Allez au contenu, Allez à la navigation

Proposition de loi relative à la suppression de la publicité commerciale dans les programmes jeunesse de la télévision publique

14 octobre 2015 : Enfants face à la publicité télévisuelle ( rapport - première lecture )

EXPOSÉ GÉNÉRAL

I. UNE SUREXPOSITION DES ENFANTS À LA PUBLICITÉ QUI S'EXPLIQUE PAR LE MODÈLE ÉCONOMIQUE DES CHAÎNES DE TÉLÉVISION

A. LES EFFETS NÉGATIFS DE LA PUBLICITÉ SUR LES PUBLICS LES PLUS FRAGILES

1. Un lien avéré entre l'exposition aux écrans et le développement de l'obésité

Pourquoi est-il si important de limiter la publicité dans les programmes destinés à la jeunesse ? Pour le docteur Hélène Thibault, pédiatre et membre de l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement, il existe une corrélation entre le temps passé devant les écrans et l'obésité et ce lien est d'autant plus fort que les enfants sont en retard scolaire et qu'ils n'ont pas de parents capables de les accompagner dans leur scolarité.

Les études pédiatriques montrent ainsi une propension à l'obésité qui peut varier du simple au double entre les enfants de cadres et de non-cadres ceci alors même que l'obésité dépend également de nombreux autres facteurs comme l'hérédité et l'environnement. Or, on observe la même corrélation concernant la consommation quotidienne de télévision. En grande section de maternelle par exemple, seuls 25,4 % des enfants de cadres regardent la télévision plus d'une heure par jour les jours de classe contre 51,8 % des enfants d'employés et 59 % des enfants d'ouvriers4(*).

Si la proportion d'enfants concernés par des problèmes d'obésité est globalement stable en France depuis 2006, cette situation n'est pas sans connaître de grandes inégalités de situations selon les milieux sociaux. Pour le docteur Michel Chauliac de la Direction générale de la santé (DGS) il est essentiel de mieux diffuser l'information sur les pratiques à suivre en matière nutritionnelle et surtout de permettre aux familles les plus fragiles de pouvoir se l'approprier. Une solution peut aussi consister à améliorer l'environnement de ces familles afin que le choix le plus sain devienne le plus aisé, ce qui peut passer par une réduction de la place de la publicité dans les programmes destinés à la jeunesse.

2. L'incapacité de nombreux parents à inculquer à leurs enfants les principes d'une saine alimentation

L'éducation à la nutrition et à l'image constitue, à l'évidence, une responsabilité des parents mais, là encore, de grandes inégalités existent selon les familles qui s'expliquent notamment par des facteurs socio-culturels.

Des études montrent ainsi que le nombre de postes de télévision est d'autant plus important qu'une famille connaît une situation de précarité. Dans ces familles, il n'est pas rare qu'un poste de télévision équipe chaque pièce du domicile et notamment chaque chambre d'enfant ce qui accroît le risque que l'enfant se retrouve seul à visionner les programmes sans pouvoir être accompagné par un adulte dans l'apprentissage de la compréhension des images.

Pour le psychanalyste Serge Tisseron, « la multiplication des écrans dans les chambres d'enfants est une catastrophe ». Elle favorise par exemple la reproduction de comportements violents suite au visionnage de programmes inadaptés. Le docteur François-Marie Caron estime qu'il est très difficile pour les enfants de distinguer ce qui relève de la fiction et de la réalité y compris en matière de publicité et ceci d'autant plus que les annonceurs s'évertuent à mettre en scène des atmosphères positives et des ambiances « heureuses » dans leurs messages publicitaires.

Or, Serge Tisseron rappelle que les enfants avant 7 à 8 ans ne sont pas sensibles au second degré et ne font pas la différence entre le personnage du dessin animé et ce même personnage qui est utilisé juste après le programme jeunesse pour vendre une barre chocolatée ou des céréales saturées en sucre et en gras.

Le docteur Hélène Thibault explique quant à elle que les enfants adhèrent naturellement au discours de leurs parents. Or certains d'entre eux assimilent le fait de manger beaucoup au fait d'être en bonne santé. Pour ces parents, les produits industrialisés sont également très valorisés notamment parce qu'ils dégagent une image qualitative au travers de leur packaging.

Cette situation incite d'autant plus à limiter les publicités dans les émissions destinées à la jeunesse sur le service public que de nombreux parents accordent un grand crédit à tous les programmes qui sont diffusés sur les chaînes de France Télévisions, y compris les émissions publicitaires, qui trouvent ainsi des raisons supplémentaires de survaloriser les produits industrialisés par rapport aux fruits et légumes non transformés par exemple comme le souligne le docteur François-Marie Caron.

3. L'insuffisante éducation des enfants aux médias et à la publicité

L'éducation aux médias et aux images fait, certes, partie des programmes scolaires mais, en réalité, lorsque les enseignants doivent aider des enfants qui rencontrent des difficultés scolaires, il n'est pas rare que l'éducation à la nutrition ne soit pas considérée comme prioritaire. Par ailleurs, il n'est pas toujours évident pour les enseignants de remettre en cause les pratiques alimentaires des enfants qui peuvent mal réagir face à ce qu'ils ressentent comme des injonctions « moralisantes ». Une autre difficulté pour les enseignants consiste à ne pas stigmatiser les enfants en surpoids dans leurs classes en condamnant la consommation de certains aliments.

Les enseignants n'apparaissent donc pas nécessairement comme les mieux à même de pallier les difficultés des parents à éduquer leurs enfants aux principes d'une bonne nutrition. Ils le sont d'autant moins que cette problématique ne semble pas constituer une priorité de leur propre formation.


* 4 « La santé des élèves de grande section de maternelle en 2013 : des inégalités sociales dès le plus jeune âge », DREES, juin 2015.