C. UNE CROISSANCE A LA COMPOSITION DECONCER TANTE

Déconcertante au regard de son profil, la croissance l'est également du point de vue de sa composition.

Le scénario de croissance attendu en 1996 privilégiait une reprise tirée par les entreprises à travers leur investissement et l'évolution de leurs stocks.

Contre toute attente, c'est la consommation des ménages qui a jusqu'alors soutenu l'activité.

En dépit d'une quasi stabilisation de leur pouvoir d'achat -le revenu disponible brut des ménages ne devrait progresser en volume que de 0,2 % en 1996- la consommation des ménages s'est accrue. Si, au quatrième trimestre, elle demeurait au niveau atteint au trimestre précédent, son rythme d'augmentation serait de 2,5 % au cours de l'année.

Ces évolutions ont été rendues possibles par une très forte baisse du taux d'épargne des ménages qui, de 14,3 % en 1995, s'est replié à 12,6 % en 1996.

Cette brusque inflexion constitue une rupture par rapport à la tendance observée depuis la fin des années 80 à une hausse du taux d'épargne des ménages.

Pas plus que la hausse rappelée ci-dessus, la chute constatée en 1996 ne trouvent d'explications définitives.

En toute hypothèse, il apparaît que les motifs avancés pour expliquer la hausse du taux d'épargne des ménages et, en particulier, le souci de constituer une épargne de précaution pour répondre à un sentiment de précarité n'ont pas disparu.

Ainsi, même si la baisse des taux d'intérêt pourrait avoir contribué au changement de comportement observé récemment ( ( * )2) , il est trop tôt pour estimer que celui-ci sera durable.

Alors que l'essentiel du supplément d'activité était attendu du comportement des entreprises, celles-ci ont influencé négativement l'orientation de la croissance.

La contribution cumulée de l'investissement des entreprises (+ 0,2 point) et des variations des stocks (- 0,6 point) à la croissance devrait être négative de 0,4 point.

A rencontre de ce qui était attendu, le déstockage ne s'est pas interrompu en 1996, malgré l'ampleur de la baisse des stocks observée en fin d'année 1995 et celle de la diminution des taux d'intérêt. Deux phénomènes ont probablement contribué à déjouer les prévisions en la matière.

La très grande modération des prix a sans doute fait craindre des enchaînements déflationnistes dans certains secteurs d'activité.

Plus grand encore a sans doute été l'impact de l'atonie de la demande. Influençant négativement les perspectives de production, cette dernière, conjuguée à la crainte d'une baisse des prix de vente des produits, ont pesé sur la gestion de leurs stocks par les entreprises.

Des enchaînements analogues expliquent probablement l'évolution de l'investissement. Malgré le rétablissement de la situation financière des entreprises favorisé par trois années où leur capacité de financement a été positivement orientée et par une réduction du coût des crédits offerts à elles, et en dépit du vieillissement des équipements, les entreprises n'ont que peu accru leurs investissements. Une croissance de 8 % était escomptée ; elle ne devrait pas excéder 2 %.

Le tableau qui précède montre l'importante appréciation du taux de marge des entreprises -rapport de leur excédent brut d'exploitation dans la valeur ajoutée- depuis le début des années 80. Elle illustre ce qu'il est convenu d'appeler la politique de désinflation compétitive qui s'est traduite par une réduction de la part des charges salariales supportées par les entreprises qui sont passées de près de 70 % de leur valeur ajoutée à un peu moins de 60 % au cours de la période examinée malgré une quasi-stabilisation du poids des cotisations sociales effectives des employeurs.

L'impact de ces conditions de partage de la valeur ajoutée sur la situation financière des entreprises a toutefois été atténué par un accroissement de la charge des intérêts versés par elles qui reflète la contrainte financière provenant pour partie du niveau des taux d'intérêt.

L'épargne brute des entreprises non financières s'est très nettement redressée, le rapport de leur épargne dans la valeur ajoutée passant de 12 à 19 % entre 1980 et 1995, comme le montre le tableau ci-après.

Malgré ce phénomène qui a favorisé une progression de 6,3 % l'an entre 1990 et 1995 des ressources disponibles pour investir, le montant des investissements est resté étal au cours de cette période.

En réalité, les entreprises ont privilégié le choix, d'une part d'accroître le volume de leurs acquisitions nettes d'actifs incorporels - + 34 % par an- et, d'autre part, d'améliorer leur capacité de financement qui, négative à hauteur de 149,3 milliards de francs en 1990 est devenue fortement positive en 1993 (106,7 milliards de francs) et au-delà (72 milliards de francs en 1995).

Cette dernière option a en particulier permis aux entreprises de passer d'une position d'emprunteuses obligataires - 56 milliards d'emprunts en 1990- à une situation de prêteuses obligataires - 41,5 milliards en 1995.

La dégradation du niveau des investissements pèse sur la demande intérieure et donc sur la croissance. Elle est, de plus, de nature à handicaper la compétitivité économique des entreprises, ce d'autant qu'elle affecte avec une particulière intensité les secteurs exposés ( ( * )3) .

Il est assez symptomatique de ce dernier point de vue de relever, à l'inverse, la forte progression de l'investissement dans les services marchands et le commerce qui sont jusqu'à présent moins soumis à la concurrence internationale.

En tout état de cause, les résistances au développement de l'investissement des entreprises pourraient être plus variées que la seule contrainte financière qu'elles se sont appliquées à atténuer avec succès. Les perspectives de croissance peu favorables mais aussi la recomposition du paysage économique et, sans doute, l'allongement du cycle de l'investissement dans plusieurs branches pourraient expliquer, à côté de facteurs strictement financiers, l'atonie durable de l'investissement.

* (2) Il faut toutefois noter que les économistes s'accordent, en général, à dire que le niveau des taux d'intérêt n'a guère d'influence décelable sur le volume de l'épargne des ménages.

* (3) Facteur de pertes de compétitivité pour ces secteurs, la baisse de l'investissement est aussi une conséquence directe d'une dégradation de leur situation elle-même liée à une chute de leur compétitivité internationale comme le démontrent les branches du textile, du bois ou du papier.

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