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25 mai 2000 : L'avenir du groupe aéronaval (la nécessité d'un second porte-avions) ( rapport d'information )

 

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B. LE CONFLIT DU KOSOVO A CONFIRMÉ L'UTILITÉ OPÉRATIONNELLE D'UN GROUPE AÉRONAVAL PERMANENT ET COHÉRENT

Votre commission des affaires étrangères et de la défense a eu l'occasion l'an passé de souligner l'apport du groupe aéronaval lors de l'opération " force alliée " et les limites tenant à l'absence de second bâtiment2(*).

1. L'apport du groupe aéronaval lors du conflit du Kosovo

Dès le début de la crise du Kosovo et tout au long de son déroulement, le porte-avions Foch a été au coeur du dispositif français dans l'Adriatique.

Son déploiement constituait un geste politique fort destiné à montrer la détermination de la France, y compris durant les négociations de Rambouillet. Impliqué dans l'opération " Trident " du 26 janvier au 3 juin 1999, le groupe aéronaval a conduit des opérations maritimes et a participé à la campagne aérienne qui a débuté le 23 mars.

Grâce à sa capacité de déploiement rapide et sans entrave diplomatique, le groupe aéronaval a été prépositionné en Adriatique dès le 26 janvier 1999. Le porte-avions Foch et le sous-marin nucléaire d'attaque (SNA) qui l'accompagnait ont pu occuper une position stratégique dès cette date devant les côtes du Monténégro. Ce positionnement au plus près, à la limite de portée des batteries côtières serbes, soit 50 nautiques, a permis une très grande réactivité qui a été exploitée par l'OTAN lorsque nécessaire, aussi bien pour des missions d'assaut, que de reconnaissance ou de RESCO (recherche et sauvetage de combat). Son rôle et son positionnement ont été d'autant plus importants que les Etats-Unis et les Britanniques n'ont pas maintenu, en mer Ionienne, de porte-avions durant toute la durée du conflit en raison de leurs missions de surveillance de l'espace aérien irakien.

Le groupe aéronaval (GAN) s'est montré capable de maîtriser tout le milieu aéromaritime en bloquant les forces navales adverses au port, grâce au SNA interdisant à la marine yougoslave la sortie des Bouches de Kotor, et l'espace aérien grâce aux moyens antiaériens. Cette stratégie de surveillance, associée à une capacité instantanée de rétorsion, reposait en priorité sur la Task Force 470 ( nom OTAN du GAN français dans cette opération) capable d'opérer au plus près des objectifs et disposant d'une bonne connaissance du théâtre où elle croisait depuis plus de deux mois au moment du déclenchement des frappes aériennes.

Par ailleurs, l'autonomie logistique du GAN, assurée par le couple pétrolier ravitailleur (Meuse) - bâtiment atelier (Jules Verne), a été particulièrement appréciée. En matière de ravitaillement en vol, l'autonomie du groupe aérien embarqué a beaucoup simplifié la tâche des alliés alors que les procédures de vol et de ravitaillement étaient très complexes, les avions basés au sol dans le nord de l'Italie devant suivre une voie descendante vers la Serbie, ravitailler au dessus de l'Adriatique puis accomplir leur mission et revenir en effectuant lorsque nécessaire un second ravitaillement. Il faut savoir que les missions de ravitaillement ont représenté 21 % des missions de l'Alliance et les missions d'assaut 28 %. Or les avions embarqués n'avaient recours qu'à leurs propres ravitailleurs après le catapultage et étaient beaucoup plus rapidement sur zone puisque le porte-avions était situé en face de la Serbie.

Le temps moyen de vol des Super Etendard par objectif traité a été de 1 h 30, alors que les durées de vol des pilotes basés à terre pouvaient dépasser 4 heures. Le positionnement près de l'objectif et une plus grande souplesse de réaction face aux contraintes météorologiques, ont permis de limiter à seulement 20 % le nombre des missions annulées en vol.

La réussite des Super Etendard modernisés a démontré l'intérêt, dans ce type de crise, d'un porte-avions avec catapultes et brins d'arrêt, alors que les trois porte-aéronefs britanniques n'ont pu être utilisés pour des missions d'assaut contre la terre, le rayon d'action et les capacités d'emport de leurs avions Harrier à décollage court n'étant pas adaptés à ce type de missions. Par contre, la flottille 11F, composée de 18 SEM (14 tireurs, 4 ravitailleurs), a accompli un tiers des frappes françaises (4 % des missions d'assault de l'Alliance) et plus de 450 sorties en 70 jours d'opérations. Les tirs de 268 bombes GBU-12 guidées par laser ont eu le meilleur taux de coups au but de toute l'Alliance (73 %).

L'intérêt du maintien d'une capacité RESCO à bord d'un porte-avions placé au plus près des côtes ennemies a été confirmé par l'opération entreprise pour récupérer le pilote du F 117 abattu le 27 mars.

Le groupe aéronaval a également démontré sa parfaite interopérabilité interalliée en intégrant durant toute la crise une frégate anti-sous-marine britannique (le Somerset puis le Grafton). C'était la première fois, depuis la guerre de Crimée, qu'un bâtiment britannique était placé sous commandement tactique français. Par ailleurs, le porte-avions Foch a embarqué des hélicoptères allemands. Il a ainsi participé sans difficulté aux procédures otaniennes de gestion de l'espace aérien. A ce titre, d'importants progrès ont été accomplis depuis la guerre du Golfe au cours de laquelle l'aéronautique navale française n'avait pu prendre part aux opérations, le porte-avions Clemenceau étant utilisé comme porte-hélicoptères et transport de troupes puis maintenu en Méditerranée.

Au-delà de son intérêt opérationnel, le groupe aéronaval a permis de conserver le contrôle national des règles d'engagement. Les moyens du groupe aérien sont restés sous commandement et contrôle opérationnel français. Seul le contrôle tactique fut attribué au commandant de la composante aérienne pour l'exécution des missions inscrites à l'ATO (Air Task Order) conformément à un contrat passé avec le CAOC (Combined air operation center). Les moyens nécessaires à l'accomplissement de missions nationales propres peuvent ainsi être préservés, y compris dans le cadre d'une coalition.

2. Les limites des capacités françaises au Kosovo

Pleinement utilisées pendant quatre mois, les capacités du porte-avions Foch sont arrivées à leur terme avant la fin de la crise, en particulier en raison du potentiel limité des catapultes à vapeur qui nécessitaient une remise à niveau. L'impossibilité de relayer le Foch, tenu de retourner à Toulon, illustre les conséquences, en cas de crise, de l'absence d'un second porte-avions. L'utilisation d'un porte-avions de manière quasi continue pendant quelque 130 jours, a cependant constitué le plus long déploiement à la mer du Foch depuis son lancement en 1963, et a montré qu'un seul porte-avions reste capable d'accomplir d'importantes missions.

Deux autres éléments de notre dispositif ont montré par ailleurs les limites de leur utilisation. Mobilisé par les missions permanentes de protection de la Force océanique stratégique (FOST) sur un autre théâtre, tout le parc de SNA a été sollicité afin de maintenir une présence permanente en Adriatique, trois SNA (l'Améthyste, l'Emeraude et le Saphir) s'étant succédé dans cette mission. La cible de 6 SNA Barracuda pour le futur ne doit donc pas être réduite si l'on souhaite conserver la capacité d'accomplir des missions de ce type. De même, les capacités de ravitaillement en vol, qui ont été si utiles au Kosovo, ont atteint leur limite, et il pourrait donc être nécessaire d'en équiper le Rafale Marine dès le standard F2. L'achat d'un appareil spécialisé auprès de l'US Navy a en effet été abandonné, car il aurait impliqué la création d'une chaîne logistique supplémentaire. Par ailleurs, les Super Etendard ne disposaient ni des capacités nécessaires pour le tir laser de nuit, ni d'une capacité de tir tout temps adaptée à la précision requise par l'Alliance. L'arrivée du SEM standard 5 permettra de pallier cette déficience.

En outre, du 26 janvier au 14 février, la France n'a pu disposer de frégate antiaérienne capable d'assurer la sécurité du porte-avions, les unes n'étant pas opérationnelles en raison de retards pris dans leurs périodes d'entretien majeur, par manque de crédits, et une autre frégate étant engagée simultanément à Djibouti. Point n'est besoin d'insister sur la nécessité de disposer d'un nombre suffisant de frégates antiaériennes opérationnelles pour assurer la protection du groupe aéronaval, et l'urgence de la réalisation du programme Horizon pour remplacer ces frégates en fin de vie.

Le porte-avions Foch ne disposait pas non plus d'avions d'interception pour assurer de manière autonome sa propre protection, les Crusader n'ayant pu être engagés compte tenu de leur vétusté. Cette défaillance, qui a conduit la France à s'en remettre à des moyens étrangers, devrait être comblée en 2001 avec l'entrée en service de la première flottille de Rafale au standard F 1.

La transmission de dossiers d'objectifs en temps réel aurait été un atout très important pour mieux traiter les cibles mobiles qui ne peuvent être tirées sur coordonnées avec quelques heures de décalage. Les besoins de communication à haut débit devront être satisfaits à l'avenir pour rester en phase avec les Etats-Unis. Ces capacités de communication et de renseignement en temps réel des moyens aériens (avions ou drones embarqués de reconnaissance) doivent être développés pour garantir l'autonomie de choix des cibles et de l'évaluation des dommages.

Par ailleurs, le tir de près de 300 missiles de croisières par les Américains et les Britanniques confirme l'intérêt pour la France de se doter de telles armes, afin de ne pas être exclue d'une partie du cycle de décision et des opérations. L'acquisition du Scalp/EG paraît donc particulièrement pertinente. Il devrait équiper le Rafale Marine F2 en 2005 et ensuite les futurs SNA Barracuda et frégates multimissions.

Pour conclure sur le rôle du porte-avions, il faut rappeler que plusieurs éléments spécifiques à cette crise limitent la portée des enseignements que l'on peut en tirer : la présence d'un très grand nombre de bases à terre à proximité, l'accord presque unanime de la plupart des pays de l'Alliance et enfin la proximité du conflit par rapport aux pays qui sont intervenus. Les opérations aériennes ont pu être menées depuis l'Italie, des bases de l'OTAN en Europe et même la base de Solenzara en Corse, plusieurs pays voisins de la Serbie ayant en outre accordé des facilités de survol. En d'autres circonstances moins favorables, le rôle dévolu au porte-avions aurait pu s'avérer beaucoup plus important parce que seul à même de mener une opération à distance d'un point d'appui ou affranchie d'une autorisation préalable des Etats riverains.

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