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N° 417

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 1999-2000

Annexe au procès verbal de la séance du 14 juin 2000

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées (1) sur la défense antimissiles du territoire (NMD) aux Etats-Unis,

Par M. Xavier de VILLEPIN,

Sénateur.

(1) Cette commission est composée de : MM. Xavier de Villepin, président ; Serge Vinçon, Guy Penne, André Dulait, Charles-Henri de Cossé-Brissac, André Boyer, Mme Danielle Bidard-Reydet, vice-présidents ; MM. Michel Caldaguès, Daniel Goulet, Bertrand Delanoë, Pierre Biarnès, secrétaires ; Bertrand Auban, Jean-Michel Baylet, Jean-Luc Bécart, Jean Bernard, Daniel Bernardet, Didier Borotra, Jean-Guy Branger, Mme Paulette Brisepierre, M. Robert Calmejane, Mme Monique Cerisier-ben Guiga, MM. Marcel Debarge, Robert Del Picchia, Xavier Dugoin, Hubert Durand-Chastel, Mme Josette Durrieu, MM. Claude Estier, Hubert Falco, Jean Faure, Jean-Claude Gaudin, Philippe de Gaulle, Emmanuel Hamel, Christian de La Malène, Louis Le Pensec, Simon Loueckhote, Philippe Madrelle, René Marquès, Paul Masson, Serge Mathieu, Pierre Mauroy, Mme Lucette Michaux-Chevry, MM. René Monory, Aymeri de Montesquiou, Paul d'Ornano, Michel Pelchat, Xavier Pintat, Bernard Plasait, Jean-Marie Poirier, Jean Puech, Yves Rispat, Gérard Roujas, André Rouvière.



Défense

 

INTRODUCTION

Mesdames, Messieurs,

Une décision des autorités américaines sur le lancement d'un programme de défense du territoire de Etats-Unis contre les missiles balistiques est attendue d'ici l'automne prochain.

Une décision positive consacrerait l'impulsion nouvelle donnée au programme de défense antimissiles du territoire (National Missile Defense - NMD), engagé depuis plusieurs années.

L'actuelle administration américaine, fortement poussée par le Congrès, avait en effet relancé ce programme à la suite, notamment, du constat établi en juillet 1998 par une commission indépendante, présidée par l'ancien secrétaire d'Etat à la défense Rumsfeld, soulignant l'émergence, à brève échéance, de menaces nouvelles liées à la prolifération balistique. Le tir d'un engin balistique par la Corée du Nord, le 31 août 1998, venait donner corps aux conclusions de cette commission et replaçait la défense antimissiles au coeur du débat sur la politique de défense aux Etats-Unis.

Quelques mois plus tard, le Congrès approuvait à une très large majorité le National Missile Defense Act du 22 juillet 1999, stipulant que serait déployé, aussitôt que techniquement possible, un système de défense antimissiles destiné à protéger le territoire national américain d'une frappe balistique limitée.

Ce programme se trouve actuellement dans une phase préliminaire d'analyse stratégique, financière et technique, à l'issue de laquelle il appartiendra au Président des Etats-Unis de décider du déploiement du système de défense antimissiles du territoire.

Par ses ambitions -répondre à une frappe balistique limitée- ses caractéristiques techniques -l'utilisation d'intercepteurs terrestres- et son coût financier, de l'ordre de 60 milliards de dollars sur quinze ans, le programme de défense antimissiles du territoire se distingue nettement des projets imaginés au cours des années 1980, dans le cadre de l'initiative de défense stratégique (IDS). Il possède des éléments de parenté avec les systèmes de défense antimissiles de théâtre (Theater Missile Defense - TMD) couvrant des zones plus réduites et dont le développement a déjà atteint un stade relativement avancé.

En dépit des débats sur la maturité technologique du programme ou sur son impact budgétaire, le principe de la défense antimissiles du territoire recueille aux Etats-Unis un large assentiment, fondé sur une sensibilité particulière aux risques liés à la prolifération balistique, particulièrement du fait des " Etats parias " (rogue states), dont la sensibilité à la logique de la dissuasion, qu'elle soit conventionnelle ou nucléaire, suscite des doutes ou des interrogations.

Au moment où les Etats-Unis se voient reprocher une certaine distance à l'égard des démarches multilatérales visant à renforcer la sécurité internationale -on pense, en particulier, au refus du Sénat d'approuver le traité d'interdiction complète des essais nucléaires- la détermination affichée par les autorités américaines pour mener à bien le programme de défense antimissiles du territoire alimente un vif débat international.

Il apparaît en premier lieu que le déploiement de la NMD contreviendrait aux dispositions du traité américano-russe ABM (Anti-Ballistic Missiles) de 1972, pièce majeure pour la stabilité stratégique internationale, qui impose aux deux parties une stricte limitation de leurs systèmes de défense antimissiles et que la Russie se refuse pour le moment à renégocier.

Deuxièmement, de nombreux commentateurs voient dans la NMD un facteur de relance de la course aux armements et de blocage des discussions multilatérales sur le désarmement et la non-prolifération. Un débat se développe au sujet des incidences des programmes de défense antimissiles sur les équilibres stratégiques dans les zones directement concernées par la prolifération balistique, à savoir le Moyen-Orient et l'Asie.

Ce projet suscite également des interrogations au sein de l'Otan où la question de la défense contre les missiles balistiques pourrait, à l'avenir, se poser plus ouvertement et créer certaines divergences entre alliés.

*

* *

L'ensemble de ces éléments justifiait que votre commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées cherche à mieux comprendre la nature et les caractéristiques du programme NMD et à en analyser les enjeux et les implications.

L'objectif de ce rapport d'information est triple :

- présenter les principaux aspects du programme NMD en le resituant dans l'ensemble des programmes de défense antimissiles menés depuis plusieurs années aux Etats-Unis et en analysant les différents enjeux politiques, militaires et industriels qui en font aujourd'hui un nouvel impératif politique pour la défense américaine ;

- procéder à une première évaluation des implications stratégiques de ce programme sur le dialogue américano-russe, la politique de désarmement et de lutte contre la prolifération, les équilibres régionaux et l'Alliance atlantique ;

- enfin, s'interroger sur ses conséquences pour la France, au regard de sa doctrine militaire et de ses positions en matière de désarmement, mais aussi de ses propres réflexions en matière de défense antimissiles.

Votre commission espère ainsi contribuer à éclairer un débat aux multiples incidences dans le domaine de la sécurité internationale.

I. LA NATIONAL MISSILE DEFENSE (NMD) : NOUVEL IMPÉRATIF POLITIQUE POUR LA DÉFENSE AMÉRICAINE

La défense contre les missiles balistiques est loin de constituer une préoccupation récente aux Etats-Unis puisque les recherches et les projets se succèdent depuis plus de quarante ans et ont donné lieu, dans le domaine de la défense de théâtre, à des premières réalisations. L'idée de mettre en oeuvre une défense globale du territoire américain contre les missiles balistiques est revenue en force, à partir de 1998, sous l'impulsion politique d'un Congrès sensible à l'évolution de la prolifération balistique dans le monde.

Par ses ambitions, ses implications technologiques et son coût, la National Missile Defense (NMD) diffère cependant très sensiblement de l'Initiative de Défense Stratégique lancée en 1983 par le Président Reagan. Elle se veut plus limitée dans ses objectifs et donc plus réaliste quant à ses perspectives de mise en oeuvre effective.

A. UN PROGRAMME RÉCENT QUI CORRESPOND À DES PRÉOCCUPATIONS ANCIENNES

La NMD s'inscrit dans une longue lignée de programmes de défense antimissiles conduits depuis plus de quarante ans. La fin de la guerre froide et l'expérience de la guerre du Golfe ont jusqu'à récemment conduit à privilégier les recherches sur la défense de théâtre mais, depuis 1998, une perception nouvelle de la menace a relancé l'actualité d'un système de protection du territoire américain contre des frappes limitées de missiles balistiques.

1. Continuité de la défense antimissiles aux Etats-Unis

Les missiles balistiques constituent les vecteurs privilégiés des armes de destruction massive, nucléaires, bactériologiques ou chimiques, et se caractérisent par leur capacité de frappe à distance très supérieure à celle d'un avion ou d'un missile de croisière grâce à leur vitesse très élevée (de 1 à 5 kilomètres par seconde), qui permet une durée de vol extrêmement brève, et à leur trajectoire, qui se déroule en majeure partie dans l'espace exoatmosphérique, à une altitude comprise entre 100 et 1 000 km. La défense contre les missiles balistiques exige donc des propriétés très différentes de celle contre les avions ou les missiles de croisière, puisqu'il s'agit d'être en mesure, dans des délais très brefs, de détecter, de suivre puis d'intercepter des cibles extrêmement rapides, qui peuvent de surcroît se disperser lors de leur rentrée dans l'atmosphère.

Les Etats-Unis, comme l'Union soviétique, s'étaient depuis longtemps préoccupés de mettre au point des systèmes de défense antimissiles qui sont toutefois rapidement apparus d'un intérêt restreint face à des arsenaux nucléaires très développés, puis ont été sérieusement limités dans le cadre de la doctrine de la " destruction mutuelle assurée ". La prolifération balistique, touchant des Etats envers lesquels la dissuasion nucléaire n'apparaissait pas aussi déterminante, a relancé l'intérêt de ces programmes.

DÉPENSES ENGAGÉES AUX ETATS-UNIS POUR LES PROGRAMMES DE DÉFENSE
CONTRE LES MISSILES BALISTIQUES
1957-1999

en milliards de dollars 2000


Programmes

Coût

Nike Zeus 1962-1965

3,5

Nike X 1964-1968

10,0

Safeguard 1968-1978

23,1

IDS - NMD - TMD 1987-1999

68,7

Autres 1957-1999

16,6

 

122,0

(Source : Atomic Audit, S. Schwartz - Brookings Institution Press (1998), mis à jour par L. Heeter, Center for Strategic and Budgetary Assessments (mars 2000))

a) La défense antimissiles face à la menace soviétique : des années 1950 à l'Initiative de défense stratégique

Amorcées aux lendemains de la seconde guerre mondiale, après que l'Allemagne eut lancé ses missiles V2, les recherches sur la défense antimissiles aux Etats-Unis ont été activées à partir de 1957. C'est en effet au cours de cette année, qui vit également le lancement par les Soviétiques du satellite Spoutnik, que fut lancé le programme de défense antimissiles Nike Zeus, devenu quelques années plus tard Nike X, et destiné à tenter de répondre à la menace provenant d'un arsenal nucléaire soviétique en rapide progression. Imaginé autour d'intercepteurs lancés à partir de quelques 3 600 satellites évoluant en orbite basse, ce projet est abandonné en 1964 pour des raisons tant technologiques que financières. Le programme de défense antimissiles sera repris à partir de 1967 avec le projet Sentinel du Président Johnson, présenté comme devant protéger le territoire américain d'une attaque chinoise. Le système envisagé reposait sur une vingtaine de radars d'alerte et de désignation d'objectifs et sur 2 500 missiles dotés d'une charge nucléaire répartis sur 25 sites de lancement. Alors qu'à partir de 1966 les Soviétiques commencent à déployer leurs propres défenses antimissiles autour de Moscou, le Président Nixon réoriente en 1969 le programme Sentinel, rebaptisé Safeguard, en vue de défendre les silos de missiles stratégiques américains. Le déploiement n'est alors envisagé que sur deux sites de lancement.

La signature, le 26 mai 1972, du traité ABM (Anti-Ballistic Missiles) entre la Russie et les Etats-Unis marque une étape très importante dans l'évolution des programmes de défense antimissiles. Conscients des risques liés au développement parallèle des défenses antimissiles et des arsenaux nucléaires, les deux parties s'engagent à renoncer à une protection globale de leur territoire ou d'une région particulière de ce territoire, seuls deux sites de défense ABM étant autorisés, l'un pour la protection de la capitale, l'autre pour celle d'une base de missiles sol-sol, ces systèmes de défense ne pouvant par ailleurs être basés en mer, dans l'air, dans l'espace ou sur des plates-formes terrestres mobiles. En 1974, un protocole additionnel réduira le nombre de sites autorisés de deux à un seul pour chacune des parties.

Sur cette base, les Soviétiques ont mis en oeuvre un système de défense antimissiles balistiques autour de Moscou reposant sur un réseau de satellites d'alerte, plusieurs radars et un ensemble d'intercepteurs dotés de charges nucléaires.

Les Etats-Unis avaient, pour leur part, commencé à déployer, à partir de 1975, leur système Safeguard sur le site de Grand Forks (Dakota du Nord) abritant des silos de missiles sol-sol intercontinentaux. Toutefois, les doutes pesant sur l'efficacité du système face aux missiles soviétiques à têtes multiples et l'analyse des effets que produirait la détonation des charges nucléaires de l'intercepteur comme du missile intercepté conduisent le gouvernement américain à décider l'abandon du projet en janvier 1976.

Il faut attendre le discours dit de la " guerre des étoiles ", prononcé le 23 mars 1983 par le Président Reagan, pour voir spectaculairement relancé le thème de la défense antimissiles du territoire américain. En présentant l'Initiative de défense stratégique (IDS), le Président Reagan remettait en cause la notion de " destruction mutuelle assurée ", qui fondait la doctrine de dissuasion nucléaire, et proposait un bouclier spatial qui rendrait les armes nucléaires " impuissantes et obsolètes ". L'IDS avait en effet pour ambition de protéger les Etats-Unis d'une attaque massive de plusieurs milliers de têtes nucléaires soviétiques.

En janvier 1984 était créée l'Organisation pour l'initiative de défense stratégique (SDIO) en vue de rassembler et de regrouper tous les programmes de recherche menés par le département de la Défense.

Il est difficile de décrire précisément les systèmes envisagés dans le cadre de l'IDS tant ont été rassemblés sous cette appellation un grand nombre de programmes de défense antimissiles. Le concept de déploiement défini en 1988 prévoyait une première phase censée parer l'attaque de la moitié des missiles SS-18 soviétiques, grâce à divers types de capteurs à terre ou dans l'espace et à deux types d'intercepteurs, l'un basé à terre et l'autre dans l'espace (Brillant Pebble). Le système devait ultérieurement être complété par d'autres capteurs ainsi que par plusieurs autres moyens de destruction des missiles ennemis, notamment un laser spatial, un laser basé à terre et un canon à très haute vitesse.

L'IDS marque une étape importante dans les programmes américains de défense antimissiles avec l'abandon du concept d'interception indirecte par des missiles dotés de têtes explosives, à l'instar des défenes ABM déployées autour de Moscou pourvues de charges nucléaires, et le choix de techniques d'interception directe par collision (concept hit to kill) exigeant un degré de précision beaucoup plus élevé.

Caractérisée par l'utilisation de technologies spatiales et la recherche d'une destruction précoce des missiles durant leur phase de propulsion, l'IDS a constitué un important moyen de pression américain sur l'Union soviétique en vue de la conduire à négocier dans le domaine du désarmement. Plus de 26 milliards de dollars auraient été consacrés, dans le cadre de l'IDS, à des programmes de recherche dont les retombées, dans le domaine de la défense antimissiles comme dans d'autres secteurs technologiques, ont été très conséquentes.

b) La fin de la guerre froide et la réorientation vers la protection contre des frappes limitées : du GPALS à la NMD

Dans un discours prononcé le 29 janvier 1991, le Président Bush, tirant les conséquences de l'évolution du contexte stratégique et des évaluations menées par la SDIO, annonçait la fin de l'IDS et le lancement d'un nouveau programme axé sur la défense contre une frappe balistique limitée, accidentelle ou non autorisée. Le programme GPALS (Global Protection Against Limited Strikes) devait permettre de répondre à une menace de 200 têtes nucléaires. Composé, dans sa configuration initiale, de 750 intercepteurs basés à terre sur le site de Grand Forks, de 1 000 intercepeurs basés dans l'espace, de satellites d'alerte et de radars, ce système devait protéger l'ensemble des Etats-Unis, y compris Hawaï et l'Alaska. Tout en comportant des éléments spatiaux pour la surveillance et les communications, le programme s'éloignait toutefois du concept de bouclier spatial et reposait plus largement sur une défense basée à terre.

En 1991 toujours, le Congrès adoptait le Missile Defense Act qui entérinait l'idée d'une défense circonscrite à la protection des Etats-Unis contre des frappes balistiques limitées et fixant des objectifs dans trois secteurs différents :

- la défense antimissiles de théâtre (Theater Missile Defense - TMD),

- la défense nationale antimissiles (National Missile Defense - NMD),

- la recherche sur les intercepteurs spatiaux de destruction par énergie cinétique ou rayonnement dirigé (programme Brillant Pebbles).

La loi préconisait cependant une renégociation du traité ABM afin de préserver la stabilité stratégique.

L'élection du Président Clinton marque, dans un premier temps, une rupture assez nette, les négociations entreprises avec la Russie pour redéfinir le traité ABM et permettre le déploiement du système GPALS étant abandonnées et la priorité étant donnée à la défense contre les missiles de théâtre (TMD). Au demeurant, en mai 1993, la SDIO, créée par l'administration républicaine, est transformée en Ballistic Missile Defense Organisation (BMDO), signifiant que les préoccupations stratégiques passaient au second plan après la défense contre les missiles à courte portée susceptibles de frapper les troupes américaines engagées sur les théâtres extérieurs ou des alliés des Etats-Unis, notamment en Asie et au Moyen-Orient.

La National Missile Defense (NMD) entre alors dans une phase de veille technologique, les objectifs de déploiement étant abandonnés.

2. Une implication forte dans la défense antimissiles de théâtre

Dans une conférence de presse prononcée en mai 1993, le Secrétaire d'Etat américain à la défense, M. Aspin, déclarait : " ... nous n'avons plus besoin de l'important programme d'armes spatiales que prévoyait Ronald Reagan. Saddam Hussein et les missiles Scud nous ont montré qu'il nous fallait une défense contre les missiles balistiques pour nos forces sur le terrain. Cette menace est immédiate... C'est pourquoi nous avons fait de la défense contre les missiles balistiques de théâtre notre priorité absolue, afin de gérer les nouveaux dangers de l'après-guerre froide et du monde post-soviétique. "

L'appellation défense antimissiles de théâtre (TMD) recouvre plusieurs types de systèmes susceptibles de protéger des zones de rayon variable. On distingue schématiquement la défense de point, destinée à protéger des unités ou des aires de superficie limitée, et la défense se zone, protégeant des régions plus vastes et exigeant de ce fait des moyens spécifiquement destinés à la menace balistique. L'étendue de la superficie protégée dépend de l'altitude d'interception qui elle-même conditionne le type de systèmes à mettre en oeuvre.

Sont ainsi développés des systèmes dit " couche basse ", voués à la protection des points sensibles, et des systèmes dits " couche haute " couvrant des zones plus larges. Dans les deux types de système, on compte des composantes terrestres et navales, le concept d'opération prévoyant une combinaison des différents systèmes et de leurs composantes en fonction de l'objectif recherché.

Les Etats-Unis sont aujourd'hui de loin le pays le plus engagé dans les programmes de défense antimissiles de théâtre, même si la Russie, avec le missile S-300, Israël avec l'Arrow, mené en coopération étroite avec les Américains et déployé depuis quelques mois ou encore la France et l'Italie, avec la perspective d'une capacité antibalistique sur le missile Aster, ont développé de tels systèmes.

a) Les systèmes " couche basse " : Patriot, MEADS et Navy Area Defense System

Destinés à la défense de point, les systèmes antimissiles de théâtre " couche basse " (lower tier) ne font pas obligatoirement appel à des innovations technologiques majeures et peuvent dériver de systèmes sol-air moyenne portée conçus pour la défense antiaérienne.

Les Etats-Unis mènent ainsi actuellement un programme destiné à pourvoir les missiles Hawk, mis en oeuvre par le Marine Corps et constamment améliorés depuis les années 1960, de capacités contre les missiles balistiques à courte portée. De même, les missiles sol-air Patriot améliorés (PAC-2) déployés durant la guerre du Golfe avaient-ils été adaptés pour intercepter des missiles balistiques, fonction pour laquelle ils n'avaient pas été conçus à l'origine.

L'utilisation du Patriot PAC-2 en Israël et en Arabie Saoudite contre les missiles irakiens Scud fait aujourd'hui l'objet d'une évaluation sévère. Une analyse du General Accounting Office considère que 9 % seulement des interceptions tentées peuvent véritablement être considérées comme ayant atteint leur but

Trois systèmes de défense de point " couche basse " sont aujourd'hui en développement : le Patriot PAC-3, le MEADS et la Navy Area Defense System.

LA DÉFENSE ANTIMISSILES DE THÉÂTRE (TMD)

LES SYSTÈMES DE DÉFENSE DE POINT :

PATRIOT PAC 3, MEADS ET NAVY AREA

(source : BMDO)

Le Patriot Advanced Capability-3 (PAC-3) développé par l'armée de terre, dont le déploiement doit s'échelonner d'ici 2001, diffère très substantiellement, dans sa conception, du PAC-2 et repose sur un ensemble radar de surveillance et de poursuite de l'objectif, une station de contrôle de l'engagement assurant la conduite du tir, des rampes de lancement mobiles et un intercepteur par collision directe. Le PAC-3 a pour mission d'intercepter des missiles balistiques tactiques comme des missiles de croisière. Il vise de nombreux marchés à l'exportation, en particulier aux Pays-Bas, en Allemagne et en Grèce, d'autres pays comme Taïwan, la Corée ou certains Etats du Golfe ayant également manifesté leur intérêt.

Les Etats-Unis souhaiteraient faire du Patriot PAC-3 le système de référence en matière de défense aérienne élargie. Il pourrait constituer l'élément central du système de défense élargi à moyenne altitude MEADS (Medium Exended Air Defense System). Le programme MEADS a été lancé en 1995 à la suite d'un mémorandum d'entente signé par l'Allemagne, la France, l'Italie et les Etats-Unis, dans le cadre d'une agence OTAN chargée de gérer la coopération. Ce programme, dont la France s'est très rapidement retirée, a pour but de défendre troupes et installations contre toute une gamme de menaces : missiles balistiques tactiques, missiles de croisière et avions. Il s'agit en quelque sorte de combler le vide existant entre les systèmes portatifs contre aéronefs (tels que le Stinger) et les niveaux plus élevés de défense antimissiles, en alliant la mobilité d'un système transportable avec les troupes et exploitable rapidement avec une capacité de couverture des forces de manoeuvre.

Système mobile monté sur véhicule et conçu pour offrir une couverture à 360° défendant une zone d'un rayon de 8 à 10 km, le programme MEADS associe l'Allemagne et l'Italie aux Etats-Unis, la maîtrise d'oeuvre industrielle étant confiée à une joint venture regroupant Lockheed-Martin, Daimler-Chrysler Aerospace et Alenia Marconi Systems. Il semble devoir se résoudre à une évolution du PAC-3, qu'il pourrait remplacer à terme, tout comme les missiles Hawk mis en oeuvre par le Marine Corps. La mise en service opérationnelle n'est pas envisagée avant 2009.

Le système naval de défense (Navy Area Defense System) est un autre système de défense dans la couche basse de l'atmosphère comparable au PAC-3 qui sera intégré aux croiseurs et destroyers Aegis de l'US Navy.

Ces bâtiments doivent voir leur radar et leur système de combat adaptés à la défense contre les missiles balistiques à courte et moyenne portée. Le missile à lancement vertical SM-2 sera amélioré, notamment par un guideur infrarouge augmentant sa capacité d'interception. Ce système est conçu pour protéger depuis la mer des zones de débarquement, des ports ou d'autres points sensibles. Son déploiement initial est prévu pour 2003.LA DÉFENSE ANTIMISSILES DE THÉÂTRE (TMD)

LES SYSTÈMES DE DÉFENSE DE ZONE : LE THAAD

(Source : BMDO)

b) Les systèmes " couche haute " : les programmes THAAD et NTW

Les systèmes de TMD " couche haute " (Upper tier) sont destinés à intercepter les missiles dans la haute atmosphère, ou hors de l'atmosphère à mi-course ou en début de phase descendante. Ils permettent de défendre des zones dont le rayon est compris entre une centaine et quelques centaines de kilomètres.

Le programme de défense ponctuelle de théâtre à haute altitude (Theater High Altitude Area Defense - THAAD), réalisé par l'armée de terre, est destiné à constituer le niveau supérieur d'un système de défense contre les missiles de théâtre basé à terre. Il repose sur quatre éléments : des lanceurs montés sur camion, des intercepteurs dotés d'un vecteur de destruction par énergie cinétique, lui-même pourvu d'un guideur infrarouge pour la phase finale d'interception, un système radar assurant la surveillance, la poursuite de l'objectif, la conduite de tir et la communication avec l'intercepteur en vol et enfin un système de commandement et de conduite des opérations destiné au traitement des données et à la formulation des instructions.

Après un début difficile, marqué par l'échec de nombreux essais d'interception, le THAAD a réussi pour la première fois à détruire, suite à un coup direct, une cible simulant un missile Scud le 10 juin 1999. Après un autre essai réussi au mois d'août, le programme confié à Lockheed-Martin, est entré en phase de développement pour un déploiement prévu en 2007.

Le système opérationnel tactique de la Marine (Navy Theater Wide - NTW) vise pour sa part à permettre, à partir de plates-formes navales, une interception de missiles aux différentes phases de sa trajectoire : durant la phase ascendante grâce à un positionnement près du pays assaillant, au cours de sa trajectoire, ou, enfin, en phase descendante, par un positionnement près de la zone à défendre.

Il s'agit d'une adaptation aux besoin " couche haute " du système Navy Area prévu pour la " couche basse ". Les principales modifications concernent le système Aegis, le système de lancement vertical et le missile qui sera doté d'un intercepteur à énergie cinétique.

LA DÉFENSE ANTIMISSILES DE THÉÂTRE (TMD)

LES SYSTÈMES DE DÉFENSE DE ZONE :

LE NAVY THEATER WIDE ET SES CAPACITÉS DE DÉFENSE EN MER DU JAPON

(Source : BMDO)

Le programme NTW, quelque peu concurrent du THAAD bien que théoriquement complémentaire, a fait l'objet en coût 1999 d'un accord de coopération avec le Japon sur des travaux de recherche. Cet accord est généralement considéré comme témoignant de l'intérêt du Japon pour une défense antimissiles de théâtre " couche haute ", particulièrement depuis le tir nord-coréen d'août 1998. Le NTW, conçu dans la logique d'une défense de théâtre pour les Etats-Unis, paraît ainsi pouvoir constituer pour des pays de superficie moindre ou archipélagiques, notamment en Asie, un système de défense de l'ensemble du territoire. Par ailleurs, la Navy mène des études en vue de modifier le NTW afin de pouvoir l'intégrer dans une défense nationale antimissiles (NMD) qui reposerait alors sur des intercepteurs embarqués, éventuellement combinés avec une défense basée à terre.

Il convient également de mentionner le programme Arrow mené en coopération par les Etats-Unis et Israël, qui est destiné à l'interception de missiles balistiques tactiques. Lancé à partir d'un véhicule mobile, il s'agit d'un missile à deux étages dont l'intercepteur est doté d'une charge explosive à fragmentation, ce qui le différencie des systèmes d'interception directe développés aux les Etats-Unis. Le missile Arrow est opérationnel depuis cette année dans l'armée israélienne.

c) Les systèmes complémentaires : les lasers aéroportés ou spatiaux

Alors que la quasi-totalité des programmes de défense antimissiles reposent sur des intercepteurs à énergie cinétique, les Etats-Unis conduisent également des programmes de recherche sur l'utilisation de la technologie laser pour détruire les missiles assaillants.

Le système laser aéroporté (Air Borne Laser-ABL) développé par l'US Air Force est conçu pour frapper le missile assaillant durant sa phase de lancement. Il s'agirait d'équiper sept Boeing 747 d'un laser à haute énergie d'ici 2006. L'ABL permettra d'attaquer des missiles de 300 km de portée à partir d'un avion volant à 12 000 mètres. Deux autres systèmes laser sont en outre à l'étude : le système laser tactique à haute énergie (THEL), étudié dans le cadre d'une coopération américano-israélienne et destiné à détruire des objectifs à courte et moyenne portée, et le système de laser spatial (Spatial Based Laser - SBL), mis en oeuvre à partir d'une constellation de satellites afin de détruire tous types de missiles de théâtre.

Destinés à intercepter le missile adverse durant sa phase de propulsion, ces systèmes lasers seraient à même de neutraliser tout tir de missile balistique quelle que soit sa cible.

Sont par ailleurs développés des programmes de satellites d'alerte et de radar concernant à la fois la défense de théâtre (TMD) et la défense du territoire américain (NMD).

3. La nouvelle impulsion politique donnée à la défense antimissiles du territoire

Le Congrès, aiguillonné par sa majorité républicaine, a été au coeur de la relance du projet de défense nationale antimissile à partir de 1998.

a) Le rapport " Rumsfeld " et le tir d'un missile nord-coréen : un tournant décisif dans la volonté de protection contre la menace balistique

Quelque peu délaissé par la nouvelle administration démocrate installée en 1993, le thème de la défense nationale antimissile a été rapidement repris au Congrès après l'arrivée d'une majorité républicaine, tant au Sénat qu'à la Chambre des Représentants, à l'issue des élections de 1994.

Historiquement attachés à l'édification d'une défense antimissiles, nombre de Républicains voient dans d'éventuelles défaillances du système de contrôle des armes stratégiques russes et surtout dans le développement de la prolifération balistique de nouveaux arguments en faveur de l'investissement dans de tels programmes.

Dès 1995, plusieurs initiatives parlementaires émanant du camp républicain sont prises au Congrès en vue du déploiement, à partir de 2003, d'un système de défense nationale antimissile reposant sur plusieurs sites de lancement terrestres. Si elles n'aboutissent pas, ces initiatives conduisent néanmoins l'administration à majorer les crédits alloués aux programmes de recherche de la BMDO.

La pression croissante du Congrès contraindra en 1996 l'administration Clinton à se rallier à un compromis envisageant dans un premier temps le déploiement, à l'horizon 2003, de 20 intercepteurs terrestres destinés à stopper la frappe limitée de " rogue states " ou un tir accidentel russe. Baptisé " trois plus trois ", ce plan prévoyait une première phase de trois ans consacrée aux études et aux essais devant permettre de passer, en cas de conclusions positives, à une seconde phase de trois ans préalable au déploiement. L'idée était alors d'évaluer chaque année, à partir de 2000, l'opportunité d'un déploiement qui aurait pu intervenir en trois ans seulement.

Deux événements majeurs survenus en 1998 vont remettre en cause ce compromis et amplifier la pression politique en faveur de la NMD.

Au mois de juillet 1998, une commission bipartisane mise en place par le Congrès et présidée par M. Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire d'Etat à la Défense du Président Ford, remettait ses conclusions sur l'évaluation de la menace balistique à l'encontre des Etats-Unis. Contrairement aux estimations des services de renseignement, qui écartaient toute concrétisation de la menace avant 2010, la commission Rumsfeld déclarait que des " rogue states " comme l'Iran et la Corée du Nord avaient la capacité de déployer dans un délai de cinq ans des missiles balistiques à longue portée et de les mettre en oeuvre en ne laissant aux Etats Unis qu'un faible préavis d'alerte.

Présentée quelques semaines seulement après les essais nucléaires indiens et pakistanais, l'analyse de la commission Rumsfeld s'est trouvée immédiatement crédibilisée par le tir d'un engin balistique nord-coréen à trois étages, de type Taepo Dong 1, le 31 août 1998.

Renforçant les avocats d'un protection contre la menace balistique, ces événements ont entraîné une double réaction.

Le 20 janvier 1999, le Secrétaire d'Etat à la défense, M. William Cohen, redéfinissait la position de l'administration sur le programme NMD. A la suite de l'expertise technique conduite sous l'égide d'un groupe présidé par le général Welch, l'objectif de déploiement était repoussé de 2003 à 2005. En revanche, le programme passait en phase de développement et d'acquisition et se voyait doté de financements supplémentaires, le budget initial de 4,9 milliards de dollars pour la période 1997-2003 étant porté à 10,5 milliards de dollars pour la période 1999-2005.

Parallèlement, le Congrès adoptait à une écrasante majorité (97 voix contre 3 au Sénat et 345 voix contre 71 à la Chambre des Représentants) le National Missile Defense Act prévoyant que serait déployé, aussitôt que technologiquement possible, un système de défense antimissile destiné à protéger le territoire national américain d'une frappe balistique limitée, qu'elle soit accidentelle, non autorisée ou délibérée.

La Maison-Blanche renonçait à opposer son veto en échange de l'adoption de deux amendements démocrates, l'un mentionnant la nécessité de ne pas nuire aux négociations de désarmement et l'autre assujettissant le programme aux autorisations budgétaires annuelles.

Ainsi étaient définies de nouvelles bases pour la mise en oeuvre du programme NMD.

b) Les nouvelles échéances du programme NMD

En signant le National Missile Defense Act le 23 juillet 1999, le Président Clinton définissait les quatre critères sur lesquels il fonderait sa décision de déployer ou non le système de défense antimissile :

- l'évaluation de la menace,

- la faisabilité technologique du système,

- son coût,

- et divers éléments de sécurité nationale tels que l'impact de la NMD sur le contrôle des armements, les relations avec les alliés européens ou du Pacifique, les relations avec la Russie et la Chine et les autres objectifs de non-prolifération des Etats-Unis.

Le programme NMD se trouve actuellement dans une phase préliminaire au cours de laquelle ont été prévus trois essais d'interception d'un missile balistique.

Le premier de ces trois essais, réalisé le 3 octobre 1999, a été concluant puisque le véhicule d'interception terminal (extra atmospheric kill vehicule - EKV) destiné à équiper l'intercepteur, lancé depuis les îles Marshall dans l'Océan Pacifique, est parvenu à intercepter et à détruire par impact direct la tête militaire d'un missile intercontinental Minuteman tiré à quelque 7 000 km de là depuis la base de Vandenberg en Californie.

Il faut toutefois préciser que cet essai ne mettait pas en oeuvre l'ensemble des composantes de la NMD, puisqu'il s'est effectué sans radars d'alerte, ni senseurs spatiaux ou système de commandement et de gestion de l'engagement. L'intercepteur, monté sur un lanceur différent du modèle envisagé, possédait les coordonnées du missile assaillant et a été guidé vers sa cible avant de la détruire.

En revanche, l'interception a échoué au cours du deuxième essai conduit le 18 janvier 2000, semble-t-il en raison d'une défaillance du système autodirecteur infrarouge de l'EKV, quelques secondes avant qu'il n'atteigne sa cible.

Un troisième essai, initialement programmé au printemps, puis repoussé à deux reprises, est actuellement prévu pour le 7 juillet prochain. Il s'agira du premier essai intégrant l'ensemble des éléments du système, le lanceur demeurant toutefois un modèle de substitution.

Bien que près d'une vingtaine d'essais d'interception soient prévus d'ici 2007, cette série de trois essais revêt une importance particulière puisqu'elle doit précéder une " revue " du programme (deployment readiness review) menée par le Pentagone en vue d'évaluer techniquement le système.

Cette évaluation, qui pourrait être menée avant la fin de l'été, permettrait au Président des Etats-Unis de disposer à l'automne de l'ensemble des éléments d'appréciation pour décider s'il faut ou non engager les premiers travaux de construction du système NMD.

B. UN PROGRAMME RAISONNABLEMENT MESURÉ DANS SES CHOIX TECHNOLOGIQUES, SES AMBITIONS ET SES IMPLICATIONS FINANCIÈRES

Bien qu'issu d'une longue lignée de programmes de défense antimissiles, le NMD s'en distingue assez nettement par son caractère moins ambitieux, et donc plus réaliste, tant dans le dimensionnement du système et les technologies retenues que dans ses objectifs et son coût.

L'objectif déclaré ne concerne que la protection contre quelques dizaines de têtes assaillantes au plus, que seraient susceptible de développer et de perfectionner les Etats proliférants au cours de la prochaine décennie. Sur le plan technologique, la composante spatiale est abandonnée pour ce qui est des intercepteurs, et fortement réduite en ce qui concerne les satellites de surveillance. Enfin, le coût du programme semble à la portée d'un budget de la défense en évolution favorable.

1. Les objectifs limités de la NMD

a) Un programme défini en fonction d'une appréciation de l'évolution de la menace balistique

A l'appui de son programme de NMD, l'administration américaine évoque la montée du danger représenté par les " rogue states " tels que la Corée du Nord ou l'Iran qui seraient capables, au cours de la présente décennie, de mettre au point des missiles balistiques intercontinentaux susceptibles de frapper le territoire des Etats-Unis en délivrant des armes de destruction massive, nucléaires, biologiques ou chimiques.

S'agissant de la Corée du Nord, l'administration considère que bien qu'infructueuse, la tentative, le 31 août 1998, de placer un satellite en orbite à partir du tir d'un missile à trois étages Taepo Dong 1, est révélatrice des progrès accomplis par ce pays en matière de missiles à longue portée, notamment en ce qui concerne la séparation des différents étages et les technologies de guidage et de contrôle.

Elle s'appuie sur le rapport du National Intelligence Council réalisé en septembre 1999 selon lequel, transformé en missile balistique intercontinental, le Taepo Dong 1 pourrait délivrer à l'encontre des Etats-Unis une charge militaire légère, insuffisante pour porter une arme nucléaire mais adaptée à une charge radioactive ou chimique de quelques kilogrammes.

Selon le même rapport, le Taepo Dong 2, doté d'une portée de 3 500 à 5 500 km, pourrait être prochainement testé, probablement dans les premiers temps comme lanceur d'un véhicule spatial. Un Taepo Dong 2 à deux étages pourrait atteindre l'Alaska et Hawaï avec une charge de plusieurs centaines de kilogrammes, et la moitié ouest des Etats-Unis avec une charge plus légère. Le même missile, doté de trois étages, pourrait atteindre n'importe quel point des Etats-Unis en portant une charge de plusieurs centaines de kilogrammes, c'est-à-dire potentiellement nucléaire.

L'administration estime que ces capacités pourraient devenir effectives à partir du milieu de la décennie. Elle souligne les moyens dont dispose la Corée du Nord en matière d'armes chimiques et biologiques et considère que l'arrêt des capacités de production actuelles sur le site de Yong Byong depuis 1995 ne garantit pas qu'elle ne pourrait construire une ou deux armes nucléaires à partir de matières extraites précédemment, bien que cette dernière hypothèse n'ait pas été non plus démontrée.

Toujours selon les mêmes analyses de renseignement, l'Iran poursuivrait son programme balistique avec l'aide de technologies nord-coréennes et russes. Après avoir testé le Shahab 3 d'une portée de 1 300 kilomètres, l'Iran pourrait ainsi être dotée, avec le Shahab 4, d'un missile de portée intermédiaire (2 000 km) vers 2002-2004 puis, avec le Shahab 5, d'un missile intercontinental (3 000 à 5 500 km de portée) dans la seconde moitié de la décennie (2005-2008). Le développement de la portée de ces missiles pourrait être envisageable avec une forte assistance étrangère.

Dans l'esprit de l'administration, le développement des capacités de ces deux pays, ainsi que celles de l'Irak ou de la Libye, induit un risque pour l'intégrité du territoire américain, ces Etats risquant d'être moins sensibles au jeu traditionnel de la dissuasion que ne l'était l'Union soviétique et susceptibles de ne pas s'attacher aux dommages qu'ils subiraient en retour s'ils attaquaient les Etats-Unis. Ces derniers pourraient alors faire l'objet d'un chantage, l'éventualité d'une frappe balistique sur leur territoire pouvant par exemple servir de moyen de pression pour stopper leur intervention dans un conflit régional, en Asie ou au Moyen-Orient.

b) Les capacités de la NMD : une protection du territoire national contre une attaque de quelques dizaines de missiles balistiques

Telle qu'envisagée par l'actuelle administration, la NMD est fondamentalement limitée dans ses capacités, puisqu'il s'agit de stopper une attaque de quelques dizaines de têtes tout au plus lancées par un " rogue state ".

Les capacités du système se situent en effet nettement en dessous de la dimension des arsenaux russe, britannique et français. Tel n'est pas le cas pour l'arsenal intercontinental chinois, doté de 20 têtes nucléaires, mais la NMD n'a pas officiellement vocation à parer une attaque d'une puissance nucléaire reconnue, scénario qui entre dans le cadre du schéma classique de la dissuasion. De même, l'hypothèse d'un tir accidentel d'un missile russe n'est plus officiellement évoquée.

Limitée par le nombre de têtes qu'elle peut intercepter, la NMD se voit néanmoins assigner la protection de la totalité du territoire américain, c'est-à-dire des 50 Etats, Alaska et Hawaï compris, cet objectif impliquant des contraintes spécifiques en matière de localisation des sites de lancement.

EVOLUTION DES PROGRAMMES
DE DÉFENSE NATIONALE ANTIMISSILES


 

Initiative de défense stratégique

GPALS

NMD

Mission

Protection contre une frappe massive de missiles balistiques soviétiques

Protection contre un tir limité, accidentel ou non autorisé de missiles

Protection contre une frappe très limitée provenant d'un " rogue state "

Ampleur de la menace

Plusieurs milliers de têtes

200 têtes

Quelques dizaines de têtes

Laser basé dans l'espace

Environ 10

Non

Non

Intercepteurs basés dans l'espace

4 000

1 000

Non

Intercepteurs basés à terre

1 500

750

1001(*)

(Source : Ballistic Missile Defense Organisation)

2. Les composantes du programme NMD : des technologies éprouvées

a) Architecture du système et principe de fonctionnement

Tel qu'actuellement envisagée, l'architecture de la National Missile Defense reposerait sur cinq composantes : des radars d'alerte rapide, un radar à large bande (dit à " bande X "), une constellation de satellites de surveillance et des intercepteurs basés au sol.

(1) les radars d'alerte rapide améliorés

Les Etats-Unis utilisent actuellement 5 grands radars d'alerte rapide disposés sur leur territoire ou dans des pays étrangers, afin de déceler les tirs de missiles balistiques. Ces radars, situés en Alaska, au Massachusetts, en Californie, à Thulé au Groenland et à Fylingdales au Royaume-Uni (Yorkshire) seront améliorés afin de pouvoir repérer les têtes assaillantes de manière suffisamment précise pour guider les intercepteurs.

Les 5 radars d'alerte rapide améliorés (Upgraded Early Warning Radars) auront donc pour mission de détecter et de suivre les missiles lancés en direction des Etats-Unis.

(2) le radar " en bande X "

Dit " en bande X ", en référence à la fréquence (10 GHz) à laquelle il opère, le radar à large bande possède une très haute résolution lui permettant d'observer la forme et les autres caractéristiques de la tête assaillante. Plus précis que les radars d'alerte rapide, il devra être en mesure de distinguer la tête du missile de leurres ou de débris apparus lors de la séparation des différents éléments du missile, mais aussi d'évaluer la réussite ou l'échec de l'interception.

Le radar " en bande X " doit être construit à Shemya, aux îles Aléoutiennes, à l'extrême ouest de l'Alaska, dans le Pacifique nord. Un prototype installé à Kwajelein, atoll des îles Marshall, est utilisé pour les essais d'interception du programme NMD.

Limité dans un premier temps à un seul exemplaire, le nombre de radars " en bande X " pourrait ultérieurement être notablement augmenté avec 3 exemplaires supplémentaires (en Alaska, au Groenland, puis au Royaume-Uni) tout d'abord, puis 5 autres installations sur les côtes Est et Ouest des Etats-Unis et éventuellement en Corée du Sud.

En revanche, le rattachement à la NMD du radar en bande X Globus II dont la construction est projetée en Norvège septentrionale à Vardoe, est écarté, ce radar devant être consacré à l'étude des débris spatiaux.

(3) Les satellites de surveillance

Les Etats-Unis disposent déjà d'un réseau de satellites d'alerte antimissiles balistiques. L'actuelle génération de satellites d'alerte (Defense support program), dont la cadence d'observation est assez lente, doit être remplacée par des satellites dotés de senseurs infrarouge (Space Based Infrared Systems - SBIRS) permettant une détection plus précoce des tirs de missiles.

Deux systèmes sont en cours de développement, sous la responsabilité de l'US Air Force :

- le SBIRS-High, qui devrait prendre le relais des satellites actuels en 2008, est un système de 5 satellites en orbite haute, soit géostationnaire, soit, pour la couverture de la région du pôle Nord, elliptique, ayant pour mission de déceler les tirs de missiles,

- le SBIRS-Low, envisagé à partir de 2010, compléterait le réseau avec une constellation de 24 satellites en orbite basse, améliorant très sensiblement les capacités de détection en suivant le missile tout au long de sa trajectoire et en guidant les intercepteurs vers les têtes assaillantes.

(4) Les intercepteurs

Eléments centraux du système de défense antimissiles, les intercepteurs basés au sol (Ground based interceptors) se présentent sous la forme d'un missile à trois étages dont le dernier est constitué par un " véhicule d'impact " (Exoatmospheric Kill Vehicle) destiné à détruire par collision la tête assaillante.

Devant protéger l'ensemble du territoire des Etats-Unis à partir d'un site de lancement tout d'abord, puis de deux sites ultérieurement, les intercepteurs disposeront d'une vitesse très élevée leur permettant d'atteindre, dans l'espace exoatmosphérique, leur cible dans un délai inférieur à 15 minutes.

Se séparant du lanceur après sa sortie de l'atmosphère, le " véhicule d'impact " sera guidé à partir des informations fournies par les systèmes d'alerte et de surveillance mais il disposera de sa propre camera infrarouge pour se diriger vers sa cible et de fusées lui permettant de manoeuvrer. Il pourra frapper la tête assaillante à une vitesse de 15 km par seconde (54 000 km/heures).

Dans la phase ultime du programme NMD, un nombre total de 250 intercepteurs est envisagé, réparti sur deux sites. Un tir de deux intercepteurs est prévu pour chaque tête assaillante, avec, si nécessaire, une seconde salve de deux intercepteurs en cas d'échec du premier tir.

(5) Le système de gestion de l'engagement

L'ensemble de la NMD implique un système de gestion des communications, du commandement et du contrôle de l'engagement (Battle Management, Command, Control and Communications).

Il intégrera le quartier général de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), situé à Cheyenne Mountain, dans le Colorado, ainsi qu'un centre secondaire situé sur le site de lancement. Les données issues des radars et satellites d'alerte et de surveillance seront analysées pour déterminer la nature de la menace, identifier la ou les têtes assaillantes et définir les conditions de lancement des intercepteurs. Les informations continueront à être exploitées durant la course de l'intercepteur et transmises à ce dernier. Le système de commandement et de contrôle déterminera également si une seconde salve s'avère nécessaire.

(6) Le principe de fonctionnement

Le concept d'opération de la NMD comporte trois phases :

- dans un premier temps, les systèmes d'alerte repèrent le tir du missile balistique et suivent sa trajectoire. En schématisant, on pourrait dire que les satellites, surtout avant la mise en service du SBIRS-Low, permettront la détection de la phase de lancement, les radars d'alerte améliorés repérant les missiles dans leur phase descendante, alors que le radar " en bande X " doit suivre avec précision la trajectoire de la tête assaillante et la distinguer des leurres ou débris divers,

- deux missiles intercepteurs sont lancés pour chaque tête assaillante et bénéficient, durant leur course, des informations recueillies en permanence par le centre de gestion de l'engagement ; le véhicule d'impact possède sa propre capacité de détection infrarouge et peut dévier de sa trajectoire pour se diriger vers sa cible ; il détruit la tête assaillante par impact direct (concept hit to kill).

- après évaluation du tir, notamment grâce au radar " en bande X ", et en cas d'insuccès de la première salve, une seconde salve de deux intercepteurs est lancée (principe shoot-look-shoot) ; toutefois, en cas de délai insuffisant pour procéder en deux temps, le tir d'une salve unique de quatre ou cinq intercepteurs peut être envisagé.

ARCHITECTURE ET FONCTIONNEMENT

DE LA NATIONAL MISSILE DEFENSE (NMD)


(Source : S.W. Young - Pushing the limits -

The decision on National Missile Defense -avril 2000
)

UEWR : Upgraded Early Warning Radar - radar d'alerte avancée amélioré
XBR : X-Band radar - radar " en bande X "
DSP/SBIRS : Defense support program ou Space-based infrared system - satellites de surveillance de génération actuelle (DSP) puis, à partir de 2007-2008, SBIRS
GBI : Ground-Based Interceptor - intercepteurs basés à terre
BMC3 : Battle Management Command Control and Communications - centre de gestion et de contrôle de l'engagement
IFICS : In flight interceptor communications system - système de communications sur les intercepteurs en vol

b) L'échelonnement du déploiement dans le temps

Le calendrier de déploiement de la NMD a évolué avec le temps 

(1) Le calendrier initial

Le calendrier initial, établi en 1996, prévoyait une montée en puissance de la NMD échelonnée entre 2005 et 2011 et distinguant trois phases :

- la phase 1 (capability 1 - C1), à l'horizon fin 2005, visait la mise en service opérationnelle d'un système comportant 20 intercepteurs situés en Alaska, la mise à niveau des 5 radars d'alerte rapide existants, la construction du radar " en bande X " à Shemya aux îles Aléoutiennes et la mise en oeuvre de système de gestion de l'engagement ; cette première étape devrait permettre de parer l'attaque de quelques têtes assaillantes dotées d'aides à la pénétration simples,

- la phase 2 (capacility 2 - C2), à l'horizon fin 2010, consistait à passer de 20 à 100 intercepteurs sur le site de l'Alaska, à mettre en service trois nouveaux radars " en bande X " (en Alaska, au Groenland et au Royaume-Uni), ainsi que le réseau satellitaire d'alerte SBIRS-High et SBIRS-Low ; la phase 2 permettrait de stopper quelques têtes assaillantes dotées de contremesures sophistiquées ou quelques dizaines de têtes dotées d'aides à la pénétration plus simples,

- la phase 3 (capacity 3 - C3), fin 2011, verrait l'achèvement de la NMD avec la construction d'un second site de lancement au Dakota du Nord, portant à 250 le nombre total d'intercepteurs, la construction d'un radar d'alerte et de cinq radars " en bande X " supplémentaires ; cette phase donnerait au système la capacité de stopper quelques dizaines de têtes assaillantes munies d'aides à la pénétration complexes.

(2) Le calendrier révisé

L'administration a sensiblement revu ce calendrier à la fin de l'année 1999, envisageant une phase 1 " élargie " permettant, dès 2007, le déploiement de 100 intercepteurs en Alaska, le passage à la phase 2 ne jouant que pour le nombre de radars " en bande X " et l'augmentation du nombre de satellites SBIRS-Low. Toutefois, le déploiement initial de 20 intercepteurs en Alaska est maintenu dès 2005.

Le tableau ci-dessous résume ces éléments de calendrier.

Calendrier de déploiement de la NMD
envisagé par l'administration


 

" Avant-phase 1 "

Phase 1 élargie

Phase 2

Phase 3

Date de déploiement

2005

2007

2010

2011

Nombre d'intercepteurs

20

100

100

250

Nombre de sites

1

1

1

2

Radars d'alerte rapide

5

5

5

6

Radars " en bande X "

1

1

4

9

Satellites SBIRS-High

2

4

5

5

Satellites SBIRS-Low

0

0

6

24

Capacités des systèmes défense

quelques têtes assaillantes munies d'aide à la pénétration simples

plusieurs dizaines de têtes assaillantes munies d'aide à la pénétration simples

quelques têtes assaillantes munies d'aide à la pénétration complexes

plusieurs dizaines de têtes assaillantes munies d'aide à la pénétration complexes

Source : Office budgétaire du Congrès - avril 2000

3. Le financement de la NMD : un effort à la portée du budget de la défense américain

Il est difficile d'identifier précisément le coût du programme NMD pour deux raisons :

- tout d'abord la NMD s'inscrit dans la lignée de précédents programmes de défense antimissiles dont elle bénéficie en partie, certains développements étant en outre communs avec d'autres projets,

- d'autre part, la complexité de l'architecture du système et les fluctuations du calendrier rendent assez aléatoires les évaluations qui varient selon les organismes : Pentagone, Congrès, experts.

. Les estimations du Pentagone

Selon les documents remis à votre rapporteur par la Ballistic Missile Defense Organization (BMDO), le coût de la NMD se répartirait comme suit :

- 15 milliards de dollars pour la phase 1 élargie, de 2000 à 2007,

- 29 milliards de dollars pour la période 2007-2011,

- auxquels il faut ajouter 7 milliards de dollars dépensés entre 1993 et 2000.

Se fondant sur un budget global de la défense de l'ordre de 300 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, la BMDO estime que le coût du programme NMD ne dépasserait pas 1 % de l'effort de défense américain.

. Les estimations de l'office budgétaire du Congrès

L'office budgétaire du Congrès a effectué en avril dernier une évaluation précise du coût du programme, en considérant la période 1996-2015.

Le tableau ci-dessous résume les conclusions de cette évaluation.

Le coût de la NMD sur la période 1996-2015

selon l'office budgétaire du Congrès


Types de coûts

Phase 1 élargie

Phase 2

Phase 3

Etudes, développement et construction

dont :

- intercepteurs

- radars " en bande X "

- radars d'alerte rapide

- commandement et communications

- intégration du système

opérations

20,9

7,1

1,2

1,3

2,2

5,4

8,5

25,6

9,5

2,5

1,3

2,2

5,4

10,0

35,0

12,7

4,6

1,7

3,6

5,4

13,9

Total

29,5

35,6

48,8

Système SBIRS-Low

0,0

10,6

10,6

L'office budgétaire du Congrès, qui retient toutefois une période plus large que le Pentagone, aboutit donc à une évaluation de l'ordre de 60 milliards de dollars jusqu'en 2015, incluant le satellite SBIRS-Low, financé par l'armée de l'air, qui participe au programme NMD mais aurait sans doute été développé en tout état de cause.

Quelle que soit l'estimation retenue, il s'agit donc d'un programme coûteux, bien qu'en deçà des dépenses envisagées pour les programme F-22 et surtout Joint Strike Fighter (JSF). Mais il demeure dans les possibilités d'un budget d'investissement de la Défense en progression qui bénéficie pleinement des excédents dégagés par les finances publiques américaines.

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