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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

C. EFFONDREMENT POSSIBLE OU EFFONDREMENT CERTAIN ?

Dans ce contexte où les stocks halieutiques sont soumis à une pression sans précédent depuis les débuts de l'exploitation humaine pouvant provoquer de graves conséquences, un article scientifique publié dans le magasine Science a eu un retentissement considérable comme s'il avait involontairement cristallisé l'air du temps. Il avait pour premier signataire Boris Worm et a été présenté comme prédisant la disparition des ressources halieutiques et la fin de la pêche pour 2048.

Il a paru indispensable à votre rapporteur de revenir sur cet article et sur les commentaires qui ont suivi.

1. Les ressources halieutiques vont-elles s'effondrer ? La thèse de Boris Worm

Boris Worm est chercheur au département de biologie de l'université de Dalhousie à Halifax (Nouvelle-Écosse, Canada). Avec de nombreux co-auteurs, il a donc publié un article intitulé « Impacts of Biodiversity Loss on Ocean Ecosystem Services » dans le volume 314 de la revue Science daté du 3 novembre 2006.

Le titre même de l'article illustre que ce qui en a été retenu, c'est-à-dire l'effondrement programmé de toutes les pêcheries d'ici à 2048, n'était pas au coeur du thème traité.

Worm et al. cherchaient en fait à répondre à la question suivante : « What is the role of biodiversity in maintaining the ecosystem services on which a growing human population depends ? ». Il s'agit pour eux d'étendre le questionnement des espaces terrestres aux océans, cette dimension restant particulièrement « énigmatique ».

« Les services rendus par les écosystèmes sont l'alimentation via la pêche mais aussi à divers titre la qualité des eaux et des milieux de vie. »

Pour parvenir à leurs fins, les auteurs ont eu recours à l'exploitation de quatre types de données qu'ils ont confrontées.

Ils ont, tout d'abord, utilisé 32 expériences contrôlées mesurant les effets de la variation de la biodiversité marine, entendue comme la richesse génétique et le nombre des espèces, sur la production primaire et secondaire des océans et sur la stabilité des écosystèmes. De ce premier volet d'analyses, ils concluent qu'un lien robuste existe entre la biodiversité, la productivité et la stabilité quels que soient les niveaux trophiques des écosystèmes.

Ils ont, ensuite, compilé les données de long terme de 12 écosystèmes côtiers et estuariens et quelques autres sources. A chaque fois, leur attention a été portée sur 30 à 80 espèces importantes par écosystème. Ces données confirment les premiers résultats. C'est-à-dire que les systèmes les plus riches sont aussi les plus stables, les moins susceptibles de connaître l'effondrement ou la disparition d'espèces commerciales importantes. Exploitant des données sur les mille dernières années, ils montrent un accroissement très spectaculaire du taux d'effondrement à partir du début du XIXe siècle. Ces pertes de biodiversité régionales ont des impacts sur trois types de services écosytémiques : la diminution d'un tiers du nombre des pêcheries viables, la baisse de 66 % des habitats nourriciers (oysters reefs, seagrass beds, wetlands), et de 63 % des fonctions de filtrage et détoxification. Un cercle vicieux s'établit d'ailleurs entre la destruction de certains milieux, la baisse de qualité des eaux et la disparition d'habitats et l'effondrement de certaines espèces.

Les auteurs notaient également une hausse des espèces invasives coïncidant avec une diminution de la biodiversité originelle. Ces nouvelles espèces ne parviennent pas à compenser la perte de biodiversité et la fourniture des services antérieurs.

Ainsi, l'examen sur le long terme de ces écosystèmes côtiers et estuariens confirme-t-il la première série de données.

Une troisième série de données a été examinée. Les auteurs ont exploité les données mondiales de prises de la FAO depuis 1974 et de 64 très grands écosystèmes marins (taille supérieure à 150.000 km²) de 1950 à 2003. L'ensemble de ces régions représente 83 % des pêcheries mondiales sur les 50 dernières années.

Ils constatent que le nombre des pêcheries effondrées (prises inférieures ou égales à 10 % du plus haut historique une année donnée) ont augmenté et représentent 29 % des pêcheries mondiales. Leur nombre cumulé depuis 1950 atteindrait 65 %.

Là aussi, plus l'écosystème est riche, moins les effondrements sont fréquents. Ils émettent l'hypothèse que la richesse d'un écosystème favoriserait une moindre pression de pêche et une plus grande diversification favorable à la récupération des stocks les plus faibles. De la même façon, le volume des prises et leur variation interannuelle sont corrélés à la richesse de l'écosystème : plus il est riche, plus il est productif et stable.

L'ensemble de ces constations en faveur d'écosystèmes riches conduit les auteurs à s'intéresser à l'impact des aires marines protégées (réserves marines, sanctuaires, cantonnements de pêche...). Ils ont donc étudié les données disponibles sur 44 réserves marines et quatre cantonnements de pêche à grande échelle. Ils relèvent une augmentation de la richesse moyenne des écosystèmes de l'ordre de 23 %. Surtout, ils constatent une augmentation de 400 % de la productivité par unité d'effort de pêche dans les zones entourant les réserves sans pour autant noter d'accroissement significatif des prises, vraisemblablement en raison des mesures de gestion.

En conclusion, les auteurs affirment qu'il existe un lien démontré entre la richesse d'un écosystème, sa stabilité et donc sa capacité à résister aux variations naturelles ou aux agressions extérieures, et sa productivité au sens de l'ensemble des services fournis, y compris la pêche.

Les données recueillies mettent aussi en lumière les conséquences sociétales de la poursuite de l'accélération de la réduction de la biodiversité, telle que constatée jusqu'à présent, car cette tendance conduirait à l'effondrement de toutes les pêcheries en 2048.

Non seulement cette évolution menace la capacité d'une population croissante à se nourrir de la mer, mais elle empêchera vraisemblablement les écosystèmes de retrouver leur état initial.

Pour eux, il n'y a pas de dichotomie entre la conservation de la biodiversité et le développement économique de long terme car ce sont deux biens sociaux interdépendants. La biodiversité acquiert même une valeur assurantielle car elle garantit résistance et résilience des écosystèmes et devrait donc être valorisée comme telle.

Enfin, les auteurs estiment que « En restaurant la biodiversité marine par une gestion soutenable des pêcheries, le contrôle de la pollution, le maintien des habitats essentiels et la création de réserves marines, nous pouvons investir dans la productivité et la fiabilité des biens et services que l'océan fournit à l'humanité. Nos analyses suggèrent que le laisser-faire pourrait provoquer de sérieuses menaces sur la sécurité alimentaire globale, sur la qualité des eaux côtières et la stabilité de l'écosystème, affectant la présente et les futures générations ».

Malgré ce panorama assez sombre, pour les auteurs, la force des relations établies permet également d'affirmer que, à ce jour, les tendances mises en lumière (lien exponentiel entre l'accélération de la réduction de la biodiversité et la réduction des services environnementaux) sont encore réversibles si les mesures adéquates de gestion sont prises.