III. LES PERSPECTIVES

A. DES ENJEUX CONSIDÉRABLES

1. Des pressions accrues en direction de l'Etat qui impliqueront des choix décisifs en matière de sauvegarde du patrimoine

La gestion des lieux de mémoire est amenée à un important bouleversement. Jusqu'à présent, beaucoup de sites étaient administrés par des associations qui réunissaient des anciens combattants et leur famille proche (femmes, frères ou soeurs, enfants). Or, celles-ci sont de moins en moins capables de poursuivre leurs actions du fait de la disparition progressive de leurs membres, et, en conséquence, de leurs crédits. L'Etat est donc sollicité de manière croissante pour devenir propriétaire de ces lieux de mémoire et, surtout, pour en assurer l'entretien et l'éventuelle restauration. Or, le coût de la reprise par l'Etat de l'ensemble de ces monuments dépasse très largement ses capacités financières. L'Etat a déjà été, dans plusieurs occasions, contraint de refuser son concours. Ainsi, le mémorial de Dormans a fait l'objet de quatre donations infructueuses à l'Etat pour être en fin de compte repris par la ville. Avant que les pressions ne deviennent trop fortes, l'Etat doit donc impérativement définir une stratégie cohérente pour sélectionner les hauts lieux qu'il désire voir sauvés.

2. La légitimité du ministère des anciens combattants dépend de la qualité de sa politique de la mémoire

Alors que le budget du ministère des anciens combattants s'élève à près de 27 milliards de francs, les crédits affectés à la politique de la mémoire se montent à un peu plus de 26 millions de francs, soit moins de 0,1 % du budget global. Pourtant, ces chiffres sont trompeurs. Certes, la quasi totalité des crédits mis à la diposition du ministère finance la dette viagère 2( * ) et les mesures à caractère social en faveur des invalides pensionnés et du monde combattant. Pourtant, c'est la Délégation à la Mémoire et à l'Information Historique qui justifie l'existence du ministère des anciens combattants et, en conséquent, le fait que ce soit ce ministère (par l'intermédiaire de l'Office National des Anciens Combattants) et non pas celui des affaires sociales, qui est responsable du financement de l'action sociale, de l'assistance et de la solidarité envers les anciens combattants . Certes, les fonctions des agents des services territoriaux de l'ONAC sont très proches de celles des directions départementales des affaires sociales. Mais c'est oublier la spécificité des anciens combattants et les valeurs symboliques qu'ils incarnent : les anciens combattants ne sont pas des malades ou des retraités comme les autres. Ils se sont battus pour défendre leur patrie et ont subi les traumatismes moraux et physiques infligés par la guerre. Souvent, ils ont été blessés, voire estropiés ; ils ont perdu des amis ou des membres de leurs familles, ils ont vu le monde se disloquer autour d'eux et cette terrible expérience reste à jamais gravée au plus profond de leur être.

Or, c'est le témoignage de ce sacrifice, à la fois douloureux et inestimable car consenti pour la Patrie, et le message de paix et de refus du totalitarisme et du racisme qui l'accompagne que la Délégation à la Mémoire et à l'Information Historique a le devoir de conserver et de transmettre aux générations successives. Une banalisation, voire pire, une disparition de cette mémoire ôterait aux anciens combattants leur particularité et ne justifierait plus leur traitement à part. L'accomplissement de cette tâche demande aujourd'hui d'autant plus d'attention, et donc de moyens, que le nombre des témoins vivants se réduit, que les associations d'anciens combattants, qui se chargeaient jusqu'alors de l'entretien de la mémoire, disparaissent progressivement, et que, l'éloignement des conflits et le crise économique aidant, les jeunes se sentent peu concernés par ces événements.

Certes, c'est une évolution normale et le signe d'une société saine, qui ne vit pas recroquevillée sur son passé. Mais il ne faudrait pas tomber dans l'excès inverse et, sous prétexte de modernité, négliger le rôle de la mémoire.

En effet, comme le fait remarquer Pierre Nora dans Les lieux de mémoire , celle-ci n'est pas la simple connaissance du passé ; elle incarne la vie, " toujours portée par des groupes vivants et à ce titre, en évolution permanente ; elle est un phénomène actuel, un lien vécu au présent éternel; elle installe le souvenir dans le sacré " et, parce qu'elle transmet des valeurs, développe le sentiment d'appartenance à une nation.

3. L'éventuelle réforme du service national renforce encore l'urgence de la revalorisation de la politique de la mémoire

Votre rapporteur convient que le service national dans ses modalités actuelles ne respecte pas le principe d'égalité des citoyens et n'est plus adapté à notre société. Toutefois, il n'approuve pas le projet de loi du gouvernement relatif à la réforme du service national. En effet, ce texte prévoit le remplacement du service national actuel par l'appel de préparation à la défense. Or, votre rapporteur se montre très sceptique sur la possibilité, en une seule journée, de sensibiliser les jeunes aux questions de défense de leur Patrie. Certes, le projet de loi prévoit que " les principes de la défense nationale font l'objet d'un enseignement dans le cadre des programmes des établissements scolaires ". Cependant, outre que l'Ecole n'apparaît pas aux yeux de votre rapporteur comme l'institution la plus appropriée pour assurer cet enseignement, celui-ci craint que cette disposition législative conduise à une grande disparité de situations en fonction de l'intérêt de l'enseignant pour les questions de défense nationale. Si l'Armée est dessaisie de sa fonction de sensibilisation des jeunes aux questions de défense nationale, le ministère des anciens combattants aura alors la lourde responsabilité de devoir compenser ce manque par une politique de la mémoire qui saura inculquer le respect du drapeau.

Les thèmes associés à ce dossier

Page mise à jour le

Partager cette page