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Les travaux de la délégation française à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe - 4eme partie de la session ordinaire de 2005

 

3. Questions posées à M. Ekmeleddin Ihsanoglu, Secrétaire général de l'organisation de la Conférence islamique - OCI

On a placé ici les questions que des parlementaires français ont posées à M. Ekmeleddin Ihsanoglu à la suite de l'allocution qu'il a prononcée en qualité de Secrétaire général de l'OCI, et portant justement sur les rapports entre coutumes fondées sur des dogmes religieux et statut des femmes.

Question de Mme Josette Durrieu :

« Monsieur hsanoglu, en 2004, l'Organisation de la Conférence islamique, dont vous êtes donc le Secrétaire général, a publié une résolution sur le rôle de la femme dans le développement de la société musulmane. Elle s'appuyait sur l'un de vos rapports dans lequel vous demandiez aux États membres de «prendre les mesures appropriées pour organiser les activités féminines aux niveaux national et international, dans les divers domaines, et ce dans le respect de la nature féminine et dans le cadre des restrictions de la Charia». Selon vous, quelles restrictions doivent être imposées aux activités des femmes au nom de «la nature féminine» et des «prescriptions de la Charia» ? J'ajoute, Monsieur le Secrétaire général, que la condition de la femme, c'est le miroir de l'Islam. »

M. Ekmeleddin Ihsanoglu lui a répondu :

« Je remercie l'oratrice pour cette question importante à laquelle j'apporterai une réponse détaillée. Tout d'abord, puisque l'oratrice m'a cité, je tiens à préciser n'avoir jamais parlé de restriction. J'ai dit « dans le cadre de », ce qui introduit une nuance différente.

La position de la femme dans l'Islam est un sujet très controversé. Si l'on compare la doctrine de l'Islam par rapport à celle d'autres religions, la position de la femme y est plutôt favorable. Toutefois, celle-ci varie selon les interprétations qui sont faites du Coran et en fonction des coutumes locales, souvent préislamiques, qui varient selon les sociétés. C'est le cas dans des tribus nomades aux traditions multiséculaires. Mais il faut constater que, dans les sociétés avancées, la position de la femme musulmane est souvent identique à celle de la femme dans de nombreux pays européens. C'est le cas en Turquie. On ne peut donc affirmer qu'il existe une seule pratique dans le monde musulman.

Il faut aussi tenir compte du fait que le monde musulman n'a pas évolué au même rythme que le monde occidental. Le développement de la foi et la maturité sont extrêmement différents. Si l'Occident est entré dans l'ère de la post-industrialisation, beaucoup de pays musulmans n'ont pas encore connu leur révolution industrielle. La modernisation générale de ces sociétés s'en trouve retardée, ce qui provoque un important décalage au niveau du développement. Les mentalités évolueront parallèlement à la modernisation de ces pays. La Turquie a connu cette évolution et a même eu une femme Premier ministre, tout comme le Pakistan.

Il ne faut jamais oublier qu'il y a des différences fondamentales entre ce qu'enseigne la religion et ce qui est dit au nom de la religion. Depuis l'époque du prophète, les femmes musulmanes ont toujours fait partie intégrante de la vie sociale et publique, même si certains pays tentent de les nier. Les choses évoluent dans le bon sens mais il faudra certes faire preuve de patience car on ne peut heurter de front toutes les sensibilités. »

Question de M. Jean-Guy Branger :

« Ma question va servir d'élément de ponctuation pour celle de ma collègue, Mme Durrieu.

Monsieur le Secrétaire général, permettez-moi d'évoquer le communiqué final du 16 juin 2004 : la Conférence a appelé ``à s'abstenir de toute utilisation de l'universalité des droits de l'homme comme prétexte pour s'ingérer dans les affaires intérieures des États. Elle a en outre dénoncé la décision de l'Union européenne relative à la condamnation de la peine de la lapidation et des autres peines, qualifiées d'inhumaines, appliquées dans certains États membres en vertu des dispositions de la Charia''.

Je vous saurais gré, Monsieur le Secrétaire général, de nous dire si vous considérez s'il est possible de soutenir pareille déclaration et de prétendre dans le même temps collaborer avec le Conseil de l'Europe dans le respect des valeurs qui y sont défendues depuis le statut de 1949, notamment le principe de l'universalité des droits de l'homme. »

Le Secrétaire général lui a apporté les précisions suivantes :

« Il faut replacer le phénomène de la lapidation dans l'évolution historique du monde musulman. Aucun dogme, aucun écrit ne justifie cette pratique dans l'Islam. A l'époque du prophète, on ne constate que deux cas de lapidation. Après avoir quitté La Mecque, lorsqu'il résidait à Médine, le prophète était aussi le chef politique. Il a dû trancher deux cas de châtiment à donner à des femmes adultères et à autoriser la lapidation conforme à la loi juive. Peu après, le prophète a eu une illumination et a refusé que ce type de punitions continue d'être appliqué. Plusieurs écoles se disputent à ce sujet. Pour les uns, la doctrine autorise la lapidation si certaines conditions sont réunies, dont la présence de quatre témoins de l'adultère, condition pour le moins irréaliste. Les autres rejettent purement et simplement la lapidation.

Certains pays défendent la lapidation au motif fallacieux que l'Islam l'imposerait. Nombreux sont pourtant les musulmans à refuser cette pratique contraire à la véritable doctrine. Il s'agit d'une mauvaise interprétation du Coran qui devrait être progressivement abandonnée. »