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Colloque organisé le 11 décembre 2007 sur l'enseignement des littératures européennes

 

CLARIFICATION DES CONCEPTS - Littérature ou littératures européenne(s) Littératures des pays européens ou des langues européennes au-delà de l'Europe Littérature et identité culturelle (nationale, minoritaire, etc.)

M. le PRÉSIDENT : J'ouvre sans plus tarder notre première table ronde, qui est destinée à clarifier les concepts.

M. Guy FONTAINE, expert consultant, co-directeur du « Manuel d'histoire de la littérature européenne » : Que resterait-il de l'Europe, cette vieille dame au coeur fragile, si disparaissaient d'un coup les ligaments politiques et institutionnels qui l'ont tenue depuis plus d'un demi-siècle ? » s'interroge Raphaëlle Rérolle, Prix de la critique littéraire européenne, dans sa contribution au tout nouveau Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne.

La réponse est à trouver du côté de la littérature, et de son enseignement en tant que science humaine majeure, qui donnent chair et verbe à ce qui ne serait, sans eux, que construction administrative et langage technocratique désincarnés.

« Avoir comme professeurs Shakespeare et Sophocle, Dostoïevski et Proust », écrit Tzvetan Todorov dans La Littérature en péril « n'est-ce pas profiter d'un enseignement exceptionnel ? »

L'apprentissage de la littérature européenne, comme école de vie, comme institut de formation à la citoyenneté européenne : voilà l'une des ambitions que nous pourrions nous assigner, à l'issue de nos travaux. Mais pour arriver à cette fin, toute sorte d'hypothèques doivent être levées, tout un parcours doit être accompli, et ce colloque que tient l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, à l'initiative du Président Jacques Legendre, en jalonne les principales étapes.

Le concept de littérature européenne va-t-il de soi ? Est-il, au contraire une utopie ?

Quelles sont les résistances fondamentales qui empêchent de parler de « littérature européenne » alors que les guides des études de toutes les universités du continent proposent l'approche de la « littérature américaine » ou de la « littérature latino-américaine », par exemple ?

Nous entendrons, sur ces points, le point de vue du Professeur Tim Beasley-Murray et du romancier espagnol José Manuel Fajardo.

J'évoquerai, pour ma part, l'outil pédagogique que nous avons mis au point, Annick Benoit et moi-même : Lettres Européennes, Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne, fruit de la collaboration de plus de 200 universitaires de toute l'Europe, travail entrepris depuis 1987 par le réseau Lettres Européennes.

Une seconde étape, vers l'apprentissage de la littérature européenne comme école de formation à l'identité culturelle européenne, est le respect de la polyphonie linguistique de tous les pays d'Europe.

Dans les pays des Balkans, comme dans les pays méditerranéens, ou en Europe de l'Ouest, ces langues poursuivent leur évolution millénaire, porteuse de l'identité des peuples qui les parlent : c'est le propos de la romancière Ipollita Avalli, des professeurs Cunningham et Bechstein.

Il revient au traducteur de rendre justice à cette polyphonie : la traduction littéraire est un vecteur de communication interculturelle, nous dira Maryla Laurent, traductologue, Présidente du réseau universitaire Lettres Européennes. Et le professeur Elzbieta Skibinska, qui a dirigé la traduction vers le Polonais du Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne, indiquera à quel point la traduction est à la fois une nécessité et une urgence « pour arriver à constituer un fonds commun, celui d'une liste de lectures requises pour tout Européen, dans toutes les langues parlées en Europe. »

Nous pourrons ainsi aborder l'étape de la pédagogie : les professeurs Martine De Clercq, Josef Jarab, et Peter Schnyder nous inviteront à voyager, entre la Weltliteratur et les littératures d'Europe, vers les rives d'une vision et donc d'un enseignement concrets de la littérature européenne.

Pour que cette pérégrination pédagogique atteigne et explore toutes les rives de l'Europe, l'étape ultime de la démultiplication et de la diffusion doit être abordée. Pour Vera Michalski, Arnaud Beaufort, Alain Absire et Laure Pécher, l'édition est un formidable démultiplicateur du dialogue culturel, et les nouvelles technologies sont un défi vertigineux à tous les niveaux de la chaîne de l'écrit.

Puis viendront les premières conclusions de ce colloque sur l'enseignement des littératures d'Europe, « colloquy on the teaching of european literature », dit, au singulier, le programme officiel en anglais. Et cette pluralité, cette singularité, dans deux traductions d'un même intitulé, sont emblématiques des interrogations qui fondent l'Europe singulière et plurielle. Ces conclusions intérimaires seront tirées par M. le sénateur Jacques Legendre, l'initiateur de la recommandation et de la résolution prochainement soumises au vote de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe et par Mme la Présidente Vaira Vike-Freiberga, à qui je dois des remerciements particuliers : elle a consacré la semaine qui a immédiatement suivi la fin de son mandat de Présidente de la République de Lettonie à rédiger, à notre demande, la préface de notre Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne.

Lettres Européennes, le premier Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne est un ouvrage collectif auquel participent plus de 200 universitaires de toute l'Europe. Quand nous avons, Annick Benoit et moi-même, voilà un peu plus de vingt ans, commencé à esquisser ce projet, nous avons été stupéfaits de constater qu'il n'existait depuis des décennies aucun ouvrage de référence présentant la littérature européenne comme une entité. Des pratiques pédagogiques de littérature comparée existaient bien : on pouvait demander à des étudiants de comparer la folie de Roi Lear de Shakespeare et celle de Henri IV de Pirandello. Certains pays d'Europe étaient plus ouverts que d'autres à la littérature universelle : je pense à la Pologne, par exemple. D'autres systèmes pédagogiques européens soucieux de développer l'agilité linguistique de leurs élèves et étudiants, n'hésitaient pas à combiner apprentissage d'une langue étrangère et approche de la littérature dans cette langue ; je pense aux pays Scandinaves, aux Pays-Bas, par exemple.

Mais je reviens à notre stupéfaction, non, il n'existait aucun ouvrage de référence proposant ceci à 800 millions de citoyens européens : connaître les racines, l'histoire et l'actualité de la production littéraire de l'Europe où ils habitent.

« L'Europe n'a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c'est là son irréparable échec intellectuel » écrit, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera.

Qu'on lise Marguerite Yourcenar, William Shakespeare, ou Yuri Andrukhovych, en omettant le prisme européen, nous voici en effet en situation d'échec : au XXe siècle en France, au XVIIe siècle en Angleterre, au XXIe siècle en Ukraine, le maillage européen existait et existe. Pourquoi détricoter l'Europe ? C'est ainsi que Marguerite Yourcenar, quand elle a exploré sa généalogie flamande depuis les confins du Nord de l'Amérique, a emprunté le titre de sa trilogie le Labyrinthe du Monde, à Comenius, un penseur de Bohème. C'est ainsi que le dramaturge anglais Shakespeare a trouvé l'intrigue de Hamlet chez Saxo Grammaticus, historien danois. C'est ainsi que le romancier ukrainien Yuri Andrukhovych, amoureux des mots, de leur sonorité et de leur explosion jubilatoire, revendique une filiation vieille de cinq siècles avec l'humaniste français Rabelais.

Ce sont ces héritages, ces parrainages, ces lignages, que veut mettre en évidence Lettres Européennes, Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne. Pourquoi refuser à la pédagogie de la littérature ce qui est non seulement admis mais considéré comme indispensable dans le domaine de la culture musicale ou picturale par exemple ? Les hasards de la vie font que j'habite en face de l'Angleterre : je ne puis imaginer d'aller chez un ami britannique dont la discothèque serait uniquement constituée d'oeuvres de Dowland, de Purcell, d'Elgar, et de Britten. Même chose pour un Français qui n'écouterait que du Lully, du Couperin, du Berlioz et du Maurice Ravel. Le cas de figure ne se rencontre pas, parce que l'imprégnation musicale et l'imprégnation picturale en Europe ne sont pas ethnocentriques.

Mais, me direz-vous, la consanguinité de la littérature et de la langue font que l'apprentissage de l'identité nationale doit passer par la familiarisation avec la littérature nationale. Soit. Mais c'est au nom d'un tel apprentissage que l'étudiant français de 18 ans ne connaît, à d'infimes exceptions près, ni Goethe, ni Gunther Grass, ni Saxo Grammaticus, ni Svend Age Madsen, ni Cicéron, ni Erri de Luca, ni les Doinos, ni Imants Ziedonis.

Pourquoi ne pas considérer que toute littérature produite en Europe est d'abord le résultat d'un maillage, qui doit quelque chose au reste du monde, quelque chose aux héritages biblique, celtique, greco-romain, arabo-andalou, quelque chose aux incessants conflits, à l'incessante circulation des idées qui donnent à la littérature européenne ce qui fait sa singularité : un caractère pluriel ?

Enseignement des littératures européennes ? Teaching of European Literature ? Je n'ai pas choisi. Notre ouvrage s'appelle Lettres Européennes (pluriel), Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne (singulier).

M. le PRESIDENT : Je vous remercie. Je donne maintenant la parole à M. Fajardo.

M. José Manuel FAJARDO, romancier et critique littéraire espagnol : L'Europe a vécu depuis l'Empire romain un conflit historique permanent entre les prétentions d'unicité - religieuse, politique, idéologique ou militaire, avec son cortège de violences et d'injustices - et la revendication des identités nationales qui ont souvent pris la forme de la xénophobie, de l'inimitié ou de l'intolérance.

La conclusion paradoxale, après cette longue expérience historique, c'est que la diversité est devenue la seule forme possible d'unicité en Europe. Autrement dit, que l'identité européenne n'est possible que si elle est basée sur le respect de la diversité, et axée pour tous autour de la loi et des droits de l'homme. Mais l'Europe a été un espace de rencontre et de métissage bien avant l'adoption positive de ce concept. Les continuels changements des frontières, les empires, les flux commerciaux, la circulation des idées, les guerres et les grands mouvements migratoires interdisent de considérer l'histoire d'un pays européen sans la mettre en relation avec les autres pays de l'Europe. Les signes de ce passé partagé sont présents partout, même au coeur de ce qu'on appelle l'identité nationale. La Russie, par exemple, doit son nom aux Vikings suédois, appelés les Rus à cause de leurs cheveux rouges, qui ont dominé un vaste territoire de Novgorod jusqu'à Kiev aux dixième et onzième siècles. L'Espagne porte un nom qui vient de celui qui a été accordé par les empereurs romains : Hispanie. Le nom de la France a son origine dans un peuple germanique, les Francs. Et sur l'écusson des armoiries royales de l'Angleterre est écrite une devise en langue française : « honni soit, qui mal y pense! ». Je crois que c'est opportun de reprendre cette devise car, vraiment, honte aujourd'hui à qui aurait la mauvaise pensée de ne pas considérer la dimension commune de l'Europe, une dimension liée de manière très étroite à la Culture.

Parce que, face aux guerres séculaires, la Culture a été depuis des siècles le territoire de la première identité européenne. Un territoire qui avec sa diversité de langues et d'écritures a su créer un réservoir d'idées, de projets et de rêves communs. C'est la raison pour laquelle, au-delà des langues et des nationalités, nous pouvons bien énoncer l'existence d'une littérature européenne que va plus loin que la littérature comparée, parce qu'il ne s'agit pas seulement de coïncidences, mais de véritables sujets partagés. On peut parler de littérature européenne de la même façon qu'on parle d'une littérature latino-américaine qui s'exprime en plusieurs langues dans une vingtaine de pays d'Amérique latine, même si la langue espagnole et la langue portugaise sont majoritaires. Mais cette diversité des langues n'empêche pas que chaque pays possède sa propre littérature étudiée de manière singulière dans son pays respectif. Nous pouvons donc parler d'une littérature européenne sans qu'elle exprime la négation des littératures nationales, mais plutôt son point de rencontre complémentaire et vivant. Il suffît d'énumérer certains de ses sujets communs pour bien comprendre à quel point la littérature européenne est une réalité, car il s'agit de thèmes et d'idées qui sont apparus à des époques historiques distinctes, en montrant comment les liens culturels européens sont un phénomène permanent.

On peut voir, de cette façon, que le roman de chevalerie a constitué un territoire commun de l'imaginaire héroïque européen. Les légendes anglaises du roi Arthur réécrites par Malory, les textes français de Chrétien de Troyes autour des Chevaliers de la Table ronde, l'histoire de Tirant Lo Blanch, de Martorell, chef d'oeuvre de la langue catalane, ou la révision ironique du genre faite par Cervantes dans Don Quichotte, sont des bons exemples.

Permettez-moi d'insister précisément, en tant qu'espagnol, sur le sentier européen ouvert par Cervantes avec Don Quichotte, car ce sentier conduit directement au roman Vie et opinions du chevalier Tristram Shandy de Laurence Sterne, mais aussi à Jacques le fataliste, de Denis Diderot, et aux Papiers posthumes du Pickwick Club, de Charles Dickens. Quand le grand écrivain russe Ivan Tourgueniev disait que même le plus humble paysan russe connaissait Don Quichotte, il ne montrait pas seulement l'admiration pour ce roman mais la vraie influence que le personnage de Don Quichotte a eu sur la littérature russe. Ce n'est pas par hasard que Tourgueniev fît la connaissance de Dostoïevski au cours de la lecture d'une conférence sur Hamlet et Don Quichotte. Mais cet impact du personnage de Cervantes ne s'est pas limité à la Russie. Gustave Flaubert se rappelait que son grand-père le prenait sur ses genoux pour lui lire Don Quichotte dès ses six ans et Franz Kafka disait que le livre de Cervantes était à relire « à chaque étape de la vie ».

C'est précisément à Prague que Hasek a créé son brave soldat Chvéïk, moderne relecture de la figure de Sancho Panza et de celle du picaro, et ce personnage du picaro a laissé aussi, dans toute l'Europe, une trace de la sagesse populaire dans le difficile art de survivre, malgré toutes le horreurs de la guerre et de la misère. Le Lazarillo de Tormes, en Espagne, Les aventures de Simplicius Simplicisimus, de Grimmelshausen, en Allemagne, le Candide de Voltaire, en France, ou le dit brave soldat Chvéïk, dans l'ancienne Tchécoslovaquie, ont exprimé la simplicité et l'esprit malin que forment les caractères extrêmes de ce type de personnage.

La littérature européenne partage aussi la relecture des classiques grecs et romains, de l'Ulysse de James Joyce aux textes de Robert Graves ou aux poèmes d'Elytis, et elle a créé des personnages qui sont devenus des références fondamentales de notre imaginaire amoureux commun, repris par plusieurs auteurs, comme Don Juan, protagoniste des textes de Tirso de Molina et de tant d'autres, ou la moderne figure de la femme adultère, protagoniste de trois grands romans de dix-neuvième siècle : Anna Karénine, Madame Bovary et La Régente.

De la même façon, les grands mouvements esthétiques de la modernité européenne, comme romantisme, surréalisme, existentialisme ou réalisme social, ont été transnationaux. Dans quelle littérature pourrait-on vraiment inscrire les ouvrages de Tristam Tzara, la roumaine ou la française ? Et ceux de Samuel Beckett, dans l'irlandaise ou dans la française ? Et ceux de Joseph Conrad, dans l'anglaise ou dans la polonaise ? Comment considérer étranger à la culture française les écrivains espagnols, allemands, italiens ou anglais qui ont vécu, qui ont écrit et qui se sont nourri de leurs expériences de vie en France ? Comment ne pas accorder une importance centrale au passage par le Berlin de l'entre-deux-guerres ou par la guerre civile espagnole dans la littérature d'écrivains d'autres nations, comme Malraux, Ehrenbourg, Joseph Roth ou George Orwell ?

Mais le territoire commun de la littérature européenne a aussi de profondes racines symboliques. Les mythes chrétiens et leurs interprétations ont été présents dans la littérature écrite dans tous les pays de l'Europe, mais il y a aussi la trace musulmane dans les pays des Balkans, l'Espagne ou le sud de l'Italie, qui a laissé des personnages classiques dans le théâtre et des mythes héroïques dans la poésie et la narration, et il ne faut pas oublier que la contribution culturelle juive a déclenché toute une écriture transnationale qui va de la mémoire blessée de Primo Lévi jusqu'à la angoisse de l'individu dans la société de masse chez Elias Canetti, en passant par la littérature qui, en France, en Grèce, en Italie, en Hollande, a été écrite, en langue espagnole et en hébreu, par des écrivains sefardim comme Léon Hébreu, Isaac Cardoso, Antonio Enriquez Gômez ou Baruch Spinoza, après l'expulsion des juifs espagnols par les Rois Catholiques.

La liste de sujets qui donnent une forme à la littérature européenne est longue et on peut y inclure les mythes révolutionnaires, les utopies et les anti-utopies qui ont servi d'objet de réflexion aux auteurs de toute l'Europe, comme Peter Weiss dans sa pièce théâtrale Marat-Sade ; comme Ilya Ehrenbourg dans ses essais sur Gracchus Babeuf, sur la guerre civile espagnole ou la Shoah ; comme Jaroslav Hasek dans les récits de Le commissaire rouge; comme Thomas More dans Utopie ; comme Cyrano de Bergerac dans son voyage aux royaumes du Soleil et de la Lune ; comme George Orwell dans 1984, comme Aldous Huxley dans Un monde parfait; ou comme Yevgeni Zamyatin dans Nous autres.

J'arrête ici l'énumération, car je pense qu'elle est éloquente : la littérature européenne existe et elle est devenue une base solide de cette conscience européenne indispensable pour que l'unité européenne ne soit pas seulement le résultat des mouvements économiques, toujours soumis aux caprices des événements mondiaux, mais un projet fondé sur une solidarité qui ne peut naître que d'une culture plurielle partagée. Si le premier objectif du Conseil de l'Europe est la construction d'un espace de coexistence pacifique et commun des européens qui nous empêche de revenir sur notre passé le plus sombre, de mon point de vue cette construction passe pour un double mouvement intellectuel. Il s'agit d'une part du respect de la diversité culturelle dans le cadre de la loi et des droits de l'homme, d'autre part de la mise en évidence des liens culturels qui lient l'ensemble de cultures de l'Europe.

Le débat préparatoire d'un manifeste européen pour la multiple appartenance culturelle, qui a eu lieu la semaine dernière à Strasbourg, à l'initiative du Conseil de l'Europe, et auquel j'ai été invité à participer, m'a rassuré sur cette idée de la nécessité de mener un double effort intellectuel pour la défense du droit à la multiple appartenance culturelle mais aussi pour la consolidation des espaces culturels communs qui se sont créés en l'Europe tout au long de sa tragique histoire. Une écriture peut, donc, appartenir en même temps à la littérature d'une langue minoritaire ou d'une langue qui est présente dans plusieurs pays et plusieurs continents, mais aussi à la littérature d'une nation, mais aussi à la littérature européenne, toujours dans le cadre d'une multiple appartenance culturelle.

Je suis persuadé que l'enseignement de la littérature européenne mettrait en évidence ces liens, cette traversée commune. C'est pour cela que je propose de recommander aux gouvernements européens l'introduction de l'enseignement de la littérature européenne dans leurs systèmes d'éducation respectifs. Mais il faut échapper à la tentation d'établir une sorte de canon ou de « version univoque » de la littérature européenne. L'enseignement de la littérature européenne doit montrer précisément comment, à partir de la diversité culturelle, linguistique et historique, la littérature en Europe a réussit à proposer des réflexions qui dépassaient largement les frontières politiques et géographiques. C'est en tenant compte de la singularité de chacun que l'enseignement de la littérature européenne doit aborder de façon transversale et non dogmatique l'évidence du lien commun, mais en sachant que cet espace de rencontre, pour faire sens, doit rester en permanente transformation et ouvert en permanence au débat. Ainsi l'enseignement de la littérature européenne deviendra un instrument incontournable de la consolidation d'une conscience européenne.

M. le PRESIDENT : J'ouvre maintenant la discussion.

M. José FREIRE ANTUNES, Portugal : M. Fajardo prône la nécessité d'un enseignement de la littérature européenne dans tous les pays de l'Union européenne. Peut-il nous dire, sur un plan pratique, comment il voit l'organisation d'un tel enseignement, et comment élaborer ses programmes ?

Mme Anne BRASSEUR, Luxembourg : Pour enseigner la littérature européenne, il faut y former les formateurs, ce qui revient à l'Université. Existe-t-il déjà des programmes universitaires pour initier les futurs enseignants aux littératures européennes ?

Mme Rose-Marie FRANCOIS : La littérature européenne nous renvoie d'abord au plurilinguisme et à la polyglossie. Dans quelle mesure inscrivez-vous l'enseignement de la littérature européenne dans une formation polyglotte de l'enfant dès le plus jeune âge ? L'autre axe de travail est la formation à la traduction littéraire.

M. José Manuel FAJARDO : La question de l'enseignement est à la fois nécessaire et ambitieuse. Sans être universitaire, j'ai quelques idées générales à ce sujet. L'étude de la littérature européenne doit prendre en compte, me semble-t-il, trois éléments. Il faut d'abord étudier les chefs d'oeuvre de toutes les littératures, ce en quoi le manuel de M. Fontaine et de Mme Benoit pourra servir de guide. Il faut ensuite compléter cette approche par l'étude des thèmes et des idées d'ensemble partagés par les littératures européennes. On lira Don Quichotte comme chef d'oeuvre de la littérature espagnole, mais plus encore parce qu'il a nourri la littérature des autres pays. Il faudra enfin développer la traduction. Son rôle est fondamental ; une grande partie des ouvrages que je lis sont traduits. La traduction est aussi un des aspects et un des instruments de la mondialisation. Il faut la valoriser, il faut aussi en analyser le rôle.

M. Guy FONTAINE : Sans doute les débats de cet après-midi apporteront-ils des réponses plus détaillées sur la pédagogie et sur la place de la polyglossie et de la traduction. Mais je répondrai d'un mot, pour ne pas esquiver ces questions de fond. Mme Brasseur, du point de vue français, à ma connaissance, rien ou pratiquement rien n'est fait pour favoriser l'apprentissage des littératures européennes, ni dans les universités ni dans les instituts universitaires de formation des maîtres. Si quelqu'un peut m'apporter un démenti à ce sujet, j'en serai très heureux.

S'agissant du rapport entre polyglossie et apprentissage de la littérature, l'INRP, l'institut national de recherche pédagogique, a mené, il y a une dizaine d'années, une étude dans les différents pays de l'Union européenne sur les rapports entre apprentissage de la littérature et de la langue maternelle. Cette étude conclut à une grande diversité, mais on peut distinguer deux catégories. Dans les pays qui appartiennent pour l'essentiel à l'Europe du Sud, dont la France, on veut avant tout transmettre une culture nationale, et l'apprentissage de la langue maternelle ainsi que de la littérature en cette langue forme le socle de cette culture que l'école inculque au citoyen. Dans les pays de l'Europe du Nord en revanche, on met plus l'accent sur la polyglossie et la traduction, ainsi que sur l'apprentissage des cultures d'autrui, qui se fait par l'éveil à d'autres langues.

M. Tim BEASLEY-MURRAY, école des études slaves et est européennes de l'University College London : Quand on parle de littérature européenne, qu'il s'agisse de se demander si elle existe ou en quoi elle consiste, il est tentant de faire l'analogie avec un phénomène historique : la naissance du concept de littérature nationale au sein de chaque nation européenne. À la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie et ailleurs ce phénomène a été concomitant au développement des États nations. Jusque là, la littérature était simplement vue comme telle, avec d'une part les classiques grecs et latins, accessibles aux personnes cultivées dont la langue repose sur le latin ou sur le grec, d'autre part, la grande littérature et la grande critique littéraire qui existaient à un niveau transnational, qui étaient destinées à une élite européenne et dont le latin était aussi fréquemment le vecteur.

Mais il ne s'agit pas d'entrer ici dans le débat complexe sur la création des États européens bourgeois. Il suffit de savoir que la littérature nationale enseignée dans les écoles et les universités, était considéré comme contribuant à légitimer cette nouvelle forme d'organisation sociale. Elle a ainsi joué un rôle essentiel dans ce que le théoricien du nationalisme, Benedict Anderson, a appelé la « communauté imaginée » de la nation. Les oeuvres littéraires étaient capables de créer des communautés nationales à partir de larges communautés de lecteurs, ouvertes à tous ceux qui pouvaient lire la langue. Anderson écrit que « la fiction glisse tranquillement et continûment vers la réalité, créant cette remarquable confiance de la communauté dans l'anonymat qui est la caractéristique des nations modernes. Par le développement des histoires littéraires nationales, par la création des canons nationaux et par la constitution d'un corpus universitaire, la littérature a joué un rôle considérable. On pensait qu'elle contrebalancerait l'égoïsme et le matérialisme encouragés par la nouvelle économie capitaliste ; qu'elle offrirait aux classes moyennes et à l'aristocratie des valeurs nouvelles et éclairées ; qu'elle ouvrirait aux travailleurs un accès à la culture dans une société où ils étaient matériellement exploités ; qu'elle permettrait à tous de se sentir membres d'une même communauté et qu'elle remplacerait ainsi la religion dans son rôle de ciment de la société. Terry Eagleton cite ainsi George Gordon, professeur de littérature anglaise à Leeds puis à Oxford : « L'Angleterre est malade et (...) la littérature anglaise doit la sauver. Les églises ont échoué et, les remèdes sociaux étant défaillants, elle a maintenant une triple fonction : nous distraire et nous instruire, mais aussi et surtout sauver nos âmes et guérir l'État. »

À partir de la création des littératures nationales, on est ensuite passé à la question qui nous préoccupe aujourd'hui, car l'Union européenne en tant qu'entité politique a autant besoin d'un ciment spirituel, si ce n'est plus, que l'Angleterre, l'Allemagne et la France du XIXe siècle. Le déficit démocratique entre Bruxelles et les citoyens d'Europe est réel. Les antagonismes entre les classes sociales n'ont pas disparu et les différences religieuses, culturelles, ethniques et raciales sont encore plus grandes. Avec l'élargissement, l'intimité entre les anciens membres se dilue. L'accession de nouveaux membres et la perspective qu'il en arrive plus encore mettent en lumière des différences ingérables de culture, de statut, de richesse et de priorités géopolitiques. La mondialisation de la culture européenne tient en partie à l'immigration extra européenne et à l'hybridation culturelle, linguistique et religieuse qui l'a accompagnée, qui suscite de véritables interrogations vis-à-vis de la citoyenneté et de l'appartenance européennes. Ce sont ces questions qui sont mises en avant dans les banlieues parisiennes et, plus tragiquement, dans les attentats terroristes de Madrid et de Londres. La religion et l'église chrétienne ne sont plus en position de force pour sauver les âmes et pour guérir l'État...

Face à cela, certains mettent en avant la littérature européenne ; la création de canons littéraires qui sauveraient et qui guériraient. Là où la religion et la politique ont échoué, la littérature pourrait donner un vrai contenu à la devise de l'Union : in varietate concordia, unité dans la diversité.

Le projet de littérature européenne fait toutefois face à des difficultés presque insurmontables.

Le processus de création d'une littérature nationale est à la fois un processus d'inclusion et d'exclusion. D'un côté, le développement d'une littérature nationale visait à réunir au sein d'une « communauté imaginée » tous ceux qui y avaient linguistiquement accès. Quelles que soient leurs différences sociales, tous les Anglais sont censés se retrouver dans leur appréciation de Shakespeare, Milton et Wordworth et dans leur identification aux qualités anglaises que cette littérature est supposée incarner. De l'autre côté, la formation de la littérature nationale a aussi exclu car elle a défini la littérature anglaise en ce qu'elle n'était ni française, ni allemande, ni grecque. Elle était ainsi, dans un cadre extra européen, un produit culturel faisant partie de l'ensemble constitutif de la langue anglaise permettant d'impressionner et de civiliser les indigènes, mais aussi de distinguer les colons des colonisés. Dans le cadre européen, elle était un moyen pour une nation d'affirmer sa supériorité grâce à son génie littéraire. « Où est votre Shakespeare ? » pouvait ainsi demander un Anglais à un Allemand, tandis que celui-ci répondait « Où est votre Goethe ? »...

Dans le cas de la littérature européenne, la création et l'enseignement d'un nouveau canon européen pourraient avoir une fonction d'intégration. Il n'est pour moi pas surprenant que la première traduction de l'ouvrage de Guy Fontaine ait été en polonais. En tant que spécialiste de la littérature tchèque et slovaque, je puis dire que l'Europe centrale et orientale a le sentiment d'avoir été longtemps délaissée. L'expression « littérature européenne » devrait y signifier que l'on remet les succès littéraires de la « nouvelle Europe » à leur juste place. Un Polonais devrait être capable de parler avec conviction de Mickiewicz et de Gombrowicz, un Tchèque de Mácha et de Nezval, aussi bien qu'un Anglais parle de Byron et de Auden. Il faut modifier les relations entre la périphérie et le centre culturels de l'Europe. Quand je parle de littérature tchèque, même à des personnes cultivées mais non spécialistes, je suis obligé de qualifier Nezval d'« Aragon tchèque ». Pourquoi ne devrais-je pas aussi expliquer que Aragon est le Nezval français ? Il ne faut donc jamais oublier que l'exclusion est l'autre versant de l'inclusion.

Les Tchèques, les Polonais, les Hongrois, les Slovaques et les autres peuples de l'ancien bloc de l'Est se sentent maintenant réintégrés à l'Europe d'où le communisme les avait exclus. Ce sentiment d'avoir été injustement exclu a été dépeint de façon poignante par Milan Kundera dans L'occident kidnappé, un essai qui a été à l'origine du mouvement des intellectuels dissidents des années 1980. L'image de la culture et de l'européanité de l'Europe centrale que donne Kundera a été créée par opposition à celle déformée d'une Russie reléguée en Asie, zone barbare de non civilisation à la source d'une horreur sans limite. Le plaidoyer de Kundera pour que la culture tchèque soit à nouveau incluse en Europe n'est rendu rhétoriquement possible que par l'exclusion de la Russie.

Mais ce n'est qu'un exemple. La culture européenne s'est toujours construite de la sorte, depuis l'opposition des Hellènes et des barbares dans la Grèce ancienne, jusqu'aux discours sur les races dans la culture coloniale.

Peut-on concevoir une européanité, donc une littérature européenne sans de tels procédés d'exclusion ? Je ne le pense pas. Même la conception la plus inclusive de la littérature est contrainte d'exclure. La « communauté imaginée » d'Anderson doit être à la fois universelle et liée. Et l'exclusion de certaines catégories pose donc bien problème.

Je vis dans l'est de Londres, dans un quartier où la moitié de la population est d'origine musulmane bangladeshi. Est-il possible de bâtir un canon de littérature européenne qui pourrait être enseigné dans le secondaire, là où 98 % des élèves sont des bangladeshis nés anglais ? Ils ne sont pas moins européens que les autres Londoniens ! Il est pourtant improbable qu'un tel canon puisse inclure l'étude de Rabindrath Tagore, ou de n'importe quel élément de la culture bangladeshi, en tant que contribution à l'identité britannique, donc européenne. Malgré l'importance théorique d'enseigner Cervantès ou Rilke, n'importe quel enseignement de la littérature européenne doit également être approprié pour ces Européens et leur expérience du monde. La construction d'un canon normatif de la littérature européenne rejetterait mes voisins anglo-bangladeshis et leur culture au-delà de ses limites. Ce dont on a besoin, c'est simplement d'une littérature ouverte et flexible, qui irait à la rencontre des enfants d'Europe quelle que soit leur situation.

Au lieu d'élaborer un canon littéraire européen, je propose d'européaniser l'enseignement de la littérature dans toute sa pluralité. L'étude de la littérature est aujourd'hui menacée de plusieurs parts, en particulier en raison de l'influence croissante des sciences sociales dans l'éducation et dans la vie en général, qui caractérise le capitalisme tardif.

Face à cela, la littérature doit être promue et enseignée, non pas comme une doctrine fixe, mais plutôt comme un mode de pensée qui porte en lui-même des interrogations sur le sens du monde, avec plus de questions que de réponses, avec non pas des valeurs éternelles mais des transgressions et des valeurs nouvelles. Enseigner ainsi la littérature suppose de mettre en avant la relation à l'autre, qu'il soit ou non Européen. Cela est incompatible avec les canons et les manuels. Cet enseignement doit être critique et moderne. Cependant, quel que soit le matériel littéraire étudié, qu'il soit en langue nationale européenne ou non, un tel enseignement de la littérature incarnera les valeurs européennes, ces valeurs qui refusent l'exclusion et qui mettent inlassablement en avant l'esprit critique des Lumières. C'est ce qui marquera l'européanisation de la culture.

M. le PRÉSIDENT : Voilà qui va animer nos débats... Nous avions une thèse et nous avons désormais, si ce n'est une antithèse, du moins une autre thèse. Dire qu'il nous faudra ensuite faire la synthèse...

M. Markku LAUKKANEN, Finlande : Il est très important de savoir d'où l'on vient et à quelle communauté on appartient, mais aussi où l'on place sa propre identité. Dans le passé, les choses étaient très simples : on disait «je viens d'Angleterre, je suis Britannique ; je viens de Finlande, je suis Finlandais». Hannu Väisänen, écrivain finlandais de renom, écrit en finnois et vit à Paris, ce qui signifie qu'il a créé des oeuvres tant finlandaises que françaises.

Nombreux sont ceux qui ont une identité complexe. M. Fajardo, par exemple, est-il davantage Espagnol ou davantage Européen ? Je souhaite donc que l'on revienne sur la question de l'identité multiple et des nouvelles identités. Elle intéresse en particulier les jeunes, qui créent des communautés, notamment sur Internet, et qui parfois font partie d'une communauté aujourd'hui et d'une autre demain

M. Robert WALTER, Royaume-Uni : Jusqu'à ce que M. Beasley-Murray apporte son éclairage, j'avais un peu de mal à comprendre les concepts que nous abordions. La littérature européenne est-elle simplement un groupe de littératures nationales ou nous efforçons-nous ici de trouver une autre dimension ? Si l'on agrège l'ensemble des littératures européennes dans l'histoire, sont-elles véritablement européennes ou ne convient-il pas plutôt de les définir par la langue dans laquelle elles étaient exprimées : si vous écriviez en anglais, vous étiez auteur anglais, si vous écriviez en français vous étiez auteur français ? Mais si l'on s'affranchit de la contrainte que constitue la barrière linguistique, les auteurs ne sont pas nécessairement amenés à s'inscrire dans la dimension politique d'un État-nation. Si nous sommes en train d'évoquer une somme de littérature européenne, où est donc l'Europe dont nous parlons ? Excluons-nous de la tradition européenne la littérature américaine, latino-américaine, australienne ? Excluons-nous tous ceux qui ont parcouru le monde dans le cadre des mouvements migratoires ? Pourtant, tous font partie de notre tradition, une tradition que l'on pourrait choisir d'appeler « littérature européenne ». Ou bien parlons-nous simplement de la littérature telle que nous la comprenons ici, c'est-à-dire d'une littérature différente des littératures indigènes d'Afrique ou d'Asie ? Tous les intervenants ont parlé de littératures, au pluriel, et l'on peut sans doute parler de littérature européenne même si l'auteur est australien ou américain.

Mme la Baronne HOOPER, Royaume-Uni : Je souhaitais moi aussi poser la question de la diaspora européenne dans les Amériques comme dans d'autres régions du monde.

Mme Rose-Marie FRANCOIS : Si je comprends bien, on ne peut pas parler de littérature européenne à cause de toutes les influences subies. Mais peut-on encore alors parler de littérature américaine ? Car si une littérature est véritablement portée par des influences étrangères, c'est bien celle-ci.

M. Azis POLLOZHANI, « ex-République Yougoslave de Macédoine » : M. Beasley-Murray vient de montrer que les littératures nationales sont une forme puissante de légitimation des États-nations fondés sur des valeurs communes. Cela correspond à la réalité d'un grand nombre des États européens du XVIIIe et XIXe siècle, mais on a vu apparaître de nouveaux États, qui ont éprouvé la nécessité d'affirmer leur identité, ce qui va à l'encontre de l'idée d'une européanisation de la littérature et qui s'oppose au processus de mondialisation. Il faut donc se demander comment s'adapter aux besoins de ces petits pays, de ces petites cultures, de ces petites nations, en particulier à leur besoin d'être également Européens.

Je fais ici bien évidemment référence au sud-est de l'Europe, d'où je viens. Pour ma part, je joue un rôle très actif au sein des intellectuels du Conseil de l'Europe afin d'amener les établissements d'enseignement supérieur à préparer les enseignants à relever ce défi. À défaut, il sera très difficile d'aller vers des orientations et des normes communes et de répondre, dans le contexte de la mondialisation, aux demandes des nations émergentes comme à la nécessité d'organiser la littérature ou les littératures européennes, les deux orthographes à me convenant parfaitement.

M. Jacques DARRAS : Je suis professeur émérite de langue anglaise et auteur dans l'anthologie qu'a présentée M. Fontaine.

Avec les Anglais, on a toujours une vision très réaliste et très pragmatique des choses et je remercie M. Beasley-Murray d'avoir mis le réalisme au centre de ce débat. Mais le réalisme est aussi une idéologie, toujours marquée sinon d'euroscepticisme, du moins de conservatisme. Dire que les littératures se sont forgées dans le nationalisme au XIXe siècle, à l'issue du mouvement romantique qui a traversé toute l'Europe, c'est un fait. Mais l'Europe dont nous parlons aujourd'hui, c'est un mouvement, c'est un idéal ; c'est précisément pour surmonter ces nationalismes belliqueux qu'elle s'est faite. Et la littérature qui se fait aujourd'hui en Europe est précisément porteuse de ce dépassement. Il est tout à fait normal que dans les universités et dans les lycées, au contact de la jeunesse, on n'oublie pas que les littératures se sont faites contre les religions, contre les conservatismes politiques, pour l'affirmation d'un humanisme. Par conséquent, l'Europe est un projet, une identité en devenir mais un Anglais sera bien le dernier à le reconnaître. Or, nier cette volonté de dépassement, ce n'est plus du conservatisme, c'est de l'archaïsme !

M. Tzetvan TODOROV : Je m'apprêtais à intervenir un peu dans le même sens. Il est sans doute opportun qu'une personne venant de Grande-Bretagne apporte ici cette voie sceptique et nous ne pouvions éviter ce cliché. Mais il me semble, M. Beasley-Murray, que vous combattez un géant qui n'existe pas car personne ne pense que l'Europe doit être formée sur le modèle de l'État-nation. Un tel projet serait voué à l'échec puisqu'il y a ni peuple européen unique ni nation européenne unique. Il s'agit bien davantage d'accepter les différences entre toutes les nations qui composent l'Europe, donc d'accepter cette combinaison de littératures qui ne s'excluent pas mutuellement. À l'évidence, vous pensez au choc des civilisations. Mais si les États peuvent se retrouver en position de choc frontal, ce n'est évidemment pas le cas des civilisations, qui sont comme les hommes et femmes qui les constituent et dont les enfants ont à la fois les caractéristiques génétiques du père et de la mère. Il n'y a aucune raison pour que les Bangladeshis de votre quartier ne se voient enseigner que la littérature du Bangladesh. Il est bon que leurs enfants, comme les autres, soient exposés à de nombreux impacts extérieurs.

Vous avez raison de considérer qu'il serait malvenu de vouloir créer un cadre européen qui exclurait à tout jamais tout ce qui n'y serait pas conforme. Je crois qu'il y a une véritable identité des littératures européennes, mais qu'elle s'exprime par la façon dont toutes les littératures interagissent les unes avec les autres. On pourrait dire que lorsqu'un auteur crée une oeuvre, il appartient à sa culture historique et linguistique nationale. Mais c'est la façon dont cette oeuvre est perçue, lue et acceptée qui lui donne son caractère européen car il y a bien des éléments que l'on retrouve dans toute culture et dans toute littérature européennes, qui sont partie intégrante de l'identité européenne, puisque tous les Européens les lisent, du moins ceux qui lisent encore...

M. le PRESIDENT : Après ces questions, je donne la parole à la défense !

M. Tim BEASLEY-MURRAY : On m'a un peu caricaturé en britannique forcément eurosceptique. Bien entendu, personne ne pense à créer une nation européenne ni une littérature unique. J'ai peut-être prêté le flanc à la critique sur ce point. J'en suis d'accord, il n'y a pas de canon littéraire européen, et je ne pense pas, moi non plus, que nous vivons un choc des civilisations. Mais quand on parle de l'enseignement de la littérature européenne, c'est bien dans cette voie, de fixation d'un canon, qu'on risque de s'engager.

Il y a, a dit un intervenant, quelque chose d'utopique à parler de littérature européenne. Je le pense également. La littérature permet de dépasser les nationalismes hérités du XIXe siècle, mais elle n'est pas pour autant canonique, elle appartient à tous de plein droit. Je ne dis pas que les jeunes Bengladeshis dans un quartier de Londres doivent lire les auteurs bengladeshis, mais que leurs camarades de classe anglais doivent aussi recevoir un enseignement sur la littérature en bengladeshi, de même qu'aux enfants du Bangladesh on apprend les auteurs anglais.

Certes, il existe une façon commune de percevoir. T. S. Elliott disait qu'on écrit en conversation avec les auteurs qui ont écrit avant vous. Quant à dire comment promouvoir la littérature, cela pose problème.

Nous avons des identités plurielles, par définition. C'est plus vrai encore pour les jeunes de nos villes. Les Bengalis de deuxième génération dont je parlais se considèrent comme des habitants de Brick Lane. Nos identités, nationale et supranationale, cohabitent.

M. José Manuel FAJARDO : Le problème à mes yeux n'est pas d'inventer quelque chose de nouveau, mais de reconnaître quelque chose qui existe déjà. Il ne s'agit pas de créer la littérature européenne, mais de reconnaître l'existence d'un territoire culturel et littéraire déjà ancien. L'Amérique était déjà là avant que le viking Eric le Rouge n'y pose le pied, des siècles avant que Colomb ne la « découvre ». Mais c'est alors seulement que se fit la prise de conscience de son existence. De même, il faut prendre conscience qu'il existe un réservoir littéraire européen partagé, qui se nourrit de la diversité des littératures en Europe et en langues européennes dans d'autres territoires, au delà du continent européen. Néanmoins, cette littérature européenne n'est pas la simple addition des littératures nationales : de cette addition naît quelque chose de plus, un territoire partagé qui, j'en suis d'accord, n'est pas un corpus fermé mais doit rester ouvert, être un lieu de rencontre. Chaque littérature a joué un rôle dans la construction d'un État-nation, mais elle a toujours exprimé l'esprit d'une époque de façon transnationale : c'est cela le territoire partagé.

M. Guy FONTAINE : Entre l'ethnocentrisme des littératures nationales hérité du XIXe siècle et la mondialisation d'aujourd'hui, la littérature européenne est un concept auquel on peut donner sa chance, même si je ne comprends toujours pas pourquoi il n'a jamais été formalisé. Sans doute les jeunes Pakistanais qui jouent au football dans un quartier de Londres n'ont-ils pas grand-chose à faire de Milton, comme les jeunes qui, dans une banlieue française, mettent le feu aux voitures, n'ont rien à faire de Victor Hugo. En même temps, nos nations sont capables d'attirer des écrivains allochtones et de les aider à produire. Il existe en Europe une très bonne littérature produite par des auteurs qui écrivent dans la langue d'un pays européen même s'ils n'en sont pas originaires.

M. le PRESIDENT : Qu'on me permette de sortir un instant de mon rôle de président. On parlé d'inclusion et d'exclusion. Pour certains, ne pas se reconnaître dans la littérature européenne est un choix. Un homme comme Léopold Sédar Senghor, agrégé de grammaire, membre de l'Académie française, dont les oeuvres seront bientôt dans la collection de la Pléiade, a porté la négritude et voulu rendre compte des vibrations de l'Afrique grâce à l'usage de la langue française. De même, je ne suis pas sûr que Aimé Césaire se déclarerait un auteur européen, si marqué soit-il par la littérature européenne. Certains veulent être de la famille, d'autres utilisent une langue européenne pour exposer les réalités d'un autre continent. Mais cela aussi, c'est une démarche d'Européen, après tout.

M. O'HARA, Royaume-Uni : M. Beasley-Murray a cité une opinion du professeur Gordon qui est pour le moins originale. Il va de soi que les géants de la littérature anglaise ne sont pas appréciés seulement parce qu'ils ont écrit en anglais, mais parce qu'ils offrent des points de vue, des valeurs à nous transmettre, qui transcendent le cadre local. Tout auteur s'inscrit dans un contexte, mais il s'inscrit aussi dans une grande tradition qui le précède et l'influence, celle des auteurs antiques puis des grands auteurs européens. Il s'en imprègne et y réagit, car les valeurs ne sont pas figées, elles sont reprises, éclairées par ceux qui suivent. Ainsi évolue la littérature. Certes, il y a une littérature nationaliste, Kipling par exemple. Mais même Kipling était ouvert à des influences extérieures. Dans la littérature anglaise contemporaine, les Antillais ont apporté leurs valeurs et leurs influences, ainsi que de jeunes auteurs du sous-continent indien, qui y vivent mais contribuent pleinement au corpus de la littérature de langue anglaise. On a parlé de diaspora : la diaspora anglaise a peut-être été plus sensible que d'autres aux influences des lieux où elle s'est établie. À l'inverse, les Bengladeshis de Brick Lane témoignent de l'influence d'une autre diaspora sur la littérature anglaise.

M. Andrew McINTOSH, Royaume-Uni : Il me semble que la discussion s'attarde trop sur l'époque des États-nations ; celle-ci est passée, l'histoire s'est poursuivie. Deux phénomènes ont eu lieu en même temps, à savoir l'opposition d'États-nations aux anciens empires et la possibilité d'interactions croissantes de diverses langues. Avant les États nationaux, la littérature restait le privilège d'un petit nombre de gens sans vrais liens nationaux, qui voyageaient, et qui pratiquaient le latin l'arabe, le sanscrit ou le grec plutôt qu'une langue nationale particulière. Aujourd'hui, nous disposons de littératures dans bien plus de langues, grâce à l'éducation et aux voyages, et cette situation est définitive. On ne reviendra jamais à la domination d'une grande langue culturelle, les littératures écrites continueront à l'être dans les langues nationales, et c'est très bien ainsi. On va aller simplement vers une idée européenne, mais cela ne modifiera pas cette situation.

M. Thomas OTTMER : On a parlé d'importation, d'exportation aussi. M Fontaine envisage d'exporter son manuel dans plusieurs pays. Mais dans quelle langue ?

M. José FREIRE ANTUNES, Portugal : Si j'ai demandé comment on envisageait de structurer un enseignement de la littérature européenne, c'est que je suis assez d'accord avec M. Beasley-Murray. Une chose est de dire qu'il existe une littérature européenne, une autre d'essayer d'européaniser la littérature. Léopold Sédar Senghor a apporté la négritude à la littérature française. Peut-être ne se considère-t-il pas comme un écrivain européen, mais il en est bien un, car il a aussi apporté à l'Afrique des valeurs européennes comme la démocratie, le désir d'indépendance. Peut-on vraiment dissocier les choses, parler d'inclusion et d'exclusion ?

Dire cela, ce n'est pas faire preuve de scepticisme envers l'Europe. Mais qui est-elle ? Une jeune femme, dit l'un ; une vieille dame, dit l'autre. L'Europe a apporté au monde bien des choses comme la lutte pour les droits civiques, la lutte, pendant des siècles, contre l'idée que le pouvoir soit la propriété d'une minorité. Aujourd'hui, d'autres minorités contestent l'apport européen. Elles instrumentalisent l'idée de Dieu pour nous annihiler. Aujourd'hui, deux conceptions de la vie s'opposent clairement, celle qui instrumentalise ainsi le divin et l'autre qui tend à l'européanisation. On peut bien parler d'un choc de civilisations, car le mariage de la vie et de la mort ne peut être fécond.

Mme Cecilia KEAVENEY, Irlande : En Irlande, nous faisons des recensions de la musique de notre pays, mais beaucoup de gens n'ont pas chez eux de collection de musique classique, ils ne s'intéressent qu'à la pop music. En tant qu'enseignante, j'essaye de promouvoir une éducation musicale chez les enfants. C'est difficile, également pour des questions de moyens dont nous reparlerons peut-être. Mais cela me conduit à la question : comment amener les gens à la littérature ? Et si nous nous dotons d'un programme d'enseignement de la littérature européenne, quelles sont les priorités ? En Irlande, les programmes donnent priorité à l'intégration nationale. Et l'Europe ? A mes yeux, c'est une vieille dame, mais une vieille dame qui aime danser. Dans notre pays, où l'on a toujours préféré l'intégration, quand on parle de programme de littérature européenne, la question est de savoir comment comprendre ce qu'est l'Europe nouvelle - je ne suis même pas sûre que l'on sache ce qu'est la nouvelle Irlande. L'européanisation est sans doute une façon de se sortir de problèmes politiques, mais j'ai du mal à la définir.

M. José Manuel FAJARDO : Puisque l'on parle de diaspora, j'évoquerai tout naturellement celle de l'espagnol en Amérique latine, avec toutes ses influences en retour. Personnellement, je me sens plus fils de Garcia Marquez que de certains auteurs espagnols. Chaque langue a sa mémoire, son monde, ses références, Senghor pour les uns, Garcia Marquez pour les autres. Ce que je veux apporter au débat, c'est plutôt l'idée qu'il faut proposer à nos concitoyens, et surtout aux jeunes, un espace de débat et de rencontres. La littérature européenne ne doit pas être un catalogue, avec des critères obligatoires pour différencier qui est européen et qui ne l'est pas. Son enseignement doit offrir un espace de rencontres pour aborder de grands sujets et de grandes oeuvres. Il n'est pas question de définir un seul programme, il doit être adapté dans chaque pays, en fonction de son histoire et de ses évolutions littéraires.

L'Europe est en train de se construire contre une mémoire terrible. Nous nous faisons donneurs de leçons ; je pense que, champions mondiaux du massacre, nous devrions nous montrer plus humbles. C'est en raison de ce passé guerrier - et de ses prolongements encore aujourd'hui - que nous devons instaurer un espace de rencontres. Depuis toujours, la littérature en a offert un ; il doit rester ouvert, et ne pas s'enfermer dans un canon. Si l'on me pardonne cette comparaison très profane, une équipe de football européenne a des joueurs d'Afrique et d'Asie. Et le mouvement des idées ne s'arrête jamais, il est en contact avec d'autres cultures, dans une intégration qui peut être conflictuelle. Il faut en tenir compte et éviter de geler la littérature européenne dans l'espace ou dans le temps.

M. Guy FONTAINE : Pour ce qui est de l'exportation de notre manuel, il est sorti en septembre et il est en cours de traduction en Pologne et au Portugal ; la Lettonie a aussi acheté les droits.

À propos de l'enseignement de la littérature européenne en Irlande, je dirai que, bien sûr, le jeune Irlandais doit apprendre sa littérature et son histoire. Mais par exemple, notre manuel consacre quatre ou cinq pages à Swift avant les trois ou quatre pages consacrées à Voltaire. On tirera profit à les lire à la suite. Autre idée : en 1922, année où Joyce écrit Ulysse, Proust meurt, Pirandello écrit son Henri IV, Germaine Acremant vient de publier Ces dames aux chapeaux verts. Les mettre en perspective est une autre façon d'aborder les oeuvres littéraires.

M. Tim BEASLEY-MURRAY : Le débat est fascinant mais il me paraît parfois un peu absurde. Si l'on dit que l'on peut faire figurer la diaspora anglaise dans la littérature européenne, à l'évidence, cela ne concerne pas seulement le Nigeria mais aussi les États-Unis.

En fait, quand on essaie de voir quoi mettre dans la littérature, on se heurte à de nombreuses questions. Faut-il par exemple faire figurer parmi la littérature britannique des années 1980 Salman Rushdie, ancien élève d'Oxford marqué par notre littérature, mais dont les origines renvoient aussi à l'effondrement de l'empire britannique ? On le voit, ce qui a été jadis construit commence à se désintégrer. En fait, nous nous trouvons face à un espace ouvert de rencontres qui est la littérature, quelle soit mondiale, européenne ou autre.

Le cas de l'Irlande est passionnant car elle a été confrontée à ces questions de manière très concrète. C'est un pays où auparavant une grande partie de la population émigrait et où désormais on immigre. Il faut intégrer ces arrivants dans un projet civil. En fait, en fonction des circonstances locales, il faudrait réécrire une identité nationale et une identité littéraire en tenant compte non seulement de la division entre le Nord et le Sud mais aussi du fait que l'identité de ce pays est plurielle.

Mais on traite de cas pratiques d'Europe occidentale alors que je suis expert de l'Europe de l'Est... Des sociétés comme la Slovaquie ou la Macédoine se dotent d'une identité à travers la littérature, tout en cherchant à faire partie d'une famille de nations. Que doit-on y enseigner ? Faut-il construire des canons nationaux ou se concentrer sur l'aspect européen de la littérature ? En République tchèque, les écrivains les plus européens sont aussi les plus grands auteurs nationaux. En réalité, les points forts de ces nations et ceux de l'Europe sont les mêmes.

M. le PRÉSIDENT : Merci à tous. Je vous propose de passer immédiatement à notre deuxième table ronde.