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Impacts de l'utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d'évolution

 

3. L'état des études épidémiologiques

Une des rubriques du « plan chlordécone » s'attache à déterminer les conséquences sanitaires de l'exposition des populations à la chlordécone :

- en évaluant l'exposition alimentaire des jeunes enfants ;

- en poursuivant l'étude TIMOUN sur l'incidence de l'exposition à la chlordécone sur les issues de grossesse et sur le développement neurologique des jeunes enfants ;

- et en continuant à mettre en oeuvre l'étude Karuprostate.

L'ensemble de ces travaux de recherches se poursuit et une partie fera l'objet de publications en 2009.

a- L'évaluation de l'exposition alimentaire des jeunes enfants

Cette partie de l'analyse du risque sanitaire a été confiée à l'AFSSA.

Celle-ci a rendu son avis le 15 septembre 2008 indiquant que l'allaitement maternel peut être poursuivi pour les nourrissons et les très jeunes enfants.

En ce qui concerne l'évaluation de l'exposition des jeunes enfants en voie de diversification alimentaire, l'AFSSA exploite actuellement les questionnaires alimentaires et les résultats des analyses de sang de la cohorte concernée de l'étude TIMOUN. Elle devrait rendre ses conclusions dans le courant de cette année.

b- L'étude TIMOUN

Cette étude a pour objet d'évaluer les conséquences neurologiques éventuelles d'une imprégnation à la chlordécone sur le déroulement des issues de grossesse et sur le développement des enfants à différents stades (3 mois, 7 mois et 18 mois). L'effectif à étudier comporte 700 femmes et 200 nouveaux-nés.

Actuellement, après avoir étudié l'état de développement des enfants de 3 mois et 7 mois, à l'aide d'outils novateurs (modélisation vidéo mettant en évidence la mobilité fonctionnelle des sujets), les responsables du suivi de cette cohorte analysent le comportement des enfants de 18 mois.

Les résultats de TIMOUN seront publiés progressivement, étant précisé qu'il est envisagé de poursuivre l'accompagnement de cette cohorte jusqu'à l'âge de 4-5 ans.

Mais dès à présent, l'étude a permis deux confirmations :

- une thèse de médecine récemment présentée montre que les modèles alimentaires prédictifs de l'AFSSA (qui ont servi à établir les limites maximales de résidus) sont cohérents avec le résultat des analyses sanguines ;

- ces analyses sanguines (novembre 2005-novembre 2008) montrent que les mesures sanitaires prises en 2003 sur la mise en culture (analyse des sols) ont eu un effet sur l'imprégnation sanguine des populations en chlordécone qui est en baisse.

c- Le constat de la prévalence du cancer de la prostate aux Antilles et l'étude Karuprostate

Le cancer de la prostate et l'exposition aux pesticides

Il n'entre pas dans l'objet de cette étude de rendre compte complètement de l'état de la recherche scientifique sur les rapports entre les expositions environnementales aux pesticides et les pathologies cancéreuses.

Ce thème intéresse, entre autres, l'étude menée dans le cadre de l'Office par MM. Jean-Claude Etienne, sénateur, et Claude Gatignol, député, sur « l'effet des pesticides sur la santé humaine ».

Mais l'analyse des causes de la prévalence du cancer de la prostate aux Antilles a conduit les pouvoirs publics à lancer une étude épidémiologique ayant pour objet d'étudier les corrélations entre l'imprégnation à la chlordécone (et ultérieurement à d'autres pesticides) et l'apparition du cancer de la prostate. C'est l'étude dite Karuprostate.

Les données du problème sont les suivantes.

Comme il l'a été souligné au chapitre I de ce rapport, l'occurrence du cancer de la prostate est très marquée ethniquement.

En 2002, son incidence54(*) standardisée à l'âge de la population mondiale variait de 1,4 en Chine, à 7,5 en Afrique du Nord, à 80 en métropole à 155 en Martinique, et entre 170 (Californie) et 200 (Detroit) pour les noirs américains.

Mais cette prévalence de l'apparition de la pathologie chez certaines populations n'exclut pas que l'exposition aux pesticides puisse être un facteur aggravant.

Beaucoup d'analyses effectuées sur des cohortes très larges d'exploitants agricoles montrent, en effet, une corrélation entre l'usage de pesticides et le cancer de la prostate. Par exemple, la cohorte AHS constituée en 1993 et portant sur 52 395 exploitants agricoles autorisés à appliquer des pesticides dans deux états américains montre, qu'après un suivi moyen de 7,2 années, ceux-ci présentaient un risque de survenance des cancers inférieurs de 12 % à la population moyenne mais un risque de survenue du cancer de la prostate de 26 % supérieur à cette moyenne55(*).

Une autre étude56(*) a calibré ce surrisque à 28 % par rapport à celui de la population moyenne.

Mais cette dernière étude, ainsi que d'autres, font apparaître des résultats très variables (et quelquefois des corrélations négatives) en fonction des familles de pesticides avec lesquels les intéressés ont été en contact professionnel.

De plus, une exploitation de l'étude AHS, précitée, montre qu'un croisement de survenance de cancer de la prostate et du constat d'antécédents familiaux aboutissait à une incidence beaucoup plus forte chez les personnes ayant ces antécédents. Ce phénomène pourrait s'expliquer par un trait génétique héréditaire qui favoriserait les effets enzymatiques délétères de certains pesticides.

Au total, une consultation de la littérature ne permet pas d'être totalement conclusif sur la question générale du rapport entre l'exposition à tel ou tel pesticide et le développement du cancer de la prostate.

Ce qui, soulignons-le à nouveau, ne signifie pas que cette étiologie n'est pas pertinente.

A ce stade, vos rapporteurs se borneront à rappeler un fait et à faire une observation de bon sens.

Le fait est que les populations impliquées dans l'incident de Hopewell ont été suivies pendant 15 ans, sans qu'une surincidence tumorale n'ait été constatée - ce qui ne signifie pas qu'elle ne se soit pas développée après.

L'observation de bon sens concerne la Chine dont chacun connaît l'état de l'environnement. Le constat que ce pays, qui ne figure pas parmi les moins pollués du monde, ait le plus faible taux de survenance de cancer de la prostate peut éclairer indirectement le débat.

L'état d'avancement de l'étude Karuprostate

L'échantillon étudié comporte 690 cas de personnes atteintes de cancer de la prostate et 710 cas témoins (issus de façon aléatoire des centres de santé).

Elle repose, en particulier, sur des analyses sanguines d'imprégnation qui sont effectuées à Liège en Belgique.

Cette indication est importante car l'étude permettra de mettre en évidence un facteur objectif d'exposition - ce qui pose toujours problème dans les épidémiologies portant sur les conséquences d'expositions environnementales.

Ses résultats sont destinés à être présentés dans une revue de premier rang - probablement à compter du mois de juillet 2009.

L'étude se poursuivra par une seconde analyse des échantillons de sang disponibles portant sur l'imprégnation à d'autres pesticides organochlorés.

Les calculs et les courbes du Pr. Dominique Belpomme

On a évoqué précédemment le rapport présenté en 2007 par le Pr. Belpomme et l'accueil qui lui a été fait par le monde scientifique.

Le Pr. Dominique Belpomme et plusieurs co-signataires ont publié en mars 2009 un article57(*) dans l'« International Journal of oncology »58(*).

Cet article :

1. rappelle qu'en 1971, des prélèvements avaient été effectués dans les tissus adipeux des habitants de la Martinique montrant une présence de pesticides organochlorés (DDT, HCH, etc.),

2. présente une courbe montrant que depuis 1983 le taux de cancer de la prostate croît plus fortement à la Martinique qu'en métropole - ceci sur la base d'un dispositif de détection de la maladie identique à celui de la métropole,

3. en infère que ce différentiel de croissance est imputable à la surutilisation des pesticides dans les bananeraies des îles,

4. explique, en outre, que la surincidence de ce cancer dans le Sud-Est de l'île (zone la moins polluée par les pesticides) par rapport au Nord-Atlantique (zone où la chlordécone a été le plus employée), s'explique par le fait que les réseaux de distribution d'eau partaient du Nord pour aller dans le Sud-Ouest (sic).

Dans la mesure où cet article, qui peut être considéré comme une contribution au débat sur la chlordécone, a suscité des réactions très critiques de la communauté des chercheurs et des praticiens qui travaillent sur l'incidence du cancer de la prostate en Guadeloupe, vos rapporteurs ne peuvent que se faire l'écho de celles-ci.

Dans une note datée du 30 mars 200959(*), ceux-ci observent notamment :

- que les auteurs de l'article présentent sous la forme de résultats originaux des informations publiées auparavant par des cliniciens et chercheurs antillais, sans citer l'origine de ces données,

- que les courbes présentées par le Pr. Belpomme et les co-signataires de l'article procèdent d'une méthode statistique inappropriée. En substance, en matière d'épidémiologie du cancer, il n'est pas pertinent d'évaluer l'évolution temporelle de l'incidence de la maladie en formant une simple droite de régression linéaire (y = ax + b).

Les seules méthodes reconnues en la matière sont celles recommandées par le Centre international de recherche sur le cancer de l'OMS, qui préconise d'évaluer les évolutions temporelles en modélisant l'âge des patients, les périodes de diagnostic et l'état de la cohorte de naissance.

En employant cette méthode, les évolutions annuelles comparées du cancer de la prostate en métropole et en Martinique60(*) sont :

- de 5,33 % sur la période 1978-2000 pour la France métropolitaire ;

- et de 5,65 % sur la période 1981-2000 pour la Martinique (seule île où le registre des cancers existe).

Statistiquement, cette légère surincidence n'est pas considérée comme significative.

- relèvent que de nombreuses données figurant dans l'article sont inexactes ou citées sans référence permettant de les vérifier ;

- et, s'étonnent que l'on puisse expliquer qu'il y ait une surincidence du cancer de la prostate dans le Sud-Est de la Martinique par le fait que l'alimentation en eau potable part du Nord de l'île polluée à la chlordécone pour aller vers le Sud-Ouest !

Vos rapporteurs l'ont précédemment souligné, il n'a pas été jusqu'ici possible d'établir scientifiquement un rapport de causalité entre l'apparition du cancer de la prostate et l'utilisation de tel ou tel pesticide et plus spécifiquement celui de la chlordécone. Ce qui ne signifie pas que ce lien de causalité particulier n'existe pas.

Mais, en l'attente des résultats de l'étude Karuprostate qui apportera des éléments objectifs de réponse (liés à l'imprégnation sanguine en chlordécone des échantillons de patients atteints du cancer de la prostate et de l'échantillon témoin) à cette question, ils estiment que l'emploi de procédés scientifiquement peu solides n'est pas de nature à contribuer à un traitement serein du problème.

Et à cet égard, ils souhaitent souligner le procédé oblique employé par le Pr. Dominique Belpomme lorsqu'il s'exprime sur cette question à la télévision.

En témoigne la comparaison qui suit, photos et verbatim à l'appui des présentations faites successivement par le professeur Belpomme :

- dans le reportage présenté par « Thalassa » : « un poison à la Martinique » (France 3 - décembre 2008)

« Vous avez ici l'augmentation d'incidence des cancers de la prostate en métropole en fonction des données officielles des registres nationaux et vous avez ici, l'augmentation d'incidence des cancers de la prostate, en Martinique, en fonction du registre des cancers de Martinique. »

- et dans le reportage sur les « maîtres de la Martinique » (Canal + - janvier 2009).

En d'autres termes, d'une émission à l'autre, l'intéressé infléchit des courbes de progression du cancer de la prostate aux Antilles.

Dans le premier cas, la progression est linéaire ; dans le second, avec la même échelle en ordonnée, elle devient visuellement exponentielle, avec ce propos à l'appui :

« Quand on prend les courbes à partir des données officielles, on voit que l'augmentation des cancers de la prostate, en métropole, est relativement lente alors qu'en Martinique, cela croît de façon exponentielle.

Aujourd'hui, le taux des cancers de la prostate en Martinique et Guadeloupe, c'est le record du monde. »

Au demeurant, si le thème abordé se prêtait à la cruauté intellectuelle, on pourrait poursuivre la courbe exponentielle du professeur Belpomme de 2002 à 2009 et relever une multiplication par deux de la survenance des cancers de la prostate en Martinique. Ce qui n'a naturellement pas été constaté.

Sur un sujet de santé publique aussi grave et en s'adressant à des populations dont on a pu mesurer la sensibilité, vos rapporteurs estiment que les calculs et les courbes du Pr. Belpomme ne correspondent pas au sens des responsabilités et à la rigueur dont doivent faire preuve les scientifiques lorsqu'ils s'expriment publiquement.

Ces faits leur font, d'autant plus, regretter que le Pr. Belpomme se soit dérobé à leur demande d'audition (cf. annexe).

* 54 Les données qui suivent sont extraites d'une synthèse publiée dans le Bulletin du Cancer en février 2009 « Cancer de la prostate en Guadeloupe, incidence, mortalité, caractéristiques cliniques et anatomopathologiques » (L. Bruneau, L. Multigner, A. Wallois, G. Verhoest, J.R. Ndong, M. Fofana et P. Blanchet).

* 55 Curieusement le même risque pour les applicateurs professionnels de pesticides, sur 4 916 personnes qui ont été étudiées conjointement, est très proche de la moyenne de la population.

* 56 2006 « Méta-analyse des risques estimés de cancer de la prostate chez les ouvriers des usines de pesticides » (cancer control causes - Van Maele - et al.)

* 57 « Prostate cancer as an environmental disease : an ecological study in the French Carribean Islands, Martinique and Guadeloupe » qui figure en annexe de ce rapport.

* 58 Cette revue est classée 2 (le niveau le plus élevé dans ce domaine est le « New England Journal of Medecine » qui est classé 52).

* 59 Rédigée par Hervé Azaloux, professeur d'oncologie au CHU de Fort-de-France, Pascal Blanchet, professeur d'oncologie au CHU de Pointe à Pitre, Mustapha Daye, responsable du registre du cancer en Martinique et Luc Multigner, responsable de l'unité 625-INSERM Guadeloupe. L'intégralité de cette note figure en annexe du présent rapport.

* 60 Rappelons qu'en Guadeloupe, il n'y a pas encore de registre du cancer.