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Impacts de l'utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d'évolution

 

B. L'AMELIORATION ET LA RELOCALISATION DU PROCESSUS D'ANALYSE

Dans le cadre du chapitre consacré à une meilleure connaissance du milieu, les actions 3, 4 et 10 du « plan chlordécone » visent à améliorer les systèmes d'analyse de la présence de la molécule.

Les actions 3 et 4 ont pour objet d'installer une compétence analytique dans chacune des îles, l'action 10 celui de renforcer l'appui méthodologique aux laboratoires et la fiabilité du diagnostic analytique.

Ces projets sont particulièrement importants. Parce qu'aussi bien pour les programmes de recherche que pour l'action sanitaire, la mise à disposition d'outils d'analyse fiables, rapides et les moins coûteux possibles conditionne la mise en oeuvre de beaucoup des actions menées par les pouvoirs publics.

Quel est leur état d'exécution ?

On verra, après avoir rappelé la difficulté des conditions d'analyse et dressé un premier bilan, que des problèmes demeurent, mais aussi que des perspectives d'amélioration de cette capacité analytique existent.

1. Des conditions d'analyse difficiles

a- Une méthodologie préalable lourde

Des méthodes d'homogénéisation des prélèvements sujettes à caution

Avant de détecter la présence de chlordécone dans une matrice et de la quantifier, il faut prélever des échantillons, les homogénéiser et en extraire la molécule.

La phase de prélèvement et d'homogénéisation diffère selon les matrices.

Par exemple, si ces deux stades ne présentent pas de difficulté pour préparer l'analyse d'un échantillon d'eau, ces phases deviennent plus compliquées pour les matrices animales (broyage d'un kilogramme de prélèvement), végétales (faut-il brosser la terre avant de procéder au broyage44(*) ?) ou de sol (par exemple pour le programme Jardins Familiaux (JAFA), on prélève plusieurs échantillons de terre dans une parcelle à des profondeurs de 20 cm et de 50 cm et on les mélange).

Autre illustration des incertitudes qui existent dans ce domaine, les prélèvements animaux suivent un protocole européen établi pour d'autres molécules organochlorées qui consiste à prélever la graisse périrénale et à diviser les résultats par 5-6 pour quantifier la présence de la molécule dans les muscles.

Mais, la chlordécone est très lipophile, ce qui peut accroître artificiellement sa teneur dans les graisses analysées et, à l'opposé, il n'est pas prouvé qu'elle se concentre prioritairement dans les reins (chez l'homme, elle se concentre dans le foie et dans le cerveau).

Dernier exemple de la difficulté d'obtenir un prélèvement qui traduise une représentativité de l'échantillon à analyser : pour les poissons comme pour les crustacés d'eau douce et de mer, l'ensemble de l'animal est broyé - alors que généralement on ne mange que les filets ou les muscles.


· Des méthodes d'extraction en voie d'amélioration

Extraire la molécule d'une matrice engage une méthodologie lourde (plusieurs phases de solution et d'épuration) et dont on doit souligner qu'elle diffère souvent pour chacune des matrices à analyser (sol, végétaux, produits animaux, sang humain).

Nous donnerons deux exemples, l'un pour les viandes-oeufs et l'autre pour les végétaux, de la complexité des méthodes accréditées par le laboratoire national de référence de l'AFFSA45(*).

b- Une phase d'analyse délicate

En principe, les méthodes d'identification et de quantification de la présence de chlordécone dans un échantillon sont connues ; elles ont été expérimentées à la suite de l'incident de Hopewell par les chercheurs et les autorités environnementales américains.

L'emploi de la chromatographie en phase gazeuse (ECD) donne des résultats d'identification qui ne sont sûrs qu'à 50 % : c'est pourquoi les laboratoires concernés la doublent d'une analyse fondée sur une double spectrométrie de masse en ligne (MSMS) qui aboutit à une sûreté d'identification proche de 100 %.

Encore doit-on souligner que la mise en oeuvre de ces procédés suppose une expérience et un savoir faire qui ne s'acquièrent que progressivement.

Par exemple, le service de protection des végétaux d'une des îles a pu croire, un moment, que la chlordécone ne se diffusait pas ou très peu dans les graminées, parce que son laboratoire d'analyses n'arrivait pas à identifier la chlordécone dans cette matrice.

En outre, plusieurs biais d'analyse existent :

- il a pu exister des imperfections dans le processus de fabrication initial de la molécule,

- un des chercheurs entendus a émis l'hypothèse que la chlordécone épandue en 1973 n'avait pas tout à fait la même composition - du fait de sa présence plus longue dans le sol - que celle épandue en fin de période,

- le laboratoire départemental de la Drôme a mis en évidence que les échantillons végétaux contenant de « l'herbe de Guinée » pourraient, s'ils n'étaient pas préalablement acidifiés, créer une interférence dans la mesure de chromatographie gazeuse et dénoter ainsi artificiellement une présence de chlordécone.

Ces difficultés de maîtrise du processus analytique expliquent que, lorsque les chercheurs souhaitent effectuer des vérifications « à l'aveugle », ils aboutissent à des intercomparaisons qui ne plaident toujours pas en faveur de corrélations étroites entre les résultats des laboratoires confrontés.

* 44 En principe, la réglementation européenne appliquée par le service de répression des fraudes suppose que l'on prélève l'échantillon tel qu'il se présente dans le commerce. Ce qui introduit deux biais : l'un lié à la terre que l'on ne consomme pas, l'autre lié aux épluchures qui ne sont pas toujours consommées. Or, les épluchures contiennent 3 à 16 fois plus de chlordécone que la pulpe. Depuis que des légumes racines en provenance d'Amérique Latine avaient été déclarés contaminés à la suite de leur stockage sur un sol contenant de la chlordécone, les échantillons sont brossés.

* 45 Communiquées par le laboratoire départemental de la Drôme.