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8 avril 1999 : Mexique de l'an 2000: entre transformation politique et modernisation économique ( rapport d'information )

 

Mission effectuée au Mexique du 20 au 28 février 1999.

VILLEPIN (Xavier de) ; VINCON (Serge) ; DULAIT (André) ; BOYER (André) ; pue ; PUECH (Jean) ; BECART (Jean-Luc) ; ROUVIERE (André) ; DURAND-CHASTEL (Hubert)

RAPPORT D'INFORMATION 309 (98-99) - COMMISSION DES AFFAIRES ETRANGERES


Table des matières





N° 309

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 1998-1999

Annexe au procès-verbal de la séance du 8 avril 1999

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées (1) à la suite d'une mission effectuée au Mexique du 20 au 28 février 1999,

Par MM. Xavier de VILLEPIN, Serge VINÇON, André DULAIT, André BOYER, Jean PUECH, Jean-Luc BÉCART, André ROUVIÈRE et Hubert DURAND-CHASTEL,

Sénateurs.

(1) Cette commission est composée de : MM. Xavier de Villepin, président ; Serge Vinçon, Guy Penne, André Dulait, Charles-Henri de Cossé-Brissac, André Boyer, Mme Danielle Bidard-Reydet, vice-présidents ; MM. Michel Caldaguès, Daniel Goulet, Bertrand Delanoë, Pierre Biarnès, secrétaires ; Bertrand Auban, Michel Barnier, Jean-Michel Baylet, Jean-Luc Bécart, Daniel Bernardet, Didier Borotra, Jean-Guy Branger, Mme Paulette Brisepierre, M. Robert Calmejane, Mme Monique Cerisier-ben Guiga, MM. Marcel Debarge, Robert Del Picchia, Hubert Durand-Chastel, Mme Josette Durrieu, MM. Claude Estier, Hubert Falco, Jean Faure, Jean-Claude Gaudin, Philippe de Gaulle, Emmanuel Hamel, Roger Husson, Christian de La Malène, Philippe Madrelle, René Marquès, Paul Masson, Serge Mathieu, Pierre Mauroy, Jean-Luc Mélenchon, René Monory, Aymeri de Montesquiou, Paul d'Ornano, Charles Pasqua, Michel Pelchat, Alain Peyrefitte, Xavier Pintat, Bernard Plasait, Jean-Marie Poirier, Jean Puech, Yves Rispat, Gérard Roujas, André Rouvière.


 

Amérique centrale.

Mesdames, Messieurs,

Une importante délégation de votre commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées a effectué, du 20 au 28 février 1999, une mission d'information au Mexique. La délégation était conduite par M. Xavier de Villepin, président, et également composée de MM. Serge Vinçon, André Dulait et André Boyer, vice-présidents de la commission, et de MM. Jean Puech, Jean-Luc Bécart, André Rouvière et Hubert Durand-Chastel.

Ce déplacement, le premier accompli par notre commission sur le continent américain depuis trois ans, avait naturellement pour objet de manifester l'attention permanente portée par notre commission à l'évolution de la situation en Amérique latine dont les mutations récentes, tant sur le plan économique que sur le plan politique, appellent un intérêt d'autant plus constant de la part de la France que ses liens anciens avec les pays latino-américains sur le plan historique et culturel n'ont pas toujours la vigueur et la densité qui devraient être les leurs dans les domaines politiques et économiques.

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· Les objectifs de la mission

Le choix particulier du Mexique pour la principale mission d'information de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées en 1999 revêtait de surcroît une triple signification :

- il visait d'abord à s'informer et à apprécier la situation actuelle du Mexique : sur le plan politique, en effet, ce vaste pays de près de 2 millions de km2 (3,5 fois la France), dont la population approche désormais les 100 millions d'habitants, est entré dans une période de profonde mutation politique, la " normalisation " démocratique et institutionnelle -qui devrait trouver son illustration lors des prochaines élections présidentielles de l'an 2000- allant de pair avec la persistance de foyers de tension, parmi lesquels figure naturellement le conflit du Chiapas ; dans le domaine économique, par ailleurs, le Mexique, s'il a remarquablement surmonté la grave crise financière de 1994-1995 et si la mise en oeuvre de l'ALENA (accord de libre échange nord-américain) a favorisé la reprise économique, n'a pas été épargné par les turbulences internationales liées à la crise asiatique qui ont souligné la fragilité des structures économiques mexicaines ;

- ce déplacement avait ensuite pour objectif de conforter la qualité des relations bilatérales franco-mexicaines, historiquement solides et confiantes, en particulier sur le plan culturel, entre deux partenaires que rapproche naturellement leur héritage latin commun, mais aussi décevantes sur le plan économique, la part de marché française au Mexique oscillant autour de 1 % ; sur le plan politique enfin, la visite de notre délégation s'inscrivait dans le contexte très favorable d'un nouvel essor des relations bilatérales créé par la visite d'Etat du Président de la République au Mexique du 12 au 14 novembre 1998, visite au succès de laquelle le Sénat avait utilement contribué, d'abord en recevant devant notre commission Mme Rosario Green, ministre des relations extérieures du Mexique, le 22 octobre précédent, puis en autorisant la ratification de l'accord de partenariat et de coopération entre la Communauté européenne et le Mexique le 12 novembre, au moment même de la visite du Chef de l'Etat ;

- notre mission d'information avait enfin pour objet de recueillir des éléments d'information dans le domaine essentiel des relations économiques et commerciales internationales, dans la perspective du prochain sommet Union européenne-Amérique latine qui doit se dérouler en juin prochain et dont le Mexique assurera la coprésidence avec le Brésil, en qualité de président du " groupe de Rio ". Plus généralement, notre souci était d'y voir plus clair dans la diversité des accords économiques et commerciaux noués entre les pays du continent américain et d'apprécier les perspectives de développement des relations économiques entre l'Europe et des pays latino-américains qui, comme le Mexique, sont soucieux de contrebalancer la relation dominante qu'ils entretiennent avec les Etats-Unis par des liens plus denses avec les pays européens.

Le présent rapport d'information, après avoir brièvement rappelé les données essentielles qui caractérisent le Mexique, s'efforcera ainsi de mettre en perspective les riches informations que votre délégation a pu recueillir sur place en envisageant successivement : la situation intérieure du Mexique, tant sur le plan politique qu'économique ; les relations bilatérales franco-mexicaines où notre partenariat privilégié s'inscrit dans le contexte de la prééminence des Etats-Unis ; et enfin les relations internationales entretenues avec le Mexique, en particulier les relations euro-latino-américaines dans le développement desquelles Paris et Mexico peuvent jouer un rôle moteur.

Ces données n'auraient pu être réunies sans la qualité et la densité des entretiens et des visites qui ont été organisées à l'intention de votre délégation durant son séjour au Mexique. C'est pourquoi elle souhaite exprimer ici ses plus vifs remerciements et sa sincère reconnaissance à S. Exc.M. Bruno Delaye, Ambassadeur de France au Mexique, ainsi qu'à ceux de ses collaborateurs qui ont, par leur compétence, leur efficacité et leur disponibilité, grandement favorisé l'excellent déroulement des travaux de la délégation.

Elle se doit aussi d'associer à ces remerciements tous ses hôtes mexicains qui l'ont accueilli avec chaleur et d'exprimer tout particulièrement sa très vive gratitude à S. Exc. Madame Sandra Fuentes-Berain Villenave, Ambassadeur du Mexique en France, et M. le Sénateur Eloy Cantu, président du groupe d'amitié Mexique-France et de la première commission des relations extérieures du Sénat mexicain, chargée des relations avec les pays d'Europe et d'Asie, qui ont bien voulu accompagner notre délégation dans chacun de ses déplacements et dont nous savons la part qu'ils ont prise dans l'élaboration du programme exceptionnel établi à son intention.

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· Le programme de la délégation

Ce programme a permis à notre délégation de se voir présenter une image vivante et contrastée du Mexique au cours de chacune des trois étapes de son séjour : à Mexico, avec les plus hauts responsables politiques, à Monterrey, capitale économique au nord du pays, et, au sud, dans l'Etat du Chiapas.

- A Mexico, la délégation a été reçue par les plus hautes autorités du pays :

Le Président Zedillo l'a accueillie avec chaleur ; il a souligné le nouvel essor que la visite du Président avait donné aux relations bilatérales et a mis l'accent sur l'importance que le Mexique attache aux négociations commerciales en cours avec l'Union européenne et plus généralement, à des relations plus approfondies avec les Européens. S'agissant des élections présidentielles de l'an 2000, il a souligné que -s'il espérait naturellement une nouvelle victoire du PRI- les conditions juridiques, institutionnelles et politiques existaient désormais pour lui permettre de garantir la tenue d'élections " légales, justes et transparentes ".

La délégation a également rencontré deux des personnalités les plus fréquemment citées pour postuler l'an prochain à la présidence du Mexique :

· d'une part, M. Labastida Ochoa, actuel ministre de l'Intérieur, forte personnalité qui fait -selon de nombreux observateurs- figure de favori pour être le candidat du PRI, et qui a longuement exposé à la délégation son analyse de la situation dans le Chiapas ;

· d'autre part, M. Cuauthemoc Cardenas, actuel maire de Mexico, qui est le candidat naturel du P.R.D., parti d'opposition de gauche, à ces mêmes élections.

La délégation a par ailleurs eu des entretiens avec la plupart des autres principales autorités fédérales mexicaines. Parmi les membres du gouvernement, elle a encore rencontré :

· Mme Rosario Green, ministre des Affaires étrangères, qui a particulièrement souligné les résultats concrets que Mexico attend du prochain sommet de Rio ;

· le ministre de la Défense (qui couvre les armées de terre et de l'air) et le ministre de la Marine ;

· et, enfin, le procureur général de la République (équivalent du ministre de la Justice) avec lequel la délégation a évoqué la lutte contre le narcotrafic et qui a manifesté son intérêt pour une intensification de notre coopération bilatérale dans ce domaine qui constitue l'un des fléaux majeurs auquel est confronté le Mexique.

Notre délégation a enfin eu à Mexico de nombreux contacts et réunions de travail avec des parlementaires mexicains des deux chambres, à commencer bien sûr par le sénateur Cantu.

Elle a également rencontré la Présidente du Sénat et plusieurs parlementaires membres de la " COCOPA ", commission parlementaire pour la concorde et la pacification en charge des négociations dans le Chiapas.

- Deuxième étape de la délégation, son déplacement à Monterrey lui a permis de mieux apprécier le niveau de développement industriel et technologique du nord du Mexique, qui symbolise l'osmose économique croissante entre les Etats-Unis et le Mexique depuis l'entrée en vigueur de l'ALENA en janvier 1994.

La délégation y a en particulier rencontré des chefs d'entreprises importants implantés à Monterrey et a abordé avec eux les questions relatives au développement économique du Mexique, à ses relations avec les Etats-Unis (avec lesquels le Mexique effectue désormais plus de 80 % de ses échanges) et à ses liens avec l'Europe -que Mexico voudrait intensifier mais qui, dans les faits, tendent à se réduire.

Les sénateurs ont également visité à Monterrey plusieurs établissements d'enseignement supérieur, illustrant l'effort accompli par le Mexique dans ce domaine, en particulier " l'Institut technologique d'études supérieures " qui relie par satellite autour de son université virtuelle des étudiants dans tout le Mexique et six pays d'Amérique latine.

- La dernière étape de cette mission a conduit la délégation, pendant deux jours et demi, dans l'Etat du Chiapas, Etat du sud mexicain, peuplé d'une forte minorité indigène et confronté à un mouvement insurrectionnel dirigé par le " sous-commandant Marcos ".

La délégation s'y est rendue non pas évidemment pour prendre parti dans une affaire intérieure très sensible, mais pour s'informer, voir et tenter de mieux comprendre une situation complexe. Les autorités mexicaines ont parfaitement compris et admis le sens de cette démarche et la délégation a ainsi pu, pendant deux jours de réunions et d'entretiens sur place, recueillir d'utiles informations et confronter de nombreux points de vue. Elle a aussi pu débattre :

- avec le Gouverneur (PRI) de l'Etat du Chiapas, M. Albores Guillen ;

- avec des représentants des groupes parlementaires du Congrès du Chiapas, appartenant à tous les partis ;

- avec des représentants des administrations fédérales et locales qui ont présenté les possibilités d'investissements et de développement du Chiapas ;

- et avec les responsables de la 7e région militaire mexicaine, compétente pour le Chiapas, qui nous ont présenté les missions et les actions de l'armée au Chiapas.

La délégation s'est aussi rendue dans des communautés indigènes où elle a été chaleureusement accueillie. Elle a eu aussi des entretiens :

- avec les représentants des organisations civiles et de la commission nationale de droits de l'homme,

- avec des leaders des " églises évangéliques ",

- et enfin avec Monseigneur Ruiz, évêque du Chiapas depuis 38 ans, défenseur des communautés indiennes et de leur identité culturelle, considéré comme proche des zapatistes, qui a reçu la délégation avec son coadjuteur, le prêtre dominicain Raul Vera.

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AVANT-PROPOS -

PRÉSENTATION GÉNÉRALE DU MEXIQUE :
ENTRE POIDS DU PASSÉ ET APPEL DU FUTUR

D'une superficie de 1 972 546 km2, le Mexique dispose de 10 000 kms de côtes et de plus de 3 000 kms de frontière commune avec les Etats-Unis qui, plus qu'une limite entre deux pays, est aussi la séparation, de moins en moins étanche, entre deux cultures et deux peuples qui ont eu une histoire profondément différente.

Pays d'altitude, dont près de 30 % du territoire se situe à plus de 1500 mètres d'altitude, le Mexique est un pays riche de transitions et de contrastes, aux nombreuses frontières internes, aussi diversifié géographiquement (montagnes, forêts, déserts...) que culturellement (hétérogénéité des populations et des manières de vivre).

Peuplé aujourd'hui de 97 millions d'habitants, -dont 35 % de moins de 15 ans et 50 % de moins de 20 ans-, le Mexique rassemblera, selon les prévisions, 140 millions de personnes en 2025 ; sa capitale, Mexico, constitue d'ores et déjà une gigantesque agglomération de plus de 20 millions d'habitants.

Figurant parmi les vingt principales puissances économiques mondiales, le Mexique est très étroitement lié au Etats-Unis à l'égard desquels s'exerce un phénomène classique de fascination-répulsion. Mais c'est aussi un très ancien pays, à l'histoire exceptionnellement riche, à la population jeune et métissée, et au système politique, fédéral, en cours de transformation.

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1. Une histoire exceptionnellement riche

Bien qu'il s'agisse du pays des Mayas et des Aztèques, l'histoire du Mexique remonte encore bien plus loin puisque les plus anciens occupants du Mexique sont les chasseurs de Tepexpan et que la culture du maïs y remonte à au moins 2500 avant Jésus-Christ.

Le tableau ci-après rappelle les principales dates de l'histoire du Mexique, qui distingue quatre périodes essentielles :


Les grandes dates de l'histoire du Mexique

- L'ère précolombienne :

vers 2500 avant Jésus-Christ : premières traces de sédentarisation, découverte de la culture du maïs

civilisation Olmèque (300 av. JC - 300 après JC)

civilisation Toltèque (300 avant JC - 600 après JC)

civilisation Maya (400-1300)

civilisation Aztèque (1325 - 1529)

- La conquête espagnole

1519 

arrivée de Herman Cortes au Mexique

1520 

assassinat de Moctezuma II, roi aztèque

1525 :

pendaison de Cuauhtémoc Tlatoani, dernier roi aztèque

1535 

fondation de la vice-royauté espagnole

- L'indépendance

1810 

guerre d'indépendance, menée par le curé Miguel Hildago (" grito ", qui est à l'origine de la fête nationale, le 16 septembre)

1821 

indépendance

1823-1835 

dictature militaire du Général Santa Anna

1836 

les Etats-Unis annexent le Texas

1848

le Mexique cède aux Etats-Unis le Nouveau-Mexique, l'Arizona et le nord de la Californie (traité de Guadalupe Hidalgo)

1858-1861 

guerre des trois ans. Les Libéraux (Benito Juarez) prennent le pouvoir

1864-1867 

Maximilien, Empereur

1867 

retrait des troupes françaises et proclamation de la République (Benito Juarez)

1876-1910 

Général Porfirio Diaz

- Le XXème siècle

1910

révolution (Pancho Villa, Emiliano Zapata)

1917

nouvelle Constitution, toujours en vigueur

1924-1928 

Plutarco Elias Calles, Président

1929

Calles fonde le Parti National Révolutionnaire (PNR)

1934-1940

Lazaro Cardenas (" le Père de la Nation "), Président

1938

nationalisation du pétrole

1939

fondation du parti d'Action nationale (PAN)

1946

le PNR devient le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI)

1946-1952

Miguel Aleman, premier président civil

1958-1964

Adolpho Lopez Matéos, Président

1964

voyage du Général de Gaulle

1964-1970

Gustavo Diaz Ordas, Président

2 octobre 1968

massacre de la place des Trois Cultures

1970-1976

Luis Echeverria, Président

1976-1982

José Lopez Portillo, Président

1982-1988

Miguel de la Madrid, Président

Septembre 1985

tremblement de terre de Mexico

1988-1994

Carlos Salinas de Gortari, Président

1989

fondation du Parti de la Révolution Démocratique

1990

Octavio Paz, Prix Nobel de littérature

1992

révision de la Constitution (statut de l'ejido, reconnaissance de l'Eglise catholique)

1er janvier 1994

insurrection de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) dans le Chiapas

1er janvier 1994

entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange nord américain (ALENA)

Décembre 1994

dévaluation du Peso

1994-2000

Ernesto Zedillo, Président

6 juillet 1997

élections législatives : le PRI perd la majorité à la Chambre des députés

- Le Mexique précolombien, si fascinant, est d'abord marqué par la civilisation olmèque à laquelle on attribue notamment, au préclassique moyen, l'invention du calendrier, de l'écriture hiéroglyphique, du jeu de balle, et l'édification des premiers temples architecturés. Mais c'est sans doute dans la période classique que s'épanouissent les civilisations les plus spectaculaires, notamment celles de Teotihuacan et des Zapotèques qui construisent plus de 200 centres urbains.

La civilisation maya connaît également à l'époque classique une expansion remarquable qui repose sur des cités-Etats.

Enfin, l'époque post-classique est marquée par l'instabilité due aux invasions des tribus nomades chichimèques, venues du nord ; la dernière vague est celle des Aztèques qui étendent leur influence sur la plus grande partie du territoire mexicain et créent une civilisation originale, rassemblant diverses cultures méso-américaines.

- Cette civilisation ne résistera cependant pas à la conquête espagnole. L'arrivée de Cortès au Mexique, en 1519, marque le début de la période coloniale avec l'exécution en 1525 du dernier roi aztèque, tandis que les Mayas seront soumis en 1546.

Après la mise en place de l'administration de la " Nouvelle Espagne " et la fondation, en 1535, de la vice-royauté espagnole, l'évangélisation des Indiens s'accompagne d'épidémies et du travail forcé. Mais la colonie connaît, grâce aux mines d'argent du Zacatecas, un développement économique rapide. Le XVIIè siècle -au cours duquel les " haciendas " se développent à côté des communautés indigènes- apparaît cependant comme une période de marasme avant la reprise économique -fondée sur la production minière- et démographique du XVIIIè siècle, au cours duquel les Bourbons imposent une administration " éclairée " (libéralisation du commerce, création des intendances...).

- Après 1800, le mécontentement des créoles mexicains, écartés des responsabilités, et les difficultés économiques alimentent le désir d'autonomie et l'invasion de l'Espagne par Napoléon fournit l'occasion de la guerre d'indépendance. Le soulèvement du curé Hidalgo tourne, en 1810, à la révolution sociale avant que les créoles conservateurs n'obtiennent finalement l'indépendance en 1821 sous la direction du général Iturbide.

L'élaboration en 1823 d'une Constitution sur le modèle nord-américain n'empêche pas l'ouverture d'une ère d'instabilité. Avec la banqueroute financière, le Mexique perd en 1836 le Texas puis, après la guerre avec les Etats-Unis, leur cède en 1848 (traité de Guadalupe Hidalgo) l'Arizona, le Nouveau-Mexique et la Californie du nord, pour 18 millions de dollars...

Après la prise de pouvoir par les libéraux de Benito Juarez (1861), l'intervention étrangère conduit Napoléon III à imposer en 1864, avec l'accord des conservateurs mexicains, Maximilien comme Empereur du Mexique (fusillé en 1867 par les libéraux peu après le départ des troupes françaises). L'ère d'instabilité qui suit la proclamation de la République prend fin en 1876 avec le coup d'Etat du Général Profirio Diaz, qui se maintiendra au pouvoir jusqu'en 1911, imposant une dictature éclairée, influencée par le positivisme français. Pacifiant le pays, mettant l'armée au pas, faisant appel aux capitaux étrangers, Porfirio Diaz modernise le pays mais, incapable de se démocratiser et indifférent à l'inégalité sociale, se heurte à partir de 1900 à une opposition croissante.

- Son renversement marque le début de la révolution mexicaine, déclenchant au nord les soulèvements des constitutionnalistes et de Pancho Villa, tandis qu'au sud s'étend la révolution agraire prônée par Emiliano Zapata.

Après avoir vaincu Pancho Villa, les constitutionnalistes font adopter en 1917 la Constitution de Querétaro, qui est encore en vigueur de nos jours. A la fondation du PNR (Parti national révolutionnaire) en 1929 succède en 1946 le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui vient de fêter son 70è anniversaire.

Elu en 1934, le président Cardenas -père de l'actuel maire de Mexico- incarne aussi l'esprit révolutionnaire en étendant la réforme agraire et en nationalisant la production pétrolière. Après lui, se succèdent tour à tour à la tête de l'Etat mexicain, pour des mandats de six ans non renouvelables :

- de 1940 à 1946, Manuel Avila Camacho,

- de 1946 à 1952, Miguel Aleman, premier président civil,

- de 1952 à 1958, Ruiz Cortines,

- de 1958 à 1964, Adolfo Lopez Mateos, le général de Gaulle effectuant en 1964 son célèbre voyage au Mexique,

- de 1964 à 1970 ; Gustavo Diaz Ordas, qui relança la réforme agraire mais réprima très durement en 1968 les manifestations étudiantes au moment où Mexico accueillait les Jeux Olympiques,

- de 1970 à 1976, Luis Echeverria Alvarez,

- de 1976 à 1982, José Lopez Portillo, sous la présidence duquel la découverte d'immenses réserves pétrolières permet une brève relance qui se solde par une crise majeure,

- de 1982 à 1988, Miguel de la Madrid, puis, de 1988 à 1994, Carlos Salinas de Gortari se trouvent confrontés à la chute des revenus pétroliers et au problème du remboursement de la dette extérieure. Le début de l'année 1994 est marqué à la fois par l'entrée en vigueur de l'ALENA et par l'insurrection de l'EZLN (armée zapatiste de libération nationale) dans le Chiapas,

- enfin, depuis 1994 et jusqu'en l'an 2000, Ernesto Zedillo est chef de l'Etat : après avoir surmonté grâce à l'aide internationale, essentiellement américaine, la grave crise économique et financière de décembre 1994, il demeure confronté à une situation économique fragile tandis que la scène politique intérieure connaît des évolutions historiques dans le sens d'une démocratisation réelle du régime (cf. première partie ci-dessous).

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2. Une population jeune et métissée, aux niveaux de vie très contrastés

A la fois actrice et fruit de cette histoire, la population mexicaine se caractérise d'abord par sa jeunesse. Si la mortalité y a été abaissée plus tôt qu'au Brésil, le taux de fécondité n'a en effet marqué de repli au Mexique qu'après 1970 ; le nombre moyen d'enfants par femme est toutefois passé de six en 1950 à trois aujourd'hui.

Le métissage constitue une autre caractéristique majeure de la population du Mexique, de plus en plus urbaine. L'historien Enrique Krause a ainsi pu estimer : " en dépit du conflit dans l'Etat du Chiapas, le passé nous a libérés, en grande partie, de l'antagonisme ethnique. A la différence des Etats-Unis ou du Chili, qui ont exterminé ou mis à l'écart leurs indigènes, ou du Pérou, où les indigènes et les blancs ont formé deux sociétés méfiantes, on a assisté au Mexique au phénomène persistant du mélange racial et culturel, connu sous le nom de métissage ".

Il demeure que plus de huit millions d'Indiens forment une mosaïque de plus d'une cinquantaine de groupes linguistiques regroupés en une trentaine d'ethnies. Le groupe le plus important est naturellement constitué par les Mayas qui rassemblent, au sud, près d'un million de personnes. Mais bien d'autres groupes minoritaires sont dispersés sur le territoire, y compris dans les faubourgs de la capitale.

La population mexicaine est par ailleurs très inégalement répartie sur le territoire du pays. Le noyau de peuplement le plus ancien se situe dans la partie centrale du Mexique qui se distingue du nord et du sud du pays, où les densités sont généralement faibles -sauf dans certaines zones indigènes au sud. Les zones rurales ont connu une évolution lente et, aujourd'hui encore, prés de la moitié de la population des campagnes n'a pas accès à l'électricité.

Au total, la densité moyenne de la population mexicaine est de 46 habitants au km2. Mais elle dépasse 5 600 habitants au km2 dans le district fédéral de Mexico alors qu'elle est inférieure à 15 habitants au km2 dans certains Etats, comme la Basse-Californie du sud, le Chihuahua, ou le Durango.

Le Mexique a connu, depuis trois décennies, une impressionnante progression de sa population urbaine, due principalement à une industrialisation accélérée dans les années 1960. L'immense agglomération de Mexico réunit, à elle seule, avec 20 millions d'habitants, plus de 40 % de la population urbaine -qui représente elle-même les trois-quarts de la population totale-, tandis que les deux autres villes principales, Guadalajara et Monterrey, approchent les trois millions d'habitants.

La chute de la production et de l'emploi agricoles a joué un rôle majeur dans la puissance de ce flux migratoire des zones rurales vers les zones urbaines. La population mexicaine est ainsi devenue plus mobile. Environ 8 % de la population travaillent aux Etats-Unis et alimentent un phénomène spectaculaire de franchissement quotidien de la frontière américano-mexicaine.

La population du Mexique se caractérise enfin par de très grandes disparités en termes de niveaux de vie. On estime ainsi que 5 % des Mexicains détiennent 25 % du revenu national. Par ailleurs, l'accroissement de la part du secteur tertiaire (environ 53 % de la population active) par rapport au secondaire (passé de 28 % en 1990 à 24 % en 1995) et, plus encore, à l'agriculture (23 %) est très révélateur. Près de 8 millions de Mexicains sont enfin relégués dans un secteur tertiaire informel, principalement urbain.

L'Etat a lancé plusieurs programmes contre la pauvreté pour remédier à ces déséquilibres -et notamment aux disparités entre villes et campagnes. Mais le mal est profond et la crise n'a pu être surmontée : la " pauvreté extrême " touchait 11 millions de personnes en 1984 ; elle affecterait aujourd'hui -estime-t-on- 26 millions d'habitants, soit le quart de la population mexicaine, tandis que la " pauvreté moyenne " en toucherait encore 14 % supplémentaires. Relever ce défi constitue bien aujourd'hui un enjeu décisif pour un système politique mexicain désormais en pleine mutation.

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3. Un système politique fédéral en cours de profonde transformation

Le système politique mexicain présente trois caractéristiques majeures : c'est une République fédérale, les Etats-Unis du Mexique ; c'est un régime présidentiel, dont l'une des originalités réside dans le principe de non-réélection ; et c'est enfin un système politique fondé sur la domination d'un parti, le PRI (parti révolutionnaire institutionnel), au pouvoir depuis 1929 mais qui doit faire face aujourd'hui à une concurrence démocratique inédite.

- Les " Etats-Unis du Mexique " forment une République fédérale, composée de 31 Etats et d'un district fédéral, constitué de la ville de Mexico et ses environs immédiats.

Chaque Etat fédéré dispose de ses propres organes exécutifs, législatifs et judiciaires. Chacun est dirigé par un gouverneur, élu au suffrage universel direct à un tour, pour un mandat de six ans non renouvelable. Jusqu'en 1989, tous les gouverneurs étaient membres du PRI ; mais on assiste depuis à une certaine érosion de ce parti, en faveur notamment du PAN (parti d'action nationale, libéral) dans le centre nord du pays, et du PRD (parti de la révolution démocratique, gauche) dans la capitale et dans certains Etats du sud.

Le district fédéral de Mexico est le siège des pouvoirs de l'Union et la capitale des Etats-Unis du Mexique. Conçu à l'origine, comme Washington D.C., pour affirmer l'indépendance du gouvernement fédéral, le district fédéral est une entité particulière, distincte des 31 autres Etats de la fédération, mais a été progressivement transformé en une entité très proche d'un Etat de droit commun avec, notamment, la transformation de l'assemblée des représentants en assemblée législative et l'élection au suffrage universel du Chef du gouvernement du district fédéral, auparavant nommé par le Président de la République. Les premières élections, le 6 juillet 1997, ont donné les pouvoirs de Chef du gouvernement -tenant à la fois de ceux d'un gouverneur et de ceux d'un maire- à Cuauhtémoc Cardenas, leader du PRD et fils de l'ancien Président.

- La Constitution fédérale de 1917 a doté le Mexique d'un régime présidentiel , lui aussi calqué sur le modèle nord-américain mais limitant fortement les moyens d'intervention du législatif sur un exécutif omniprésent.

Le Chef de l'Etat, élu pour six ans au suffrage universel direct, est également chef du gouvernement ; il nomme et révoque les membres du cabinet, le procureur général de la République et les ambassadeurs.

Le Congrès de l'Union ne se réunit, sauf session extraordinaire, que du ler septembre au 15 -ou 30- décembre et du 15 mars au 30 avril. Il est composé :

- d'une part, de la Chambre des députés composée de 500 membres élus pour trois ans (dont 300 désignés au scrutin majoritaire à un tour et 200 à la représentation proportionnelle) ; pour chaque titulaire est élu un suppléant, et le cumul des mandats est strictement réglementé ;

- d'autre part, du Sénat, composé de 128 membres, soit quatre pour chaque Etat fédéré, élus pour un mandat de six ans.

Les dernières élections législatives, le 6 juillet 1997, ont conservé au PRI la majorité au Sénat (76 sièges sur 128) mais il n'y dispose plus de la majorité qualifiée requise pour certaines procédures ; il a surtout, pour la première fois, perdu la majorité absolue à la Chambre (237 sièges sur 500).

Il faut enfin souligner l'un des aspects les plus caractéristiques du régime présidentiel à la mexicaine -qui la distingue du système américain-, à savoir le principe de non réélection. Applicable à tous les mandats importants, qu'il s'agisse du Président de la République, des députés, des sénateurs ou des gouverneurs, ce principe constitue en particulier une limite essentielle à la toute-puissance du Chef de l'exécutif et un facteur efficace de renouvellement du personnel politique. S'ajoutant -avant que le président Zedillo n'y renonce, au moins officiellement, cette année- à la pratique habituelle du " dedazo " par laquelle le Chef de l'Etat sortant, non renouvelable, désignait lui-même son successeur, ce principe de non-réélection a finalement contribué à favoriser le maintien au pouvoir, pendant soixante-dix ans, du PRI grâce à un renouvellement cyclique et, en quelque sorte, institutionnalisé des hommes au pouvoir.

- La domination du PRI constitue ainsi la dernière -mais non la moindre- des caractéristiques du système politique mexicain.

Son origine réside dans la création, en 1929, du parti national révolutionnaire (PNR) par Calles, désireux de réunir les différentes tendances de la " famille révolutionnaire " pour parer au danger de guerre civile. Transformé en parti de la révolution mexicaine (PRM) sous l'impulsion du général Cardenas, il devient alors une organisation de masse omnipotente réunissant toute la société autour du Président de la République. C'est en janvier 1946, avec l'accession au pouvoir de Miguel Aleman, que le PRM devient le parti révolutionnaire institutionnel (PRI).

Après avoir détenu et exercé sans partage le pouvoir pendant près de sept décennies, le PRI s'est très profondément implanté, à tous les échelons de la société et de l'Etat. Mais, au cours des dernières années, le pluralisme politique de façade a laissé la place à l'émergence de véritables forces d'opposition, le PAN et le PRD (cf première partie ci-dessous).

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PREMIÈRE PARTIE -
LE MEXIQUE DE L'AN 2000, ENTRE TRANSFORMATIONS POLITIQUES ET MUTATIONS ÉCONOMIQUES

I. LA POLITIQUE INTÉRIEURE MEXICAINE : UNE OUVERTURE POLITIQUE AUX CONSÉQUENCES INCERTAINES

A. LA " NORMALISATION " DÉMOCRATIQUE : MODERNISATION INSTITUTIONNELLE OU BOULEVERSEMENT POLITIQUE ?

1. La modernisation des institutions mexicaines

a) Consolidation ou sauvetage des institutions ?

La modernisation des institutions mexicaines, amorcée par le Président Salinas de Gortari (1988-1994), a été poursuivie et amplifiée par l'actuel chef de l'Etat, Ernesto Zedillo. Présenté comme une consolidation des institutions démocratiques caractérisées depuis sept décennies par le maintien au pouvoir du même parti dominant , ce processus est apparu à la fois comme une tentative de modernisation institutionnelle et comme un moyen de pérenniser encore le pouvoir érodé du PRI. Aboutira-t-il en fait à un véritable bouleversement politique dont les élections présidentielles de l'an 2000 pourraient être le révélateur ? La question est aujourd'hui posée.

Le Président Zedillo a favorisé la poursuite de ces transformations qui ont touché les fondements traditionnels du système politique mexicain. Désigné comme candidat du PRI en 1994 après l'assassinat du précédent candidat, Luis Donaldo Colosio, le nouveau Chef de l'Etat a dû, dès son accession au pouvoir (décembre 1994), gérer une situation intérieure exceptionnellement difficile caractérisée tout à la fois : par une grave crise économique et financière, l'obligeant à dévaluer le peso quelques jours après son investiture ; par la guérilla dans l'Etat du Chiapas menée par le mouvement zapatiste depuis le 1er janvier 1994 -le jour même de l'entrée en vigueur de l'ALENA avec les Etats-Unis et le Canada ; et par une série de scandales politiques dans lesquels ont été mis en cause des responsables de haut niveau -y compris le frère de l'ex-président Salinas- impliqué dans l'assassinat de Luis Donaldo Colosio et dans celui du numéro deux du PRI, Ruiz Massieu.

Malgré les critiques des conservateurs du PRI hostiles à toute évolution des institutions politiques, le Président Zedillo a poursuivi le processus de modernisation des institutions qui a été qualifié par Mme Rosario Green, ministre mexicaine des Affaires étrangères, de " normalisation " démocratique lors de son audition devant notre commission le 22 octobre dernier. M. Zedillo a ainsi été, aux yeux mêmes de ses adversaires politiques, un facteur déterminant de ces changements politiques.

Ces évolutions passent d'abord par l'honnêteté du processus électoral et le respect du verdict des urnes. Elles supposent aussi la transformation du PRI en un parti moderne donnant un droit de regard accru aux militants de base du parti au fur et à mesure que s'amenuise son rôle de " courroie de transmission " du Gouvernement. Elles passent également par l'émergence de véritables forces d'opposition, susceptibles de constituer une alternative démocratique crédible.

Ces changements se sont en particulier traduits par un nouveau régime électoral, adopté en août 1996 à la suite d'une initiative présidentielle, qui assure le respect des règles formelles du débat démocratique. C'est sur la base de cette vaste réforme électorale que se sont déroulées, le 6 juillet 1997, les élections les plus démocratiques de l'histoire mexicaine.

b) Les élections du 6 juillet 1997 et la fin du monopole du PRI

Ces élections ont marqué une étape spectaculaire dans le renouvellement politique du Mexique puisque le PRI, s'il demeure -et de loin- le principal parti du pays, y a tout à la fois perdu la majorité à la Chambre des députés, la majorité qualifiée nécessaire pour certaines procédures au Sénat et -événement symbolique- la ville de Mexico.

Les tableaux ci-dessous précisent les résultats de ces élections au Congrès :


Parti

Députés

Pourcentage

PRI (Parti Révolutionnaire institutionnel)

238

47,6

PAN (Parti d'Action Nationale)

121

24,2

PRD (Parti de la Révolution Démocratique)

126

25,2

PT (Parti du Travail)

7

1,4

PVEM (Parti Vert Ecologiste du Mexique)

6

1,2

Indépendants

2

0,4

Total

500

100

Parti

Sénateurs

Pourcentage

PRI

78

60,9

PAN

31

24,2

PRD

14

10,9

PT

1

0,7

Indépendants

4

3,1

Total

128

100

Ces élections ont ainsi créé une situation politique inédite. Si l'union de l'opposition n'existe guère que pour imposer un fonctionnement plus démocratique des institutions, l'exécutif mexicain, traditionnellement tout-puissant, doit désormais composer avec le Congrès.

Toutes les initiatives, et plus seulement les révisions constitutionnelles, doivent ainsi recueillir les suffrages d'au moins deux des trois principaux partis. Le pluralisme se reflète également dans le rôle dévolu, au sein de la Chambre des députés, à la " Commission du régime interne et de la concertation politique " dont la présidence tournante revient successivement aux différents présidents des groupes parlementaires.

La question est ainsi posée : cette transition politique connaîtra-t-elle son aboutissement lors des prochaines élections présidentielles de l'an 2000 qui s'annoncent très ouvertes et auront, pour la première fois, pour enjeu la possibilité d'une alternance politique ?

c) Les principales forces d'opposition et la perspective des élections présidentielles de l'an 2000.

L'opposition politique mexicaine comprend deux forces principales -le PRD et le PAN- et bénéficie de surcroît de l'appoint de deux petits partis - le parti vert et le parti du travail :

- le PRD (parti de la révolution démocratique), créé en 1989, regroupe divers courants de la gauche mexicaine, allant d'anciens dirigeants du PRI -comme MM. Cardenas et Munoz Ledo- à des groupes d'extrême gauche. S'il n'avait recueilli que 17 % des voix aux élections présidentielles de 1994, le PRD a été le principal bénéficiaire des élections de 1997 qui en ont fait le premier parti d'opposition (126 députés) tout en lui permettant de conquérir deux postes de gouverneurs, dont celui du district fédéral de Mexico avec M. Cardenas ; le PRD a ainsi pour principal objectif de démontrer, dans la perspective des élections présidentielles, sa capacité à gérer et le fait qu'il est devenu un véritable parti de gouvernement ;

- le PAN (parti d'action nationale), d'inspiration libérale et catholique, dont la création remonte à 1939, s'oppose à la fois au populisme du PRD et à l'autoritarisme du PRI. Traditionnellement implanté dans le nord du pays et dans les grandes agglomérations urbaines, il détient 121 députés, 31 sénateurs, 6 postes de gouverneurs et de nombreuses villes importantes. Mais, après avoir adopté, dans les dernières années, une stratégie de compromis avec le pouvoir en répondant aux ouvertures des présidents Salinas et Zedillo pour la mise en oeuvre des réformes économiques libérales, le PAN, après les médiocres résultats des élections de 1997, voit ses dirigeants -notamment son président Calderon Hinojosa- confrontés aux ambitions de l'aile libérale du parti, menée par le populaire gouverneur de Guanajuato, Vincente Fox, d'ores et déjà candidat aux élections présidentielles.

A côté de ces deux piliers de l'opposition, deux autres petits partis, ayant obtenu respectivement 6 et 7 sièges de députés aux dernières élections, permettent à l'opposition de détenir la majorité absolue à la Chambre :

- le parti vert écologiste du Mexique (PVEM), créé en 1986, qui est principalement implanté à Mexico et a obtenu en 1997 4 % des voix ;

- et le parti du travail, qui a réuni, en 1990, plusieurs organisations sociales et qui a rassemblé, en 1997, 2,6 % des suffrages.

Pour tous les partis, à commencer bien sûr par le PRI lui-même, les élections présidentielles de l'an 2000 constituent l'échéance majeure :

- pour la première fois, la victoire du PRI n'est pas assurée ; alors que sa domination ininterrompue depuis 1929 risque d'être remise en cause, le président Zedillo, en garantissant le respect du verdict des urnes tout en renonçant -au moins partiellement- à la désignation de son successeur, a ouvert le jeu politique ; au sein même du PRI, le courant libéral du parti -dont ont fait partie à la fois Carlos Salinas et Ernesto Zedillo- est concurrencé par l'aile gauche du parti, qui peut estimer avoir été victime du dérèglement du système traditionnel qui assurait, au sein même du PRI, une alternance de fait des présidences entre le courant populiste, héritier de la révolution, et la droite moderniste et libérale ;

- à la droite de l'échiquier politique, le candidat du PAN -qui était arrivé en deuxième position aux élections de 1994- n'est pas officiellement désigné, même si Vincente Fox est déjà entré en campagne ;

- enfin, à gauche, malgré les ambitions d'autres personnalités et malgré deux précédents échecs, M. Cuauthtémoc Cardenas devrait être le candidat du PRD, avec des chances réelles de succès selon les sondages d'opinion. Mais il devra, d'ici là, faire ses preuves à la tête de la ville de Mexico -la plus grande agglomération du monde-, confrontée à la fois à l'insécurité, à la dette, à la corruption et à une grave pollution ; l'amélioration relative de ces plaies mexicaines constituerait naturellement une clé pour la victoire aux élections de l'été 2000, qui apparaissent aujourd'hui extrêmement indécises.

Les entretiens de la délégation
avec les autorités fédérales mexicaines.

La délégation sénatoriale a eu le privilège de rencontrer, durant son séjour à Mexico, les principales autorités fédérales mexicaines à l'occasion d'une série d'entretiens au plus haut niveau.

- L'audience accordée par le Président Zedillo, le 22 février 1999, a été l'occasion pour le Chef de l'Etat mexicain de qualifier de " très opportune " la visite de la délégation sénatoriale, après le voyage officiel du Président Chirac qui avait donné un nouvel essor aux relations bilatérales et au moment où le Mexique négociait le volet commercial de l'accord de coopération avec l'Union européenne, auquel il attache une particulière importance.

Abordant la situation économique mexicaine, le Président Zedillo, après avoir rappelé le redressement de l'économie et la reprise rapide de la croissance après la crise financière de 1994, a rappelé les contraintes qui pesaient sur la poursuite de la croissance en 1999, qu'il s'agisse d'un environnement international défavorable ou de la chute des cours du pétrole. Il a également souligné le défi que constituait la démographie mexicaine (90 millions d'habitants en 1994, 100 millions en l'an 2000) : ainsi, plus de six millions d'élèves supplémentaires avaient dû être scolarisés au Mexique depuis 1994.

Evoquant ensuite la vie politique mexicaine, le Chef de l'Etat, après avoir rappelé que le Mexique connaissait désormais une vie démocratique normalisée, allant de pair avec des débats démocratiques plus intenses, a indiqué qu'il veillerait à ce que les élections présidentielles de l'an 2000 -auxquelles il espérait naturellement la victoire de son parti- soient justes, légales et transparentes.

Le Président Zedillo a enfin conclu l'entretien avec la délégation sénatoriale en soulignant le souhait du Mexique de resserrer les liens avec l'Union européenne. Il a émis le voeu que les négociations en cours puissent aboutir rapidement, sous sa présidence, et souhaité que la France -et le Sénat en particulier- puissent appuyer l'établissement de cette nouvelle relation entre l'Union européenne et son pays.

- Recevant la délégation à l'occasion d'un déjeuner organisé en son honneur, Madame Rosario Green, ministre des Affaires étrangères, a célébré l'excellence des relations franco-mexicaines après la visite d'Etat du Président Chirac en novembre 1998. Elle a particulièrement souligné le souci commun des deux pays de préserver leur identité culturelle et s'est félicitée du soutien actif de la France en vue de resserrement des relations entre le Mexique et l'Union européenne, sur le plan économique mais aussi dans le cadre d'un dialogue et d'une coopération d'ensemble.

Evoquant la situation dans l'Etat du Chiapas, Mme Rosario Green a réaffirmé la volonté de dialogue des autorités mexicaines et souligné les efforts considérables qu'elles avaient entrepris pour combler les retards économiques et sociaux et réduire les carences de cette région.

La ministre des Affaires étrangères a enfin souligné l'importance toute particulière que Mexico attachait au sommet Union européenne-Amérique latine de Rio, en juin 1999, dont il attendait des résultats concrets. Cette réunion devait être, à ses yeux, l'occasion d'aboutir à des propositions nouvelles, dûment financées, telles que l'instauration d'un mécanisme d'urgence lors de catastrophes naturelles en Amérique latine, l'accroissement du nombre des bourses d'études et l'augmentation des échanges culturels.

- Au cours d'un entretien avec le ministre mexicain de la défense, -en charge des armées de terre et de l'air-, la délégation sénatoriale a bénéficié d'une présentation détaillée de l'organisation des forces mexicaines (12 régions militaires, 41 zones militaires et 3 régions aériennes), des missions qui leur sont confiées (défense du territoire, sécurité intérieure, éradication des cultures de stupéfiants et interception des trafiquants, secours aux populations en cas de catastrophes naturelles...), et de leurs activités dans le domaine social. La ministre de la défense a également précisé les modalités de formation des officiers et sous-officiers mexicains et évoqué les perspectives de renforcement de la coopération franco-mexicaine en matière de défense.

La délégation a enfin achevé sa visite au ministère de la Défense par une présentation particulièrement éclairante du " musée " des saisies de drogue.

- Le secrétaire d'Etat à la Marine a également présenté à la délégation les missions incombant à la Marine mexicaine : sécurité du pays, surveillance maritime, lutte contre la pollution maritime et le trafic de stupéfiants, sauvetage en mer... Il a précisé que les équipements dont elle disposait étaient principalement américains -et accessoirement russes et allemands-, même si des productions mexicaines commençaient à prendre la relève.

L'Amiral Lorenzo Franco a enfin estimé que l'achat éventuel de vedettes rapides françaises pourrait être examiné, en fonction des possibilités budgétaires et après une présentation des bâtiments proposés, au cours du second semestre 1999.

- La délégation a également eu des entretiens avec deux autres importantes personnalités gouvernementales : M. Labastida Ochoa, ministre de l'Intérieur, et M. Jorge Madrazo Cuellar, procureur général de la République (cf. B. ci-dessous).

- A l'occasion de ses contacts avec le Congrès mexicain, la délégation a eu plusieurs entretiens au Sénat. Après une présentation du Parlement mexicain, elle a eu une réunion de travail avec de nombreux sénateurs, dont plusieurs membres de la COCOPA (Commission parlementaire de concorde et de pacification) avec lesquels elle a évoqué la situation dans le Chiapas. Ceux-ci ont estimé que cette situation trouvait ses origines dans un centralisme excessif, un sous-développement économique et des données sociales et religieuses particulières. Puis, après avoir rappelé les étapes du conflit, ils ont déploré le refus actuel du leader des zapatistes de renouer le dialogue alors qu'il ne sera possible de sortir de l'impasse que par la négociation. Ils ont enfin rappelé qu'il s'agissait d'un problème intérieur mexicain qui ne pouvait se résoudre par les armes et qui excluait naturellement toute intervention extérieure.

- Les répercussions internationales du conflit du Chiapas ont également été évoquées au cours d'une réunion et d'un déjeuner de travail à la Chambre des députés. Mais la plupart des thèmes d'actualité ont été abordés à cette occasion : perspectives d'accord entre le Mexique et l'Union européenne, situation économique, situation des droits de l'homme. Les membres de la délégation sénatoriale ont particulièrement plaidé pour la levée rapide des augmentations de droits de douane récemment décidées par le Congrès mexicain. Ils ont également souligné l'intérêt réciproque d'une ratification rapide de l'accord franco-mexicain d'encouragement et de protection réciproques des investissements.

- La délégation a enfin eu un entretien avec M. Cuauhtémoc Cardenas, chef du gouvernement du district fédéral de Mexico -et leader du PRD-, avec lequel la délégation a principalement abordé les principaux problèmes liés à la gestion, très difficile, de la principale mégalopole du monde : une forte insécurité, qui se manifeste spectaculairement par des bandes organisées spécialisées dans les enlèvements et le racket ; les questions d'environnement et la très forte pollution atmosphérique, qui a des conséquences inquiétantes en termes de santé publique ; les difficultés d'adduction d'eau dans une ville où 30 à 40 % de l'eau est perdue ; et la faible autonomie budgétaire du district fédéral de Mexico.

2. Les autres acteurs de la vie mexicaine

a) L'Eglise catholique mexicaine, acteur politique influent

La religiosité fervente de la population mexicaine a, une nouvelle fois, été illustrée lors de la visite de Jean-Paul II à Mexico, du 22 au 26 janvier 1999, où le pape se rendait alors pour la quatrième fois, après ses précédents voyages de 1979, 1990 et 1993.

Cette nouvelle visite papale, dans un pays où 85 % de la population est catholique, s'est toutefois inscrite dans un contexte où l'Eglise mexicaine doit relever un double défi :

- d'une part, la montée des églises protestantes et de l'athéisme : l'Eglise catholique s'efforce d'abord de faire face à la progression et au dynamisme des églises protestantes (dites au Mexique "évangéliques ") qui disposent d'importants moyens financiers et connaissent un succès incontestable ; elle doit par ailleurs, comme dans beaucoup d'autres pays, faire face à une réelle déchristianisation : si la proportion d'athées déclarée demeure très faible, les idées libérales font, là aussi, leur chemin et l'éloignement des catholiques à l'égard de l'Eglise est le signe d'une laïcisation certaine de la population ;

- l'Eglise mexicaine doit, d'autre part, surmonter ses divisions internes ; trois tendances principales apparaissent en son sein : une tendance conservatrice, dirigée par l'archevêque de Mexico, définit une ligne pastorale fidèle à celle du Saint-Siège et prône la participation de l'Eglise aux débats de société : défense de la doctrine sociale de l'Eglise, lutte contre l'avortement, critique du gouvernement et du néolibéralisme, défense des indigènes et des pauvres ; une tendance progressiste, ensuite, se caractérise par son engagement en faveur des Indiens, son combat pour la démocratie et contre le néolibéralisme, et par ses préoccupations sociales qui se rapprochent de la théologie de la libération ; l'évêque de San Cristobal de las Casas, qui dirige son diocèse du Chiapas depuis trente-huit ans, -et que votre délégation a rencontré-, illustre tout particulièrement ce courant ; enfin, une tendance " spirituelle " cherche moins à intervenir dans le débat politique et, critiquant avec modération le néo-libéralisme, souhaite se recentrer sur la diffusion du message évangélique.

Malgré ces concurrences et ces divisions -auxquelles contribue en outre l'influence des divers ordres religieux comme les Jésuites-, l'Eglise apparaît plus que jamais comme un acteur non négligeable du jeu politique mexicain.

Après avoir historiquement été longtemps confrontée aux lois anticléricales et à la politique antireligieuse du Mexique, et tandis que la Constitution de 1917 ne reconnaissait pas le fait religieux, l'Eglise mexicaine a vu sa situation juridique confortée par la révision constitutionnelle de 1992. Jean-Paul II et le président Salinas ont été les artisans de cette révision qui a conduit à l'abolition des lois anti-catholiques -malgré le maintien d'un contrôle étroit de l'Etat- et au rétablissement des relations diplomatiques entre le Mexique et le Saint-Siège, suspendues depuis 1857.

La profonde pénétration de l'Eglise dans la société mexicaine, son rôle de mobilisateur social renforcé par son poids dans l'enseignement, son influence morale et sa crédibilité bien supérieure à celle des partis dans l'opinion la conduisent à jouer un rôle incontestable dans le champ politique et social mexicain malgré l'article 130 de la Constitution qui prohibe les prises de position politiques de membres du clergé.

Ainsi, l'archevêque de Mexico, au prix de critiques du gouvernement ou du PRI, dénonce régulièrement les excès de la politique néo-libérale, la complicité de certaines autorités dans le trafic de drogue, ou des violations des droits de l'homme. De même, l'évêque de San Cristobal de las Casas, même si sa position est relativement isolée, est considéré, sinon comme l'un des instigateurs du soulèvement zapatiste du Chiapas, du moins comme l'un des principaux soutiens aux guérilleros.

b) Le rôle des forces armées mexicaines

A l'inverse de l'Eglise, les forces armées mexicaines ne jouent plus guère dans le Mexique contemporain, depuis la fin de la Révolution, qu'un rôle de second plan. Leur aspect le plus remarquable réside sans doute dans leur engagement fréquent, par le pouvoir exécutif, dans le domaine de la sécurité intérieure, notamment dans la lutte contre la délinquance et les trafics illégaux, en lieu et place de forces de police moins bien formées et plus perméables à la corruption. L'armée mexicaine -malgré le coup porté par l'arrestation en février 1997 du général Gutierez Rebollo, directeur de l'Institut national contre la drogue... - demeure en effet sans doute comme l'une des institutions mexicaines les plus saines.

Ses missions et ses armements l'apparentent ainsi davantage à notre gendarmerie qu'à une armée d'interventions extérieures. De fait, le Mexique n'a aucun contentieux territorial avec ses voisins, qui ne font poser aucune menace sur l'intégrité du pays. Sans véritable impératif de défense extérieure, les armées mexicaines ne participent à aucune activité militaire internationale, à l'intérieur ou en dehors de ses frontières, même dans le cadre des Nations Unies. Ses principales activités opérationnelles consistent ainsi :

- dans la lutte contre les trafics illégaux, sur l'ensemble du territoire national ;

- dans le contrôle de zone dans des régions où se manifestent des mouvements insurrectionnels ou " révolutionnaires " (Chiapas et Guerrero, notamment) ;

- et, sur le plan international, dans des missions de protection civile ou d'aide aux populations, ainsi que de formation des personnels (notamment en Amérique centrale).

Sur le plan des moyens et de l'organisation, les forces armées mexicaines sont fortes de 242 000 hommes. Leur budget -environ 2,6 milliards de francs- ne représente qu'environ 0,53 % du PIB national. Ils sont répartis en 170 000 hommes pour l'armée de terre, 16 000 hommes pour l'armée de l'air et 56 000 hommes pour la marine. Ils relèvent de deux ministères : le Secrétariat à la Défense nationale pour les armées de terre et de l'air, et le Secrétariat à la marine, l'un et l'autre relevant naturellement du Président de la République, commandant suprême des forces armées. L'encadrement est composé de militaires d'active et, si le service militaire est en principe universel et obligatoire, il ne concerne en fait qu'environ 6 % de chaque classe d'âge et s'apparente davantage à une " préparation militaire ".

S'agissant enfin de leurs équipements, les forces mexicaines disposent d'armements de technologie relativement peu sophistiquée. Les équipements et armements terrestres sont rustiques mais de bonne qualité (notamment des blindés de fabrication française). Les parcs aériens et la flotte (essentiellement d'origine américaine) sont en revanche anciens et parfois obsolètes, à l'exception d'hélicoptères d'origine russe acquis récemment. Il convient enfin de relever que, bien que modeste, l'industrie militaire mexicaine assure l'essentiel de la fabrication des matériels d'habillement et de campement et de certaines armes de poing et munitions, tandis que les chantiers navals assurent l'entretien de la flotte et la construction de petites unités de patrouille côtière.

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B. LE CHIAPAS, ILLUSTRATION DES FOYERS DE TENSION DE LA SOCIÉTÉ MEXICAINE ?

1. Le conflit du Chiapas

Au premier rang des foyers de tension auxquels doivent faire face les autorités mexicaines figure l'insurrection armée déclenchée le ler janvier 1994 dans l'Etat du Chiapas par l'armée zapatiste de libération nationale (EZLN) dirigée par le médiatique " sous-commandant " Marcos, de son vrai nom Rafael Guillen.

a) Les faits : de l'insurrection armée à l'enlisement politique

C'est le jour même de l'entrée en vigueur de l'ALENA, décrié par les zapatistes, qu'a débuté le soulèvement mené par quelques centaines de guerilleros qui investissent notamment San Cristobal de Las Casas. La phase militaire du conflit a fait environ 200 victimes -dont 150 parmi les rebelles- mais, malgré un rapport de forces qui lui est favorable, le président Salinas décide d'ordonner un cessez-le-feu unilatéral. Ce cessez-le-feu est en place depuis le 12 janvier 1994 et il convient de souligner que l'Etat du Chiapas ne connaît depuis lors aucun véritable combat entre les forces armées mexicaines et la guerilla zapatiste.

Après un premier accord, signé le 11 septembre 1995, instituant des tables rondes chargées d'étudier les divers aspects du problème indigène, les négociations entreprises ont abouti le 17 février 1996 aux " accords de San Andres " portant sur la culture et les droits des indigènes, suivis en octobre 1996 par la tenue d'un Congrès national indigène.

Mais le dialogue politique avec les autorités fédérales s'est ensuite interrompu, en janvier 1997, après le rejet du projet de révision constitutionnelle visant à intégrer certaines dispositions des accords de San Andres. Pour sortir de cette impasse, le président Zedillo a ensuite proposé au Congrès un nouveau projet de modification constitutionnelle reprenant les objectifs d'autodétermination des municipalités, de reconnaissance du droit indigène, et d'apprentissage dans la langue locale ; mais, une fois encore, l'absence de consensus n'a pas permis de parvenir à son adoption.

Le 22 décembre 1997, le massacre à Acteal de 45 sympathisants de la guerilla zapatiste par des groupes paramilitaires a illustré l'exacerbation persistante des tensions résultant de l'absence de dialogue et de l'activité des groupes paramilitaires dans l'Etat du Chiapas. Les autorités mexicaines ont alors procédé à près de 200 arrestations (dont celle du maire d'Acteal) tandis que le ministre de l'intérieur et le gouverneur du Chiapas devaient quitter leurs fonctions.

L'impasse politique a ainsi été illustrée par la dissolution de la " commission nationale d'intermédiation " (CONAI), en juin 1998, après le retrait de son président, Mgr Ruiz, évêque de San Cristobal (cf. encadré ci-dessous). Une reprise du dialogue ne pourrait plus dès lors être favorisée que par la " commission parlementaire de concorde et de pacification ", dite COCOPA. Mais une nouvelle réunion de la COCOPA, du 20 au 23 novembre 1998, n'a pas permis de véritable reprise du dialogue politique interrompu depuis deux ans, illustrant -semble-t-il- un manque de volonté politique de négocier et l'absence d'influence réelle de la COCOPA sur les rebelles zapatistes.

Alors que les élections locales d'octobre 1998 ont confirmé le poids traditionnel du PRI dans le Chiapas, et malgré la visite du pape en janvier 1999 incitant les autorités à trouver une solution pacifique, il semble aujourd'hui qu'aucune solution durable ne peut être attendue, à tout le moins avant les élections présidentielles de l'an 2000 : du côté zapatiste, en effet, on peut imaginer que le sous-commandant Marcos compte sur une défaite du PRI pour espérer obtenir d'une opposition victorieuse la satisfaction de certaines de ses revendications, à commencer par l'autonomie des populations indiennes du Chiapas ; du côté des autorités fédérales, d'autre part, le gouvernement mexicain mise à l'évidence, non sans succès, sur l'isolement et l'enlisement du mouvement zapatiste qui pourrait ainsi perdre progressivement l'appui de sa base.

Les entretiens de la délégation dans le Chiapas

Avec le souci de mieux comprendre une situation particulièrement complexe, la délégation sénatoriale a eu dans le Chiapas des entretiens multiples, tant avec les autorités fédérales et locales qu'avec les représentants de la société civile.

- Le gouverneur de l'Etat du Chiapas, M. Albores Guillen (PRI), a souligné que, malgré ses ressources naturelles, le Chiapas avait longtemps été délaissé par le gouvernement central, mais qu'il était désormais lancé sur la voie du développement. Les conditions de sous-développement dans lesquelles vivaient les communautés indigènes justifiaient un vaste programme de justice sociale qui favoriserait les changements structurels nécessaires.

- Les représentants des différents groupes parlementaires du Congrès de l'Etat du Chiapas, avec lesquels la délégation a eu une instructive réunion de travail, ont rappelé que les dernières élections locales -qui s'étaient déroulées en toute légalité, sans violences ni réclamations- avaient donné les résultats suivants : 48 % pour le PRI, 17 % pour le PRD, 12 % pour le PAN, 4 % pour le parti des travailleurs et 1,8 % pour le " front civique chiapanèque ".

Les membres du Congrès du Chiapas ont présenté deux projets de loi qui venaient d'être adoptés : le premier pour " la prévention, le combat et le contrôle des incendies au Chiapas " qui visait à lutter contre la culture du brulis ; et le second -qui doit être prochainement présenté au Congrès fédéral- portant " loi d'amnistie pour le désarmement des groupes civils au Chiapas " : ce texte, même s'il n'est pas applicable à l'EZLN pour lequel un autre cadre légal existe déjà, prévoit le versement d'aides en échange de la remise des armes et vise à permettre l'application de la loi sur le port des armes à feu.

Répondant aux questions des sénateurs sur les origines du conflit avec l'EZLN, le président du Congrès du Chiapas a particulièrement souligné : l'isolement géographique du Chiapas accentué par une forte tradition centralisatrice, source d'inégalités de développement ; la marginalisation des communautés indigènes, qui représentent 30 % de la population chiapanèque, entraînant un profond retard économique ; et les difficultés propres à l'Etat du Chiapas : une croissance démographique forte et non contrôlée, et la difficulté d'assurer des débouchés à ses productions tropicales.

- Au cours d'une réunion de travail avec des représentants des administrations fédérales et locales, ont été soulignées les possibilités de développement et d'investissements dans un Etat qui dispose de richesses incontestables : premier producteur national de café, de mangue et de banane, fournisseur de 52,5 % de l'énergie hydroélectrique du Mexique, importance de l'élevage, très fortes possibilités dans le domaine du tourisme ; le Chiapas bénéficie en outre d'une aide fiscale substantielle au développement industriel. Les interlocuteurs de la délégation ont enfin souhaité que la France développe sa coopération avec le Chiapas et oeuvre auprès de ses partenaires européens pour l'ouverture des frontières agricoles de l'Europe.

- A l'occasion d'une rencontre avec le commandement de la 7e région militaire mexicaine, dont la compétence géographique englobe le Chiapas et le Tabasco, l'ensemble des missions dévolues aux forces armées ont été présentées, y compris : la lutte contre le narcotrafic, la lutte contre les catastrophes naturelles, la sécurité des installations sensibles, la construction de routes ou les travaux de reforestation ; l'accent a été particulièrement mis sur la politique sociale conduite par les forces armées auprès des communautés chiapanèques les plus pauvres (aide médicale, alimentation, aide aux personnes déplacées...).

Selon les informations communiquées à votre délégation, les forces armées mexicaines comptent 12 500 hommes dans la 7e région militaire -auxquels peuvent s'ajouter 7 000 hommes en renfort- ; elles évaluent par ailleurs les combattants armés de l'EZLN à environ 500 hommes, ses " miliciens " à 2 500 hommes et ses sympathisants entre 20 et 25 000 personnes.

- Un entretien avec des représentants des organisations civiles a permis d'aborder la question sensible des droits de l'homme au Chiapas. Face aux critiques dénonçant une augmentation des cas de violations de ces droits, le représentant de la commission nationale des droits de l'homme a estimé que, si les dénonciations d'atteinte aux droits de l'homme " de première génération " (liberté, sécurité juridique, égalité) étaient plus fréquentes, tous les cas étaient traités par les autorités ; et si celles-ci souffraient d'un manque de moyens, les avancées étaient néanmoins incontestables et devaient permettre de corriger une image qui avait été très préjudiciable au Chiapas.

- La délégation s'est rendue dans des communautés indigènes où elle a été chaleureusement accueillie. Ces visites lui ont donné l'impression que, si le développement du Chiapas avait pris beaucoup de retard et souffrait de lourdes contraintes (notamment la très grande dispersion des populations dans de petites communautés et un grave niveau de déforestation), un afflux massif de fonds publics visait à rattraper le retard pris en termes d'infrastructures. Cet effort incontestable soulignait l'engagement du gouvernement dans la région, même si certaines communautés en bénéficiaient nécessairement plus que d'autres.

- La rencontre de la délégation avec les " églises évangéliques " lui a permis de mesurer le rôle joué par les églises protestantes -qui exercent une influence antizapatiste et adoptent souvent des positions différentes de celles de l'Eglise catholique. Ce travail social important les conduit à tenter de répondre aux besoins matériels des communautés indigènes, auprès desquelles elles remplissent un rôle croissant d'assistance sociale. Les églises évangéliques revendiquent aujourd'hui environ 40 % de croyants -même si ce chiffre est contesté par l'Eglise catholique compte tenu en particulier de la difficulté d'atteindre les communautés les plus reculées.

- La réunion de travail de la délégation au diocèse de San Cristobal de las Casas a naturellement constitué l'un des temps forts de la visite sénatoriale dans le Chiapas. Elle y a été reçue notamment par Monseigneur Samuel Ruiz, évêque du Chiapas depuis 38 ans, par le prêtre dominicain Raul Vera, par le vicaire général du diocèse et par le représentant du Centre " Fray Bartolome de las Casas ", organisation pour les droits de l'homme proche de l'Eglise catholique.

Au cours de cette rencontre, Mgr Ruiz -sous l'égide duquel le diocèse de San Cristobal concentre son action pastorale sur les communautés indigènes en difficulté- a réaffirmé combien les aspirations des Indiens à plus d'autonomie étaient légitimes : ils revendiquaient leur dignité et leur place dans la société mexicaine. Malgré l'incompréhension des gouvernements mexicains et les mauvaises interprétations qui étaient données de l'action du diocèse de San Cristobal, une solution au problème du Chiapas supposait, à ses yeux, la reconnaissance de l'autonomie des peuples indigènes et le dialogue interculturel et interreligieux.

Mgr Ruiz a également estimé que la question posée était étroitement liée à la structure économique internationale et à ses répercussions en termes d'identité culturelle. Il a ainsi relevé que les municipalités en armes avaient été les plus touchées par la chute des cours du café.

Le père Raul Vera a, de son côté, opposé la pauvreté de l'Etat de Guerrero -dont il venait-, pauvreté qui pouvait expliquer les difficultés qu'il rencontrait, et la richesse du Chiapas en ressources naturelles qui rendait inacceptable la pauvreté des communautés indigènes. C'est pourquoi le diocèse de San Cristobal cherchait à aider les communautés à gérer et à exploiter ces richesses. Il déplorait enfin l'enlisement du dialogue politique, les droits reconnus dans les accords de San Andres n'ayant pas été traduits dans une révision constitutionnelle.

b) Un phénomène complexe aux dimensions multiples

Ainsi brièvement présenté, le conflit du Chiapas ne peut pas, selon votre délégation, faire l'objet d'une analyse politique simple, dont pourraient aisément émerger des éléments logiques de solution.

- Une appréciation lucide des événements ne saurait d'abord ignorer la dimension médiatique inattendue prise par le conflit du Chiapas et, tout particulièrement, par le leader des zapatistes, le sous-commandant Marcos. Ce dernier a en effet, dès le début du soulèvement, fait preuve d'un incontestable talent de communicateur, séduisant par des communiqués insolites et intelligents, par des mises en scène habiles (pseudonymes, passe-montagnes, recours aux symboles zapatistes et guevaristes) bien des journalistes et, à travers eux, les opinions internationales.

Sur le fond des choses, le sous-commandant Marcos, lui-même issu des " forces de libération nationale " (FLN) se réclamant du castrisme et d'inspiration maoïste, a su masquer l'orthodoxie marxiste derrière des revendications indigénistes, récoltant les fruits de la pénétration d'une société en crise par des mouvements religieux et révolutionnaires. Il a ainsi abandonné la plate-forme politique des FLN pour se poser en défenseur des indigènes en invoquant les idéaux de liberté, de justice, de démocratie, d'indépendance nationale et de paix.

- Cette présentation ne saurait cependant conduire à mésestimer l'essentiel, à savoir la profonde crise économique et sociale qui constitue, sans aucun doute, la caractéristique première de la situation du Chiapas.

Ce petit Etat de 3,8 millions d'habitants -le plus au sud de la fédération mexicaine, ayant plus de 600 kms de frontière avec le Guatemala- cumule en effet une proportion d'indigènes importante (25 %, soit environ 800 000 personnes) et les caractéristiques d'un Etat peu développé -malgré ses richesses naturelles- et longtemps oublié.

Sa population, à 56 % rurale, ayant plus que triplé depuis 1960, ne dispose que d'un PIB par habitant très faible, le situant au dernier rang des Etats mexicains.

Le Chiapas souffre particulièrement de l'archaïsme de ses structures agricoles et de la productivité extrêmement faible qui en résulte -particulièrement en Lacandonie, berceau du conflit en 1994.

Dans ce contexte de crise aiguë, l'Etat mexicain n'a longtemps alterné la répression et la politique d'endiguement ethnique dans les Hauts de Chiapas qu'avec une politique d'assistance qui n'a jamais débouché, malgré les sommes qui y ont été consacrées, sur un véritable développement de l'Etat. Les autorités mexicaines ont aujourd'hui pris la mesure de cette situation et le Président Zedillo, qui a effectué plusieurs voyages dans la région, a concentré ses efforts sur le redressement économique et social du Chiapas.

- Cette dimension économique et sociale essentielle ne doit toutefois pas conduire à ignorer la signification proprement politique et ethnique des événements du Chiapas. Les revendications indiennes légitimes appellent des solutions spécifiques, sans pour autant céder à un quelconque romantisme sur " le Mexique, terre indienne ".

Mais, pour tenter de répondre au problème ainsi posé aux autorités mexicaines, il va de soi que les insurrections armées doivent naturellement laisser la place à de légitimes revendications politiques, économiques ou culturelles. C'est ce que réclame l'opinion mexicaine qui, devant l'impasse militaire et l'absence de dialogue politique véritable, souhaite que l'EZLN se transforme en parti. Se situant à contre-courant des mouvements d'Amérique centrale -au moment où l'accord du 29 décembre 1996 a mis fin, au Guatemala, à 36 ans de guerre civile- , les zapatistes du Chiapas sauront-ils prendre le tournant de la vie politique démocratique ?

2. Au-delà du Chiapas : les autres foyers de violence au Mexique

a) Les autres mouvements insurrectionnels mexicains

L'importance des questions révélées par le conflit du Chiapas se trouve, si besoin était, illustrée par l'existence d'autres mouvements ou, à tout le moins, de tentations insurrectionnelles dans d'autres Etats du sud mexicain, notamment le Guerrero, où les affrontements -contrairement d'ailleurs au Chiapas- font quasi quotidiennement des victimes.

C'est ainsi que l'EPR (armée populaire révolutionnaire) s'est manifestée, depuis 1996, dans cet Etat par des actions sporadiques dirigées contre les autorités publiques, et notamment les forces de maintien de l'ordre. Là encore, la militarisation de la répression s'est accompagnée de critiques contre les violations des droits de l'homme commises notamment à l'encontre des populations indigènes soupçonnées de soutenir la guérilla.

Mais, dans ce cas aussi, il faut souhaiter que les revendications puissent trouver leur expression dans le cadre d'un jeu politique mexicain rénové, où l'option électorale existe désormais. C'est en tout cas l'un des enjeux des transformations en cours du système politique mexicain.

b) Le fléau des trafics de drogues et de la corruption

Le principal facteur de violence, de corruption et de tensions qu'aient à affronter aujourd'hui les dirigeants mexicains réside sans doute dans l'importance croissante du narcotrafic.

Le Mexique constitue à la fois un important producteur -notamment le premier producteur de marijuana sur le continent américain- et le premier pays de transit de stupéfiants vers les Etats-Unis, qu'ils proviennent d'Asie (héroïne) ou, surtout, d'Amérique du sud (cocaïne). On estime de plus que, depuis quelques années, les organisations criminelles mexicaines ont pris le relais des cartels colombiens aux Etats-Unis, mettant en place leurs propres structures verticales, depuis les lieux de production en Amérique du Sud jusqu'aux filières de distribution aux Etats-Unis. La mise en oeuvre de l'ALENA a de surcroît permis aux trafiquants mexicains de consolider leurs positions aux Etats-Unis, tandis que le Mexique devenait une des places mondiales du blanchiment d'argent sale et de narco-investissements. Les trafics de drogues pourraient ainsi -selon certaines estimations- générer au Mexique des revenus équivalents au montant total des exportations normales. Le narcotrafic est estimé à environ 9 % du PIB national.

Face à une situation aussi grave, les autorités mexicaines ont à l'évidence beaucoup de mal à se doter de moyens de lutte efficaces, ne serait-ce qu'en raison de la corruption qu'entraîne naturellement le développement du narcotrafic :

- un ministère public spécialisé a été institué et la lutte anti-drogue est passée largement sous contrôle militaire ;

- une loi spécifique est entrée en vigueur en mai 1997 en matière de lutte contre le blanchiment ;

- sur le plan international, le Mexique a pris des initiatives pour s'attaquer au fléau de la drogue et le président Zedillo a été l'un des artisans de la session spéciale des Nations Unies sur les drogues qui s'est déroulée en juin 1998.

Mais c'est surtout avec l'appui actif des Etats-Unis que Mexico a effectué -à la suite notamment du voyage du président Clinton au Mexique en mai 1997- une refonte de son système de lutte anti-drogue sur le modèle américain.

L'objectif est cependant d'autant plus difficile à atteindre que la corruption qui résulte du narcotrafic touche l'appareil d'Etat lui-même et que, de l'aveu même du ministre de la justice, les cartels déversent " des rivières d'or " pour corrompre juges et policiers. Le narcotrafic gangrène enfin le système financier mexicain : trois banques mexicaines ont ainsi été accusées par les services américains, en mai 1998, de blanchiment d'argent au cours d'une opération montée à l'insu des autorités mexicaines.

Les entretiens de la délégation avec le Procureur général de la République et le Ministre de l'Intérieur

- Au cours de son entretien avec la délégation sénatoriale, M. Jorge Madrazo Cuellar, procureur général de la République (ministre de la justice), après avoir précisé ses missions, a souligné l'importance majeure de la lutte contre le narcotrafic pour le Mexique. Il s'est félicité de la coopération franco-mexicaine, la plus importante parmi les pays européens, et a souligné son souhait de la voir s'intensifier, malgré les restrictions budgétaires, dans le domaine des technologies nouvelles et des équipements. Il a enfin précisé que le Mexique n'envisageait aucunement de dépénaliser les drogues douces mais souhaitait au contraire intensifier la lutte contre la consommation et, bien sûr, contre le blanchiment.

- L'entretien de la délégation avec M. Labastida Ochoa, ministre de l'Intérieur, lui a d'abord permis d'obtenir des précisions sur la mise en place d'une " police fédérale préventive ", forte de quelque 10 000 hommes, sorte de FBI mexicain qui sera chargé de centraliser les renseignements sur le crime organisé ainsi que des tâches dévolues jusqu'ici aux douanes, à la police migratoire et à la police des routes.

M. Labastida Ochoa a par ailleurs fait le point de la coopération franco-mexicaine en matière de sécurité, à la suite des accords conclus entre les présidents français et mexicain.

Le Ministre de l'Intérieur a enfin longuement évoqué, en présence du coordinateur du gouvernement pour le Chiapas, la situation dans cet Etat. Il a fourni d'importants éléments d'information à la délégation. Il a notamment expliqué la pauvreté du Chiapas par son éloignement, son relief difficile, son économie très dépendante de l'agriculture et la très grande dispersion géographique de sa population dans quelque 20 000 villages. Pour répondre à ce faible niveau de développement et à cette marginalisation des populations, le gouvernement fédéral mexicain apportait une aide financière importante (600 millions de dollars) mais il était conscient qu'il faudrait du temps pour réintégrer véritablement le Chiapas dans le processus de développement national. Il a enfin réitéré le souhait du gouvernement mexicain de parvenir à négocier dans le dialogue une solution pacifique durable.

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II. LA SITUATION ÉCONOMIQUE MEXICAINE : UNE ÉCONOMIE OUVERTE AUX STRUCTURES ENCORE FRAGILES

A. DES ATOUTS ÉCONOMIQUES QUI ONT PERMIS AU MEXIQUE DE SURMONTER LA CRISE DE 1994-1995

1. Les caractéristiques d'une économie étroitement liée aux Etats-Unis

a) Les données principales de l'économie mexicaine

Avec près de 100 millions d'habitants et un PIB national qui a dépassé en 1998 450 milliards de dollars, le Mexique constitue aujourd'hui la vingtième puissance économique mondiale. Son PIB par habitant dépasse toutefois à peine 4 600 dollars. Et l'économie mexicaine se caractérise par un secteur informel très important qui, selon certaines estimations, représenterait jusqu'à 35 % de la population économiquement active et équivaudrait à environ 30 % du PIB national.

Sixième producteur mondial de pétrole -non membre de l'OPEP- le Mexique a aujourd'hui une production d'environ 3 millions de barils par jour, dont 1,36 million sont destinés à l'exportation. La part du pétrole dans les recettes d'exportation mexicaine s'est toutefois effondrée en moins de vingt ans, passant de 75 % en 1981 à 10 % en 1994, pour remonter légèrement à 12 % en 1996.

Globalement, le Mexique occupe cependant le dixième rang mondial des exportations, avant des pays comme l'Australie, la Thaïlande, le Brésil ou l'Argentine.

Les tableaux ci-dessous synthétisent successivement :

- les principaux indicateurs sociaux (tableau n° 1),

- la répartition sectorielle de la population active mexicaine (tableau n° 2),

- et les principaux indicateurs économiques depuis 1993 (tableau n° 3) ; on relèvera à cet égard l'évolution, sur le long terme, de la croissance économique mexicaine qui est passée de 6,2 % sur la période 1968-1982 à 2,3 % durant les quinze dernières années (1982-1997).

Tableau n° 1

Indicateurs sociaux de base

Croissance de la population 1990-1996

1,9

Croissance de la population active 1990-1996

2,7

Population urbaine (% du total de population)

75

Espérance de vie

72

Mortalité infantile (pour mille naissances)

33

Distribution d'eau potable (% de la population)

87

Analphabétisme (% de la population 15 ans)

10

Formation éducation primaire

(% population en âge de scolarité)

- hommes

- femmes

112

114

110

Source : Banque Mondiale.

Tableau n° 2


Répartition sectorielle de la population active

Population active : 36,6 millions de personnes

. Activités primaires (agriculture et mines) 23,8 %

. Industries de transformation 17,1 %

. Commerce 18,4 %

. Construction 5,1 %

. Administrations publiques 4,8 %

. Transports et communications 4,1 %

. Autres activités de services 26,7 %

Tableau n° 3

Principaux indicateurs économiques

Indicateurs internes

 

1993

1994

1995

1996

1997

1998

PIB (Md$)

403

421

287

335

412

452

PIB /habitant ($)

4 591

4 763

3 157

3 617

4 362

4 690

Croissance du PIB (%)

2

4,5

- 6,2

5,1

7

4,5

Croissance de la population (%)

1,8

0,5

3,1

1,7

2

2

Inflation (%)

9,8

7,1

35,2

34,1

20,6

20

Solde public (% PIB)

+ 0,7

- 0,1

0

- 0,1

- 1,1

- 1,25

Dette interne ( PIB)

15,4

20,8

18,2

15,3

14,8

 

Epargne nationale

(% PIB)

15,5

14,3

17,9

18

19

 

Sources : OCDE, FMI, Banque Mondiale, Banque centrale du Mexique

Indicateurs externes


 

1993

1994

1995

1996

1997

1998

Balance commerciale (Md$)

- 13,4

- 18,4

+ 7,08

+ 6,5

+ 0,6

- 0,0073

Exportations (Md$)

51,8

60,8

79,5

96

110,4

117,5

Importations (Md$)

65,3

79,3

72,4

89,4

109,8

125,2

Investissements étrangers directs (Md$)

4,4

10,9

6,9

7

12,1

 

Solde courant (% PIB)

- 5,8

- 7

- 0,5

- 0,6

- 1,8

- 3,5

Dette extérieure (Md$)

132

140

166

158

160,5

156

Dette extérieure (% PIB)

32,7

33,2

57,9

47

38,9

34,5

Service dette/exportations biens et services (%)

36

28

25

32

33

23

Réserves en devises (en mois d'importations de biens et services)

3,3

0,7

2,1

2

2,5

 
b) Une économie ouverte et diversifiée, dont les Etats-Unis constituent le partenaire dominant

Le Mexique a abandonné le protectionnisme et s'est engagé, dès le milieu des années 1980, dans une politique de libéralisation de l'économie et d'ouverture des frontières. Le taux moyen de ses droits douaniers est d'environ 10%.

Le pays, qui a longtemps dépendu de la rente pétrolière, a aussi réussi sa diversification (agroalimentaire, sidérurgie, automobile, télécommunications, électronique) grâce notamment aux investissements étrangers.

Mexico a également entrepris, dans la période récente, comme la plupart des pays latino-américains, une politique de privatisations active. Banques, compagnies aériennes, télécommunications et industrie sidérurgique ont déjà été privatisées. D'autres sont en cours dans le cadre du plan de sauvetage de l'économie mexicaine décidé par les autorités à la suite de la crise de 1994-1995.

Mais l'événement le plus important, en matière d'ouverture des frontières, réside naturellement dans l'entrée en vigueur, le 1er janvier 1994, de l'ALENA, traité de libre-échange régional unissant le Mexique aux Etats-Unis et au Canada et reposant principalement sur l'abaissement des droits de douane et sur la promotion des investissements intra-régionaux. Le tableau ci-joint montre toutefois la diversité des accords de libre-échange conclus au cours des dernières années ou en cours de négociation entre le Mexique et la plupart des pays latino-américains.

Accords de libre-échange signés par le Mexique


Intitulé

Pays

Entrée en vigueur

Dispositions particulières

 

Chili

1er janvier 1992

Traité de libre-échange. Impact notamment sur le secteur automobile, les équipements de transport, l'électronique et les équipements de l'industrie métallurgique.

Au 1er janvier 1996, 97 % des produits sont libérés dans les deux sens.

ALENA

Etats-Unis Canada

1er janvier 1994

Traité de libre-échange de type régional. Principalement abaissement des droits de douane et promotion des investissements intrarégionaux.

Groupe des 3

Colombie Venezuela

1er janvier 1995

Traigté de libre-échange. Baisse des tarifs douaniers, protection de la propriété intellectuelle, élimination des barrières non-tarifaires.

Levée immédiate des droits sur 40 % des exportations mexicaines vers la Colombie et sur 63 % des exportations colombiennes.

Suppression totale des droits entre Mexique et Venezuela pour le 1er juillet 2004.

 

Bolivie

1er janvier 1995

Suppression immédiate des droits de douane sur 97 % des exportations mexicaines et sur 99 % des exportations boliviennes.

 

Costa Rica

1er janvier 1995

Suppression immédiate des droits sur 70 % des produits mexicains non agricoles. 20 % supplémentaires doivent être levés au 1er janvier 1999. Tous droits levés dans les deux sens au 1er janvier 2004.

 

Nicaragua

1er juillet 1998

Traité de libre-échange.

En cours de négociation

El Salvador

Guatemala

Honduras

Equateur

Panama

Pérou

Bélize

 
 

L'ALENA a, pour l'heure en tout cas, largement bénéficié à l'économie mexicaine en ouvrant plus largement le marché nord-américain aux exportations mexicaines et en accroissant le flux d'investissements en provenance du Canada et, surtout, des Etats-Unis.

L'économie mexicaine est ainsi, plus encore qu'hier, étroitement liée aux Etats-Unis. Le Mexique réalise ainsi plus de 80 % de son commerce extérieur (87 % de ses exportations et 74 % de ses importations) avec les Etats-Unis qui constituent, et de très loin, son principal partenaire commercial. Ce partenariat confine même à l'exclusivité puisque le Japon, deuxième fournisseur, ne représente que 3,9 % des importations mexicaines et que le Canada, deuxième client, ne dépasse pas 2 % de ses exportations...

Cette étroitesse des relations économiques américano-mexicaines s'est aussi traduite, principalement, dans les six Etats frontaliers du nord du Mexique, par l'expansion des " maquiladoras ". Ces usines d'assemblage industrielles sous douane, sous-traitantes des firmes pour la plupart américaines, voient leur production exportée en totalité. Mais les quelque 4 000 " maquiladoras " emploient, notamment dans le textile et l'électronique, plus d'un million de Mexicains, réduisant à environ 3 % le taux de chômage dans des Etats frontaliers comme la Basse-Californie et contribuant au rééquilibrage démographique du pays.

Il faut enfin garder présents à l'esprit les flux migratoires considérables entre le Mexique et les Etats-Unis . On estime ainsi -malgré le mur bâti à la frontière entre les deux pays- qu'un million de Mexicains franchissent chaque année illégalement la frontière américaine (tandis qu'environ 800 000 reviennent au pays). Ils accroissent ainsi régulièrement les quelque 8 millions de Mexicains qui vivent aux Etats-Unis et constituent l'une des principales sources de devises du pays.

2. Un redressement rapide après la crise financière de 1994-1995

Cette relation bilatérale prééminente entre le Mexique et les Etats-Unis a largement contribué au redressement rapide de l'économie mexicaine après la grave crise financière de1994-1995.

Cette crise de la balance des paiements mexicaine, provoquée en décembre 1994 par la chute de la monnaie mexicaine, le peso, avait en effet entraîné une très sévère récession économique. Le PIB mexicain avait enregistré une réduction de plus de 6 % en 1995, tandis que le PIB par habitant passait d'un an sur l'autre de 4 700 dollars en 1994 à peine plus de 3 100 dollars en 1995. Dans le même temps, l'inflation dépassait les 35 % et les comptes extérieurs enregistraient en 1994 un déficit de plus de 29 milliards de dollars (pour le compte courant de la balance des paiements), tandis que la dette extérieure du pays atteignait 58 % du PIB national.

Le Mexique est cependant parvenu, grâce à une intervention étrangère massive, à redresser la situation dans des délais inhabituellement brefs compte tenu de l'ampleur de la crise.

Il a d'abord rapidement renoué avec la croissance qui a, dès 1996, dépassé 5 % pour atteindre 7 % en 1997. Parallèlement, l'inflation a été réduite à 20 % en 1997, tandis que le déficit des comptes extérieurs était réduit à 2 milliards de dollars en 1996 et que la dette extérieure a été réduite de 10 points par rapport au PIB en 1996 et de 20 points en 1997.

Les Etats-Unis ont joué un rôle déterminant dans cette amélioration rapide de la situation. Ils ont en effet largement participé à l'intervention internationale et ont accordé à Mexico une aide particulièrement importante de 13,5 milliards de dollars qui a permis de surmonter la crise du peso et d'éviter sa contagion. La mise en oeuvre de l'ALENA a également grandement favorisé la reprise économique grâce notamment à une vigoureuse augmentation des exportations mexicaines vers les Etats-Unis, passées de 51 milliards de dollars en 1994 à 66 milliards en 1995 et à plus de 80 milliards en 1996, ainsi que l'illustre le tableau ci-dessous :


Commerce Mexique/Etats-Unis par grandes catégories de biens (en millions de dollars)

 

1992

1993

1994

1995

1996

1997

Importations

44,281

46,465

56,913

53,805

67,436

82,001

Biens de consommation

4,589

4,631

5,979

3,458

4,410

6,277

Biens intermédiaires

33,127

35,544

43,430

45,432

56,370

66,364

Biens d'équipement

6,565

6,289

7,504

4,916

6,655

9,359

Exportations

37,411

43,116

51,855

66,336

80,540

94,379

Biens de consommation

10,258

12,493

15,166

19,997

24,160

28,645

Biens intermédiaires

22,024

24,443

28,606

35,615

41,793

47,407

Biens d'équipement

5,129

6,179

8,083

10,724

14,588

18,327

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B. LES FAIBLESSES DES STRUCTURES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES MEXICAINES

1. Des fragilités économiques et financières ravivées par la crise financière internationale

Après avoir surmonté la crise financière de décembre 1994 et obtenu de bonnes performances en 1997, le Mexique a vu à nouveau ses acquis malmenés et ses fragilités structurelles ravivées par la crise financière internationale asiatico-russe et par la baisse des cours du pétrole.

Cette nouvelle crise a mis à mal les progrès récents de l'économie mexicaine. La croissance économique a été réduite en 1998 à 4 %, les gains boursiers de 1997 ont été effacés, les investissements étrangers se sont ralentis, et l'inflation n'a pu descendre en 1998 en-dessous des 20 %. La balance commerciale, jusqu'alors excédentaire, a été déficitaire en 1998 et les réserves internationales ont diminué pour la défense du peso, légèrement déprécié par rapport au dollar.

Une nouvelle interrogation a été posée, début 1999, par les conséquences potentielles pour l'économie mexicaine de la crise brésilienne. Un échec du plan d'ajustement brésilien entraînerait en effet inévitablement un mouvement de défiance envers l'ensemble des pays de la région, qu'il s'agisse des questions de change, des taux d'intérêt ou de l'accès aux marchés internationaux. De tels effets négatifs pourraient entraîner une nouvelle crise financière au Mexique si le parapluie commercial et financier américain ne parvient plus à jouer, vis-à-vis de l'économie mexicaine, son rôle d'amortisseur des effets négatifs de la crise internationale.

Ces turbulences et cette mauvaise conjoncture, si elles se poursuivaient en 1999, risqueraient en tout cas d'accélérer la montée des déséquilibres internes et externes dus aux faiblesses structurelles du modèle économique mexicain.

- Au premier rang de ces fragilités figure la dépendance du Mexique par rapport aux recettes pétrolières. Celles-ci représentent en effet environ 40 % des recettes publiques et la baisse considérable du cours du baril affecte directement le budget de l'Etat.

- Il faut également relever la détérioration des comptes extérieurs, dont les déficits s'accroissent, moins en raison de la baisse des exportations de pétrole -qui ne représentent que 11 % de l'ensemble des exportations- que de la concurrence accrue des produits étrangers, notamment asiatiques, aux Etats-Unis. La dépendance extrême du commerce extérieur mexicain par rapport aux Etats-Unis explique aussi les conséquences directes et négatives qu'aura inévitablement sur le Mexique tout ralentissement de la croissance américaine. C'est là la contrepartie inévitable des bénéfices de l'ALENA qui a renforcé la sécurité des débouchés du Mexique vers les Etats-Unis et le Canada.

- La crise de 1994 a par ailleurs laissé au Mexique un système bancaire fragile, rendu vulnérable par le niveau élevé des taux d'intérêt qui obère la capacité d'emprunts des agents économiques. La situation des banques mexicaines est également liée au sort réservé aux passifs de l'organisme d'Etat ayant repris leurs créances impayées, le FOBAPROA (fonds bancaire de protection de l'épargne) : créé il y a quatre ans pour assurer, en pleine crise, la solvabilité du système bancaire, cet organisme détenait 65 milliards de dollars de créances échues non recouvrées, représentant 16 % du PIB ; le gouvernement a finalement obtenu du Congrès, en décembre 1998, sa transformation en un " institut de protection de l'épargne bancaire " (IPEB), qui n'a toutefois pas encore pu être mis en place.

Il est clair enfin que les incertitudes politiques évoquées plus haut (cf. I ci-dessus) pèsent également sur l'économie mexicaine, dans la perspective d'élections présidentielles très ouvertes en l'an 2000.

Dans ce contexte, le Président Zedillo avait assuré, à l'issue de la crise de 1994, qu'à la fin de son mandat, le Mexique ne serait pas plongé dans une nouvelle crise -comme on a pu l'observer à plusieurs reprises dans le passé lors des successions à la tête de l'Etat mexicain. Il a plus récemment réitéré son souhait de laisser à son successeur une situation assainie. Le pourra-t-il ?

L'économie mexicaine, compte tenu de la faiblesse de ses structures économiques et financières qui la rend particulièrement sensible aux évolutions de la conjoncture internationale, apparaît ainsi capable aussi bien de spectaculaires rebonds que de réelles rechutes.

Il semble clair, en tout cas, que les années 1999 et 2000 -jusqu'aux élections présidentielles- resteront placées sous la signe de l'austérité alors que le pays a besoin d'une croissance soutenue. Pour atteindre ce résultat, le Mexique devra consolider ses réformes internes afin de lutter contre les faiblesses structurelles de son économie, qui sont les causes profondes des crises conjoncturelles qui l'affectent périodiquement.

2. Les faiblesses de la situation sociale mexicaine

Les difficultés économiques mexicaines mettent enfin en lumière, de manière aiguë, la fragilité de la situation sociale du pays.

Cette situation est essentiellement caractérisée par de profondes inégalités sociales, mais aussi régionales, se traduisant par des difficultés importantes pour les plus défavorisés, en particulier les habitants des Etats du sud les plus pauvres, ceux des zones rurales et les populations indigènes.

Les inégalités de revenus donnent à la société mexicaine les aspects d'une société duale, souvent caractéristiques d'un pays en voie de développement :

- 10 % des familles disposeraient de 42 % des revenus,

- 50 % des familles en détiendraient 47 % (classes moyennes),

- et 40 % des familles, les plus pauvres, ne posséderaient que 11 % de la richesse nationale.

Le salaire minimal officiel est de 2,4 dollars (24 pesos) par jour : 35 % de la population touchent moins et 33 % moins de deux fois ce salaire minimal. Si l'on tient compte de l'inflation depuis la crise de 1994, le pouvoir d'achat des Mexicains a, depuis cette date, diminué de près d'un tiers.

Ces inégalités de revenus ne font de surcroît qu'aggraver de profondes inégalités de patrimoine. Un rapport récent a ainsi chiffré à 26 millions -27 % de la population- le nombre de Mexicains vivant dans " l'extrême pauvreté ". On estime globalement le nombre des " pauvres " à plus de 40 % de la population mexicaine. On relèvera enfin, sans surprise, que les plus défavorisés vivent dans les Etats du sud mexicain, comme le Chiapas et le Guerrero.

Le " dualisme " de la société mexicaine concerne au premier chef le marché du travail puisque, sur une population active de 37 millions, on ne dénombre que 35 % d'actifs dans le secteur formel qui sont les seuls à bénéficier d'une relative protection sociale. 25 % travaillent dans le secteur semi-informel et 40 % sont employés dans le secteur informel.

Cette situation conduit en particulier à relativiser fortement la signification du taux de chômage, officiellement réduit à 3 ou 3,5 %, alors que près de 10 % travaillent moins de 15 h par semaine et qu'en 1998, 60 % des emplois créés l'ont été dans le secteur informel ou ont été, dans le secteur formel, des emplois précaires.

Le caractère inégalitaire de la société mexicaine ne s'est cependant pas traduit par des mouvements sociaux particulièrement structurés et organisés. Au-delà d'une certaine " culture de résignation " héritée -estiment certains observateurs- de la conquête et prolongée par le système du parti unique, ce phénomène s'explique aussi par le fait que les syndicats les plus importants sont liés au PRI, à commencer par la plus grande centrale syndicale -la CTM (confédération des travailleurs du Mexique)- qui en est l'émanation directe.

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DEUXIEME PARTIE -
DES RELATIONS FRANCO-MEXICAINES RELANCÉES,
POUVANT CONSTITUER UN CONTREPOIDS A LA PRÉÉMINENCE AMÉRICAINE, MAIS QUI DOIVENT ETRE DEVELOPPÉES SUR LE PLAN ECONOMIQUE. 

I. LA RELATION POLITIQUE ET CULTURELLE BILATÉRALE : UNE ALTERNATIVE A LA PRÉÉMINENCE DU PARTENAIRE NORD-AMÉRICAIN ?

A. UN PARTENARIAT POLITIQUE D'EXCELLENTE QUALITÉ, ILLUSTRANT NOTRE VOLONTÉ DE DENSIFIER NOS RELATIONS AVEC L'AMÉRIQUE LATINE

1. Le nouvel essor des relations politiques bilatérales, s'appuyant sur une communauté française substantielle au Mexique.

a) La qualité du dialogue politique entre Paris et Mexico

- Si la relation bilatérale franco-mexicaine doit s'inscrire dans le contexte de la prééminence américaine au Mexique, elle trouve d'une certaine manière sa spécificité et sa solidité même dans cette omniprésence du partenaire nord-américain : du côté mexicain, un partenariat privilégié avec Paris constitue une alternative et un correctif souhaitable au caractère dominant de la relation avec Washington ; il en va de même du côté français où, plus généralement, le renforcement des liens avec le Mexique doit illustrer notre volonté d'approfondir et de développer une relation plus privilégiée avec l'Amérique latine.

L'étroitesse de la relation franco-mexicaine se nourrit bien sûr de l'appartenance commune à la culture latine et sur une forte tradition historique d'amitié. S'y ajoute, de part et d'autre, une profonde attirance réciproque, mêlée de séduction et parfois de mystère, pour ce que chacun des deux pays représente dans l'histoire de l'humanité. On relèvera d'ailleurs que, si la guerre contre les Etats-Unis, en 1847, a profondément marqué l'identité et la cohésion nationale mexicaines, l'épisode de l'intervention française dans les années 1862-1867 a eu des conséquences bien différentes -les armées mexicaines ayant, du reste, alors remporté de notables victoires sur une nation admirée et culturellement proche.

La France et le Mexique partagent à bien des égards une vision commune du monde. Nos deux pays ne sont opposés par aucun contentieux bilatéral substantiel. C'est ainsi que l'atoll de Clipperton n'a plus fait l'objet de revendications mexicaines depuis 1986 (projet de recours à la Cour internationale de justice) ; on rappellera que cet atoll de 7 km2, situé dans le Pacifique Nord à plus de 1 300 km des côtes mexicaines, est inhabité mais que ses ressources économiques lui confèrent un certain intérêt dans le cadre du régime juridique des îles défini par l'article 121 de la convention des Nations Unies sur le droit à la mer ; Clipperton, possession française depuis 1858 et revendiqué par le Mexique à partir de 1898, a fait l'objet d'une sentence arbitrale favorable à la France en 1931 et les autorités mexicaines ont reconnu en 1959 la juridiction française sur l'atoll.

De façon plus significative, Paris et Mexico défendent souvent des positions communes et partagent, sur la scène internationale, une philosophie identique pour répondre aux défis du XXIe siècle, dans le souci de maîtriser le phénomène de globalisation et de mondialisation et de favoriser l'émergence d'un monde multipolaire qui ne soit pas soumis aux seuls intérêts du plus fort.

- Dans ce contexte, la récente visite d'Etat accomplie par le Président de la République au Mexique, du 12 au 14 novembre 1998, s'est déroulée dans un climat particulièrement chaleureux, le Président Chirac ayant en particulier prononcé un discours devant les députés et les sénateurs mexicains, exceptionnellement réunis en Congrès. Cette visite d'Etat, qui a été saluée par divers commentateurs mexicains comme le " retour " de la France au Mexique, a donné lieu à la conclusion de pas moins de treize accords et arrangements administratifs divers et, en particulier, à la signature de quatre textes qui manifestent clairement la volonté commune de renforcer le dialogue et la coopération entre les deux pays :

- l'accord de promotion et de protection réciproques des investissements,

- une déclaration conjointe et un accord de coopération en matière de sécurité publique,

- une déclaration conjointe sur la diversité culturelle, particulièrement remarquable compte tenu de l'omniprésence américaine dans ce domaine au Mexique,

- et une déclaration conjointe sur les négociations commerciales qui ont été ouvertes en novembre 1998 entre l'Union européenne et le Mexique.

La visite présidentielle a en outre été l'occasion de la signature de nombreux contrats commerciaux, représentant un montant d'environ 6 milliards de francs. Elle a enfin été marquée par l'inauguration de la " Casa de Francia ", le nouveau centre culturel français à Mexico, axé notamment sur les nouvelles technologies et représentant, d'ores et déjà -avant la seconde phase qui en constitue le complément logique- un investissement de 21 millions de francs.

- Cette dernière visite présidentielle a, de l'avis général, donné un nouvel élan aux relations bilatérales. Mais elle s'est aussi inscrite dans la continuité des visites régulières, au plus haut niveau, des Présidents français au Mexique et mexicains en France depuis le voyage historique du Général de Gaulle au Mexique en 1964 et la visite du Président Echeverria en France en 1973. C'est ainsi que le Président Giscard d'Estaing s'était rendu au Mexique du 28 février au 2 mars 1979 et que le Président Mitterrand y avait effectué un voyage dès le mois d'octobre 1981. Enfin, l'actuel Chef de l'Etat mexicain, M. Ernesto Zedillo, a accompli une visite officielle à Paris du 4 au 7 octobre 1997.

Le dialogue politique bilatéral est donc de qualité. Il gagnerait à être encore plus activement relayé par des échanges interparlementaires plus fréquents et c'est dans cet esprit que s'est inscrite la mission effectuée par votre délégation, qui a relevé avec satisfaction une vive attente comparable du côté des parlementaires mexicains, en particulier du Sénateur Eloy Cantu, président du groupe d'amitié Mexique-France du Sénat mexicain. D'ores et déjà, le Sénat français participe activement depuis quelques années aux échanges politiques bilatéraux puisque au moins six visites de sénateurs français ont eu lieu au Mexique en moins de trois ans, depuis le voyage qu'y a effectué le président Monory en juillet 1996. Rappelons enfin que notre commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées a solennellement reçu Mme Rosario Green, ministre mexicaine des Affaires étrangères, lors de sa visite à Paris en octobre dernier.

Il reste que ce dialogue pourrait aussi, aux yeux des membres de votre délégation, faire l'objet d'une attention plus constante de la part des gouvernements français successifs, notamment par l'échange plus régulier de visites ministérielles. Celles-ci se sont en effet trop raréfiées au cours de la dernière année, alors même que la France n'occupe pas la place qui devrait logiquement lui revenir au Mexique : c'est ainsi qu'il n'y a pas eu de visites de membres du gouvernement français au Mexique depuis celle de M. Hervé de Charrette en mai 1996 -si l'on excepte naturellement ceux qui ont accompagné le Chef de l'Etat en novembre dernier.

b) La communauté française du Mexique

L'influence de notre pays au Mexique peut s'appuyer sur une communauté française relativement importante -la quatrième communauté étrangère du pays après les Américains, les Libanais et les Espagnols- comportant environ 9 500 immatriculés (9 321 en 1997) auxquels s'ajoutent 6 000 à 7 000 non-immatriculés, sans parler d'un puissant flux touristique français, de l'ordre de 70 000 personnes par an.

Cette communauté française est composée de deux catégories principales :

- d'une part, les Français d'implantation relativement récente, depuis les années 1960, qui, comme dans les autres pays, travaillent dans des entreprises françaises et n'effectuent généralement qu'un séjour temporaire au Mexique ;

- mais aussi, d'autre part, les descendants d'immigrants venus au Mexique au siècle dernier, ou avant 1945, qui représentent environ les deux tiers de la colonie française mais qui, dans bien des cas, sont totalement " mexicanisés " et ont souvent perdu tout contact avec la France.

Il est nécessaire de faire ici une mention particulière, parmi ces descendants d'immigrants, du phénomène migratoire exceptionnel des " barcelonnettes ", Français originaires de la vallée de l'Ubaye dans le département des Alpes de haute Provence et qui se sont installés au Mexique jusqu'en 1950 mais dont l'origine remonte à 1821 (cf. extrait ci-dessous). Cette aventure hors du commun, qui a concerné des milliers de personnes dont on estime aujourd'hui à environ 50 000 le nombre des descendants pour la seule ville de Mexico, a principalement concerné l'industrie textile -à commencer par les filatures de soie- et les grands magasins. Une exposition " Barcelonnette " vient d'ailleurs de retracer à Mexico cette émigration qui a durablement marqué l'histoire des relations franco-mexicaines.

LES BARCELONNETTES AU MEXIQUE

Arnaud fut le premier qui, de la vallée de Barcelonnette, partit vers 1821 pour le Mexique. Il venait de fermer à Jausiers une filature de soie qu'il y avait fondée précédemment et où il avait médiocrement réussi. Quelque temps après son arrivée, il s'associait avec un Français du nom de Maillefert, et tous deux fondaient à Mexico le Cajon de Ropa de las Siete Puertas, magasin de tissu des Sept Portes, dans la rue de Bajos de Portaceli. Leurs débuts ayant été promptement couronnés de succès, Arnaud appela ses deux frères auprès de lui. Et dans les années qui suivirent, d'autres jeunes gens de la vallée vinrent aussi les rejoindre.

En 1837, Caire, Derbez et Jauffred, venus aussi comme employés dans la maison Arnaud, créèrent à leur tour, au Portal de las Flores, un nouvel établissement. Enfin, cinq ans plus tard, Edouard Gassier fonda à Mexico la troisième maison barcelonnette, qui devint la première des trois en importance.

Dès 1845, Caire et Jauffred, revenaient au pays avec assez d'argent gagné pour encourager les hésitants.

Mexico compta bientôt cinq maisons barcelonnettes, Puebla , Zacatecas, Guadalajara et Toluca eurent aussi les leurs (...).

En 1870, la ville de Mexico possède seize grands cajones de ropa (maisons barcelonnettes) vendant en gros et au détail toute sorte de tissus de provenances étrangères ou indigènes et articles de Paris ; cinq maisons faisant le courtage et la commission, et si l'on veut avoir le nombre total des industriels barcelonnettes établis et l'énumération complète des industries représentées, ajoutons-y une importante chapellerie, deux maisons de confections et articles divers, une papeterie, un fabricant d'huile, un fabricant de bouchons, trois boulangers, un cafetier et un menuisier (...).

Bientôt, il y a en tout cent trente-deux établissements barcelonnettes au Mexique, parmi lesquels quatre-vingt-six magasins de nouveautés, dont le chiffre d'affaires représente annuellement plusieurs centaines de millions de francs et s'accroît chaque jour suivant une progression constante (...).

A partir de 1875-76, le commerce des tissus au Mexique gros et détail, resta presque exclusivement aux mains des Barcelonnettes ; et leurs établissements, dès lors, n'ont, comme on l'a vu, cessé de prospérer.

Emile CHABRAND (Bibliothèque illustrée des Voyages autour du monde par terre et par mer, Plon, 1897)

Les immigrants français ont ainsi joué un rôle économique prépondérant au Mexique jusque dans les années 1950, étant les fondateurs d'une industrie textile puissante et de grands magasins dont certains sont encore parmi les plus importants du pays. Ils ont depuis, dans la plupart des cas, perdu de leur influence sous l'effet notamment de la concurrence américaine.

Ils ont, depuis les années 1960, été remplacés par une nouvelle communauté française composée de cadres ou de salariés d'entreprises implantées au Mexique qui effectuent, le plus souvent, des séjours de courte durée et disposent, comme expatriés temporaires, d'un niveau de vie généralement très supérieur à celui des Français établis depuis longtemps au Mexique, dont le salaire local a subi le choc des dernières crises économiques et financières. La composition socio-professionnelle de la communauté française immatriculée fait ainsi apparaître une majorité de cadres supérieurs du commerce et de l'industrie (1839 en 1997), de professions libérales (775) ou de chefs d'entreprises (552).

Deux caractéristiques d'ensemble de la communauté française du Mexique méritent enfin d'être relevées :

- les doubles nationaux représentent les deux-tiers des immatriculés, ce qui souligne la volonté de nombreux Français installés au Mexique de prendre la nationalité mexicaine, bien que, jusqu'à une réforme toute récente, le droit mexicain n'ait pas reconnu la double nationalité ;

- par ailleurs, sur le plan géographique, 75 % de la communauté française réside à Mexico ou dans ses environs immédiats, même si la deuxième ville du Mexique, Guadalajara, accueille près d'un millier de nos compatriotes.

2. La coopération franco-mexicaine dans les domaines des armées, de la police et de la justice

a) Des relations militaires bilatérales modestes

Les relations militaires franco-mexicaines, bien que peu développées, se caractérisent -ainsi que les contacts de votre délégation l'ont illustré- par leur grande cordialité.

Les échanges entre les armées françaises et mexicaines sont ainsi marquées :

- par les escales régulières de la " Jeanne d'Arc " au Mexique ou du voilier-école " Cuauthemoc " en France,

- et par un courant faible mais régulier d'officiers mexicains dans les écoles françaises (notamment le Collège interarmées de défense).

La France dispose d'une bonne image au Mexique dans le domaine de l'équipement militaire et une amélioration de la situation économique et financière du pays pourrait permettre aux autorités mexicaines d'être en mesure de reprendre des programmes d'équipement et de modernisation, pouvant comporter des perspectives de coopération accrue avec la France.

Mais ces besoins restent limités compte tenu de l'absence de menace extérieure et, surtout, la présence américaine dans le domaine de l'équipement reste prépondérante. Les armées mexicaines -traditionnellement loyales à l'égard des institutions- bénéficient d'une aide américaine active, en particulier dans le domaine de la lutte contre le narcotrafic et le blanchiment d'argent.

L'armée mexicaine est en effet chargée d'importantes activités non militaires (lutte contre la guérilla et contre le narcotrafic) qui offrent un nouveau champ à la coopération bilatérale.

b) Une coopération active en matière de police et de justice

Confronté à des problèmes de criminalité de toutes natures -à commencer par l'activité des cartels de la drogue et par celle des bandes organisées spécialisées dans les enlèvements de personnes (plusieurs milliers par an)- dans un contexte général de violence et d'insécurité, le Mexique a été contraint de recourir prioritairement à l'aide américaine, au demeurant indispensable compte tenu de la situation géographique du Mexique et de la place qui lui revient désormais sur la carte mondiale du crime organisé.

Le Mexique, sans pouvoir s'affranchir de la présence américaine, est toutefois particulièrement intéressé par une coopération renforcée avec la France, dont l'image est particulièrement positive et dont l'efficacité est garantie par le fait qu'elle est mise le plus souvent en oeuvre sur place -alors que d'autres pays européens se limitent à l'attribution de bourses dans leurs établissements professionnels.

C'est ainsi qu'une délégation du SCTIP (service de coopération technique internationale de police) a été ouverte au Mexique en 1986 et accomplit à la fois des activités d'enseignement, de conseil technique, et de formation théorique et pratique.

Cette coopération dans le domaine de la sécurité publique a surtout reçu un nouvel élan à l'occasion de la récente visite d'Etat du Président de République, durant laquelle une déclaration conjointe et un accord de coopération technique ont été signés dans ce domaine. Ces textes revêtent une importance politique significative dans un secteur sensible qui constitue sans doute la première des priorités des autorités mais aussi de l'opinion mexicaines. Leur portée économique est également substantielle dans un secteur où les fournisseurs américains détenaient jusqu'à présent un quasi-monopole.

C'est pourquoi votre délégation -qui s'est efforcée de faire valoir aux diverses autorités gouvernementales mexicaines compétentes, la très grande qualité des systèmes et équipements français proposés et la valeur des conditions financières proposées- estime nécessaire que la mise en oeuvre des projets décidés lors de la visite d'Etat du Président de la République fasse l'objet du suivi le plus attentif et puisse être rapidement concrétisée dans un domaine sensible où le renforcement de la coopération franco-mexicaine symboliserait le nouvel élan des relations bilatérales.

La coopération bilatérale dans le domaine de la police judiciaire et de la justice s'appuie enfin également sur une série d'accords signés entre les deux pays, notamment une convention d'assistance judiciaire, une convention d'extradition, un accord de lutte contre l'usage et le trafic de stupéfiants, et un accord pour l'échange d'informations en matière de blanchiment.

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B. UN VÉRITABLE PARTENARIAT CULTUREL, DYNAMIQUE ET AMBITIEUX

1. Une coopération culturelle, scientifique et technique qui répond à une forte attente mexicaine

a) Une relation culturelle exceptionnelle qui doit être préservée des aléas budgétaires

La France a -chacun en convient- une carte importante à jouer au Mexique mais elle ne doit pas y cantonner son action à une représentation traditionnelle d'un pays qui, sans rien renier de son héritage préhispanique et de sa forte identité latine, est aujourd'hui l'une des vingt principales puissances économiques du monde et se tourne délibérément vers l'avenir. Cela est particulièrement vrai dans le domaine culturel où les relations franco-mexicaines, nourries par des affinités naturelles et de grands noms de la littérature et des arts, reposent sur des racines historiques et intellectuelles solides mais doivent faire l'objet d'un partenariat renouvelé pour relever les défis du XXIe siècle et l'évolution de la société mexicaine et pour éviter de se distendre au gré de l'usure du temps.

Un tel partenariat répond incontestablement -votre délégation l'a constaté- à une forte attente du côté mexicain. L'appartenance du Mexique à un ensemble régional évidemment dominé par les Etats-Unis n'en fait pas, en effet, un pays définitivement inféodé au modèle nord-américain et n'a fait que renforcer son souci de diverisifer ses échanges, particulièrement dans les domaines culturels et scientifiques. C'est naturellement, dans ce contexte, vers l'Europe -et en premier lieu vers la France- que se tournent dès lors les Mexicains dans la recherche de cette alternative leur permettant à la fois de cultiver leurs affinités latines, d'affirmer leur vision humaniste et de relever le défi de la modernité dans le contexte de la mondialisation.

Du côté français aussi, notre coopération culturelle, scientifique et technique, par delà une longue et prestigieuse tradition d'échanges, s'attache à accompagner l'évolution contemporaine du Mexique tout en promouvant une image rénovée de notre pays et, en particulier, de son potentiel scientifique et technologique. Le Mexique constitue de ce fait pour notre coopération un pays-cible en Amérique latine. Il représente, après le Brésil, notre deuxième partenaire dans cette région du monde, avec une enveloppe annuelle substantielle qui s'élevait en 1998 à 96 millions de francs -dont environ les deux tiers en titre III (crédits de l'AEFE inclus) et un tiers en titre IV.

Cette coopération bilatérale s'inscrit désormais dans le cadre d'un accord de coopération signé le 18 février 1992 et entré en vigueur en 1994, sans se substituer pour autant aux accords antérieurs. Ses grandes orientations en sont fixées par les " commissions mixtes ", dont la dernière s'est réunie à Paris en octobre 1997.

Le véritable partenariat ainsi mis en place et la volonté mexicaine de le maintenir et de le fortifier sont illustrés par le recours systématique au cofinancement de nos opérations de coopération par nos partenaires mexicains. Nous sollicitant fréquemment, les Mexicains acceptent en effet de participer eux-mêmes à toutes les actions décidées en commun, ce qui permet d'obtenir un effet multiplicateur très élevé -et particulièrement intéressant- des sommes engagées par notre pays.

Cette règle du partenariat culturel entre nos deux pays contribue à son dynamisme et à son développement, dans l'intérêt commun. Ils doivent être, aux yeux des membres de votre délégation, préservés en dépit des contraintes budgétaires actuelles.

b) Des axes de développement rénovés, illustrés par la visite d'Etat du Président de la République

Ce voyage du Chef de l'Etat a en effet donné lieu à des manifestations qui, par leur nombre et leur importance, ont souligné l'intérêt que les Mexicains portent à cette coopération bilatérale. C'est ainsi que la " déclaration conjointe sur la diversité culturelle " a illustré le souci des deux pays d'unir leurs efforts en ce sens, notamment au sein des organisations internationales, et en particulier celui du Mexique de se rapprocher de notre pays -et de l'Europe- et de se démarquer de l'emprise culturelle américaine. Dans le même esprit, la clause d'exception culturelle figurant dans l'accord bilatéral de protection des investissements permet d'espérer le soutien du Mexique dans le combat français pour l'exception culturelle dans les négociations commerciales internationales.

Parmi les nombreuses manifestations qui ont marqué le voyage présidentiel, deux méritent une mention particulière. Il s'agit d'abord de l'ouverture de la " Casa de Francia " qui témoigne du souci d'adapter notre relation aux enjeux du prochain siècle par un nouvel établissement parfaitement équipé. Il s'agit ensuite de l'inauguration du salon " Edufrance " 98 qui a constitué un événement majeur puisque quelque 130 000 visiteurs se sont pressés, du 12 au 15 novembre dernier, parmi les 97 stands du Salon présentant l'offre française de formation supérieure, permettant ainsi à la nouvelle agence de coopération " Edufrance " de faire ses premières armes avec succès. Il reste toutefois -et beaucoup reste à faire en la matière, selon les informations recueillies par votre délégation- à assurer le suivi d'une telle initiative qui a suscité une demande de coopération accrue, de la part notamment des universités mexicaines, rendant plus prioritaire encore le développement d'une coopération universitaire bilatérale plus intense.

Ces exemples illustrent les objectifs assignés au renouvellement et à la modernisation de notre coopération avec le Mexique : promouvoir notre offre dans les secteurs où elle est la plus efficace et la plus innovante, donner l'image d'une France moderne, créative et ouverte, et faire ainsi en sorte d'attirer les Mexicains, et en particulier ses futures élites, vers nos formations dans le cadre d'un partenariat culturel rénové. La France dispose aujourd'hui pour y parvenir -votre délégation a pu le constater et sous réserve, encore une fois, que les aléas budgétaires ne viennent pas compromettre les efforts entrepris- d'un dispositif particulièrement étoffé et diversifié.

2. Un dispositif particulièrement étoffé et diversifié

a) L'enseignement français au Mexique

Notre coopération dans le domaine de l'enseignement s'appuie d'abord sur trois établissements scolaires qui scolarisent au total environ 3 000 élèves, dont environ 1 100 Français (36,7 %), un peu moins de 1 800 nationaux (58,9 %) et un peu plus d'une centaine d'étrangers tiers (4,4 %) :

- le lycée franco-mexicain de Guadalajara, créé en 1948, a passé une convention avec l'Agence (AEFE) qui lui accorde une aide relativement importante ; réunissant 343 élèves dans une section française et 79 élèves en section mexicaine, ce lycée commence à retrouver, après plusieurs années de difficultés, un relatif équilibre ;

- l'école Molière de Cuernavaca, créée en 1994, scolarise environ 150 élèves, dont un tiers de Français ; elle n'est pas conventionnée par l'AEFE mais est reconnue par le ministère de l'éducation nationale pour le primaire ;

- l'établissement le plus important est enfin, bien sûr, le lycée franco-mexicain de Mexico qui scolarise, à lui seul, en 1998-1999, 2 483 élèves dont 974 Français (39 %), 1 383 Mexicains (55,6 %) et 126 étrangers tiers (5 %), avec des effectifs en légère augmentation. Créé dès 1937 par des membres de la communauté française -dont un nombre important de " Barcelonnettes "-, ayant intégré en 1967 l'Institut technologique franco-mexicain et ouvert en 1993 une annexe au sud de Mexico (à Coyoacan), le lycée franco-mexicain est géré par une fondation de droit privé mexicain mais le gouvernement français a développé en son sein une mission culturelle, avec mise à disposition de professeurs envoyés de France et gérée par l'AEFE. Le lycée offre deux programmes différents d'enseignement au sein de la section française -qui suit l'ensemble des programmes français- et de la section mexicaine. L'Agence rémunère 33 expatriés -dont le proviseur- et 11 CSN.

La coopération française s'appuie également sur un réseau très substantiel d'Alliances françaises qui accueillent plus de 20 000 étudiants et emploient environ 250 professeurs. L'action de ce réseau a été modernisée au cours des dernières années et débouche en permanence sur de très nombreuses manifestations rencontrant un incontestable succès (1 243 manifestations en 1997 ont ainsi rassemblé 157 000 spectateurs). Au total, la fédération des Alliances françaises dispose de 45 implantations réparties sur l'ensemble du territoire mexicain, dont 23 associations mexicaines disposant de 30 centres d'enseignement et 21 centres associés qui enseignent le français dans des villes où l'Alliance n'est pas directement présente.

S'agissant de l'enseignement du français au Mexique, on évalue à environ 120 000 personnes le nombre de Mexicains apprenant la langue française : environ 60 000 étudient dans le système éducatif mexicain où le français est langue à option dans le premier et le second cycles, tout en étant relativement bien représenté dans l'enseignement supérieur (deux universités l'imposent comme langue obligatoire et toutes les autres proposent des cours de français) ; les 60 000 autres fréquentent divers organismes, à commencer par le réseau des Alliances et l'Institut français d'Amérique latine (IFAL, environ 2 000 personnes).

b) La coopération scientifique et technique

Composante majeure de notre dispositif de coopération, la coopération scientifique et technique représente à elle seule plus de 50 % de nos crédits d'intervention. Elle aussi largement cofinancée par nos partenaires mexicains, elle est étroitement liée à nos intérêts économiques et commerciaux dans le pays et repose sur trois axes principaux :

- La coopération universitaire,
associée à l'offre de formation de haut niveau à destination des futures élites mexicaines, constitue la première priorité. Elle représente, par l'enveloppe qui lui est consacrée, notre deuxième budget en Amérique latine. Elle repose aussi bien sur la formation d'ingénieurs que sur le programme de coopération postgraduée, sur le montage d'universités technologiques ou sur l'action de grandes écoles françaises. Au total, environ une centaine de projets sont aujourd'hui soutenus et environ 600 étudiants mexicains étudient en France au niveau doctoral.

- Notre coopération sectorielle au Mexique se développe ensuite, toujours suivant le principe du cofinancement, dans de nombreux domaines répondant aux besoins exprimés par les autorités mexicaines. C'est ainsi que notre coopération importante dans le domaine de l'eau (constitution d'agences de bassin sur le modèle français, formation à la gestion...) doit aboutir à la constitution du " centre mexicain de formation aux métiers de l'eau " qui doit naturellement bénéficier du soutien des autorités et administrations françaises. Les autres principaux secteurs de coopération, très variés, concernent aussi bien la santé, la formation dans le domaine des transports, les télécommunications, la police, la coopération judiciaire, l'urbanisme, l'agriculture ou la médecine.

- Enfin, plusieurs organismes de recherche français sont très actifs au Mexique. Les deux principaux sont :

- le CEMCA (centre français d'études mexicaines et centraméricaines), qui a succédé en 1982 à la mission archéologique et ethnologique française au Mexique (elle-même créée en 1961), constitue l'instrument d'une coopération ancienne et prestigieuse dans des domaines aussi divers que l'archéologie, l'histoire, l'anthropologie, la géographie, mais aussi la sociologie ou les études urbaines ;

- et l'ORSTOM (institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération), présent au Mexique depuis 1974, et qui intervient -avec un effectif de 45 personnes et un budget annuel qui s'élevait en 1997 à 27 millions de francs- dans de nombreux domaines de recherche (environnement, ressources naturelles, l'homme et la société) avec une quinzaine de programmes scientifiques.

c) Les échanges culturels et artistiques

Les échanges culturels et artistiques franco-mexicains reposent également sur une tradition, ancienne et de qualité.

La France est ainsi associée à la programmation des grands festivals mexicains et sollicitée pour de nombreuses grandes manifestations dans le domaine des arts ou de la culture. Pour ne citer qu'un exemple, une importante exposition sur les " Maîtres de l'impressionnisme " -dont le musée d'Orsay a été le principal pourvoyeur- a eu lieu de novembre 1998 à janvier 1999 au Palais des beaux-Arts de Mexico.

S'ajoutent à ces manifestations culturelles, des actions de formation de plus en plus importantes à l'intention des professionnels mexicains. Ainsi des " résidences-ateliers " ont été organisées l'an dernier dans trois domaines : la musique contemporaine, le théâtre et la chorégraphie.

Il convient enfin de mentionner les avancées significatives réalisées ces dernières années dans le domaine de la diffusion du livre français. C'est ainsi que deux librairies ont été ouvertes à Mexico en 1997 (+ 57 % de ventes de livres français) et que deux nouveaux points de vente se sont ajoutés en 1998 avec les librairies de la " Casa de Francia " et de l'Alliance française de Mexico. Enfin, une quarantaine d'ouvrages français sont traduits chaque année au Mexique.

d) Une présence audiovisuelle qui doit être renforcée

Dans un environnement évidemment marqué par l'omniprésence américaine -en particulier dans le domaine de la télévision-, la présence audiovisuelle française au Mexique pourrait être considérée comme honorable compte tenu des progrès accomplis. Mais beaucoup reste à faire dans ce domaine de l'action audiovisuelle extérieure qui est sans doute le plus déterminant pour l'influence de notre pays dans l'avenir mais qui est peut-être aussi celui où notre handicap est le plus grand.

Des résultats appréciables ont certes été atteints :

- ainsi, dans le domaine du cinéma -et alors que le cinéma mexicain traverse lui-même une crise profonde-, les films français se défendent convenablement au Mexique où le cinéma français a représenté en 1997 trois millions d'entrées et où est organisé le festival du film français d'Acapulco ;

- dans le domaine de l'audiovisuel éducatif, un accord a été signé, à l'occasion du récent voyage du Chef de l'Etat, entre les responsables français et le RED (réseau national des télévisions et radios culturelles et éducatives mexicaines) qui représentent pour des programmes français 22 chaînes de télévision régionales et 93 fréquences de radio, pour une audience potentielle pouvant atteindre 34 millions de personnes.

En ce qui concerne la télévision, la situation de TV5 -quels que soient les jugements contrastés que l'on peut porter sur la qualité des programmes de cette chaîne- s'est sans doute améliorée récemment, depuis le transfert de son signal sur Panamsat 3 en mars 1996, alors que TV5 est présente en Amérique latine et dans les Caraïbes depuis 1992. Mais cette chaîne francophone n'est encore reçue que par 180 000 foyers câblés en province. Elle demeure absente du réseau câblé de la ville de Mexico. Pour remédier à cette situation, un accord signé avec " Sky Mexique " en septembre 1996 a permis à TV5 d'être intégrée au bouquet satellitaire de programmes de cet opérateur qui atteint 32 000 foyers, en majorité francophones, à Mexico. Au total, le potentiel d'abonnés touchés par TV5 -qui est désormais proposée sur l'ensemble du territoire mexicain- représente environ 500 000 foyers.

Dans le domaine de la radio, l'installation des programmes de RFI -en sous-porteuse de TV5- sur Panamsat 3 depuis 1996 a également amélioré la situation. Le Mexique a ainsi été le premier pays où RFI est repris sur un bouquet numérique en permanence. Pour le reste, RFI est diffusé au Mexique en ondes courtes avec 16 heures par jour en français.

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On soulignera enfin ici l'aide précieuse que la " Casa de Francia " -le tout nouveau centre d'information sur la France contemporaine- doit apporter à l'ensemble des actions culturelles conduites par la France au Mexique. Destiné aussi bien au grand public qu'à des publics plus spécialisés, ce nouvel espace doit permettre un accès professionnel à toute ressource documentaire sur notre pays. S'appuyant sur les nouvelles technologies de communication et d'information, ce nouvel équipement peut constituer une véritable tête de pont de la France et, par elle, de l'Europe au Mexique et sur le continent américain.

C'est pourquoi il est, selon votre délégation, essentiel que la seconde phase du projet de la " Casa de Francia " -sans laquelle toute la cohérence de l'opération engagée de regroupement sur un même site des activités françaises d'enseignement à Mexico se trouverait remise en cause-bénéficie au cours des prochains exercices budgétaires des financements attendus, évalué entre 25 et 35 millions de francs. Chacun mesure les très fortes contraintes qui pèsent sur le budget du ministère des affaires étrangères -et singulièrement sur les crédits d'action culturelle ; elles rendent plus que jamais nécessaire le suivi des décisions prises, seul à même d'assurer un bon emploi des fonds publics, et dans une même région, d'accorder la priorité aux projets les plus porteurs pour l'image de la France dans le monde.

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II. DES RELATIONS ÉCONOMIQUES QUI NE SONT PAS À LA HAUTEUR DU POTENTIEL DES ÉCONOMIES FRANÇAISE ET MEXICAINE.

A. DES ÉCHANGES COMMERCIAUX BILATÉRAUX TROP MODESTES MALGRÉ LES PROGRÈS ENREGISTRÉS.

1. Les données globales

a) Une part de marché française réduite et soumise à des fluctuations récentes

La part de marché française au Mexique ne dépasse guère 1 % (1,2 % en 1997), soulignant clairement que les relations économiques bilatérales ne sont pas à la hauteur de la dimension économique et commerciale des deux pays. Elles ne correspondent en rien au potentiel du Mexique qui, par sa taille, son rôle régional -porte d'entrée sur le marché nord américain- et son dynamisme commercial -premier exportateur d'Amérique- mérite de se voir accorder une place particulière. Elles ne sont pas davantage conformes à la vitalité du commerce extérieur de notre pays qui est -faut-il le rappeler- le quatrième exportateur mondial.

Le Mexique ne constitue ainsi que notre 36è client mondial et la France est seulement le 8è fournisseur du Mexique, loin derrière le Japon, le Canada ou la Corée -sans même parler des Etats-Unis-, mais aussi après d'autres pays européens, comme l'Allemagne et l'Italie.

Les exportations françaises au Mexique -6 310 millions de francs en 1997- font de surcroît l'objet d'importantes fluctuations, ainsi que l'illustre le tableau ci-dessous :


 

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998*

Exportations françaises

6037

6803

4688

7526

4479

4389

6310

4285

Importations françaises

3615

3708

2720

3007

2557

2592

2980

1870

Bal. commerciale bilatérale

+ 2422

+ 3095

+ 1966

+ 4519

+ 1922

+ 1797

+ 3330

+ 2415

(* sur les 7 premiers mois de l'année) (en millions de francs)

Alors que le Mexique constituait notre premier client en Amérique latine jusqu'en 1994 -année où nos exportations ont dépassé 7,5 milliards de francs-, il a régressé depuis 1995 au troisième rang, après le Brésil et même un peu après l'Argentine. Nos échanges ont diminué de 33 % sur la seule année 1995. Malgré une forte reprise en 1997-1998, notre part de marché reste donc extrêmement modeste.

Ce coup d'arrêt aux échanges bilatéraux en 1994-1995 s'explique essentiellement par la conjonction de deux facteurs : d'une part, la crise financière qu'a connue le Mexique et, d'autre part, l'entrée en vigueur de l'ALENA (accord de libre-échange nord-américain) le 1er janvier 1994.

Après deux années de contractions, les échanges bilatéraux ont néanmoins repris en 1997 pour retrouver en 1998 un niveau, comparable à celui de 1994, plus conforme aux possibilités des deux pays. Les exportations françaises ont aussi progressé en 1997 de 44 % tandis que les importations en provenance du Mexique -3 milliards de francs- augmentaient de 15 %. Ces tendances ont été confirmées en 1998.

b) La volonté affirmée d'une relation économique bilatérale plus ambitieuse

La visite d'Etat du Président de la République au Mexique a été l'occasion de fortifier ces améliorations -qui pourraient toutefois être à nouveau remises en cause par d'éventuelles répercussions de la crise financière internationale sur la situation économique du Mexique- et de réaffirmer notre volonté de bâtir une relation économique bilatérale plus ambitieuse et plus solide. Une prise de conscience paraît ainsi avoir eu lieu, de part et d'autre, de l'ampleur du chemin à parcourir dans l'intérêt commun. S'appuyant sur les résultats encourageants de 1998, elle devrait favoriser une amélioration de notre présence économique au Mexique dans les prochaines années, dans la perspective notamment du futur accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mexique.

Le récent voyage du Chef de l'Etat a ainsi été l'occasion de multiples initiatives dans le domaine économique. Outre diverses manifestations -comme le " Forum économique franco-mexicain " auquel ont participé 700 hommes d'affaires-, les deux pays ont signé une déclaration sur les négociations commerciales Union européenne-Mexique, engagées en novembre dernier, qui réaffirme la volonté des deux gouvernements de parvenir dès que possible à un accord pour la libéralisation des échanges de biens et de services. Les plus hautes autorités mexicaines ont, à plusieurs reprises, réaffirmé avec force à votre délégation leur souhait de voir aboutir, dans les meilleurs délais, ces négociations malgré -il faut le souligner- le signal très négatif donné par le relèvement des droits de douane mexicains décidé début 1999 et dont l'Union européenne est la cible principale... D'importants contrats commerciaux et industriels ont par ailleurs été signés à l'occasion de la visite présidentielle. Trois d'entre eux méritent une mention particulière :

- les groupes français Alstom et Vivendi ont signé avec le groupe mexicain Comex un contrat collectif à la construction d'une centrale électrique thermique, à Tamuin ;

- Alcatel a conclu avec Pegaso-Televisa un contrat pour la mise en place d'un réseau de téléphonie cellulaire numérique à l'échelle du Mexique ;

- enfin, Gaz de France a obtenu -avec le groupe mexicain Bufete- un permis de distribution de gaz naturel pour la vallée de Mexico.

Au total, les nombreux contrats signés à l'occasion du voyage présidentiel ont représenté un total de l'ordre de six milliards de francs.

2. La structure des échanges commerciaux

a) Une balance commerciale très favorable

En dépit de l'évolution irrégulière de ces dernières années, la balance commerciale franco-mexicaine est demeurée constamment très favorable à la France. Le Mexique joue ainsi un rôle non négligeable dans la bonne santé de notre commerce extérieur.

Comme l'illustre le tableau ci-dessus, les importations françaises de produits mexicains -de l'ordre de trois milliards de francs par an- ont été, au cours des dernières années, plus régulières que nos exportations malgré la contraction des années 1995-1996. Elles ont été surtout en permanence très inférieures aux exportations françaises vers le Mexique.

Le solde commercial bilatéral, toujours favorable à la France, a ainsi été, au minimum, de 1 800 millions de francs en 1996. Il a dépassé, en 1994, 4 500 millions et un niveau comparable a été atteint, selon les derniers chiffres disponibles, en 1998. Le taux de couverture du commerce franco-mexicain dépasse ainsi 200 %, même s'il va de soi que la signification de ce résultat doit être relativisée par le montant global, trop limité, des échanges commerciaux bilatéraux.

b) Un commerce bilatéral dominé par les biens d'équipement

- La structure des exportations françaises vers le Mexique reste dominée par les biens d'équipement professionnel : ceux-ci représentent en effet, en 1997, 2 600 millions de francs (sur 6 310 millions d'exportations totales, soit 43 % de l'ensemble). Cette proportion est toutefois en diminution puisque les biens d'équipement professionnel représentaient jusqu'en 1995 plus de 50 % de l'ensemble de nos exportations.

Pour le reste, les principaux postes d'exportations françaises sont constitués par :

- Les produits chimiques (855 millions de francs), qui représentent 14 % de l'ensemble,

- les pièces détachées automobiles (721 millions, soit 11 %),

- les biens de consommation courante (709 millions, soit 11 %),

- les produits agroalimentaires (673 millions),

- les produits métallurgiques (590 millions),

- et l'électroménager (155 millions).

- De son côté, la structure de nos importations de produits mexicains a été marquée au cours de la dernière période par la disparition du poste pétrole, du fait de l'arrêt de nos importations pétrolières. Il en est résulté un accroissement du poids des biens manufacturés (85 %) en 1997. Dans ce cadre, une autre évolution notable concerne les biens d'équipement professionnel -et notamment les matériels d'électronique professionnelle- qui deviennent, en lieu et place des moteurs d'automobiles Renault, le premier poste de nos importations.

Celles-ci se sont ainsi, pour l'essentiel, réparties comme suit en 1997 :

- biens d'équipement professionnel : 885 millions de francs,

- moteurs Renault : 600 millions,

- produits agroalimentaires : 540 millions,

- biens de consommation courante : 300 millions,

- et produits chimiques : 295 millions.

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B. DES FLUX D'INVESTISSEMENTS QUI DOIVENT SAISIR DE NOUVELLES OPPORTUNITÉS.

1. Des investissements français diversifiés mais globalement insuffisants, malgré de nombreuses initiatives.

a) Un montant total inférieur à 3 % des investissements étrangers au Mexique.

Selon les statistiques françaises, le flux de nos investissements au Mexique a atteint, pour l'année 1997, 600 millions de dollars, ce qui porterait, en termes de stocks, à près de 2 milliards de dollars les investissements français dans ce pays. Ce chiffre n'est pas négligeable et représente 3 % du total des investissements étrangers réalisés au Mexique. Les principaux investissements ont concerné en 1997 la sous-traitance automobile (à hauteur de 300 millions de dollars) et la grande distribution (pour 130 millions de dollars). Un flux d'investissements supplémentaires comparable a été constaté en 1998.

Ces données statistiques sont toutefois plus flatteuses que celles des autorités mexicaines, qui n'enregistrent pas les investissements indirects transitant par des pays tiers. Selon elles, les investissements français ne se sont élevés, de 1994 à 1997, qu'à 330 millions de dollars, soit 1 % du total des investissements étrangers au Mexique durant cette période. A titre de comparaison, les investissements américains représentent 57 % de l'ensemble, ceux du Royaume-Uni 8 %, ceux des Pays-Bas 5,9 %, et ceux de l'Allemagne 4 %...

Même en s'en tenant aux données françaises -qui paraissent économiquement mieux fondées-, force est de constater qu'avec 3 % des investissements étrangers, la France -sans même parler des Etats-Unis (60 % du stock des investissements au Mexique)- n'occupe que le septième rang au Mexique, loin derrière nos deux voisins européens, le Royaume-Uni et l'Allemagne (5 à 6 % des investissements étrangers), mais aussi après le Japon, les Pays-Bas et la Suisse. L'Union européenne dans son ensemble ne représente ainsi que 20 % du stock des investissements étrangers au Mexique.

b) La présence d'un nombre non négligeable d'entreprises françaises

On dénombre au Mexique la présence de plus de 160 entreprises à capitaux français, sans compter les filiales de ces mêmes entreprises, couvrant des secteurs économiques importants et variés : les télécommunications, les transports, l'équipement automobile, l'énergie, l'électronique, la chimie, le verre, la grande distribution ou le tourisme...

Certaines de ces entreprises françaises constituent d'importants employeurs au Mexique. C'est ainsi que :

- le groupe Thomson emploie, à lui seul, plus de 15 000 personnes ;

- la société Carrefour, qui dispose d'une vingtaine d'hypermarchés au Mexique, y approche les 900 salariés ;

- Alcatel, avec huit filiales, salarie environ 6 000 personnes,

- Accor, Elf, Total, Rhône-Poulenc ou Saint-Gobain emploient enfin chacune environ 2 000 personnes.

Les principaux investisseurs français au Mexique sont donc de grandes entreprises multinationales. Tous les " majeurs " de l'industrie française sont présents. Mais il faut également relever la présence de nombreuses PME qui, pour peu qu'elles soient tournées vers l'exportation, sont parvenues à s'installer efficacement dans ce pays.

En se rendant à Monterrey - où une antenne de notre poste d'expansion économique a été créée il y a moins de deux ans-, votre délégation a pu constater l'exceptionnel dynamisme industriel du nord-est du Mexique. La présence française reste pourtant encore modeste dans cette région d'avenir où sont installés les sièges sociaux de 10 grands groupes mexicains qui contrôlent près de la moitié de la production industrielle mexicaine.

Au total, 22 sociétés françaises sont installées dans ce nord-est du Mexique et trois autres sont en cours d'implantation. Une dizaine ont une activité industrielle destinée soit au marché mexicain soit à l'exportation. Neuf sociétés ont une activité dans le secteur des services. Quelques rares coopérations ont enfin été mises en place entre des entreprises françaises et des grands groupes de Monterrey -notamment entre Yoplait et la société mexicaine Alfa dont les dirigeants ont chaleureusement reçu la délégation sénatoriale lors de sa visite à Monterrey.

Il faut en outre relever qu'à l'inverse de certaines de leurs concurrentes, bien sûr américaines, mais aussi asiatiques, les entreprises françaises n'ont, jusqu'ici, que très faiblement utilisé le système des " maquiladoras ", dont on sait (cf. chapitre I ci-dessus) la part qu'elles ont pris au cours de la dernière période au sein de l'économie mexicaine. Seules quelques entreprises françaises se sont lancées -comme Thomson, Renault-moteurs, Essilor, Saft, Moulinex ou Tefal- dans cette filière caractéristique des entreprises d'assemblage hors douane.

Chaque année apporte ainsi au Mexique son lot d'investissements français supplémentaires. C'est ainsi que la visite d'Etat du Président de la République, en novembre dernier, a été l'occasion de l'inauguration de nombreux investissements nouveaux.

Une mention particulière doit enfin être faite, s'agissant des investissements français au Mexique, de la construction du métro de Mexico. Les relations industrielles entre les deux pays se sont aujourd'hui largement diversifiées mais, pendant les décennies 1960 et 1970, elles se résumaient pour l'essentiel à cette opération du métro de Mexico. Il reste que la construction de ce métro -le quatrième réseau mondial, le troisième par le nombre de passagers- a illustré depuis près de trente ans, une coopération franco-mexicaine exemplaire, servant de vitrine du savoir-faire des entreprises françaises. Les industriels français ont obtenu, depuis 1968, la majeure partie des fournitures des 11 lignes actuelles. Un total de 15 lignes, représentant un réseau de 330 kms, est prévu à l'horizon 2010. Il est donc particulièrement important, pour la qualité de la relation économique bilatérale, que les difficultés juridiques dans l'attribution de certains contrats pour l'extension du réseau actuel soient résolues, afin de permettre la poursuite d'une réalisation franco-mexicaine exceptionnelle dans un domaine où les entreprises françaises apportent une expertise reconnue.

2. Les perspectives de développement des investissements français

a) La seconde vague de privatisations mexicaines : de nouvelles opportunités à saisir

Le Mexique demeure une terre d'opportunité pour les investissements de nos entreprises. Cela d'autant plus qu'après un remaniement du cadre juridique des procédures à suivre, le Mexique a lancé depuis deux ans la seconde vague d'un processus de privatisations qui offre de nouvelles possibilités d'investissements aux entreprises étrangères. Les entreprises françaises, malgré une concurrence sévère, doivent trouver là l'occasion de nouvelles implantations au Mexique.

De nombreux secteurs ouverts à la privatisation offrent de réelles perspectives aux sociétés françaises. C'est notamment le cas :

- dans le domaine ferroviaire, où le consortium français est concerné par la concession d'un trafic passagers ferré, suburbain et interurbain, autour de Mexico ;

- dans le domaine des aéroports, de l'aéronautique civile, du contrôle du trafic aérien ou de l'espace (notamment pour le renouvellement des flottes des compagnies d'aviation Aeromexico et Mexicana, ou pour la fourniture de simulateurs de vol et d'hélicoptères),

- dans le secteur électrique, où EDF est notamment intéressée par des appels d'offres concernant des centrales thermoélectriques, et où d'autres entreprises françaises peuvent être concernées par des investissements à réaliser,

- dans les télécommunications (fourniture de cartes à puces, d'équipements et de services informatiques),

- dans la pétrochimie, avec Elf-Atochem,

- ou dans le secteur de l'eau et des déchets, où les groupes Vivendi et Lyonnaise des Eaux sont concernés par de nombreux projets et pourront s'appuyer sur le " centre de formation aux métiers de l'eau " qui doit favoriser la promotion des technologies et du savoir-faire des groupes français.

Les succès remportés par Gaz de France -notamment le marché de distribution du gaz dans la vallée de Mexico- illustrent les opportunités offertes aux entreprises françaises par le nouveau processus de privatisation mexicaine.

Elles doivent être saisies pour donner naissance, avec toute l'aide que les pouvoirs publics peuvent apporter à nos entreprises, à un flux d'investissements français au Mexique plus vigoureux qui marquera l'intérêt de la France pour un marché d'avenir où elle n'occupe pour l'heure qu'une place trop modeste qui ne correspond ni à sa taille économique, ni à ses ambitions sur le continent latino-américain.

b) La mise en oeuvre de l'accord bilatéral de protection des investissements

Parmi les actions que les pouvoirs publics peuvent accomplir pour fortifier les relations économiques bilatérales, figure un premier chef la mise en place d'un cadre juridique modernisé, ouvert et adapté.

C'est dans cette perspective que doit s'inscrire la mise en oeuvre, que votre délégation souhaite rapide, de l'accord franco-mexicain de promotion et de protection réciproques des investissements, signé le 13 novembre dernier à l'occasion de la visite du Président de la République.

Cet accord, qui doit être soumis à la ratification des deux Parlements, est attendu depuis très longtemps pour créer un cadre juridique stable aux investissements réciproques. Sa négociation était engagée depuis plus de dix ans, le Mexique étant le seul pays d'Amérique latine, avec la Colombie, non couvert par un accord de ce type -qui lie pourtant la France avec plus de 90 pays. Cette négociation avait à nouveau été interrompue en raison des discussions sur le projet d'" accord multilatéral des investissements " (AMI) -négocié dans le cadre de l'OCDE et auquel le Mexique était partie-, avant de reprendre, à la demande de la France, en novembre 1997.

Cet accord franco-mexicain reprend les dispositions traditionnelles de ce type d'accords de protection des investissements, en particulier pour le règlement des différends et en cas d'arbitrage, tel que défini par diverses conventions des Nations-Unies. Il s'inscrit pleinement dans le cadre tracé de l'OCDE -dont le Mexique fait partie- et vise à la réciprocité, c'est-à-dire à assurer une meilleure sécurité juridique, tant aux investissements français au Mexique qu'aux investissements mexicains en France. Il s'appliquera naturellement à l'ensemble des investissements, directs et indirects, qu'il s'agisse d'investissements déjà réalisés ou qui le seront après la ratification de l'accord. Il comporte enfin une clause d'exception culturelle -conforme à l'esprit de souveraineté des Etats- permettant d'exclure du champ de l'accord les mesures destinées à promouvoir et à préserver la diversité culturelle.

C'est pourquoi, tout en respectant les réserves de certains parlementaires mexicains à l'égard de tout accord de protection des investissements -au nom de la souveraineté et des dispositions constitutionnelles mexicaines-, votre délégation estime extrêmement souhaitable la ratification rapide, en France, comme au Mexique, de cet accord bilatéral de promotion et de protection réciproques des investissements qui constituera un élément important pour garantir aux investisseurs des deux pays une meilleure sécurité juridique.

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TROISIÈME PARTIE -
LE MEXIQUE DANS LE MONDE :
DES RELATIONS EXTÉRIEURES QUI DOIVENT ÊTRE DAVANTAGE TOURNÉES VERS L'EUROPE

I. LES PRIORITÉS DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE MEXICAINE

A. UNE RELATION PRÉPONDÉRANTE AVEC LES ETATS-UNIS QUI N'EXCLUT PAS L'AFFIRMATION D'UNE IDENTITÉ MEXICAINE FORTE

1. Les relations américano-mexicaines

a) Une influence américaine dominante

L'influence des Etats-Unis au Mexique est prépondérante, aussi bien sur le plan politique ou culturel que dans le domaine économique. Compte tenu du voisinage géographique -3 200 km de frontière commune- et de la différence de niveaux de vie des populations, les Etats-Unis constituent une terre d'émigration naturelle pour les Mexicains. Cette attirance évidente pour le modèle américain va cependant de pair, du côté de Mexico, par le souci d'affirmer son identité et de préserver sa souveraineté face à son puissant voisin.

La relation américano-mexicaine, dynamique et dense, est donc nécessairement complexe et émaillée de litiges bilatéraux. Elle reste, spécifique, positive et essentielle sur le plan politique ainsi qu'en témoignent aujourd'hui la qualité des liens entre les présidents Zedillo et Clinton ou la fréquence et l'étroitesse des liens au niveau ministériel. Cette relation revêt d'ailleurs une importance toute particulière pour les Etats-Unis eux-mêmes en raison de ses conséquences directes sur la vie de nombreux citoyens américains puisque la population d'origine mexicaine représente plus de 60 % de la communauté hispanique vivant aux Etats-Unis.

L'influence culturelle américaine, les flux migratoires et des liens historiques très vivaces -les Mexicains n'oublient pas la guerre avec les Etats-Unis à l'issue de laquelle ils ont perdu, en 1848, la moitié du territoire national, au nord du Rio Grande- se conjuguent pour renforcer cette étroitesse et cette complexité des liens américano-mexicains. Mais c'est assurément sur le plan économique et commercial que la densité de la relation avec les Etats-Unis apparaît la plus forte.

Sur le plan commercial, les Etats-Unis sont le partenaire ultra-dominant du Mexique : ils en sont, et de très loin, le premier fournisseur et le premier client.

Sur le plan financier, il suffit de rappeler les crises récentes -à commencer par celle de 1994-1995 au cours de laquelle le Mexique a bénéficié d'une aide américaine très importante, au demeurant remboursée par anticipation dès 1997 -pour illustrer la dépendance du système financier et monétaire mexicain vis-à-vis des Etats-Unis.

Mais c'est naturellement l'ALENA, entré en vigueur le ler janvier 1994, qui symbolise le mieux -conformément à la politique suivie en particulier par l'ancien président Salinas- la volonté du Mexique d'aujourd'hui de s'amarrer pleinement au monde développé, à commencer par les Etats-Unis.

b) Une relation difficile à gérer

Une relation bilatérale aussi dense est inévitablement ambivalente et difficile à gérer. Emaillée d'incidents ou de contentieux bilatéraux, elle donne lieu à des litiges ponctuels -à l'exemple du projet américain récent, finalement abandonné, d'implantation au Texas d'un centre de stockage de déchets nucléaires à Sierra Blanca, tout près de la frontière mexicaine. Mais c'est dans deux domaines -la question migratoire et la lutte contre le trafic de drogue- que les tensions bilatérales sont périodiquement les plus fortes.

- La question migratoire est particulièrement sensible de part et d'autre. L'immigration illégale par la frontière mexicaine -qu'elle soit d'ailleurs le fait de Mexicains ou de ressortissants d'autres pays transitant par le Mexique- constitue une préoccupation majeure pour les Etats-Unis. C'est ce qui explique la grande fermeté des autorités américaines -qui ont ainsi expulsé en 1997 85 000 immigrants clandestins -et, en premier lieu, la rigueur excessive, dénoncée par les Mexicains, de la " " Border Patrol " américaine contre les candidats à l'immigration illégale.

En outre, le Mexique proteste et s'efforce d'atténuer les mauvais traitements subis par nombre d'émigrés mexicains aux Etats-Unis. Mexico a ainsi été le promoteur de la convention des Nations-Unies sur la protection des droits des travailleurs migrants.

Globalement, on estime à environ 800 000 le nombre de Mexicains qui émigreraient chaque année aux Etats-Unis -dont quelque 300 000 de manière définitive. Enfin, la question du vote éventuel des 10 à 15 millions de Mexicains vivant aux Etats-Unis illustre également la complexité et la densité des liens américano-mexicains.

- La lutte contre le trafic de drogue constitue sans aucun doute l'autre dossier sensible des relations entre Washington et Mexico.

La volonté de coopération entre les deux pays est particulièrement forte dans ce domaine délicat, qui fait l'objet d'une large médiatisation. Elle est jugée d'autant plus indispensable par les Etats-Unis qu'ils considèrent que les principaux cartels de la drogue sont désormais présents au Mexique. Cette coopération a été illustrée par la signature, en mai 1997, par les présidents Clinton et Zedillo, d'une " alliance contre la drogue " impliquant notamment une réforme des institutions mexicaines compétentes en collaboration avec les services américains.

Cette coopération n'en est pas moins rendue difficile par la conjonction de plusieurs facteurs : le sentiment mexicain que certaines actions américaines portent atteinte à la souveraineté mexicaine (cas de l'opération " Casablanca " révélée en 1998 et conduite par les services américains en territoire mexicain sans l'aval des autorités locales) ; le débat récurrent sur la " certification " aux Etats-Unis grâce auquel Washington maintient une forte pression sur Mexico ; et la persistance de la corruption qui rend difficile les actions concrètes sur le terrain et en réduit fortement l'efficacité.

2. L'affirmation de positions mexicaines indépendantes sur la scène internationale

S'il se rapproche des pays développés, le Mexique reste fondamentalement attaché à sa souveraineté nationale et a toujours tenu à affirmer son identité sur la scène internationale -singulièrement par rapport aux Etats-Unis.

a) Les questions multilatérales

La politique étrangère mexicaine -dont les lignes directrices sont constantes- se caractérise par un attachement très fort au respect de la souveraineté et de l'égalité des Etats.

C'est ainsi qu'au sein des Nations Unies, le Mexique s'est montré constamment hostile au rôle, à ses yeux excessif, du Conseil de sécurité -et notamment aux privilèges de ses membres permanents. S'agissant des projets d'élargissement du Conseil de sécurité, Mexico s'oppose à la création de nouveaux sièges permanents -à la fois par principe et par crainte d'y voir accéder un rival régional, comme le Brésil ; il a dans cet esprit proposé l'idée de sièges permanents rotatifs -dont l'un pour l'Amérique latine- avant de rejoindre d'autres pays, comme l'Italie, dans une position de fait hostile aux projets de réforme en cours.

Pour les mêmes raisons, le Mexique s'oppose aux interventions militaires internationales sur le territoire d'un autre Etat et refuse quasi systématiquement de contribuer aux opérations de maintien de la paix menées sous le contrôle des Nations-Unies. Enfin, en ce qui concerne la crise financière de l'ONU, le Mexique pose comme préalable à toute réforme de fond le paiement des arriérés de cotisations, notamment ceux des Etats-Unis.

Dans le domaine du désarmement, le Mexique est traditionnellement l'un des ardents défenseurs du désarmement nucléaire universel. Promoteur du traité de dénucléarisation de l'Amérique latine (traité de Tlatelolco en 1967), très actif dans les négociations du CTBT (traité d'interdiction générale des essais en 1996) et, aujourd'hui, dans celle d'un traité sur l'interdiction de production des matières fissiles, Mexico estime que l'élimination des armes nucléaires doit figurer à l'ordre du jour des négociations internationales et être réalisée dans les meilleurs délais possibles.

Le Mexique a également été, avec le Canada, à l'avant-garde du combat pour l'élimination des mines anti-personnel qui a abouti à l'élaboration d'un traité d'Ottawa, entré en vigueur le ler mars 1999.

b) La lutte contre le trafic de drogue

Il faut aussi souligner, parmi les initiatives récentes les plus significatives de Mexico sur la scène internationale, la convocation, en juin 1998, d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations-Unies sur la lutte contre le trafic de drogue.

Le Mexique en a été le principal promoteur. Et cette réunion -malgré les limites inhérentes à l'efficacité de tout sommet de ce type- a constitué un succès diplomatique d'autant plus significatif pour Mexico qu'il est parvenu à faire avaliser à cette occasion deux principes qui lui sont chers :

- l'idée d'abord d'une co-responsabilité, dans ce domaine du trafic de drogue, entre nations productrices ou de transit (comme le Mexique) et nations consommatrices (comme les Etats-Unis) ;

- et le principe ensuite d'une coopération multilatérale dans le respect de la souveraineté des Etats, par opposition aux processus d'évaluation unilatérale tels que la " certification " du Congrès américain.

De manière générale, la politique extérieure mexicaine est donc loin d'être alignée sur celle des Etats-Unis. Mexico critique avec constance les privilèges dont jouissent les Etats-Unis et leurs pratiques unilatérales, notamment les lois extraterritoriales américaines. Le Mexique est aussi l'un des très rares pays d'Amérique latine à n'avoir jamais rompu avec le régime castriste à Cuba. Ces positions illustrent le souci de diversification de la politique étrangère et des relations extérieures du Mexique.

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B. LA VOLONTÉ DE DIVERSIFICATION DES RELATIONS EXTÉRIEURES DU MEXIQUE

1. La réaffirmation de la vocation latino-américaine du Mexique

Le renforcement de ses relations avec ses voisins latino-américains constitue l'un des axes directeurs principaux de la diplomatie mexicaine. Le Mexique, pays de près de 100 millions d'habitants, apparaît naturellement comme l'un des chefs de file de la communauté latino-américaine, même s'il se heurte, dans ce rôle de leader régional, à la concurrence du Brésil.

C'est ainsi que le Mexique, parallèlement à ses efforts diplomatiques en vue du désarmement du continent latino-américain, a accueilli la signature de plusieurs accords de paix en Amérique centrale, qu'il s'agisse du Salvador en 1992 ou du Guatemala en 1996. Il est aussi favorable à la réintégration de Cuba dans la communauté internationale et oeuvre en ce sens au sein de l'OEA (organisation des Etats américains).

Sur le plan économique, le Mexique cherche, avec ses partenaires, à devancer la réalisation, prévue pour 2005 à l'initiative de Washington, d'une zone américaine de libre-échange (ALCA) par une série d'accords de libre-échange avec les pays latino-américains.

La portée de ces accords doit toutefois être relativisée par la part relativement modeste de ces pays dans le commerce extérieur mexicain. C'est ainsi que le Mexique ne réalise qu'une part très faible -moins de 3 %- de son commerce extérieur avec le Venezuela et la Colombie.

Ce dernier accord de libre-échange s'inscrit dans le cadre du G3, le groupe des 3, issu en 1989 du " groupe de Contadora " (Colombie, Mexique, Panama, Venezuela) après l'exclusion de Panama. Le G3 constitue à la fois un instrument de concertation politique et un élément de coopération économique. Fondé sur des mécanismes souples, le G3 se réunit souvent en marge de rencontres organisées dans d'autres instances, telles que le sommet ibéro-américain (dont le Mexique a été le premier hôte à Guadalajara en juillet 1991).

Le " groupe de Rio " -dont le Mexique assure la présidence en 1999- a, pour sa part, été créé en 1986 et réunit 14 membres (12 pays latino-américains permanents, un représentant de la Caraïbe et un représentant de l'Amérique centrale). Il constitue, selon Mexico, l'unique mécanisme régional de consultation politique en Amérique latine -à la différence des autres enceintes- à commencer par le Mercosur- qualifiées de " subrégionales ". Le Mexique attache une importance particulière aux concertations sur les sujets multilatéraux réalisées au sein du groupe de Rio.

Le Mexique a enfin joué un rôle prépondérant dans la création, en août 1995, de l'AEC (Association des Etats de la Caraïbe) dont il a, le premier, assuré la présidence. L'AEC rassemble l'ensemble des Etats riverains ou insulaires du bassin des Caraïbes -auxquels se sont ajoutés les Bahamas, le Guyana et le Surinam- soit au total 25 Etats représentant 200 millions d'habitants. Cette association aux structures également souples -au sein de laquelle la France a été admise en tant que membre associé- vise à promouvoir une plus grande cohésion politique et économique des Etats du bassin caraïbe, dans le contexte notamment des mouvements d'intégration économique en cours dans les Amériques, à commencer par l'ALENA et le Mercosur.

2. L'intérêt du Mexique pour le bassin du Pacifique

Ce tropisme naturel du Mexique vers ses voisins latino-américains n'est toutefois pas exclusif. C'est surtout vers l'Europe (cf II ci-dessous) que Mexico se tourne pour tenter de contrebalancer l'influence prépondérante exercée par les Etats-Unis. Mais ces orientations n'excluent pas non plus, dans le même temps, son intérêt accru pour les pays du bassin du Pacifique.

La politique d'ouverture et de rééquilibrage conduite par le Mexique l'incite en effet à mettre également en valeur et à revitaliser son appartenance à la communauté du Pacifique. L'ont notamment illustré, au cours des dernières années, les visites du Président Salinas au Japon et en Chine (1993) et celles du Président Zedillo successivement en Chine et en Corée du Sud (1996), puis au Japon (1997).

Le Mexique a adhéré au Conseil économique du bassin Pacifique, qui s'est réuni en mai 1991 à Guadalajara, et à la Conférence sur la coordination économique dans le Pacifique.

Il est en outre membre, depuis 1993, de l'APEC (Conseil de coopération économique Asie-Pacifique) dont il est, avec le Chili, le seul membre latino-américain. Le Mexique y a acquis rapidement un rôle de premier plan, étant notamment à l'origine de la création, lors du sommet de Vancouver en décembre 1997, d'un fonds de secours pour les pays asiatiques au FMI et à la Banque Mondiale.

C'est enfin dans le même esprit de diversification de ses relations extérieures -et de ses échanges- que le Mexique souhaite intégrer l'ASEAN comme " partenaire de dialogue " avec les pays d'Asie du sud-est -comme le sont déjà, notamment, l'Union européenne et les Etats-Unis. D'ores et déjà, le Mexique entretient un dialogue politique soutenu avec les pays de l'ASEAN sur la lutte contre le trafic de drogue et les questions internationales multilatérales. Par ailleurs, si les relations commerciales du Mexique avec l'Asie sont encore modestes (6 % du commerce extérieur mexicain, dont la moitié pour les pays de l'ASEAN), elles ont connu une reprise importante (+ 18 %) en 1996, en même temps que les investissements des pays de l'ASEAN au Mexique qui font l'objet d'une attention toute particulière de Mexico qui compte ainsi tirer bénéfice de sa qualité de " porte d'entrée " potentielle vers l'Amérique du Nord.

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II. DES RELATIONS EURO-MEXICAINES QUI DOIVENT ÊTRE FORTIFIÉES À L'HEURE DE LA MONDIALISATION

A. UN RAPPROCHEMENT NÉCESSAIRE DANS LE CONTEXTE DES INTÉGRATIONS LATINO-AMÉRICAINES

1. Le processus complexe des intégrations latino-américaines

a) Des initiatives multiples

L'accroissement souhaité des relations entre l'Europe et le Mexique s'inscrit -dans le contexte général de la mondialisation- dans le cadre du processus complexe des intégrations latino-américaines.

L'Amérique latine et les Caraïbes ont en effet été le théâtre, depuis le début des années 1990, d'une accélération et d'une multiplication des initiatives d'intégration économique, après la démocratisation politique et la libéralisation des politiques économiques qui se sont répandues alors dans les pays latino-américains. Tout en s'inscrivant dans le cadre de la globalisation, ces schémas d'intégration très divers, allant d'accords commerciaux bilatéraux au projet nord-américain de zone de libre-échange concernant le continent dans son ensemble, ont d'indéniables spécificités tenant aux caractéristiques historiques, politiques et économiques de l'Amérique latine -et notamment à sa proximité avec les Etats-Unis.

- L'accélération des processus d'intégration a été marquée par le lancement, en juin 1990, par le Président Bush de " l'initiative pour les Amériques ", ouvrant la voie à la redéfinition des relations entre les Etats-Unis et l'Amérique latine. Le premier " sommet des Amériques " a ainsi fixé, à Miami en décembre 1994, l'échéance de 2005 pour l'instauration d'une " zone de libre-échange des Amériques " (ZLEA), de l'Alaska à la Terre de Feu. Malgré son échec au Congrès dans la bataille du " fast track " en novembre 1997, le Président Clinton n'a pas renoncé au projet de ZLEA et le sommet de Belo Horizonte, en mai 1997, a maintenu l'objectif de 2005, les négociations s'étant ouvertes en 1998 à Santiago. Le processus s'annonce long et difficile. Mais un double but reste visé : sur le plan politique, défendre et affermir la démocratie sur l'ensemble du continent américain ; et, sur le plan économique, favoriser un développement durable grâce à la mise en place du plus grand marché du monde, qui réunirait 850 millions de consommateurs.

- Le Mexique, à lui seul, est -rappelons-le- partie prenante à plusieurs de ces processus d'intégration :

- le principal est naturellement l'ALENA qui réunit les Etats-Unis, le Canada et le Mexique au sein d'un accord de libre-échange dans une zone représentant 400 millions d'habitants et un PIB de plus de 8 000 milliards de dollars ;

- le " groupe des 3 " rassemble pour sa part le Mexique, la Colombie et le Venezuela au sein d'une zone de libre-échange, entrée en vigueur le 1er janvier 1995, rassemblant 150 millions d'habitants pour un PIB de moins de 500 milliards de dollars ;

- l'association des Etats de la Caraïbe (AEC), constituée en juillet 1994, compte pour sa part 37 membres -y compris les départements français d'Amérique- rassemblant 215 millions d'habitants, et a pour objectif de renforcer la coopération, la concertation et l'intégration dans la zone ;

- enfin, le Mexique est, avec le Chili, le seul pays latino-américain à appartenir au forum Asie-Pacifique de coopération économique (APEC) qui a pour objectif de parvenir, dès 2010, à la libéralisation des échanges et des investissements entre ses 18 membres qui représentent près de la moitié du commerce mondial.

Les années 1990 ont ainsi vu se multiplier les accords interaméricains et s'accroître considérablement les échanges entre les nouveaux groupements régionaux. Ainsi, en 1997, les échanges internes ont représenté 50 % des exportations totales des trois pays de l'ALENA (dont 33 % pour les seuls Etats-Unis).

b) Des processus ouverts aux dynamiques potentiellement conflictuelles

Ces diverses initiatives d'intégration régionale auxquelles participe activement le Mexique, présentent, outre leur multiplicité -et leur manque de cohérence apparente- une double caractéristique.

- Il s'agit d'abord de processus qui, s'ils sont régionaux, demeurent ouverts. A la différence des initiatives antérieures, ce nouveau régionalisme américain vise à favoriser l'insertion des pays concernés -comme le Mexique- dans l'économie mondiale et à favoriser les échanges dans le cadre du nouvel ordre commercial international. Il ne s'agit plus de constituer des blocs régionaux repliés sur eux-mêmes pour se protéger contre la concurrence internationale. Les perceptions ont fondamentalement changé, malgré les crises récurrentes. Le Mexique et l'Amérique latine en général ont intégré le poids des interdépendances et visent désormais à compenser et à remédier à leur infériorité économique.

Il n'y a, dès lors, aucune contradiction de principe entre cette volonté légitime de renforcement des liens interaméricains et le développement souhaitable des relations avec les pays européens en général, et l'Union européenne en particulier.

- Il s'agit ensuite de processus très diversifiés dont les dynamiques paraissent potentiellement conflictuelles.

Bien d'autres initiatives régionales s'ajoutent à celles, déjà citées, auxquelles participe le Mexique. Le Marché commun centre-américain (MCCA), le Caricom (Communauté caribéenne), l'Aladi (association latino-américaine d'intégration) et la Communauté andine des nations -qui rassemble plus de 100 millions d'habitants et affirme une volonté politique de relance de la dynamique d'intégration régionale- en fournissent des illustrations.

Mais la plus importante, à côté de l'ALENA, est évidemment constituée par le Mercosur, entré en vigueur en 1992, qui regroupe -avec le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay- plus de 200 millions de consommateurs avec un PIB total supérieur à 1 000 milliards de dollars. Avec l'association, depuis 1996, du Chili et de la Bolivie, le Mercosur s'est doté d'une nouvelle structure institutionnelle et a établi un tarif extérieur commun. S'il conserve -à la différence de l'Union européenne- un caractère strictement intergouvernemental, le Mercosur veut avancer sur la voie d'une intégration de ses membres, à l'expansion commerciale desquels il a déjà fortement contribué.

S'il n'y a ni contradiction ni incompatibilité fondamentale entre les différentes démarches entreprises, leurs extensions respectives apparaissent néanmoins potentiellement conflictuelles, sans même parler des difficultés internes qu'elles rencontrent. C'est ce qu'illustrent déjà les aléas de la " zone de libre-échange des Amériques ". C'est ce que font apparaître aussi la coexistence et l'élargissement éventuel des deux pôles les plus cohérents que constituent l'ALENA et le Mercosur. Le Mercosur, constitué autour du Brésil, pourrait ainsi apparaître comme un axe de convergence visant à constituer un bloc autour de Brasilia face à l'ALENA. L'élargissement du Mercosur pourrait dans cet esprit viser à la création d'une zone de libre-échange sud-américaine, préalablement à toute négociation avec les Etats-Unis ou l'ALENA.

C'est dans ce cadre que doit s'inscrire le développement nécessaire des relations entre l'Amérique latine et l'Union européenne, que nos partenaires appellent de leurs voeux. C'est ainsi que le Président brésilien Fernando Cardoso a pu estimer que les liens du Mercosur avec l'Union européenne peuvent avancer plus rapidement que ceux avec l'ALENA ou avec le reste du continent américain, moins complémentaire et donc plus porteur d'affrontements d'intérêts que l'Europe. Mais le Mexique n'est pas en reste -les plus hautes autorités mexicaines l'ont confirmé à votre délégation- dans ce souci d'approfondissement de relations avec l'Union européenne qui ont subi le contrecoup de la mise en oeuvre de l'ALENA.

2. L'intérêt commun de fortifier des relations euro-mexicaines en régression

a) Le souci mexicain de diversification

Le Mexique attend du développement des relations euro-mexicaines un certain rééquilibrage et une moindre dépendance à l'égard des Etats-Unis. Plus généralement, le Mexique, pays de culture latine, souhaite conserver des liens étroits avec l'Europe et cherche à être présent dans les différentes institutions du vieux continent. C'est ainsi qu'il est devenu, en 1994, membre de l'OCDE, y voyant une manifestation de reconnaissance des progrès accomplis dans son développement économique -malgré la crise financière sévère qui l'a atteinte peu après son adhésion. De même, le Mexique pays de tradition juridique, s'estime concerné par les travaux du Conseil de l'Europe et envisage de présenter sa candidature à un statut d'observateur au sein de cette organisation.

Mais c'est, plus encore, dans le domaine économique et commercial que le souci de diversification affiché par Mexico est justifié, compte tenu des conséquences de l'intégration croissante dans le cadre de l'ALENA. Sa mise en oeuvre a en effet entraîné une forte augmentation du commerce interne à la zone (+ 60 % en 5 ans). Le Mexique -rappelons-le- est ainsi devenu, après le Canada et le Japon, le 3e fournisseur des Etats-Unis avec lesquels il réalise plus de 85 % de ses exportations. Parallèlement, les Etats-Unis représentent 75 % des importations mexicaines et détiennent plus de 60 % du stock d'investissements étrangers au Mexique.

Il en est résulté, au cours des dernières années, une régression significative des relations économiques du Mexique avec l'Union européenne. Alors que cette dernière fournissait encore, en 1990, 14,3 % des importations mexicaines, sa part de marché s'est réduite, en 1997, à 8,5 %. Dans le même temps, l'Union européenne n'absorbait plus en 1997 que 3,6 % des exportations mexicaines alors qu'elle en représentait 12,6 % en 1990.

Le commerce extérieur mexicain en 1997

(en millions de dollars)



Clients du Mexique

Montant

Fournisseurs du Mexique

Montant

Etats-Unis

94 528

Etats-Unis

82 181

Canada

2 156

Japon

4 333

Japon

1 156

Allemagne

3 902

Espagne

939

Canada

1 968

Allemagne

718

Corée

1 831

Brésil

702

Italie

1 325

Royaume-Uni

700

Chine

1 247

Colombie

513

France

1 182

Guatemala

498

Espagne

977

Argentine

497

Royaume-Uni

915

Total des exportations

110 431

Total des importations

109 807

Dans cet ensemble en régression, l'Allemagne constitue le principal fournisseur européen du Mexique, loin devant l'Italie et la France. L'Espagne demeure toutefois son premier client parmi les Quinze, avant l'Allemagne et le Royaume-Uni, ainsi que l'illustre le tableau ci-dessus.

b) Le Mexique, tête de pont vers l'Amérique du Nord ?

Si la marge de progression est donc très importante et si le Mexique souhaite l'approfondissement de ses relations avec l'Union européenne, c'est aussi l'intérêt bien compris des Européens eux-mêmes.

Certes, certains contentieux surgissent. C'est le cas du dossier de la banane où le Mexique s'est logiquement retrouvé aux côtés des Etats-Unis pour contester, dans le cadre de l'OMC (organisation mondiale du commerce), les dispositions communautaires dans le secteur de la banane (OCM banane).

Mais, par delà les conflits commerciaux inévitables, le développement des relations euro-mexicaines correspond à un triple intérêt économique pour les Européens :

- celui, bien sûr, d'accroître leurs parts de marché au Mexique même, pays de 100 millions de consommateurs, où la présence économique de l'Europe a été mise à mal par l'entrée en vigueur de l'ALENA,

- celui aussi de reprendre pied dans un pays, converti aux thèses libre-échangistes, lié à un grand nombre de pays centraméricains (Guatemala, Salvador, Honduras) et sud-américains (Venezuela, Colombie, Chili) par des accords commerciaux,

- celui, enfin, d'occuper une place accrue dans un pays qui, par ses liens de toutes natures avec les Etats-Unis, peut constituer une véritable tête de pont vers l'Amérique du Nord.

Sans revenir ici sur les justifications politiques d'un tel renforcement des relations euro-mexicaines et sur le souci réciproque de faire fructifier notre héritage culturel commun, les meilleures raisons paraissent ainsi réunies pour tenter de mettre en place un véritable partenariat entre l'Europe et le Mexique.

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B. VERS UN PARTENARIAT EURO-MEXICAIN PLUS SOLIDE

1. L'évolution des accords entre l'Union européenne et le Mexique

a) La France, moteur du rapprochement euro-mexicain

La France, compte tenu de ses liens particuliers avec le Mexique et de sa place majeure au sein de l'Union européenne a -c'est la conviction de votre délégation- un rôle moteur à jouer dans la mise en place d'un partenariat euro-mexicain fort.

Les faits l'ont illustré au cours des dernières années. Ainsi, en 1994, M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, a souhaité, après sa visite au Mexique, que, parallèlement à l'entrée en vigueur de l'ALENA, ait lieu un renforcement des relations entre l'Union européenne et le Mexique. C'est ensuite à Paris qu'a été signée, sous présidence française, la déclaration solennelle euro-mexicaine du 2 mai 1995 par laquelle les deux parties sont convenues de la nécessité d'un nouvel accord pour remplacer l'accord-cadre de coopération de 1991.

Il doit en aller de même dans l'avenir et votre délégation a pu constater que cette dynamique française était particulièrement souhaitée du côté mexicain et qu'elle serait appréciée, en premier lieu, à l'aune de notre engagement en faveur de la libéralisation des échanges. Cette libéralisation ne devrait d'ailleurs pas -contrairement à d'autres négociations avec le Mercosur ou le Chili- poser à notre pays de problèmes majeurs, compte tenu des directives de négociations adoptées en mai 1998. Il reste naturellement que de telles négociations doivent prendre en compte la sensibilité de certains produits -notamment agricoles- et que leur impact sur les accords préférentiels nous liant à d'autres pays (PECO et pays méditerranéens) doivent être soigneusement appréciés.

b) Les accords du 8 décembre 1997

- La France a ainsi favorisé et continue d'oeuvrer à l'évolution des relations entre le Mexique et l'Union européenne. Celles-ci ont d'abord reposé sur un accord-cadre de 1975 qui, quoique ambitieux dans ses termes, n'a débouché que sur une coopération modeste jusqu'à l'installation à Mexico d'une délégation de la Commission européenne et à la visite du Président Salinas à la Commission en 1989.

Un nouvel accord-cadre fut signé en 1991 entre la Communauté européenne. Créant une commission bilatérale, posant le respect des droits de l'homme comme référence aux relations politiques euro-mexicaines, cet accord a permis la mise en place de divers projets de coopération (lutte contre la drogue, environnement, coopération économique) mais a été à son tour jugé insuffisant, de part et d'autre, au moment où se renforçaient encore, au sein de l'ALENA, les relations américano-mexicaines.

Les négociations entreprises en 1996 ont ainsi conduit, le 8 décembre 1997, à la conclusion de trois textes :

- un accord global de partenariat économique, de coordination politique et de coopération, dont la ratification a été autorisée par le Sénat, le 12 novembre dernier, sur le rapport de notre collègue, M. André Rouvière, geste qui a été très apprécié par les autorités mexicaines ;

- un accord intérimaire sur les aspects commerciaux, relatif à la libéralisation progressive et réciproque des échanges, sur la base duquel a été installé un " conseil conjoint " chargé de diriger les négociations commerciales euro-mexicaines qui ont débuté en novembre 1998 et se poursuivent actuellement à l'occasion de sessions successives à Bruxelles ou à Mexico ;

- enfin, une déclaration conjointe sur " la globalité du traitement des biens et des services " , qu'il s'agisse de compétences communautaires ou de compétences des Etats.

- Sans revenir ici sur le contenu détaillé de ces accords du 8 décembre 1997 -qui ont déjà fait l'objet d'un examen précis par notre commission (cf. rapport n° 55, 1998-1999, du 4 novembre 1998 de M. André Rouvière)- ses deux objectifs principaux méritent d'être ici rappelés :

- visant au renforcement de la coordination politique, ils institutionnalisent un dialogue politique renforcé entre le Mexique et l'Union européenne ; l'accord global est fondé (article 1er) sur le respect des principes démocratiques et des droits de l'homme ;

- dans le domaine économique, les dispositions relatives à la libéralisation des échanges constituent le coeur de l'accord. Elles fixent l'objectif d'une libéralisation progressive de tous les obstacles au commerce des biens et des services ; elles visent également la libéralisation des mouvements de capitaux et des paiements ; elles doivent enfin aboutir à une ouverture réciproque des marchés publics et à instaurer une coopération dans des secteurs très variés.

C'est dans cette perspective notamment que devront être appréciés la préparation et les résultats du prochain Sommet Union européenne-Amérique latine-Caraïbe qui doit se dérouler à Rio les 28 et 29 juin prochain,  sous coprésidence mexicaine et brésilienne.

2. L'enjeu du sommet Union européenne-Amérique latine (Rio, 28-29 juin 1999)

a) La préparation et l'organisation du sommet

C'est la France qui est à l'origine de ce sommet euro-latino-américain auquel le Mexique attache une grande importance. Cette initiative française, devenue franco-espagnole, a été officiellement engagée lors du Conseil européen d'Amsterdam.

Sa préparation a été confiée à la " troïka ", côté européen, et à un comité préparatoire, côté latino-américain, copiloté par le Brésil et le Mexique. Il se déroulera à Rio et réunira l'ensemble des Chefs d'Etat et de gouvernement de 48 pays (33 latino-américains et caribéens et 15 Européens).

Le Mexique en assurera la coprésidence en sa qualité de président, en 1999, du groupe de Rio. Il sera plus particulièrement chargé de la coordination et de la préparation des volets politiques et culturels, tandis que le Brésil, hôte du sommet, coordonnera plus particulièrement les volets économiques et commerciaux. Ce compromis a été trouvé alors que le Mexique souhaitait, à l'origine, accueillir le sommet sur son territoire.

Le contenu du sommet, élaboré sur la base d'un mémorandum franco-espagnol pour l'ordre du jour, a fait l'objet d'un consensus portant sur trois points principaux :

- sur le plan politique, son objectif sera de relancer le dialogue au plus haut niveau sur les sujets les plus variés : démocratie, Etat de droit, droits de l'homme, lutte contre la criminalité organisée, processus d'intégration régionale, développement durable, questions de sécurité, coopération dans les enceintes internationales...

- sur le plan économique, le sommet aura pour objet de renforcer les échanges économiques et commerciaux, tant sur la plan multilatéral (négociations au sein de l'OMC) que bilatéral (promotion des investissements) ;

- enfin, dans le domaine de la coopération, le sommet visera à jeter les bases d'un partenariat stratégique dans les domaines culturel, éducatif et humain (dimension humaine, coopération scientifique et technique, promotion de la société civile, coopération décentralisée).

S'agissant du déroulement du sommet, il est prévu une seule séance plénière au niveau des Chefs d'Etat et de gouvernement en vue de l'examen des grandes questions " horizontales ". Une réunion qualifiée d' " informelle " pourrait avoir lieu entre les Chefs d'Etat de l'Union européenne et ceux du Mercosur. De même, une rencontre devrait avoir lieu entre la " troïka " et le Mexique. La question reste enfin posée de réunions, en marge du sommet, avec des sous-groupes régionaux comme les pays de la Communauté andine ou ceux du groupe de San José.

b) Les positions en présence

- Comme d'autres pays d'Amérique latine, le Mexique attend beaucoup du sommet de Rio qui doit être, pour lui, l'occasion de résultats concrets et pratiques, tout particulièrement dans les domaines économique et commercial. C'est la raison pour laquelle les Mexicains sont favorables à la participation des milieux d'affaires, en marge du sommet, qui ne devrait pas, à leurs yeux, se limiter à des contacts purement diplomatiques.

Mme Rosario Green, ministre des affaires étrangères, a fortement souligné, en recevant la délégation sénatoriale, le désir des autorités mexicaines que ce sommet Union européenne-Amérique latine débouche sur des décisions concrètes, faisant l'objet de financements adaptés ; elle a cité comme exemples l'instauration d'un mécanisme d'urgence en cas de catastrophes naturelles, l'accroissement du nombre de bourses d'études et l'augmentation des échanges culturels. Mme Green a du reste effectué ensuite une tournée de plusieurs capitales européennes pour défendre ces vues mexicaines dans le cadre de la préparation du sommet.

- La France, de son côté, est très favorable au renforcement des relations entre l'Union européenne et l'Amérique latine. Ce premier sommet des Chefs d'Etat et de gouvernement des deux continents doit illustrer spectaculairement la volonté d'établir un partenariat ambitieux entre l'Europe et l'Amérique latine.

Paris estime ainsi que le sommet de Rio a une portée politique de première importance, même s'il ne s'agit naturellement pas de négliger sa dimension économique, ainsi que l'ont encore souligné le 15 mars dernier le Président de la République et le Premier ministre à l'Assemblée annuelle de la Banque interaméricaine de développement (BID). Cette dimension économique ne doit pas toutefois interférer avec les négociations commerciales qui se déroulent parallèlement depuis novembre 1998, ni réduire la forte signification politique du sommet. Celui-ci doit offrir l'occasion de renforcer le dialogue politique et la coopération entre les deux continents, en incluant notamment -comme le souhaitent nos partenaires latino-américains, les questions d'intérêt commun et les grandes questions de politique internationale.

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LES CONCLUSIONS DE VOTRE DÉLÉGATION

Votre délégation n'a naturellement pas l'ambition, à l'issue d'un séjour d'une semaine sur place, de présenter des conclusions définitives sur l'évolution de la situation au Mexique et sur ses relations -qui doivent se développer- avec la France et l'Union européenne. Cela d'autant moins que cette situation est particulièrement évolutive et peut connaître des transformations rapides. Cela est vrai dans le domaine économique et financier où les conséquences de la crise internationale, renforcée en janvier par la forte dévaluation de la monnaie brésilienne, apportent de sérieux facteurs d'incertitudes. Cela est vrai aussi dans le domaine politique où le relatif effacement du PRI ouvre les perspectives les plus incertaines en prévision des élections présidentielles prévues à l'été 2000.

Il reste que le programme particulièrement dense et exceptionnellement intéressant qui a été élaboré à l'intention de votre délégation par ses hôtes mexicains -et, en premier lieu, par le sénateur Eloy Cantu- lui a sans doute permis de prendre la mesure la plus exacte possible, dans un temps aussi bref, des réalités et des diversités mexicaines. C'est dans ce contexte que les membres de votre délégation formuleront, au terme de l'analyse qui précède et en guise de conclusion, les cinq observations d'ensemble suivantes.

1. Le Mexique, terre de contrastes

Le Mexique
est d'abord apparu à votre délégation comme une terre de contrastes. A Mexico, où elle a pu s'entretenir avec les plus hautes autorités fédérales -à commencer par le Président Zedillo- puis, à Monterrey, où elle a approché un Mexique moderne et industrialisé, et enfin dans le Chiapas où elle a pu nouer des contacts variés dans un des Etats les moins développés de la Fédération mexicaine, les membres de la commission ont approché trois Mexique différents : le Nord moderne et proche des Etats-Unis, qui s'efforce de tirer le pays vers un développement durable ; le Sud traditionnel et peu développé, qui se trouve de surcroît confronté, dans certains Etats, à des mouvements insurrectionnels ; et le centre du Mexique, autour de Mexico, qui préserve l'unité de ce grand pays de quelque 100 millions d'habitants tout en favorisant son développement et son intégration dans l'économie mondiale.

Le vieux pays qu'est le Mexique, héritier d'une longue histoire et de cultures exceptionnelles, apparaît ainsi comme constamment tiraillé entre poids du passé et appel du futur. Dans cette dialectique permanente, le Mexique voit sans cesse réapparaître le passé qui souligne sa spécificité, au point que Octavio Paz pouvait, non sans raison, écrire que son pays est condamné à être " un pôle excentré par rapport à l'Occident ". Il est en même temps l'objet d'un appel, impossible à différer, vers le futur ; le Mexique avance résolument sur cette voie grâce à l'action des forces économiques, favorisées par la proximité des Etats-Unis, et grâce à la maturité politique accrue du pays.

Mexico doit donc sans cesse oeuvrer à maintenir les liens qui unissent un pays moderne et soucieux de s'intégrer dans un monde globalisé à un Mexique plus traditionnel, soucieux de préserver, dans sa culture et son esprit, sa spécificité et son identité.

2. Un développement économique soutenu, mais inégal et fragilisé par des faiblesses structurelles et l'impact de la crise internationale

La situation économique du Mexique reflète incontestablement d'importantes inégalités de développement, qui rejettent une proportion élevée de la population en dessous du seuil de pauvreté. Elles vont de pair avec de profondes inégalités de revenus, 10 % de la population détenant plus de 40 % des revenus, et réciproquement. Elles s'accompagnent enfin par le poids élevé de l'économie informelle, qui drainerait, selon certaines estimations, près de 40 % de la population active et représenterait plus de 30 % du PIB mexicain.

L'économie mexicaine connaît néanmoins un développement et une croissance substantiels. Après avoir remarquablement surmonté -avec l'aide internationale et, en premier lieu, américaine- " l'effet tequila " en 1994-1995 et bénéficié de l'entrée en vigueur de l'ALENA -qui a favorisé un essor considérable de son commerce extérieur- le Mexique est parvenu à maintenir un taux de croissance relativement soutenu dans un contexte de crise internationale. Avec plus de 4,5 % en 1998, le Mexique arrive en tête de la croissance en Amérique latine, où de nombreux pays ont connu un brutal freinage.

En dépit de ces bons résultats, la crise internationale a ravivé les faiblesses structurelles de l'économie mexicaine -notamment en matière fiscale et dans le domaine du système financier- malgré les efforts accomplis par le gouvernement Zedillo à travers notamment des politiques budgétaire et monétaire restrictives. Même s'il est encore trop tôt pour tirer toutes les conséquences de la dernière crise brésilienne sur l'économie mexicaine, il est clair que ses effets risquent de créer des difficultés nouvelles.

Il reste que la considérable dépendance économique du Mexique par rapport aux Etats-Unis (87 % des exportations et 75 % des importations) a joué jusqu'ici, compte tenu de la conjoncture américaine, un rôle " d'amortisseur " très précieux pour le Mexique. C'est dire aussi que tout retournement de la conjoncture aux Etats-Unis aurait des incidences majeures pour l'évolution de l'économie mexicaine.

3. Un processus de démocratisation et de modernisation des institutions aux conséquences encore incertaines

Dans le domaine de la politique intérieure, la modernisation des institutions mexicaines, amorcée par l'ancien Président Salinas, a été poursuivie et approfondie par l'actuel Président Zedillo depuis son entrée en fonction en décembre 1994, malgré les critiques des secteurs conservateurs du PRI opposés à ce processus de démocratisation.

Cette démarche a été notamment illustrée par l'importante réforme électorale adoptée en août 1996, tandis que le Président Zedillo faisait de la lutte contre la violence et la corruption l'une de ses principales priorités (loi sur la sécurité publique, création d'une police fédérale, lutte contre le narcotrafic...).

Les élections du 6 juillet 1997 ont sans nul doute marqué une étape majeure dans le processus de démocratisation du pays. Elles ont en effet mis fin à l'inébranlable majorité du PRI, au pouvoir depuis 1929, à la Chambre des députés, tandis que M. Cuauhtemoc Cardenas (PRD) remportait une victoire emblématique au poste de gouverneur de la mairie de Mexico. Le président et le gouvernement mexicains doivent ainsi désormais composer avec le Congrès. Des observateurs attentifs de la vie politique mexicaine estiment, à tort ou à raison, que ce 6 juillet 1997 est appelé à constituer une date historique dans la vie politique du Mexique qui, en 180 ans d'indépendance, n'a connu que de très brèves périodes de vie véritablement et complètement démocratique.

Les conséquences de ce processus de modernisation et de démocratisation demeurent cependant encore incertaines.

C'est ainsi que les prochaines élections présidentielles -qui constituent la prochaine échéance politique majeure- apparaissent extrêmement ouvertes et particulièrement incertaines. Certes, le PRI est sur une pente électorale déclinante et devrait rompre, malgré certaines ambiguïtés, avec la procédure traditionnelle (le " dedazo ") de désignation de son successeur par le Président en exercice. Certes, l'opposition s'est renforcée et M. Cardenas, le maire de Mexico, apparaît une nouvelle fois comme le candidat naturel du PRD- malgré la candidature possible de l'autre fondateur du parti, M. Munoz Ledo. Pour autant, l'opposition semble désunie -sinon pour assurer un fonctionnement des institutions plus démocratique. On assiste souvent, en particulier sur les questions économiques et sociales, à une alliance entre le PRI et le PAN -même si certains envisagent un accord PAN-PRD-. Il va, par ailleurs, de soi que le PRI, après soixante-dix ans d'exercice ininterrompu de toutes les responsabilités, conserve des positions extrêmement fortes, à tous les niveaux, ainsi que l'illustrent notamment ses résultats récents à des élections partielles. Enfin, même si les prétendants sont encore nombreux, il semble que l'actuel ministre de l'Intérieur, M. Labastida Ochoa -qui a reçu votre délégation- pourrait être le candidat du PRI à la succession du Président Zedillo.

La prochaine compétition électorale s'annonce donc plus ouverte que jamais. Mais, au-delà de cette échéance, un autre enjeu majeur de la démocratisation des institutions mexicaines réside aussi dans la capacité du pays à maîtriser les phénomènes de violence qui assaillent le Mexique sous ses diverses formes : criminalité et délinquance quotidiennes -qui créent un climat d'insécurité croissant-, commerce de la drogue et activités du narcotrafic, et bien sûr violences politiques provoquées notamment dans certains Etats par des mouvements de guérillas.

4. L'apaisement relatif de la situation au Chiapas ne doit pas dissimuler des tensions persistantes et l'enlisement du dialogue


Dans ce contexte, le conflit du Chiapas -depuis l'insurrection armée du 1er janvier 1994- revêt, ne serait-ce qu'en raison de sa dimension médiatique, une signification politique et symbolique toute particulière.

En souhaitant se rendre sur place, votre délégation n'avait d'autre souci que de parvenir à une meilleure compréhension d'une situation locale particulièrement complexe, difficile à appréhender, souvent présentée de manière excessive. Son seul message était ainsi de manifester son intérêt pour la situation dans cette région et de transmettre le souhait de la France d'encourager les efforts de dialogue, au demeurant prôné par le gouvernement mexicain mais actuellement enlisé.

Dans cet esprit, les autorités mexicaines ont fait preuve devant votre délégation d'un optimisme prudent quant aux résultats de leurs efforts au Chiapas. Le gouvernement mexicain, parfois accusé d'avoir longtemps négligé le développement de cet Etat économiquement marginalisé, s'est donné les moyens d'une gestion active de la crise :

- des effectifs militaires substantiels ont été déployés dans la région alors que, dans le même temps, l'EZLN (armée zapatiste de libération nationale) paraît relativement affaiblie ; ses " combattants " ne sont évalués qu'à quelque 500 personnes et ses sympathisants à quelques dizaines de milliers de personnes.

Les zapatistes bénéficient d'un certain appui de l'Eglise catholique locale ; les églises évangéliques exercent à l'inverse une influence anti-zapatiste importante ; et, si l'EZLN compte sur la sympathie active de nombreuses ONG européennes ou américaines, le gouvernement mexicain expulse périodiquement des militants de ces organisations -sur la base de l'article 33 de la Constitution mexicaine qui interdit aux ressortissants étrangers de s'immiscer dans les questions politiques intérieures du Mexique ;

- sur le plan économique et social, le Président Zedillo s'est rendu à de nombreuses reprises dans le Chiapas, notamment pour mettre en place des programmes d'urgence et à la suite, en particulier, des graves inondations qui ont frappé en 1998 cet Etat ; le gouvernement mexicain s'efforce plus généralement de prendre en compte les besoins matériels d'une population marginalisée en développant de nombreuses actions, allant de l'ouverture d'écoles à la création de dispensaires, tandis que l'armée elle-même vient en aide aux populations ;

- enfin, dans le domaine proprement politique, les autorités mexicaines affirment constamment leur volonté de dialogue ; mais ce dialogue est aujourd'hui dans l'impasse. De fait, la seule instance potentielle de dialogue est aujourd'hui constituée de la " COCOPA " (commission parlementaire de conciliation et de pacification) qui s'est réunie en novembre 1998 -sans aboutir à aucun résultat concret.

L'émergence d'une solution durable reste -aux yeux des membres de votre délégation- difficile et suppose l'apaisement de tensions persistantes qui demeurent fortes :

- il y faut, sans aucun doute, la reprise du dialogue, voulu par Mexico mais pour l'essentiel interrompu depuis janvier 1997, alors que l'EZLN a tenté de reprendre l'initiative en organisant le 21 mars 1999, une consultation référendaire sur la reconnaissance des droits du peuple indigène ; le Pape lui-même, lors de sa dernière visite au Mexique en janvier dernier, a appelé à une solution pacifique et à la reconnaissance des droits indigènes ; mais la question se pose aujourd'hui de savoir si une solution pourra être mise en place avant les prochaines élections présidentielles ou si l'EZLN préférera attendre la mise en place d'une nouvelle équipe à la tête de l'Etat ;

- en tout état de cause, le massacre d'Acteal en décembre 1997 et l'enquête du Procureur général de la République à laquelle il a donné lieu (Livre blanc de 1998) sont venus confirmer l'exacerbation des tensions, l'armement des groupes paramilitaires hostiles aux zapatistes, et la faiblesse des institutions policières et judiciaires. C'est dire que la réduction, apparemment réelle, de l'influence de l'EZLN ne signifie pas que les très vives tensions, sociales et institutionnelles, qui ont favorisé son apparition sont pour autant résorbées.

5. Un Mexique désireux de s'appuyer sur la France pour approfondir ses relations et libéraliser ses échanges avec l'Union européenne

La visite de votre délégation au Mexique s'inscrivait directement, sur le plan bilatéral, dans la suite de la visite d'Etat du Président de la République en novembre dernier qui -tous nos interlocuteurs l'ont souligné- a donné un nouvel essor aux relations franco-mexicaines. La mission de notre commission s'est ainsi efforcée de prolonger les effets, de dresser un premier bilan à la fois politique et économique, des retombées de cette visite et, chaque fois que possible, d'assurer le suivi des engagements pris.

Tous nos contacts, multiples et chaleureux, avec les autorités mexicaines ont confirmé la volonté de ces dernières de prolonger dans tous les domaines -y compris au niveau des échanges interparlementaires- le renouveau des relations bilatérales entre les deux pays et de bâtir un partenariat franco-mexicain plus solide et plus dense.

Cela est vrai sur le plan politique. Cela est vrai, bien sûr, dans le domaine culturel où les relations bilatérales sont profondes et anciennes et où le modèle intellectuel français continue à bénéficier d'un réel prestige. Cela est vrai encore sur le plan économique, les entreprises françaises étant bien représentées au Mexique, même si notre part de marché (1,2 % en 1997) reste très en deçà des possibilités respectives des deux pays. C'est dans cet esprit que votre délégation souhaite vivement l'abandon des récentes augmentations de droits de douane mexicains touchant nos intérêts et une ratification rapide de l'accord de protection réciproque des investissements signé le 12 novembre dernier. Il faut enfin rappeler que de nombreuses opportunités restent à saisir sur le vaste marché mexicain où d'importantes privatisations restent encore à réaliser.

Plus généralement, il n'est pas abusif de considérer que la France peut être le partenaire privilégié du Mexique au sein de l'Europe, tandis que le Mexique, pour échapper au moins partiellement à l'omniprésence américaine et diversifier ses partenaires, cherche à s'appuyer sur la France pour approfondir et libéraliser ses échanges avec l'Union européenne.

C'est ainsi que le Mexique se montre particulièrement actif dans la préparation du sommet de Rio des 28 et 29 juin prochain -à l'origine duquel se trouve la France. Notre pays, pour sa part, souhaite également contribuer à la réussite de cette rencontre dont il souligne la portée politique, en particulier pour renforcer le dialogue et la coopération entre l'Europe et l'Amérique latine.

Le Mexique en attend des résultats concrets et vise avant tout, à travers le développement de sa relation avec l'Union européenne, une libéralisation des échanges -malgré, encore une fois, le signal négatif donné récemment par des relèvements de droits de douanes. Nouvelle puissance industrielle, le Mexique ambitionne de devenir le point d'articulation entre le nord et le sud des Amériques, mais aussi entre l'Amérique latine et l'Europe. C'est dire aussi l'importance qu'il attache aux négociations commerciales engagées en novembre dernier avec l'Union européenne.

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EXAMEN EN COMMISSION

La commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées a examiné le présent rapport d'information au cours de sa réunion du mercredi 7 avril 1999.

A l'issue de l'exposé de M. Xavier de Villepin, président, M. Hubert Durand-Chastel a rappelé l'importance du poids du passé pour les Mexicains, héritiers d'une histoire et de cultures exceptionnelles. Il a souligné que si les populations indiennes avaient été longtemps délaissées, elles faisaient désormais l'objet d'un effort important des autorités mexicaines. M. Hubert Durand-Chastel a ensuite estimé que l'étroitesse des relations américano-mexicaines constituait à la fois un atout précieux et un risque pour le Mexique qui souhaite parallèlement un aboutissement rapide des négociations actuellement engagées avec l'Union européenne. M. Hubert Durand-Chastel, après avoir rappelé que le grave phénomène d'insécurité qui sévit au Mexique est malheureusement largement répandu sur le continent américain, a conclu en considérant que la France avait un rôle particulier à jouer pour favoriser le rapprochement entre le Mexique et l'Europe.

M. André Rouvière s'est pour sa part déclaré frappé par les excès et les contradictions apparentes qui caractérisent, à ses yeux, le Mexique. Il a notamment cité la situation dans l'Etat du Chiapas, marginalisé économiquement mais non dépourvu de richesses, ainsi que les relations de plus en plus étroites du Mexique avec les Etats-Unis allant de pair avec un désir affirmé d'approfondissement des relations avec l'Europe.

M. André Boyer a souligné le sentiment ambivalent de fascination et de répulsion que les Etats-Unis suscitent au Mexique. Il a par ailleurs souhaité que notre pays réponde mieux, y compris au plan parlementaire, au souhait de nos partenaires mexicains -et, plus généralement, latino-américains- de densifier leurs relations avec la France.

M. Serge Vinçon a enfin évoqué les conséquences potentielles, à ses yeux très importantes, pour l'avenir, d'une éventuelle " dollarisation " des économies latino-américaines.

M. Xavier de Villepin, président a alors apporté les précisions suivantes :

- il a souligné le poids extrêmement important du passé dans le Mexique d'aujourd'hui,

- il a confirmé que le Mexique était apparu à la délégation comme un pays de contrastes,

- il a souligné que le Mexique -par delà l'étroitesse de ses liens avec les Etats-Unis- partageait avec la France le souci d'éviter la constitution d'un monde unipolaire,

- il a précisé qu'il avait fait part au groupe sénatorial d'amitié compétent du désir de son homologue mexicain d'intensifier les échanges parlementaires entre les deux pays,

- il a enfin estimé que l'éventuelle " dollarisation " des économies latino-américaines constituerait un événement majeur mais qu'il ne pouvait s'agir que d'un objectif lointain, rien ne garantissant que les Etats-Unis étaient prêts à une telle évolution.

La commission a alors autorisé la publication du rapport d'information qui lui avait été présenté.