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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

C. UNE SOCIÉTÉ SOUS CONTRÔLE À L'APPROCHE DE LA SUCCESSION DU PRÉSIDENT HOSNI MOUBARAK

1. Une société sous contrôle

L'Egypte n'a connu que deux révolutions de brève durée en un siècle (1919, 1952). Maints observateurs soulignent que le peuple égyptien est exceptionnellement patient et pacifique. En effet la pauvreté généralisée et la dureté de la vie quotidienne constituent une violence structurelle qui génère peu de criminalité par rapport à ce que connaissent des pays confrontés aux mêmes tensions, en Amérique latine par exemple. Patience infinie d'une société encore très structurée et contrôle policier omniprésent se conjuguent pour maintenir un calme relatif.

Par ailleurs, le pouvoir en place mène une politique habile de tarissement de l'offre politique alternative. Le mouvement des Frères Musulmans est divisé en deux courants principaux : celui dit des « classiques », qui sont en fait des « radicaux », prônant la fusion des autorités religieuses et politiques et le courant dit des « progressistes » ou « libéraux », qui prône au contraire une stricte séparation des autorités politiques et des autorités religieuses. En emprisonnant systématiquement les leaders de l'aile progressiste, les autorités égyptiennes cherchent à laisser le monopole de l'opposition islamique aux radicaux afin de renforcer leur rôle d'épouvantail. C'est une stratégie politique classique consistant à mettre en avant les partisans du « chaos » pour mieux ramener l'opinion vers les tenants de l'ordre.

2. La succession de Hosni Moubarak

Tout a été préparé pour que Gamal Moubarak ait, au sein du PND, un réel pouvoir qui lui assure des chances de succéder à son père. Très occidentalisé, c'est un homme d'affaire entreprenant. Néanmoins, sa candidature se heurte à beaucoup d'obstacles, à commencer par le fait que la désignation du fils par le père n'est pas acceptée par la population et en particulier par les cadres de l'armée. Tous voient dans cette imitation du modèle syrien une décadence de l'esprit républicain. Par ailleurs, le fait que Gamal Moubarak ne soit pas issu de l'armée ne garantit pas à celle-ci la consolidation de ses avantages, ni de sa suprématie. Enfin, en tant que fils du Président, une partie de l'impopularité de ce dernier retombe sur lui.

Toutefois, si les procédures constitutionnelles sont respectées, seul un petit nombre de personnes au sein du PND est éligible à la magistrature suprême. Gamal Moubarak en fait partie. Le choix définitif sera lui-même effectué par un groupe restreint, selon une procédure déjà établie et ce choix ne devra pas entrer en conflit avec les orientations de l'armée.

Mais à vrai dire, la question de savoir qui sera choisi importe peu puisque le nouveau président proviendra nécessairement du sérail et devra offrir des garanties fortes en faveur du statu quo aussi bien vis-à-vis de l'armée que des milieux économiques.

Le choix du moment où sera réglée la succession sera crucial : du vivant du Président Hosni Moubarak, Gamal aurait ses chances ; après son décès, l'armée imposera vraisemblablement son homme.

Or, l'armée est, depuis 1952, la seule organisation dont la légitimité est unanimement reconnue en Egypte. Elle est une puissance politique et économique de tout premier plan. Elle est le premier propriétaire foncier du pays, avec ses usines de production militaires et civiles, ses programmes d'investissements touristiques, ses généraux retraités devenus parlementaires. Elle contrôle la diplomatie, qui n'est pas aux mains d'un diplomate mais d'un militaire, de même que le secteur économique. C'est une société parallèle qui fournit à tous ses membres logements, soins médicaux et centres de vacances. Il est peu probable qu'elle se laisse écarter du centre du pouvoir.

Dans ces conditions, l'hypothèse la plus vraisemblable paraît être celle d'une présidence du ministre de la sûreté intérieure, le général Omar Souleiman. C'est du reste l'option retenue par le responsable des Frères Musulmans que vos rapporteurs ont rencontré.

En conclusion, la société égyptienne ressemble à une marmite sous pression. La liberté d'expression, limitée et réservée à une frange de la population, tient lieu de soupape. L'explosion semble donc exclue. Si une déstabilisation devait se produire, il est probable qu'elle viendrait d'un choc externe, d'une crise régionale majeure.

Or, l'Egypte reste un pays de référence dans le monde arabe non seulement en raison de son poids démographique, mais aussi et surtout en raison de l'excellence de ses élites scientifiques, artistiques, intellectuelles et médicales, ainsi que par la qualité de ses diplomates.

Toutefois sa dépendance envers les Etats-Unis et sa volonté de ne plus entrer en confrontation avec Israël fragilisent sa position au Moyen-Orient. Son influence diplomatique se limite à la question du conflit israélo-palestinien sur lequel elle veut garder la main.

La diplomatie française doit continuer à prendre en compte l'importance de l'Egypte dans la région, en général, et dans la résolution du conflit israélo-palestinien, en particulier, mais ne pas la surestimer. Le fait que l'Egypte ait signé une paix séparée avec Israël a affaibli la position de toutes les autres parties et a réduit ses marges de manoeuvre dans les arbitrages. Le blocage des négociations menées sous son égide entre le Fatah et le Hamas en atteste. La France doit donc respecter l'importance du rôle de l'Egypte, co-leader du monde arabe avec l'Arabie saoudite. Mais elle doit poursuivre la diversification de ses relations avec les pays de la Ligue arabe.