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L'évolution des jeux de hasard et d'argent : le modèle français à l'épreuve

 

3. La dépendance atteint un nombre croissant de joueurs

Le Dr Isabelle Sucquart, dans sa thèse de psychiatrie menée à l'université de Nantes et publiée en 1993, estime qu'« Aujourd'hui, il n'est plus possible de douter : le phénomène du jeu pathologique s'étend, inquiète et l'impact grandissant des jeux de hasard et d'argent n'est pas sans laisser supposer une aggravation exponentielle du phénomène ».

Depuis 10 ans, 20 ans, ce nombre n'a fait que croître en même temps que l'offre de jeu dans notre pays, tandis que la nature des jeux évoluait, que la mobilité des personnes augmentait sensiblement et que la technologie mettait à la disposition des opérateurs et des joueurs un nombre croissant de moyens de télécommunication pratiques et rapides.

En fait, le jeu pathologique se développe de façon quasi mécanique, et tous les chercheurs s'entendent pour conclure que l'augmentation des possibilités de participer à des « JAH » entraîne une augmentation de la prévalence au jeu compulsif.

a) L'offre de jeux s'est notablement accrue en France

Les opérateurs de jeux ont développé leurs réseaux de distribution.

La FDJ, qui dispose (elle en est légitimement fière) du premier réseau de distributeurs de France, offrait 39.962 points de vente en 2005.

Le PMU : 8.145 en 1999 et 8.881 en 2005 (+ 9 %).

Pour les casinos, le nombre d'établissements a augmenté, passant de 132 en 1991 à 197 en 2005, tandis que l'apparition lente mais inéluctable de casinos dans les très grandes villes45(*), y contribuera encore.

Après Lyon, Bordeaux puis Lille, Nantes, Toulouse ?

De plus, partout (sauf en France et au Portugal qui ont persisté à confiner les machines à sous dans les casinos), les Etats ont tout lâché et autorisé les machines à sous dans les lieux les plus invraisemblables.

Mais, plus que l'augmentation du nombre des établissements, celle du nombre d'heures d'ouvertures contribue à accroître notablement l'offre de jeux.

Les horaires d'exploitation des casinos sont très différents de ceux du passé ; autrefois, les grands casinos ouvraient au plus tôt à 15 heures ou 16 heures, la boule à 20 heures et ils fermaient vers 2 ou 3 heures du matin au mois d'août exclusivement.

Depuis juillet 1988 (machines à sous), et surtout depuis 1992 (extension à tous les casinos), les horaires de fonctionnement ont plus que doublé.

En 1990, l'autorisation des machines à sous (slot machines et autres bandits manchot) a sauvé littéralement les casinos acculés les uns après les autres à la déconfiture, mais elle a profondément et définitivement transformé le monde des jeux.

95 % de la clientèle des casinos vient pour les machines à sous et celles-ci ont conquis toutes les couches de la société, y compris les plus démunies, les plus nécessiteuses (un très nocif « recrutement démocratique »).

Mais, pour certains, elles drainent aussi 99 % des joueurs pathologiques.

Les casinos se plaignent amèrement de ne se voir autoriser qu'un accès limité à la publicité.

On pourrait plutôt dire que la publicité autorisée aux casinos est sans commune mesure avec celle à laquelle ont recours les autres institutions de jeux de hasard (FDJ et PMU) par le biais des services publics et privés de la presse audio visuelle et de la presse écrite.

La Française des jeux renouvelle chaque année ses jeux, assurant leur fraîcheur et leur attractivité. Le PMU met en oeuvre des moyens sans cesse plus modernes et sophistiqués de télécommunication pour les parieurs.

A l'étranger (si l'on peut utiliser ce vocable pour qualifier le monde de l'internet), l'offre de casinos et de sites sur le Web a accru cette offre sans que l'on puisse la quantifier.

Mais l'on verra plus loin qu'elle existe bien réellement et qu'elle pose des problèmes supplémentaires aux pouvoirs publics.

Le ministère des finances est conscient des risques créés par le développement du jeu sur internet : risques de fraude, risques majeurs pour la dépendance, risques de blanchiment d'argent et d'évasion fiscale au détriment de l'Etat. Mais « il n'y a, pour l'instant, que 16 sites recensés, cela ne justifie pas que l'on sorte les armes de guerre », entend-on !

Cette réponse semble à bien courte vue : les sites « recensés » sont bien plus nombreux que le chiffre annoncé et les problèmes posés sont réellement graves.

Votre rapporteur pense aussi que le climat bien particulier du jeu sur internet favorise au plus haut point la dépendance des joueurs les plus introvertis.

Sans donner dans le catastrophisme, on ne peut écarter l'idée que la vogue des jeux vidéo chez les plus jeunes les prédispose à aborder plus tard sans complexes les JAH et, en particulier, les machines à sous ou les jeux sur internet en croyant (au moins au départ) qu'ils peuvent exercer sur elles le contrôle (ou le talent) qu'ils ont expérimenté sur leurs jeux d'enfant.

M. Christian Bucher, psychiatre et psychanalyste, dit : « les travaux épidémiologiques tendent à montrer que l'accroissement de l'offre de jeu entraîne inéluctablement un accroissement du taux de joueurs dépendants ».

* 45 L'implantation de casinos dans les villes de plus de 500.000 habitants est autorisée depuis le vote, en 1988, de l'« amendement Chaban » à une loi sur la décentralisation (cf. première partie, III.).