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La relation entre consommation des ménages et importations : relancer la consommation pour relancer la croissance ?

 

III. UNE RELANCE ÉCONOMIQUE QUI DOIT ÊTRE PENSÉE EN CONSÉQUENCE

Une relance unilatérale et non sélective en direction des ménages impliquerait une progression des importations de produits finis plus dynamique que celle de la consommation totale. C'est ici la conséquence directe d'une propension marginale à consommer des biens importés plus forte que la propension moyenne.

Toutes choses restant égales, l'impact expansif sur la production nationale s'en trouverait donc affaibli d'autant.

Les économistes décrivent cette situation en relevant que le multiplicateur de production associé à une augmentation du revenu est, à court terme, inférieur à l'unité. Si l'on distribue un revenu de 10 aux ménages, la production n'est pas augmentée de 10 la première année. En effet, des fuites se produisent, soit que le revenu soit épargné (et non-consommé), soit que la consommation bénéficie aux producteurs étrangers via les importations. C'est ce dernier point qui est ici examiné.

Dans des économies ouvertes, les perspectives de concertations internationales en vue d'une relance par la demande sont cruciales surtout, comme c'est le cas sur le marché français, lorsqu'il existe une véritable situation de concurrence entre producteurs nationaux et étrangers.

A. UN MARCHÉ NATIONAL RELATIVEMENT OUVERT ET CONCURRENTIEL POUR LE MARCHÉ DES BIENS

1. L'incidence des prix d'importations sur les prix de consommation dénote un degré de concurrence relativement élevé

La mesure de l'élasticité des prix de consommation aux prix des importations procure une indication sur la force de la concurrence au niveau des branches.

Dans une première approche, que l'on qualifiera d'intuitive, on pourrait considérer que, dans l'hypothèse d'une hausse des prix des biens importés, si la concurrence est vive, les entreprises importatrices sont obligées de réduire leurs marges pour maintenir leurs tarifs et s'attendre ainsi à une faible élasticité des prix de consommation aux prix des importations.

Mais cette approche présente le défaut d'être statique et ne décrit pas la réalité. En définitive, il convient d'adopter une approche dynamique, qui conduit à une conclusion inverse : dans un environnement concurrentiel, l'élasticité des prix de consommation aux prix des importations devrait être unitaire. En effet, les entreprises importatrices, dont les marges se sont nécessairement réduites en raison du contexte concurrentiel, ne peuvent logiquement consentir d'effort supplémentaire et sont ainsi contraintes de répercuter une hausse des prix des biens importés auprès des consommateurs. Réciproquement, en cas de baisse des prix à l'importation, les entreprises importatrices sont incitées à diminuer les prix, qui sont essentiellement déterminés au niveau mondial.

L'ÉLASTICITÉ DES PRIX DE CONSOMMATION AUX PRIX DES IMPORTATIONS
DANS UN ENVIRONNEMENT DE CONCURRENCE PURE ET PARFAITE

Dans un environnement de concurrence pure et parfaite, les biens importés et produits localement sont parfaitement homogènes et les entreprises sont « price-taker »32(*), c'est-à-dire que le marché leur impose un certain niveau de prix.

Pour chaque bien issu d'une branche de production donnée, on peut supposer qu'il existe des producteurs-distributeurs domestiques et des producteurs-distributeurs-étrangers. Dans l'hypothèse extrême de concurrence pure et parfaite (CPP), le bien est supposé parfaitement homogène de telle sorte que les prix fixés par chaque producteur (en monnaie locale) sont strictement identiques. Une autre implication de l'hypothèse de CPP est qu'il existe un grand nombre de producteurs et que le prix est alors déterminé sur le marché mondial. On suppose alors que le prix du bien importé correspond à ce prix mondial. Le producteur domestique n'a aucune influence sur ce prix mondial et doit même ajuster son prix afin de compenser intégralement tout écart. L'élasticité des prix de consommation aux prix des importations est alors unitaire. Cette hypothèse reste néanmoins extrême. Elle supposerait en effet que la concurrence est parfaite à la fois au niveau des producteurs mais également entre les distributeurs. Elle ne permet donc pas de décrire le fonctionnement des marchés et n'est utilisée qu'à titre de référence.

Plus l'élasticité s'écarte de cette valeur unitaire, plus on s'éloigne de la situation de CPP. Dans une situation de concurrence imparfaite les entreprises disposent alors d'un pouvoir de marché, c'est-à-dire ici de la possibilité de fixer un prix différent du prix « mondial » et donc d'ajuster leur marge. Cette possibilité vaut pour le producteur comme pour le distributeur. Ce comportement de marge du producteur ou du distributeur est actif et non subi. Il peut ainsi conserver ses parts de marché lorsque le prix des importations augmente et accroître ses profits lorsque le prix des importations diminue.

Lorsque le degré de concurrence s'amoindrit, l'élasticité des prix de consommation aux prix des importations, inférieure à un, diminue alors pour tendre vers zéro. Plus l'élasticité est faible, plus l'entreprise qui distribue le bien localement dispose d'un pouvoir de marché. En effet, en situation de concurrence parfaite, les prix sont déjà sous tension, ce qui interdit de fortes baisses de marge, tandis que dans une situation oligopolistique, caractérisée par une moindre concurrence, les entreprises ont des marges confortables permettant de minimiser l'impact sur les consommateurs des hausses des prix à l'importation pour préserver leurs parts de marché. Réciproquement, en cas de baisse des prix à l'importation, les entreprises importatrices peuvent maintenir leurs prix pour augmenter leurs marges...

Or, l'étude réalisée par l'OFCE conduit à estimer que, pour l'ensemble des secteurs, l'élasticité des prix de consommation aux prix d'importations est assez proche du taux de pénétration, c'est-à-dire que « la transmission d'un choc sur les prix des importations se transmet aux prix à la consommation à hauteur de la part des produits importés dans la consommation finale des ménages ».

Ce constat général, que semblerait confirmer le rapprochement du taux de pénétration général des importations (13,9 %) avec l'élasticité des prix à la consommation aux prix des importations (15 %), doit cependant être nuancé et interprété.

On observe d'abord que, pour chacun des dix secteurs considérés (cf. tableau ci-dessous), les élasticités sont systématiquement inférieures à l'unité, témoignant de l'existence d'un pouvoir de marché au niveau local, avec une évolution des prix à consommation qui ne s'aligne pas sur celle des prix d'importation.

COMPARAISON PAR BRANCHE DES TAUX DE PÉNÉTRATION ET DES ÉLASTICITÉS-PRIX

 

Poids dans la consommation finale des ménages

Taux de pénétration (corrigés des réexportations)

Elasticité des prix à la consommation aux prix des importations

Agriculture, sylviculture pêche

3,0

11 %

0,32

Industries de la viande et du lait

5,8

8 %

0,41

Autres industries agricoles et alimentaires

9,1

13 %

0,62

Habillement et cuir

4,2

39 %

0,36

Edition imprimerie

1,4

7 %

0,50

Pharmacie, parfumerie, entretien

2,8

25 %

0,31

Industries des équipements du foyer

5,3

35 %

0,45

Industrie automobile

5,9

37 %

0,83

Production de combustibles et de carburants

4,4

38 %

0,28

Eau, gaz et électricité

3,2

0 %

0,02

Transports

2,9

24 %

0,10

Ensemble

 

13,9 %

0,15

Source : INSEE (Données des comptes nationaux), calculs et estimations OFCE.

Lecture : dans le secteur de l'habillement et du cuir qui représente 4,2 % (1ère colonne) de la consommation des ménages, pour 100 euros consommés, l'estimation de la valeur des biens importés est de 39 euros (2ème colonne). Ce chiffre est comparé à l'élasticité des prix de consommation aux prix des importations qui est de 0,36 indiquant qu'une hausse de 1 point du taux de croissance des prix des importations entraîne une hausse de 0,36 point des prix de consommation.

NB : La désignation « ensemble » correspond au champ le plus vaste possible alors que les détails ne sont donnés que pour un nombre limité de secteurs.

En second lieu, il apparaît que les élasticités sont généralement supérieures aux taux de pénétration (graphe suivant). En adoptant une approche dynamique de la formation des prix (supra), cela laisse présumer d'un degré de concurrence relativement élevé. Toutefois, l'élasticité est inférieure aux taux de pénétration pour deux catégories de produits : d'une part, l'eau, le gaz et l'électricité et d'autre part, l'habillement et le cuir.

Comparaison graphique des taux de pénétration et des élasticités-prix

Source : OFCE, rapport annexé

Au premier cas, l'explication tient à la spécificité du secteur où les prix sont le plus souvent réglementés. Mais concernant le textile, l'habillement et le cuir, l'aptitude du secteur (dans le contexte d'une augmentation des prix d'importation) à contenir la hausse des prix moyens en deçà du taux de pénétration des importations, dénote une certaine faculté à accomplir des efforts de marge.

De fait, la marge commerciale moyenne du secteur « habillement et cuir » s'avère particulièrement élevée, atteignant 22 %, à comparer aux 8 % de marge commerciale moyenne, tous secteurs confondus, l'OFCE soulignant ici que « la faiblesse relative de l'élasticité des prix de consommation aux prix des importations traduirait alors un défaut de concurrence dans le secteur du textile ».

Quoi qu'il en soit, le présent exercice permet de conclure à une situation de concurrence globalement forte sur le territoire français dont témoigne le degré auquel s'imposent, de façon générale, les prix mondiaux sur le marché intérieur (cf. points situés au dessus de la droite figurant sur le graphe précédent).

Ce constat amène à conclure qu'une politique de relance de la demande doit être particulièrement attentive aux conditions de l'offre domestique. Si l'offre est saturée, c'est-à-dire qu'il n'existe pas de moyens de production mobilisables, le volume de la production n'augmente pas et la demande tend à être satisfaite par des biens importés, butoirs classiquement mis en évidence.

Mais, un autre obstacle, moins usuellement commenté, doit être relevé : toute hausse des prix nationaux par rapport aux prix étrangers représente un risque supplémentaire de stimulation des importations. A supposer que l'offre étrangère ne soit pas contrainte par des limites de production, la stimulation des importations risque, dans le cas d'une accélération de la demande suivie d'une hausse des prix domestiques, de dépasser en intensité ce que laisse présager l'excès de demande.

* 32 Par opposition au « price maker » qui, du fait de sa position sur un marché d'oligopole ou de monopole, a la faculté, plus ou moins grande, cependant, de fixer les prix.