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Pour une grande loi Guyane : 52 propositions

19 février 2020 : pour une grande loi Guyane : 52 propositions ( rapport d'information )

III. FOCUS 2 : LE TRAFIC DE DROGUE

A. LA GUYANE : PORTE D'ENTRÉE DE LA DROGUE VERS L'EUROPE

1. Des caractéristiques propices au développement du trafic de cocaïne
a) Une situation géographique à la croisée entre production et consommation

Les Caraïbes ont toujours constitué une zone stratégique pour les trafiquants de cocaïne, car les lieux de production de cette drogue sont majoritairement situés en Amérique latine. Les territoires français de la zone Antilles-Guyane sont ainsi pleinement touchés et l'Organisation des Nations-Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) indique que, sur les 250 tonnes de cocaïnes destinées au marché européen, 30 % transiteraient par les Caraïbes.

Le trafic de cocaïne en provenance de Guyane est principalement aérien, et peut être qualifié de « trafic de fourmis » : la plupart des saisies sont réalisées sur des « mules » transportant les produits stupéfiants in corpore ou dans leurs bagages dans des vols commerciaux. Selon les autorités de l'État en Guyane, il y aurait entre 20 et 30 « mules » sur chacun des vols commerciaux, et jusqu'à 50 « mules » les weekends. Selon l'office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS) de la direction centrale de la police judiciaire, le transport de cocaïne par l'intermédiaire des « mules » depuis la Guyane représenterait environ 15 % des importations de cocaïnes dans l'Hexagone.

La Guyane dispose en effet d'une situation géographique propice au trafic de stupéfiants. Territoire français en Amérique latine, elle constitue une porte d'entrée naturelle vers l'Europe. La porosité de ses frontières, avec le Brésil mais surtout avec le Suriname, où des milliers de pirogues traversent chaque jour le fleuve Maroni, constitue un atout supplémentaire pour les trafiquants.

Les flux de cocaïne en mer des Caraïbes et vers la Guyane

Source : Observatoire français des drogues et des toxicomanies

Modèle économique du trafic de cocaïne vers l'Europe par la Guyane

Le kilo de cocaïne se négocie autour de 3 500 euros au Suriname et 5 000 euros en Guyane, et a une pureté de près de 90 %. En Hexagone, le kilo de cocaïne coûte environ 30 000 euros, et n'est pur qu'à 30 %. À cela s'ajoute la combinaison actuelle d'une augmentation de la production, qui permet de diminuer les prix de production, et d'une hausse des prix de revente.

Le modèle économique du trafic via la Guyane est donc extrêmement rentable pour les trafiquants, cette rentabilité leur permettant d'absorber les potentielles pertes en cas de saisies.

Les caractéristiques de la population guyanaise en font une cible privilégiée pour les recruteurs et les trafiquants. Très jeune, la population guyanaise est également marquée par un faible niveau de vie et des conditions de vie souvent difficiles. Un contexte de grande pauvreté, une situation de surendettement ainsi que l'absence de perspectives d'insertion professionnelle sont des facteurs pouvant déclencher le passage à l'acte29(*).

Le trafic de cocaïne en Guyane

Source : Agence Phare,
La prévention du phénomène des mules en Guyane, 12 avril 2019

b) Un tournant au début des années 2000 : le renforcement des contrôles sur la route entre Paramaribo et Amsterdam

La route entre Paramaribo, la capitale du Suriname, et Amsterdam, aux Pays-Bas, constituait initialement la principale porte d'entrée de la cocaïne en Europe. Au début des années 2000, les autorités néerlandaises se sont fortement mobilisées pour lutter contre les trafics de stupéfiants transportés par des « mules ». Comme l'a indiqué l'ambassade de France aux Pays-Bas à la commission des lois, une importante politique de prévention et de dissuasion a été mise en place30(*), tandis qu'un dispositif de « 100 % contrôle » a été institué : les avions en provenance de pays à risques sont arrêtés et tous les segments du vol sont contrôlés31(*). Pour ne pas submerger les services judiciaires, un complexe judiciaire au sein même de l'aéroport a été inauguré en 2003. Là, les affaires relatives à des saisies de stupéfiants sont traitées à juge unique lorsque la quantité de drogue saisie est inférieure à 1,5 kilogramme, ce qui inclut la quasi-totalité des affaires concernant les « mules ». Les prévenus comparaissent dans la majorité des cas avant la fin du délai de détention provisoire qui est de 14 jours maximum. Cette procédure, rapide et souple, a permis une diminution substantielle des quantités de drogue transportées sur la route Paramaribo-Amsterdam.

Conséquence indirecte de ce succès, le trafic a progressivement basculé sur la ligne Cayenne-Paris, considérée comme moins risquée. Il semble que la position géographique de la communauté bushinenge, située sur les deux rives du fleuve Maroni, ait facilité cette transition. Le trafic est aujourd'hui conséquent. Selon l'OCRTIS, 1 349 passeurs ont été interpellés sur la ligne Cayenne-Paris en 2018, contre 608 en 201732(*). Un certain nombre d'entre eux souhaitent rejoindre in fine les Pays-Bas. Un renforcement de la collaboration policière, douanière et judiciaire entre les autorités françaises et néerlandaises pourrait donc être bénéfique.

c) Des réseaux de trafiquants encore peu structurés

L'intensification du phénomène de trafic de stupéfiants se traduit par sa banalisation, notamment dans l'Ouest guyanais. Les acteurs locaux rencontrés par les membres de la délégation à Maripasoula ont indiqué que le bracelet électronique devenait dans leur commune un accessoire de mode que les anciennes « mules » affichaient fièrement. Le trafic de drogue touche désormais toutes les communautés guyanaises, y compris les Hmongs, et le nombre de « mules » progresse de manière exponentielle. Le trafic est devenu, selon les personnes rencontrées, un projet de vie pour une partie de la population. L'expression « le boulevard de la cocaïne en Guyane » a ainsi été employée à plusieurs reprises, Saint-Laurent-du-Maroni étant qualifié de « porte d'entrée de la drogue ».

Aujourd'hui, les réseaux de trafiquants se caractérisent par leur faible structuration. Cette organisation aléatoire fait leur force : l'absence de structure pyramidale rend plus difficile leur démantèlement, tandis que les segments logistiques sont pour la plupart situés au Suriname.

À terme toutefois, la structuration des réseaux devrait prendre le pas sur les trafics que l'on peut qualifier d'artisanaux. Cette structuration future fait craindre le développement de phénomènes de gangs, porteurs de nombreux risques pour la sécurité en Guyane.

2. Une stratégie de saturation des acteurs de la lutte contre le trafic de drogues

L'explosion organisée du nombre de « mules » a des conséquences sur le traitement des trafiquants par les forces de sécurité.

Lorsque la gendarmerie, la police ou la douane ont affaire à des individus soupçonnés d'avoir introduit dans leur corps des ovules de cocaïne, une procédure longue et mobilisant des effectifs importants est enclenchée : l'individu doit être amené dans un hôpital, où est réalisée un scanner ou une échographie pour vérifier la présence d'ovules dans l'organisme. Si tel est bien le cas, l'individu doit rester à l'hôpital pour rejeter les ovules par voie naturelle, en présence de trois membres des forces de l'ordre (pendant 24 à 96 heures).

Les autres missions des forces de sécurité pâtissent de leur mobilisation dans les hôpitaux. Comme l'ont exprimé les responsables de la sécurité publique de Saint-Laurent-du-Maroni, lorsque des gendarmes doivent passer la nuit devant la porte des cellules en attendant que les « mules » rejettent la drogue, il y a moins de patrouilles dans la ville.

Au vu de cette situation, les réseaux de trafiquants ont développé une stratégie de saturation des forces de sécurité, visant à sacrifier certains passeurs pour que les autres puissent assurer le trafic. Cette stratégie est rentable, car la drogue passant les contrôles permet de compenser la perte du peu de drogue saisi par la douane.

Face à ces difficultés, les acteurs de la lutte contre le trafic de stupéfiants ont réagi. Ils privilégient désormais les interpellations de passeurs ne transportant pas la drogue in corpore, car elles sont moins coûteuses en ressources humaines et les saisies sont généralement plus importantes. En 2019, 379 « mules » ont ainsi été interpellées en Guyane, contre 577 l'année précédente. La masse de drogue saisie était toutefois en moyenne de 3,2 kg, contre 2,1 kg en 2018. Les saisies de cocaïne ont donc représenté 1 072 kg de cocaïne en 2019, proche du chiffre de 2018 (1 024 kg).

Ces stratégies constituent toutefois, aux dires des personnes rencontrées, la réaction d'un État qui tente de consolider les digues pour ne pas se faire submerger.

Drogue saisie à l'aéroport Felix Eboué

Source : commission des lois du Sénat


* 29 Comme le rappelle le rapport La prévention du phénomène des mules en Guyane, réalisé par Manon Réguer-Petit, Martin Audran et François Cathelineau (Agence Phare), publié le 12 avril 2019. Ce rapport est consultable à l'adresse suivante : http://www.experimentation.jeunes.gouv.fr%2FIMG%2Fpdf%2Fagence_phare_-_apdom5_synthese_-_vf.pdf&usg=AOvVaw1WL2rHAkbP9pyG18He5MKO.

* 30 Une liste de 25 critères permet d'identifier les éléments suspects et d'enclencher des contrôles approfondis dès lors qu'un certain nombre de critères sont réunis, et une « liste noire », regroupant les personnes interpellées aux Pays-Bas en possession de stupéfiants et en provenance de pays à risques permet de fonder des interdictions de vol.

* 31 Pour un avion contrôlé, en provenance de Paramaribo et transportant entre 300 et 400 passagers, il faut mobiliser un minimum de 16 douaniers.

* 32 Ces chiffres révèlent cependant à la fois une intensification du trafic et une augmentation des interpellations.