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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

II. LA RENAISSANCE DE L'IRAK

En janvier 2002, dans le discours sur l'Etat de l'Union, Georges Bush accusa les Etats de « l'axe du mal », Iran, Irak, Corée du Nord, d'être les instigateurs du terrorisme international dont l'Amérique avait été la cible lors des attentats du 11 septembre 2001 contre New York et Washington. Deux ans plus tard, le 19 mars 2003, les troupes américaines envahissaient l'Irak. En trois semaines, l'armée irakienne était mise en déroute et Bagdad occupée sans coup férir.

On s'est beaucoup interrogé sur les motifs qui poussèrent Bush et ses conseillers à se lancer dans une opération qui se transforma très vite en un sanglant bourbier. Les raisons mises en avant sont multiples : afficher aux yeux du monde la puissance des Etats-Unis après l'humiliante tragédie du 11 septembre 2001, informations erronées des services de renseignements américains concernant l'existence et la production d'armes de destruction massive, perspective d'une victoire rapide et peu coûteuse en vies humaines sur le régime dictatorial et impopulaire de Saddam Hussein.

Ces mobiles n'eussent sans doute pas suffi si l'invasion n'avait eu un objectif plus ambitieux : faire de l'Irak la première démocratie du monde arabe, appelée à servir d'exemple et de modèle pour le reste de la région. Projet présomptueux, inspiré à l'administration Bush par les doctrinaires de l'école néo-conservatrice américaine.

A. L'INVASION DE L'IRAK : UNE TRAGIQUE ERREUR

L'utopie -car c'en était une- se fracassa en quelques mois, au contact des réalités irakiennes. Le soulagement consécutif à la chute du dictateur et de son régime fut, en effet, de courte durée. L'armée américaine fut très vite perçue non comme libératrice mais comme une force d'occupation. La résistance s'organisa. Le 19 août, à peine six mois après l'intervention américaine, un camion piégé détruisit les locaux de l'ONU à Bagdad, tuant un des fonctionnaires les plus respectés de l'organisation, Sergio De Mello.

Il est vrai que les décisions prises par le premier administrateur américain nommé par le Pentagone, M Paul Bremer, furent catastrophiques. En licenciant sans solde ni retraite l'ensemble des officiers et sous-officiers de l'armée irakienne et en écartant de toute responsabilité l'encadrement du parti Bass, il jeta dans l'insurrection un réservoir d'hommes expérimentés, aguerris, déterminés, que les Etats-Unis mirent près de cinq ans à éliminer ou à rallier. L'insurrection prit rapidement de l'ampleur. Plusieurs éléments expliquent son extension et la férocité qu'elle revêtit.

Essentiellement anti-américaine pendant les premiers mois de l'occupation, elle prit rapidement un caractère interconfessionnel, opposant la minorité sunnite (20 % de la population) à la majorité chiite (60 %).

En créant l'Irak à la fin de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne s'était appuyée sur les élites sunnites. Elle respectait la hiérarchie propre au monde bédouin où les communautés de paysans sont soumises à la loi et à la protection des seigneurs du désert, les grands chameliers sunnites.

Or, la mise en place d'institutions démocratiques donnèrent le pouvoir à ceux qui en avait été exclus, les chiites, qui constituaient 60 % de la population. Du coup, la communauté sunnite, estimant qu'elle n'avait rien à perdre, accorda un soutien tacite à la résistance armée des insurgés sunnites. Principalement concentrée dans le centre du pays alors que les gisements pétroliers sont situés soit au sud, en zone chiite, soit au nord, en pays kurde, les sunnites se voyaient, du jour au lendemain, non seulement politiquement mais économiquement marginalisés.

Ben Laden et son état-major, chassés d'Afghanistan par l'armée américaine à la fin de 2001, estimèrent que la situation en Irak leur était favorable et offrait l'occasion d'une sanglante revanche. Dirigé par un transfuge jordanien, Abou Moussab Al-Zarkaoui, « Al-Qaïda en Mésopotamie » (AQM) lança un grand nombre d'attentats-suicides contre les forces américaines, contre des sanctuaires chiites et, à l'aveugle, contre la population civile : marchés, mosquées, fêtes religieuses, mariages, enterrements, etc. étaient visés. Il s'agissait pour Al-Zarkaoui de dresser les deux communautés, chiite et sunnite, l'une contre l'autre.

Des milices confessionnelles privées sont apparues. La plus importante est l'armée du Mahdi, constituée à l'appel d'un jeune imam, Moktada Al-Sadr, fils et petit-fils d'ayatollahs illustres, assassinés par Saddam Hussein. Elle a compté jusqu'à 90 000 hommes et a contrôlé d'une main de fer un vaste quartier de la capitale, baptisé Sadr City.

Bagdad devint le champ clos de sanglants règlements de comptes quotidiens : attentats à la voiture piégée, explosifs dissimulés au bord des routes, attentats suicides, exécutions sommaires, enlèvements suivis de décapitations, rien n'a manqué pour transformer l'Irak en un inextricable enfer dans lequel l'armée américaine perdit jusqu'à plus de cent soldats par mois. De sorte que l'opinion publique aux Etats-Unis, qui avait, à l'origine, soutenu l'invasion, se mit à douter avant d'exiger, à partir de 2006, le rapatriement des GIs.

L'invasion de l'Irak n'avait pas seulement profondément détérioré l'image des Etats-Unis au Moyen-Orient et dans l'ensemble du tiers-monde, elle avait aussi provoqué une grave crise transatlantique. La France avait rejoint l'Allemagne dans son opposition à l'invasion. Paris estimait qu'une intervention ne se justifierait que si des armes de destruction massive étaient découvertes par les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et si l'opération recevait l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU.

Or, ni l'une, ni l'autre de ces conditions n'était remplie lorsque Georges Bush donna l'ordre aux troupes qu'il avait massées aux frontières de l'Irak d'envahir le pays.

Malgré d'intenses et longues recherches, aucune arme de destruction massive ni aucun site de production ne fut mis à jour. L'invasion, entreprise sans autre but que d'éliminer Saddam Hussein et de changer de régime ne pouvait qu'exacerber l'hostilité du monde arabe et alimenter un extrémisme anti-occidental.

C'est précisément ce que redoutaient la France et l'Allemagne. A l'insécurité générale ne tarda pas, en effet, de s'ajouter un autre péril : l'éclatement du pays en trois communautés ethno-confessionnelles dressées les unes contre les autres : kurdes au nord, sunnites au centre, chiites au sud. A Bagdad même, dans les zones mixtes, on assista à des « nettoyages », qui rendirent les quartiers peu à peu ethniquement homogènes.