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II. UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE DÉLICAT À INTERPRÉTER

A. UNE ÉCONOMIE STABLE OU STAGNANTE ?

1. Une économie-continent

L'économie indienne et les politiques mises en oeuvre ne peuvent être comprises sans prendre en compte les dimensions et l'hétérogénéité de l'Inde. Une superficie de 3,3 millions de km² et une population estimée à un milliard d'habitants en font un pays à l'échelle d'un continent.

L'Inde compte deux langues officielles : le hindi, pratiqué par 39 % de la population, essentiellement dans le nord du pays, et l'anglais qui est resté la langue de l'administration et des affaires. La constitution reconnaît 18 langues nationales, mais de très nombreuses langues et dialectes locaux existent, appartenant à différentes familles linguistiques.

A cette mosaïque de langues se superpose celle des religions. En effet, si 82 % de la population est hindoue, les musulmans représentent 12 % de celle-ci, et de nombreuses minorités religieuses sont influentes dans certains Etats (chrétiens dans le sud, sikhs au Penjab, bouddhistes dans les régions himalayennes, Jains au Rajasthan, parsis dans la région de Bombay...).

Cette hétérogénéité du contexte culturel indien ne favorise pas la mobilité interne de la population. L'ouverture de l'Inde sur l'extérieur est également limitée car la diaspora indienne, proportionnellement moins nombreuse que la diaspora chinoise même si elle tend à se développer en particulier aux Etats-Unis, n'a pas encore constitué un vecteur suffisant de développement des relations commerciales avec l'étranger.

D'un point de vue économique, l'étendue du pays ne permet pas de considérer les fonctions de production comme uniformes et la diversité des pratiques sociales et culturelles font qu'un choc économique ou une mesure d'incitation ne produiront pas partout une réponse similaire.

Le degré d'industrialisation et de développement est très variable d'un Etat à l'autre. Le niveau de vie varie de un à trois entre l'Etat le plus pauvre, le Bihar, et les Etats les plus riches, Delhi, Goa, et le Penjab. La faible mobilité des personnes empêche la compensation des écarts de croissance par le biais des mouvements migratoires et contraint l'Etat à mettre en oeuvre une politique de péréquation des ressources.

Ces conditions constituent une contrainte réelle dans la détermination des politique économiques à l'échelle nationale.

2. Succès et limites de la voie indienne du développement

La " voie indienne " de développement a été construite sur un modèle de croissance autocentré organisé autour d'un vaste secteur public.

Depuis les années cinquante, le Plan fixe les priorités économiques des pouvoirs publics et le budget de l'Union met en oeuvre de nombreux mécanismes de subvention et d'incitation. Des orientations précises sont données aux banques publiques et privées, ces dernières étant tenues administrativement d'affecter une fraction de leurs prêts aux secteurs de l'économie déclarés prioritaires. Les premiers plans quinquennaux ont visé le développement d'une base de biens d'équipement lourds qui devait conduire à la diversification des exportations dans le domaine des biens manufacturés.

La réussite du " modèle asiatique " de développement contraste avec la faiblesse des performances indiennes en matière de croissance. Si l'on compare, par exemple, l'Inde et la Corée du Sud, on constate que la stratégie de substitution aux importations menées dans les deux pays ont produit des résultats sensiblement différents. Le coût de la stratégie indienne de substitution aux importations a été très élevé car la méthode mise en oeuvre n'a pas permis d'obtenir les résultats attendus, c'est-à-dire une économie capable de transformer ses ressources en un large éventail de produits. L'objectif était, en effet, de conforter l'indépendance économique indienne, ce qui a conduit à l'éviction partielle du commerce international par le biais d'une forte discrimination à l'égard des exportations, conçues comme le résidu de la production domestique, et les investissements étrangers.

Une politique de substitution aux importations peut être conçue comme un investissement en faveur d'une économie plus diversifiée et flexible, mais elle implique toujours un coût pour l'économie qui est fonction de la durée de son application et de l'importance des distorsions qu'elle est susceptible de provoquer. Dès lors, la levée finale des mesures de protection des industries constitue un élément déterminant de cette stratégie, particulièrement délicat à mettre en oeuvre économiquement et politiquement.

En Inde, les protections tarifaires et le contrôle direct de l'investissement ont éliminé la menace de la concurrence extérieure, mais ont également réduit la compétitivité des marchés et provoqué l'apparition d'industries aux coûts élevés, au détriment de l'agriculture. De plus, l'industrie indienne n'a pas bénéficié de transferts de technologie dans la même mesure que l'industrie coréenne et n'a pas été incitée à optimiser ses modes de production. L'existence d'un marché captif intérieur important n'a pas encouragé la recherche de débouchés extérieurs, même après la diminution de la discrimination à l'égard des exportations dans les années quatre-vingt.

L'échec relatif de la stratégie indienne de substitution aux importations montre l'importance déterminante du processus politique : les politiques sélectives du crédit et de subventions aux secteurs prioritaires ont souvent réussi en Corée du sud car elles s'accompagnaient d'échéances précises, la capacité d'affronter la concurrence étrangère sanctionnant in fine le processus de mise à niveau des industries nationales. L'absence de telles contraintes en Inde, avec le maintien des mesures protectionnistes et la pérennisation des système de subvention, a limité l'effet des mesures incitatives du gouvernement et favorisé l'émergence d'une économie de rente en créant des groupes d'intérêt opposés à la libéralisation et à l'ouverture de l'économie.

La politique économique de l'Inde a, en effet, conduit à une allocation sous-optimale des ressources et à la constitution d'un secteur public surdimensionné. Celui-ci compte pour 25 % du PIB en 1993-1994, contre 8 % en 1960, et occupe 70 % des personnes employées dans le secteur formel. Dans le secteur industriel, 55 % de l'investissement était alloué au secteur public à la fin des années 1980, alors que sa part dans la production totale ne représentait que 15 %.

Cependant, les succès de l'expérience indienne de planification du développement ne doivent pas être négligés. La disparition des famines, malgré plusieurs années de faibles récoltes, témoigne de la réussite de la " révolution verte " indienne. A compter de 1969, le Plan a mis l'accent sur la productivité agricole au moyen d'une diffusion des innovations technologiques, permettant l'augmentation des rendements nécessaire du fait de la forte contrainte foncière existante. Le développement de l'irrigation et de l'utilisation des engrais a permis à l'Inde d'atteindre l'autosuffisance alimentaire et de devenir exportatrice de produits agricoles. Enfin, l'Etat a mis en oeuvre une politique d'achat et de stockage de denrées agricoles dans les régions productrices, et de distribution dans les zones déficitaires, afin d'éliminer les risques de famine.

Certes, la croissance de la production et de la productivité en Inde a été considérablement moindre qu'en Asie du Sud Est. Cependant, l'Inde a développé une impressionnante capacité technologique, notamment dans les domaines du nucléaire, de l'informatique ou de l'industrie spatiale, qui résulte partiellement des phénomènes d'apprentissage induits par la stratégie de substitution aux importations. Cette réalité autorise à penser que la maximisation du taux de croissance n'a pas constitué l'objectif prioritaire de la " voie indienne " de développement.

3. Une croissance modérée mais constante

L'Inde a connu une croissance de long terme décevante, qualifiée de " taux de croissance hindou ", qui s'établit en moyenne annuelle à 3,5 %. Etant donné la croissance démographique élevée, le revenu par habitant a augmenté de moins de 2 % par an depuis 1960, alors qu'il augmentait de 5 à 6 % par an dans les nouveaux pays industrialisés d'Asie au cours de la même période.

La comparaison avec ces pays est largement défavorable à l'Inde en terme de productivité des facteurs, de croissance ou de capacités d'exportation. Cependant, il semble davantage pertinent de dégager des éléments de comparaison avec le Pakistan ou la Chine, dont les caractéristiques sont plus semblables et la proximité géographique plus marquée.



La comparaison avec la Chine montre, à partir des années 70, un décrochage de l'économie indienne par rapport à l'économie chinoise en termes de croissance et de commerce extérieur.





Ces éléments de comparaison semblent confirmer les théories qui prônent une stratégie d'exportation pour promouvoir la croissance.

Cependant, en Inde, les objectifs d'autosuffisance et d'indépendance, de justice sociale et d'équilibre géographique ont toujours prévalu sur la recherche de la maximisation de la croissance. En conséquence, des politiques macro-économiques prudentes et visant la stabilité, parfois au détriment de l'efficacité économique, ont été menées. Le taux de croissance de l'économie s'est abaissé d'une moyenne de 3,5 % par an dans les années cinquante et soixante, à 2,5 % seulement dans les années soixante-dix. La politique d'autocentrage et d'interventionnisme étatique avait conduit à des taux de retour sur investissement très faibles et à des goulets d'étranglement dans les infrastructures.

Au cours des années quatre-vingt, la croissance a été relancée par la déréglementation partielle des marchés, la dépréciation de la roupie et la stimulation de la demande domestique. Ces réformes ont permis d'atteindre une croissance de 5,5 % par an au cours de la décennie quatre-vingt, mais ont provoqué une déstabilisation de l'économie. En effet, la dévaluation de la roupie a encouragé les exportations mais, en renchérissant les importations, a également provoqué une hausse de l'inflation, une détérioration des comptes extérieurs et une aggravation des déficits publics.

Le creusement du déficit courant, partiellement financé par des emprunts et les dépôts des Indiens non-résidents, a provoqué une baisse des réserves de devises. Le service de la dette a cru de 12,6 % du PIB en 1980 à 27,7 % en 1990. La stimulation de la croissance a donc provoqué une rupture des équilibres financiers indiens.

B. UNE LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE INTERROMPUE OU SUSPENDUE ?

1. Les réformes libérales engagées depuis 1991

Les réformes économiques libérales engagées en 1991 ont été imposée par la situation financière du pays, qui s'approchait alors d'une crise des paiements. Le développement des déficits publics et extérieurs au cours des années quatre-vingt a fragilisé le financement de l'économie ,qui n'a pas pu absorber le choc de la guerre du Golfe en 1991.

La faiblesse des réserves en devises, inférieures à un mois d'importations, a rendu nécessaire la mise en oeuvre d'un programme d'ajustement financé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. Outre les mesures immédiates de dévaluation de la roupie et de hausse des taux d'intérêt, un programme d'assainissement des finances publiques et de réformes structurelles a été engagé.

La stratégie de réforme engagée par le Gouvernement de M. Narassima Rao en 1991 comportait l'abolition du régime des licences industrielles, le remplacement des quotas d'importation par un régime " d'Open General License ", la diminution et la rationalisation des droits de douane, l'élimination progressive des subventions, la réforme du système bancaire et la réduction des dépenses publiques.

Nombre de ces engagements ont, d'ores et déjà, été respecté, augmentant la marge laissée à l'initiative privée et ouvrant l'économie indienne sur l'extérieur : le nombre de secteurs industriels réservé aux entreprises publiques, de même que ceux pour lesquels les investissements étrangers sont limités, a été réduit. L'approbation pour les investissements directs dans les secteurs prioritaires est devenue automatique pour les participations inférieures à 51 %, tandis que les critères d'approbation ont été généralement assouplis. Le système d'autorisation préalable pour les investissements a été supprimé. Enfin, les droits de douane ont été considérablement réduits, même s'ils demeurent une barrière substantielle aux échanges.

L'application de ce programme de réforme a été plus timide pour ce qui concerne le secteur public et les finances publiques. Les subventions distribuées par l'Etat ainsi que le déficit public demeurent importants, tandis que peu d'entreprises publiques ont été privatisées ou restructurées.

Si la dynamique des réformes libérales n'a pas été remise en cause au cours des années récentes, elle reste néanmoins fluctuante et conditionnée par les contraintes politiques et sociales spécifiques de l'Inde.

2. Des premiers effets encourageants mais limités

L'effet immédiat des réformes fut un ralentissement de la croissance, ramenée à 1 % en 1991-1992, du fait de la baisse de la demande induite par les mesures d'ajustement. Cependant, la croissance a atteint 4,5 % dès l'année suivante, puis plus de 6 % en 1994-1995. Les effets des réformes sur la croissance sont positifs, puisque celle-ci se situe à 6 % en moyenne annuelle entre 1992 et 1998.

Après un déclin dû la contraction de la demande interne, l'investissement a repris à compter de 1994 avec l'augmentation de la croissance et une plus grande disponibilité du crédit.

L'Inde a pu reconstituer ses réserves de change, qui sont passées de 1 milliard de dollars en 1991 à 20 milliards en 1995, puis 27 milliards à la fin de l'année 1998, soit l'équivalent de 7 mois d'importations. Le cours de la roupie flotte et est relativement stable, aucune dévaluation anormale n'ayant eu lieu depuis 1991.

La dette extérieure a diminué en proportion du PIB de 33,4 % en 1991-1992 à 24,8 % en 1998, la part de la dette à court terme étant également réduite. La dette intérieure représente, quant à elle, 48 % du PIB. Cependant, les intérêts de la dette représentent encore 46 % des recettes de l'Etat et la libéralisation du secteur financier contraint le gouvernement à emprunter au prix du marché, ce qui tend à accroître le coût de la dette.

Les réformes ont ouvert l'Inde sur l'extérieur. Le taux d'ouverture de l'économie est passé de 12,7 % dans les années quatre-vingt à environ 23 % aujourd'hui. Les exportations augmentent de plus de 20 % par an depuis 1993. Les investissements étrangers ont afflué mais demeurent modestes : l'Inde n'a attiré que 3,3 milliards de dollars d'investissements étrangers en 1997, contre 45,3 milliards pour la Chine. Le stock d'investissements en Inde n'est que de 13 milliards de dollars en 1998.

Les réformes de 1991 ont eu un effet favorable sur l'économie indienne car elles ont permis la stabilisation de l'économie et la reprise de la croissance. Cependant, d'importants problèmes demeurent. En 1990-1991, le déficit du secteur public, qui a augmenté fortement au cours de la deuxième moitié des années quatre-vingt, s'établit à 10,5 %. En 1994-1995, ce solde demeure inchangé mais masque d'importantes évolutions, puisque le déficit du gouvernement central a été réduit de 2,5 points malgré une diminution des recettes liée à la baisse des droits de douane, tandis que les Etats de l'Union ont augmenté leurs déficits. L'ajustement fiscal opéré par le gouvernement a accru la crédibilité de la politique économique.

Cependant, la persistance du déficit public pose la question du maintien de la politique budgétaire indienne actuelle et des risques d'éviction du secteur privé. L'investissement public a été réduit, mais l'inertie des dépenses publiques courantes empêche l'épargne de financer l'investissement privé, tandis que le niveau élevé des taux d'intérêt interdit l'accès des petits emprunteurs au crédit. En 1997-1998, le déficit budgétaire cumulé des seules opérations courantes du gouvernement central et des Etats a atteint 4,4 % du PIB, ce qui réduit considérablement les marges de manoeuvre des pouvoirs publics.

Le poids de la dette intérieure publique continue de croître en part du PIB, et le paiement des intérêts rendra encore plus difficile la réduction du déficit des opérations budgétaires courantes. Dans ces conditions, une diminution des taux d'intérêts réels et de l'effet d'éviction du secteur privé semble peu probable.

La lenteur des restructurations des entreprises publiques et des privatisations constitue une limite importante aux réformes engagées. Les droits de la propriété et du travail sont très rigides et constituent un frein aux réformes structurelles et à la croissance. Ainsi, les licenciements dans les entreprises de plus de 100 employés doivent être approuvés par le Gouvernement.

Pour l'instant, la faiblesse des réformes structurelles et l'insuffisance des investissements dans l'éducation et les infrastructures semblent limiter les perspectives de croissance à long terme de l'Inde à 5 ou 6 % par an, ce qui est insuffisant compte tenu des besoins et de l'évolution de la démographie.

L'impact des réformes et la dévaluation de la roupie ont eu un effet favorable sur la croissance, mais la faiblesse des réformes structurelles n'a pas permis de rendre l'industrie indienne suffisamment compétitive et a contraint le gouvernement à relever ses protections tarifaires en 1997 et en 1998, marquant ainsi une pause dans le processus d'ouverture du pays. Cependant, la politique officielle reste une convergence graduelle des droits d'accises à l'importation vers un taux moyen de 18 %, et des droits de douane vers les niveaux de l'ASEAN en l'an 2000.

3. Les dilemmes du Gouvernement Vajpayee

L'élection législative de février-mars 1998 a conduit à la formation d'une assemblée sans majorité pour la seconde fois consécutive et à la formation d'un gouvernement formé par le dirigeant du BJP, M. Vajpayee, au sein duquel son parti ne détient cependant que 24 portefeuilles sur 43.

Le programme économique du BJP est centré sur le concept de " Swadeshi ", c'est-à-dire la suprématie des intérêts de la nation, et une préférence marquée pour les productions nationales. Cette idée se traduit par une volonté de réforme économique interne importante, mais sélective pour ce qui concerne les échanges extérieurs. La défiance vis-à-vis de la globalisation de l'économie mondiale insiste sur le " piège " de l'ouverture des marchés prônée par les pays occidentaux et l'Organisation Mondiale du Commerce, accusée de servir les intérêts commerciaux américains.

Selon la doctrine du " Swadeshi ", les investissements étrangers ne sont bénéfiques que s'ils augmentent les capacités de production dans les nouvelles technologies et la part de marché des exportations indiennes, et si les profits rapatriés par les entreprises multinationales sont proportionnels à la hausse de la productivité et des recettes d'exportation. L'investissement est encouragé à viser l'exportation plutôt que le marché intérieur. Les partenariats avec les entreprises indiennes sont privilégiés. L'investissement étranger dans le secteur des biens de consommation devrait être interdit, selon le BJP, réticent à ouvrir le marché indien à la concurrence internationale avant une période de 7 à 10 ans, considérée comme indispensable pour rendre les industries indiennes concurrentielles.

Le BJP est cependant favorable à l'accomplissement de réformes importantes sur le marché intérieur, et est opposé au capitalisme d'Etat et à la planification qui symbolisent à ses yeux les politiques menées par le Parti du Congrès. Il souhaite dynamiser l'agriculture, délaissée par les réformes libérales, et réduire le domaine du secteur public en privatisant la majorité des entreprises détenues par l'Etat.

Toutefois, les divergences au sein de la coalition ont contraint le BJP à abandonner ou différer ses objectifs propres pour négocier un programme de gouvernement. La poursuite des réformes économiques internes a été ensuite contrariée par la présence dans la coalition gouvernementale d'anciens socialistes, et par l'action d'un groupe de pression puissant défendant les positions acquises par les entreprises publiques.

Quant aux partis régionaux alliés au BJP, ils sont favorables à un régime libéral pour les investissements étrangers qui leur permettront de financer le développement de leur région.

L'hétérogénéité de la coalition gouvernementale a donc empêché la mise en oeuvre de politiques radicales, tant vis-à-vis des industries nationales que des investissements étrangers. Les réformes structurelles du secteur public nécessaires sont retardées, tandis que la composante idéologique du programme économique du BJP, centré sur la préférence nationale, a été repoussée par ses partenaires au sein de la coalition gouvernementale.

Les réformes structurelles ne font pas l'objet d'un consensus, car leurs conséquences sociales sont importantes et potentiellement dangereuses pour un gouvernement de coalition. Quant aux tentatives de réduction des dépenses publiques, la plupart ont échoué, la réduction des subventions agricoles se heurtant notamment à l'opposition des partenaires du BJP au sein de la coalition gouvernementale.

Les réalités du pouvoir ont conduit le Gouvernement de M. Vajpayee, qui continue d'expédier les affaires courantes dans l'attente des élections législatives anticipées, à tempérer ses positions doctrinaires de méfiance envers l'extérieur et à prendre en compte les contraintes sociales qui freinent la mise en oeuvre des réformes.

C. UNE CRISE ASIATIQUE IGNORÉE OU DIFFÉRÉE ?

1. Une économie isolée du reste de l'Asie

Le sous-continent indien constitue un ensemble géographique séparé des pays d'Asie du sud-est par l'Himalaya et par le delta du Gange. Historiquement, l'Inde est davantage tournée vers l'Asie centrale ou les pays de la péninsule arabique, avec qui des relations commerciales et financières importantes se sont développées à partir de Bombay.

L'Inde s'ouvre cependant progressivement vers l'est : en 1995, les importations en provenance d'Asie et d'Océanie représentaient 13 milliards de dollars sur un total de 28 milliards, tandis que la part des exportations indiennes vers ces régions passait de 33 % en 1991 à 39 % en 1995. On assiste donc à une réorientation des échanges commerciaux indiens, notamment vers les pays d'Asie du sud-est. Les échanges de délégations commerciales, les réunions de conseils commerciaux communs et la participation aux foires commerciales avec des pays de cette région se sont considérablement accrus au cours des dernières années.

Pourtant, les échanges et la coopération demeure faible. L'Inde a été admise comme partenaire de dialogue par l'ASEAN et membre du forum régional de cette même organisation, sans que son adhésion à l'organisation soit acceptée. Isolée de l'Asie du sud-est dynamique, l'Inde est également une candidate malheureuse à l'APEC (Conseil Economique Asie-Pacifique) et à l'ASEM (sommet Europe-Asie).

L'Inde est donc confinée à sa zone d'influence traditionnelle et s'efforce de conclure des accords de coopération avec les pays du sous-continent. Dans le cadre de l'Association de coopération régionale pour l'Asie du sud (SAARC), l'Inde travaille à la formation d'une zone de libre-échange entre les sept pays membres (Inde, Pakistan, Bhoutan, Népal, Maldives, Sri Lanka, Bangladesh). Un accord de réduction des tarifs douaniers et visant à leur élimination progressive (SAPTA) est entré en vigueur en décembre 1995. L'Inde a également contribué à la naissance de l'IOR-ARC, forum de coopération économique réunissant quatorze pays riverains de l'Océan Indien.

2. Un premier impact de la crise très limité

La libéralisation du système financier a été plus mesurée en Inde, comme en Chine d'ailleurs, que dans la plupart des pays d'Asie du sud-est. En conséquence, l'Inde n'a pas été directement touchée par les fluctuations monétaires et financières qui ont secoué la région à partir de l'été 1997. Le maintien d'un contrôle étatique sur le financement de l'économie, ses réserves de change et la non-convertibilité de sa monnaie la préservent en effet des déstabilisations induites par des mouvements de capitaux importants.

Cependant, le financement de l'économie indienne laisse une place de plus en plus importante aux apports de capitaux étrangers, et les bourses de Bombay et Delhi sont largement plus importantes que la plupart des bourses d'Asie, avec un chiffre d'affaire commun de 12 milliards de dollars pour le mois de juin 1998 et une capitalisation de 206 milliards de dollars à cette même période. A la fin de mars 1998, le stock d'investissements de portefeuille est de 15 milliards de dollars. Les réserves en devises de l'Inde devraient lui permettre de faire face à la volatilité croissante des capitaux.

La faible ouverture de l'économie indienne sur l'extérieur, les exportations ne représentant que 9 % du PIB, a préservé le pays de la contagion de la crise. Le commerce avec les pays touchés est relativement faible, et les entreprises indiennes ne sont que très faiblement en concurrence avec les pays asiatiques sur les marchés d'exportation. Les débouchés pour l'industrie indienne sont donc peu menacés par l'accroissement de compétitivité des exportations des pays du sud-est asiatique résultant des dévaluations de leurs monnaies nationales.

La crise asiatique a toutefois contribué à aggraver le déficit commercial de l'Inde. La roupie s'est dépréciée à partir du mois d'août 1997, en partie pour compenser la hausse de l'inflation, mais également pour prendre en compte le désavantage compétitif dû aux dévaluations des monnaies des pays du sud-est asiatique. Le relèvement des tarifs douaniers en 1998-1999 participe de ce même objectif.

La stratégie indienne d'appel à l'épargne extérieure ne permet pas encore d'accroître suffisamment l'investissement pour atteindre les objectifs de croissance annoncés pour le IXème Plan, soit une moyenne de 7 % par an. Mais un recours accru aux capitaux extérieurs exige au préalable un assainissement des finances publiques.

3. Un risque d'effets différés

Les mouvements de capitaux continuent de faire l'objet d'une réglementation restrictive et. les sorties de capitaux des résidents doivent faire l'objet d'une autorisation de la Banque Centrale. Du point de vue indien, l'appel à l'épargne extérieure n'est bénéfique que si les capitaux sont stables et orientés vers les secteurs définis comme prioritaires par les pouvoirs publics. Les investissements doivent être effectués par des investisseurs institutionnels agréés par la Banque Centrale. L'analyse de la crise asiatique pousse les autorités indiennes à renforcer la politique sélective du crédit, afin de répartir l'investissement de manière équilibrée selon les secteurs et de limiter les investissements spéculatifs.

Malgré les protections dont l'Inde dispose pour ne pas subir la contagion de la crise asiatique, son déficit courant risque d'engendrer une crise de confiance à laquelle elle ne pourrait que difficilement résister.

L'Inde a dû faire appel à l'épargne des Indiens non-résidents pour financer son déficit courant, compte tenu de la restriction de l'accès au crédit bancaire international et de l'élévation des primes de risques sur les taux d'intérêt consécutifs à la crise asiatique. Certes, la dette indienne ne s'élève qu'à 28 % du PIB et le service de la dette absorbe moins de 28 % des recettes d'exportation. La dette à court terme reste relativement faible et préserve l'Inde des risques de liquidité. Toutefois, le niveau élevé des taux d'intérêt provoqué par l'importance des déficits publics comporte un risque de spéculation sur les instruments de gestion de la dette, et donc de déstabilisation du pays si une crise de confiance se présentait.

Les protections tarifaires et réglementaires réduisent l'impact de la crise, mais favorisent un ralentissement et une prudence accrue dans la mise en oeuvre des réformes économiques. La réaction des investisseurs étrangers à l'égard d'une pause du processus de libéralisation pourrait fragiliser la situation financière indienne.

L'Inde est confrontée à l'importance de ses déficits internes et externes, et doit s'efforcer de stimuler la croissance sans engendrer de déséquilibres trop importants. Elle doit également contenir les pressions inflationnistes liées aux tensions sur le marché des biens et services.

Enfin, le coût du conflit récemment rouvert avec le Pakistan entraîne une dépréciation de la roupie, un ralentissement de certaines activités générant des devises, telles le tourisme et le transport aérien, et pèse sur le budget de l'Etat. L'incertitude liée à cette situation fait peser un risque de déstabilisation de l'économie indienne dont les fondements demeurent fragiles. Le pays a moins souffert de la crise financière que les autres pays d'Asie, mais pourrait difficilement supporter une crise de confiance étant donné l'importance de ses besoins de financement.





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