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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

2. La gestion des espèces d'eau profonde

Un des exemples les plus frappants de cette nouvelle approche est le cas des espèces d'eau profonde. Il s'agit de poissons pêchés à plus de 400 mètres. Ils se caractérisent par une grande longévité, une croissance lente et une maturité tardive. Ils sont donc très vulnérables à la surpêche, les stocks ne pouvant se reconstituer que très lentement.

En Europe, cinq espèces sont particulièrement concernés : le brosme, la lingue bleue, le grenadier de roche, l'hosplostète orange et le sabre noir. Ces poissons vivent plusieurs dizaines d'années et jusqu'à 150 ans pour l'hosplostète. Ils sont le plus souvent aptes à se reproduire vers l'âge de 10 ans mais parfois au-delà.

Leur exploitation s'est surtout développée à partir du début des années 1990 afin de compenser les pertes de ressources essentiellement liées au mauvais état des stocks démersaux en mer du Nord.

Formant des agrégations, ces espèces peuvent faire l'objet d'une exploitation intensive, tout en restant limitée en quantité, c'est-à-dire que les zones géographiques sont épuisées, comme des gisements, l'une après l'autre.

Cet état de fait conduit les scientifiques à recommander une forte réduction de l'effort de pêche et l'interdiction du développement de toute nouvelle pêcherie sans avis scientifique préalable. Stock par stock, les préconisations du CIEM vont d'une réduction de 30 % à l'interdiction pure et simple de la pêche car certaines espèces sont tout simplement incapables de supporter une telle pression.

Face cette situation, l'Europe a mis en place des permis spécifiques, accru le nombre des stocks sous quota et a pris des mesures de réduction et de fermeture de la pêche dans certaines zones ou certaines espèces, sans pour autant être aussi rapide que ne l'avaient demandé les scientifiques.

3. Sélectivité et réduction des rejets

La PCP a aussi pour but de limiter l'incidence environnementale de la pêche, notamment pour protéger les espèces non ciblées qui pourraient constituer des prises accessoires.

La Commission a continué à mettre l'accent sur la sélectivité des engins de pêche.

La sélectivité est un sujet particulièrement complexe. Elle vise bien évidemment à préserver le capital reproducteur en évitant la capture des juvéniles. Elle a aussi pour objectif de limiter les prises des espèces non recherchées qu'il s'agisse d'espèces commerciales ou d'espèces de poissons, de mammifères ou d'oiseaux qui ne le sont pas, voire qui font l'objet de mesures de protection. Cette politique est nécessairement un compromis car les pêcheries européennes, sauf exception, ne se prêtent pas à une gestion monospécifique. Il s'agit toujours d'un panier de captures d'espèces vivant conjointement dans les mêmes zones et qu'il n'est guère possible de pêcher séparément.

Elle aboutit à imposer des tailles de maille, mais aussi des formes particulières, comme les mailles carrées sur les chaluts car elles ne se referment pas, ou encore la pose de grilles de triage.

La sélectivité peut aussi conduire à des mesures saisonnières ou géographiques de fermeture de la pêche, en particulier pour préserver les juvéniles ou les nourriceries.

Cette recherche de sélectivité vise de plus en plus à réduire voire éliminer ou interdire les rejets, c'est-à-dire tous les matériaux organiques d'origine animale pris dans les engins de pêche qui sont rejetés à la mer, le plus souvent morts. Ils peuvent être involontaires mais ils sont aussi souvent volontaires car c'est l'un des effets pervers bien connus des politiques de gestion, les pêcheurs ayant intérêt à maximiser la valeur commerciale du contenu de leurs cales. Ils peuvent enfin être liés à des différences de goût des consommateurs, certains poissons ne trouvant pas preneur sur le marché local.

On estime, en Europe, les rejets à 10 à 60 % des prises selon les pêcheries. Ils sont dans certains cas plus élevés encore. Au niveau mondial, l'estimation de la FAO est de 8 % du poids des captures et 7,3 millions de tonnes en 2005.

De tels niveaux de rejet réduisent l'impact de toute mesure de gestion et de protection de l'écosystème car il s'agit aussi bien de juvéniles, que de prises au-delà du quota ou que d'espèces à protéger.

Ils constituent un véritable gâchis économique, écologique et alimentaire car c'est autant de ressource qui n'est pas utilisée.

Le phénomène des rejets est devenu d'autant plus aigu en Europe que les stocks sont en mauvais état. En effet, plus le stock est fragile plus la proportion de juvéniles et d'autres espèces augmente puisque l'espèce cible, elle, se fait rare.

A l'instar de pays étrangers, il est de plus en plus nécessaire de transformer cet objectif de limitation des rejets, d'une obligation de moyens en une obligation de résultat, avec progressivement leur élimination et leur interdiction, toute la pêche devant être débarquée, avec l'instauration d'un pourcentage maximal de prises accessoires autorisé.

Bien que particulièrement contraignante et coûteuse à court terme, cette politique provoque le plus souvent un impact économique inférieur aux craintes des professionnels et surtout leur assure des gains à moyen terme.