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12 novembre 2003 : L'enseignement des langues étrangères en France, ( rapport d'information )

 

 

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N° 63

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2003-2004

Annexe au procès-verbal de la séance du 12 novembre 2003

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires culturelles (1) sur l'enseignement des langues étrangères en France,

Par M. Jacques LEGENDRE,

Sénateur.

(1) Cette commission est composée de : M. Jacques Valade, président ; MM. Ambroise Dupont, Pierre Laffitte, Jacques Legendre, Mme Danièle Pourtaud, MM. Ivan Renar, Philippe Richert, vice-présidents ; MM. Alain Dufaut, Philippe Nachbar, Philippe Nogrix, Jean-François Picheral, secrétaires ; M. François Autain, Mme Marie-Christine Blandin, MM. Louis de Broissia, Jean-Claude Carle, Jean-Louis Carrère, Gérard Collomb, Yves Dauge, Mme Annie David, MM. Fernand Demilly, Christian Demuynck, Jacques Dominati, Jean-Léonce Dupont, Louis Duvernois, Daniel Eckenspieller, Mme Françoise Férat, MM. Bernard Fournier, Jean-Noël Guérini, Michel Guerry, Marcel Henry, Jean-François Humbert, André Labarrère, Serge Lagauche, Robert Laufoaulu, Serge Lepeltier, Mme Brigitte Luypaert, MM. Pierre Martin, Jean-Luc Miraux, Dominique Mortemousque, Bernard Murat, Mme Monique Papon, MM. Jacques Pelletier, Jack Ralite, Victor Reux, René-Pierre Signé, Michel Thiollière, Jean-Marc Todeschini, Jean-Marie Vanlerenberghe, André Vallet, Marcel Vidal, Henri Weber.

Enseignement.

INTRODUCTION

Mesdames, Messieurs,

«L'hégémonie écrasante de l'anglais, le recul de l'allemand et de l'italien, le naufrage lusitanien, la place résiduelle laissée à certaines langues de l'Union européenne, néerlandais, grec, langues scandinaves, la part restreinte réservée aux grandes langues de la planète, russe, chinois, japonais, arabe, constituent autant d'éléments d'une évolution qui tend à élargir le cercle des langues disparues »...

Réagissant à cette situation alarmante, la mission d'information, constituée le 23 novembre 1994 par la commission des affaires culturelles à l'initiative et sous la présidence de votre rapporteur, avait interpellé le Gouvernement et les responsables de l'éducation nationale sur le resserrement de l'offre linguistique observé dans les établissements scolaires.

Ses travaux avaient abouti à la proposition de 50 mesures concrètes, répondant aux orientations d'une politique volontariste en faveur de la diversification et de l'efficacité de l'enseignement des langues vivantes articulée autour de quatre objectifs :

- la maîtrise d'un bagage linguistique satisfaisant par l'ensemble des jeunes Français, c'est-à-dire au moins deux langues étrangères en plus de la langue maternelle ;

- l'ouverture aux autres et au monde ;

- l'utilisation des gisements linguistiques nationaux ;

- la maîtrise véritable des langues étudiées privilégiant l'expression orale des élèves et répondant aux besoins de nos entreprises.

Cette « politique rénovée des langues vivantes dans le système éducatif » s'est traduite dans le « nouveau contrat pour l'enseignement des langues vivantes », décliné en 10 actions : 

1. La recherche d'une diversification linguistique, via l'enseignement obligatoire d'au moins deux langues vivantes, si possible dès la 6ème, l'incitation au développement d'une troisième langue, la constitution de réseaux d'établissements, la suppression de la distinction entre première et deuxième langue, la réforme de la dotation horaire globale et la création d'une dotation spécifique pour les langues « minoritaires »...

2. L'information impartiale des familles et des élèves.

3. L'apprentissage précoce des langues dans le primaire, s'accompagnant du développement de la formation initiale et continue des professeurs des écoles dans le domaine des langues étrangères, et d'un suivi adéquat avec le collège.

4. La prise en compte des spécificités linguistiques régionales, à partir du recensement du potentiel linguistique régional dans chaque académie (existence de groupes humains d'origine étrangère, jumelages, échanges et proximité frontalière...) et la mise en oeuvre de véritables politiques académiques de diversification des langues.

5. L' « immersion linguistique » des élèves, via le développement de pratiques d'instrumentalisation des langues vivantes (enseignement de disciplines non linguistiques dans une langue étrangère), la « démocratisation » et la diversification des sections européennes, le développement et la création de sites bilingues, l'extension des formules de séjour linguistique, le recours plus large aux enseignants étrangers, notamment par le développement d'échanges massifs d'enseignants au sein des États de l'Union européenne.

6. La réactivation de l'enseignement des langues « minoritaires », par une information et une politique de recrutement d'enseignants adaptées.

7. L'adaptation des méthodes d'enseignement des langues vivantes, afin de privilégier l'oral et de renforcer le contenu culturel.

8. L'adaptation de la formation des enseignants, par la généralisation des échanges et des stages linguistiques à l'étranger dans la formation initiale et continue des enseignants.

9. Les actions internationales, notamment l'extension des programmes linguistiques européens et la réactivation des accords bilatéraux existants avec l'Allemagne.

10. La définition d'une nouvelle politique des langues, par la création d'une commission nationale permanente des langues étrangères auprès du ministère de l'éducation nationale, composée de représentants de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur, des chambres consulaires, des collectivités territoriales concernées, du Parlement, du Conseil économique et social, des organisations syndicales d'enseignants en langues étrangères, chargée notamment de définir les besoins linguistiques, et une politique de recrutement des enseignants.

On rappellera que les conclusions du rapport et les orientations préconisées avaient été adoptées à l'unanimité par la commission, révélant ainsi une prise de conscience largement partagée des enjeux relatifs à l'apprentissage des langues étrangères par les plus jeunes, dans un environnement mondialisé ainsi que les inquiétudes liées à une uniformisation anglophone.

Quel est le chemin parcouru huit ans après ces recommandations ?

Le présent rapport répond à une inquiétude renouvelée : dans une Europe proclamée « unie dans sa diversité », le poids écrasant de l'anglais conduit, comme votre rapporteur le relevait dans le cadre d'un récent rapport du Conseil de l'Europe, à ce que les deux pays partenaires au centre du continent, la France et l'Allemagne, sont de moins en moins capables de communiquer entre eux dans leur propre langue...

Certes, des avancées sont perceptibles, et le credo en faveur de la diversification et de l'amélioration des compétences linguistiques des jeunes citoyens a trouvé, ces dernières années, un certain écho : l'Union européenne et le Conseil de l'Europe ont érigé la défense de la diversité linguistique et culturelle du vieux continent en combat commun et proclamé l'année 2001 « Année européenne des langues » ; en France, cet objectif a connu une impulsion nouvelle sous le ministère de Jack Lang.

Or, les résultats sont loin d'être à la hauteur des attentes, et la distorsion n'en est que plus flagrante entre les plaidoyers officiels et l'observation de leur traduction concrète. Aussi, tout en s'inscrivant dans la continuité des réformes entreprises, le ministre actuel Luc Ferry reconnaît également la nécessité de mener une politique plus volontariste en ce domaine.

En effet, la tendance au resserrement de l'offre linguistique s'est confirmée au fil des années : le tropisme vers le choix anglais - espagnol tend à marginaliser de plus en plus la part dévolue aux idiomes de nos partenaires européens ou de grands espaces mondiaux.

En même temps que de larges pans de notre patrimoine culturel et linguistique commun qui disparaissent des salles de classe, ce sont des opportunités de coopération économique, politique et culturelle qui se ferment pour notre pays. Une menace lourde de conséquences pour la diffusion de la francophonie...

Une nouvelle mobilisation s'impose pour sensibiliser l'opinion publique aux enjeux de l'apprentissage des langues, alors que les compétences linguistiques sont devenues une compétence indispensable pour devenir un acteur efficace sur le marché mondial. Ne pas connaître d'autres langues que la sienne est à n'en pas douter un handicap : « Un monolingue, c'est comme un unijambiste »... Toutefois la capacité de communiquer par-delà les frontières est bien souvent assimilée à la seule maîtrise de l'anglais, perçu comme la lingua franca mondiale.

Or, une langue est tout autant un outil de communication que le vecteur d'une identité et d'une culture.

C'est pourquoi il est de la responsabilité du politique et de l'éducation nationale de gérer ce décalage avec la demande sociale non par le repli sur une attitude passive et servile, mais par la promotion d'actions concrètes relayées par une conviction forte, largement partagée et explicitée. L'information sur les enjeux de l'apprentissage de plusieurs langues est un élément central de toute politique linguistique de diversification digne de ce nom.

Dans ce contexte, le présent rapport a pour objet premier de remettre, dans le cadre du grand débat national, la question de l'enseignement des langues vivantes, au coeur des enjeux de l'Ecole. Lors de son allocution télévisée du 14 juillet 2003, le Président de la République n'a-t-il pas rappelé, au nombre des défis adressés au système scolaire, la nécessité d'améliorer et renforcer l'enseignement des langues ?

A partir d'un état des lieux du paysage linguistique scolaire actuel, il s'agit de s'interroger sur les blocages auxquels se heurtent les velléités de diversification affichées par les ministères successifs, mais aussi de valoriser et de tirer les leçons des succès et des avancées non négligeables réalisées en matière d'apprentissage des langues et d'ouverture internationale et interculturelle des enseignements.

Au-delà de tout effet de palabre, il est aujourd'hui primordial et urgent de se donner les moyens de mener une véritable politique de diversification, ne cédant ni au fatalisme ni à la facilité, et fondée sur un enseignement rénové. Les enjeux méritent un engagement alliant volontarisme et persistance. Bis repetita placent...

L'enseignement des langues vivantes ne saurait passer à côté du défi de la diversification, pour que vivent les langues, toutes les langues, régionales, minoritaires ou les plus parlées...

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