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Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France

 

3. Les armes nucléaires tactiques dans la doctrine russe

Du côté russe, les armes nucléaires « tactiques » sont considérées comme un moyen de compenser l'infériorité des forces conventionnelles russes, voire de retarder ou de limiter une modernisation coûteuse. Il semble que du point de vue russe, les armes nucléaires « tactiques » soient un moyen d'exercer une pression sur les Etats de « l'étranger proche » (CEI ou ex CEI), tentés de rejoindre l'OTAN soit pour les en dissuader, soit pour dissuader l'OTAN de donner suite à leur demande d'adhésion. Par ailleurs, la question des armes nucléaires « tactiques » russes ne peut être traitée indépendamment du souci de sécurité russe sur la frontière chinoise (encore qu'elle s'accommode de transferts de technologie à la Chine sur les missiles de type Iskander...).

Pour des raisons tenant à la géographie et à la nature de son arsenal, il est peu probable que la Russie, déjà contrainte par le traité FNI et qui ne peut manquer d'observer les progrès de la prolifération balistique chez ses voisins, en Asie de l'Est et au Moyen-Orient, envisage de se séparer complètement de ses armes nucléaires « tactiques » ou « substratégiques », même si le nombre de sites d'entreposage semble avoir été significativement réduit (de 250 à 120 puis 6077(*)). Sans doute la Russie devra-t-elle s'interroger sur la crédibilité d'une défense dans son « étranger proche » reposant en dernier ressort sur des armes nucléaires « tactiques ». A trop vouloir spéculer sur la hantise du « zéro mort » chez les Occidentaux, le risque d'erreur pourrait se trouver accru de manière peu responsable. C'est pourquoi il est probable que la Russie modernisera ses forces conventionnelles dans des limites supportables par son économie, sans pour autant bien entendu renoncer à ses armes nucléaires « tactiques ».

4. Les armes nucléaires « tactiques » dans le nouveau concept stratégique de l'OTAN

Le prochain sommet de l'OTAN, qui se tiendra à Lisbonne à la fin de 2010, se penchera sur le nouveau concept stratégique de l'Alliance atlantique.

Dans le contexte du rapprochement américano-russe, la probabilité existe de voir les bombes B-61 de l'OTAN être retirées sans être remplacées, non seulement dans le souci d'effacer les dernières traces de la guerre froide en Europe occidentale, mais aussi compte tenu de la faible appétence des pays de l'OTAN où ces armes sont stationnées, à les voir modernisées (sauf la Turquie). Il faudra tenir compte aussi des objections prévisibles des Etats baltes et de la Pologne où par ailleurs ces armes ne peuvent être stationnées en vertu des engagements pris entre la Russie et l'OTAN. Le principe de non-stationnement d'armes nucléaires à l'étranger ou du moins dans des pays non nucléaires sera certainement avancé à l'occasion des prochaines réunions de la Conférence sur le désarmement et de la Conférence d'examen du TNP.

Une possibilité est donc la modernisation de la seule flotte aérienne de l'US Air Force (JSF F-35 et B-52 dotés de missiles de croisière à l'horizon 2020). L'occasion sera bonne pour les Etats-Unis de faire comprendre aux alliés européens qu'ils protègent qu'ils doivent consentir un effort supplémentaire pour la modernisation de leurs forces conventionnelles, voire participer au système de défense antimissile américain plus au moins « otanisé », et ne peuvent s'en remettre à la seule protection nucléaire américaine, dans un contexte qui a profondément évolué pour minorer leur propre effort de défense. La question des armes nucléaires de l'OTAN est donc inséparable de celle d'un nouveau partage du fardeau (« burden sharing ») entre les Etats-Unis et les pays européens. Les premiers feront sans doute comprendre à leurs alliés qu'ils doivent davantage augmenter leur budget de défense, surtout s'ils refusent chez eux la présence d'armes nucléaires américaines.

L'éventuel retrait des armes nucléaires « tactiques » de l'OTAN en Europe risque de faire réapparaître chez les Russes mais aussi chez certains de nos voisins la tentation de prendre en compte, au titre de l'OTAN, au moins la composante aéroportée de notre force nationale de dissuasion. C'est ainsi que dans un séminaire franco-allemand récent78(*), la partie allemande a pu émettre sans être contredite par le Ministre-adjoint des Affaires étrangères de l'époque, M. Erler (SPD), des positions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne correspondent pas aux nôtres :

- engagement de non emploi en premier (« no first use ») ;

- intégration par la France du Groupe des plans nucléaires de l'OTAN.

Une telle intégration ne serait évidemment pas compatible avec la vocation (tous azimuts) de notre dissuasion (même si celle-ci contribue à la dissuasion globale de l'Alliance) et surtout risquerait fort de nous entraîner contre notre volonté dans l'engrenage de négociations multilatérales.

* 77 Les armes nucléaires tactiques et la sécurité de l'Europe, Isabelle Falcone, FRS, janvier 2008.

* 78 Mulhouse, juin 2009, colloque organisé par l'IRIS.