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Projet de loi relatif à l'orientation et à la réussite des étudiants

24 janvier 2018 : Orientation et réussite des étudiants ( rapport - première lecture )

B. L'ÉCHEC MASSIF EN LICENCE, LE SCANDALE DE LA NON-SÉLECTION

Cette augmentation du nombre de candidats à l'entrée dans l'enseignement supérieur a été largement absorbée par les licences universitaires, les formations sélectives continuant à choisir leurs candidats en maîtrisant leur capacité d'accueil. Toujours plus d'étudiants se sont donc retrouvés, parfois par défaut, dans les licences universitaires dont les taux d'encadrement ont mécaniquement diminué et les conditions d'études des étudiants et de travail des enseignants se sont dégradées. In fine, c'est la qualité de l'enseignement universitaire qui en a pâti, alimentant un cercle vicieux.

1. Une sélection par l'échec

C'est dans les licences universitaires, seules formations non sélectives de jure, que l'échec en premier cycle est le plus marqué.

La proportion d'étudiants inscrits à l'université qui obtiennent une licence au terme de trois années d'études s'élève aujourd'hui à 27 % et, après une année supplémentaire, à moins de 40 %8(*). Si ce taux est très faible pour les bacheliers les moins préparés aux études universitaires (3 % des bacheliers professionnels et 9 % des bacheliers technologiques), il ne dépasse pas 35 % parmi les bacheliers généraux, ce qui témoigne d'une certaine impréparation aux exigences du supérieur et d'une orientation perfectible.

L'échec en licence : les chiffres du ministère

« À peine plus d'un quart des étudiants de licence obtiennent leur diplôme à l'issue des trois années de la formation : 27 % des étudiants ont obtenu un diplôme de licence (générale ou professionnelle) 3 ans après leur première inscription en L1 en 2011-2012 et 12 % après une année supplémentaire, à la session 2015.

Les perspectives de réussite en licence sont fortement corrélées au type de baccalauréat obtenu : si près de la moitié des bacheliers généraux obtiennent leur Licence en 3 ou 4 ans, c'est le cas de 16 % seulement des bacheliers technologiques (1 sur 6) et de 6 % des bacheliers professionnels (1 sur 17).

La réussite en licence varie peu sur les 5 dernières années : la réussite en trois ans des étudiants entrés en licence entre 2007 et 2012 reste comprise entre 27 % et 28 % et la réussite en 3 ou 4 ans entre 39 % et 40 % pour ceux qui sont entrés entre 2007 et 2011. Cette relative stabilité est la résultante de deux évolutions qui se compensent. Pris séparément, bacheliers généraux, technologiques et professionnels, ont vu leur taux de réussite plutôt orienté à la hausse durant cette période (la hausse est très faible dans le cas des bacheliers professionnels). Mais leurs parts respectives dans la cohorte ont évolué : celle des bacheliers professionnels est passée de 4 % à 9 % et celle des bacheliers généraux de 75 % à 69 %. Tout se passe comme si 5 % des étudiants de la cohorte étaient passés d'un taux de réussite en 3 ans de 35 % (taux moyen des bacheliers généraux) à 3 % (taux moyen des bacheliers professionnels). L'impact négatif de cet effet de structure neutralise celui de la hausse de la réussite des bacheliers généraux et technologiques.

La faiblesse des taux de réussite en licence tient essentiellement au nombre élevé d'étudiants qui abandonnent leur formation en licence après une ou deux années d'études : pour les étudiants entrés en licence en 2014 c'est le cas de 34 % des bacheliers généraux, 72 % des bacheliers technologiques et jusqu'à 84 % des bacheliers professionnels.

Ces abandons ne sont pas obligatoirement synonymes d'échec. Une partie des étudiants concernés se réoriente vers d'autres filières de l'enseignement supérieur : DUT9(*), STS10(*), écoles d'ingénieur, de management, de santé ou d'arts. »

Source : Réponse au questionnaire budgétaire PLF 2018 de votre rapporteur

Cet échec massif s'accompagne de nombreuses sorties : un tiers des étudiants ayant échoué en première année de licence ne s'y réinscrit pas l'année suivante et le suivi de ces cohortes d'étudiants est encore très insuffisant.

Comme le soulignait la récente mission d'information sur l'orientation scolaire de votre commission, le refus d'introduire une forme de sélection à l'accès aux licences universitaires a conduit à la mise en oeuvre d'une sélection plus pernicieuse, qui prend la forme d'un « système d'orientation par l'échec »11(*).

L'échec en premier cycle ne se limite toutefois pas à la licence universitaire. Dans les formations courtes menant au brevet de technicien supérieur (BTS) et au diplôme universitaire de technologie (DUT), les populations d'étudiants « naturelles », auxquelles ces formations sont prioritairement désignées, connaissent des taux de réussite peu satisfaisants mais néanmoins nettement meilleurs qu'en licence.

Parmi les élèves inscrits en institut universitaire de technologie (IUT), seuls 39,8 % des bacheliers professionnels et 51,3 % des bacheliers technologiques l'obtiennent en deux ans, tandis que les bacheliers professionnels inscrits en sections de techniciens supérieurs (STS) ne sont que 65,7 % à en obtenir le diplôme, soit un écart de 24,3 points avec leurs camarades titulaires d'un baccalauréat général12(*).

Cet échec massif en premier cycle, dont le coût social et individuel est très élevé, peut s'expliquer par plusieurs facteurs :

- une impréparation manifeste des futurs étudiants aux exigences de l'enseignement supérieur ;

- un dispositif d'orientation largement perfectible ;

- un système d'affectation défaillant (la non-sélection en licence ne permet pas d'affecter les futurs étudiants dans les formations où ils auraient le plus de chance de réussir).

2. Un continuum bac-3/bac+3 qui reste à construire

Le continuum bac-3/bac+3, qui avait pourtant constitué l'un des credo de la loi ESR de 201313(*), n'est malheureusement toujours pas véritablement amorcé.

a) Le lycée prépare insuffisamment aux études supérieures

Comme le relève la Cour des comptes, « les résultats faibles des étudiants en licence posent, indépendamment du taux de réussite au baccalauréat, la question de la performance du lycée, tant en termes de niveau de connaissances et de compétences acquises par les élèves que de qualité de leur orientation »14(*).

Cela est dû en grande partie à la focalisation sur la réussite au baccalauréat comme mesure de la performance des lycées ; peu suivent le devenir de leurs anciens élèves dans l'enseignement supérieur.

Cette préparation insuffisante aux attentes de l'enseignement supérieur mène à ce que notre collègue député Emeric Bréhier qualifiait de « choc pédagogique » : « la brutalité du changement des méthodes d'apprentissage entre le lycée et l'université est de longue date identifiée comme l'une des causes majeures de l'échec en licence. On observe ainsi une proportion très importante et croissante d'étudiants, qui pourrait atteindre jusqu'au tiers des effectifs, mal préparés aux exigences du parcours universitaire et qui décrochent très vite sans réelle opportunité de remédiation »15(*).

Outre les modalités de validation du baccalauréat, cette impréparation s'explique par une méconnaissance mutuelle des enseignants des lycées et de l'enseignement supérieur, décrite, il y a déjà plusieurs années, par le rapport des Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche : « le secondaire et le supérieur sont deux mondes qui ne se connaissent pas assez. Les possibilités offertes aux bacheliers pour leur avenir manquent encore de lisibilité. L'information ou l'orientation sont insuffisantes. Les enseignants du supérieur ne connaissent pas toujours parfaitement les acquis de leurs nouveaux étudiants, les enseignants du secondaire ne savent pas forcément très bien décrire à leurs élèves les différentes filières supérieures16(*)

Afin de mieux préparer les élèves à l'enseignement supérieur, notre collègue Guy-Dominique Kennel, dans le rapport de la mission d'information sur l'orientation scolaire, proposait de renforcer les liens entre le lycée et l'enseignement supérieur en encourageant des initiatives locales et concrètes : immersions de lycéens dans des classes de l'enseignement supérieur, cours communs entre élèves et étudiants17(*).

Il convient aussi d'évoquer l'écart croissant entre les attentes de l'enseignement supérieur et le niveau réel des étudiants qui y entrent. Cela est dû en grande partie à la baisse des exigences dans l'enseignement scolaire, qui explique que, pour un nombre croissant de lycéens, le recours à des dispositifs de remédiation ou à des remises à niveau, en particulier en français, s'avère nécessaire dès la première année de licence (L1).

b) La nécessaire professionnalisation de l'orientation

La mission d'information a mis en évidence les limites de l'orientation telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui : un parcours Avenir plus formel que réel, sans ancrage dans les emplois du temps et insuffisamment progressif, ainsi qu'un accompagnement insuffisant des élèves du fait d'une faible appropriation par les enseignants de leur mission de conseil en orientation18(*).

Ses conclusions sont reprises en grande partie par le rapport de Daniel Filâtre : le « déploiement [du parcours Avenir] apparaît très partiel et insuffisant. Il faut donc intensifier et consolider ce travail de formation et d'accompagnement de chaque élève » ; de même, il fait également état du « rôle majeur qu'ont les enseignants et [de] l'urgence à les former à cet accompagnement à l'orientation »19(*).

Les cinq propositions du rapport Filâtre

1 - repenser intégralement le parcours Avenir ;

2 - assurer à chaque lycéen un accompagnement personnalisé et responsable (dont les enseignants seraient les premiers acteurs) ;

3 - généraliser l'avis du conseil de classe pour toute orientation dans l'enseignement supérieur ;

4 - apporter une information par des outils et des ressources répondant aux attentes et aux enjeux de l'orientation ;

5 - intégrer la préparation à l'orientation dans une perspective plus large et coordonnée20(*).

Votre rapporteur souligne également la nécessité d'une information de qualité. La complexité de l'organisation actuelle des acteurs de l'orientation scolaire plaide en faveur d'une rationalisation, qui verrait en particulier le transfert aux conseils régionaux du réseau « Information jeunesse », sous l'autorité du ministère chargé de la jeunesse, et des centres d'information et d'orientation (CIO), qui relèvent de l'éducation nationale.


* 8 Mission Recherche et enseignement supérieur, PAP 2018.

* 9 Diplôme universitaire de technologie.

* 10 Sections de techniciens supérieurs.

* 11 Une orientation réussie pour tous les élèves, rapport d'information n° 737 (2015-2016) de Guy-Dominique Kennel, fait au nom de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication du Sénat, déposé le 29 juin 2016.

* 12 Mission Recherche et enseignement supérieur, PAP 2018.

* 13 Loi n° 2013-660 du 22 juillet 2013 relative à l'enseignement supérieur et à la recherche.

* 14 Cour des comptes, Le coût du lycée, rapport publique thématique, septembre 2015.

* 15 Rapport n° 2951 (XIVe législature) de M. Emeric Bréhier, déposé au nom de la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale, déposé le 8 juillet 2015

* 16 Refonder l'université, dynamiser la recherche. Mieux coopérer pour réussir, rapport des Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche, décembre 2012.

* 17 Une orientation réussie pour tous les élèves, op. cit.

* 18 Idem.

* 19 Daniel Filâtre, Réformer le premier cycle de l'enseignement supérieur et améliorer la réussite des étudiants, rapport général de la consultation sur la réforme du premier cycle de l'enseignement supérieur, octobre 2017.

* 20 Idem.