de nombreuses difficultés qui la handicapent. Son isolement sur la scène internationale lui a permis de développer ses propres plateformes numériques, mais il lui est très difficile d'accéder aux capitaux. La plupart de ses meilleurs chercheurs sont soit aux États-Unis, soit en Grande-Bretagne, soit en Israël. En outre, elle accuse désormais un certain retard dans le dépôt de brevets et dans la publication scientifique concernant l'intelligence artificielle. Dans l'immédiat, elle ne constitue pas un acteur important sur l'échiquier mondial de l'IA.

Israël, en revanche, doit être regardé comme un acteur majeur de la course à l'intelligence artificielle. Il en constitue un pôle d'excellence mondiale. La « start-up nation » s'appuie sur un secteur privé très dynamique qui a vu le nombre d'entreprises spécialisées dans l'IA multiplié par trois depuis 2014 pour dépasser les 400. Le pays bénéficie d'une excellente formation universitaire, d'un investissement en recherche et développement de 4 % du PIB, et d'une bonne synergie entre le public et le privé. Il a, en outre, doublement renforcé son attractivité en endiguant la fuite de ses cerveaux et en proposant des conditions favorables d'accueil aux chercheurs étrangers.

Toujours au Moyen-Orient, les Émirats arabes unis semblent se détacher en ce qui concerne l'IA. Le pays a créé un ministère de l'intelligence artificielle en octobre 2017. Deux missions lui ont été confiées : optimiser les services gouvernementaux grâce à l'intelligence artificielle ; préparer une stratégie nationale autour de 9 secteurs prioritaires (transports, santé, énergies renouvelables, domaine spatial, gestion des eaux, éducation, industries technologiques, environnement et circulation automobile).

Enfin, le Canada est lui aussi en pointe de l'intelligence artificielle comme le rappelait le président du CNRS, Antoine Petit, à vos rapporteurs. Il bénéficie de quelques licornes à la pointe, de chercheurs emblématiques et d'un environnement attractif. Il se montre également très actif au niveau mondial en ce qui concerne l'éthique.