Allez au contenu, Allez à la navigation



L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport) ( rapport d'information )

D. OUVRIR LE DÉBAT SUR L'ATTRAIT DE LA CONNAISSANCE EN QUARTIER SENSIBLE

1. La situation des collèges de rénovation urbaine nécessite l'adaptation des organisations pédagogiques

Dans l'enquête menée par Gilles Kepel auprès des habitants de Clichy-sous-Bois, beaucoup des personnes interrogées ont mis l'accent sur le traumatisme qu'a représenté pour eux l'orientation en fin de 3ème. Nombreux sont ceux qui estiment avoir été orientés automatiquement, en raison de leurs origines, en BEP ou vers les filières techniques, avec comme conséquence un sentiment de frustration et de rage. Ce faisant, peu d'entre eux portent un regard véritablement critique sur leurs performances effectives.

Le plaisir ne serait pas nécessairement absent du collège - présenté par les jeunes comme un lieu de convivialité avec les copains du quartier. En revanche, la 3ème et le lycée constitueraient un premier choc avec le principe de réalité - c'est-à-dire avec les demandes d'une société avec laquelle on a le sentiment de ne pas être totalement en phase. Le collège serait donc encore porteur d'une « culture du quartier » et ne parviendrait pas à intégrer les contraintes de l'entrée sur le marché du travail.

Afin que l'école fonctionne, en particulier dans les zones difficiles et pour renouer avec l'idée de « plaisir », l'accent devrait être mis, y compris dans le recrutement des professeurs, sur la passion et l'enthousiasme. Sans tomber dans le registre affectif, il s'agirait pour le collège de transmettre la gourmandise intellectuelle et l'optimisme scolaire, à travers une relation humaine.

Il conviendrait par ailleurs de considérer le différentiel de capital culturel se manifestant dès la petite enfance, au sein de l'école maternelle. Les familles d'origine sahélienne, avec des fratries extrêmement nombreuses et des mères exerçant un emploi, seraient particulièrement concernées. Les décalages se perpétuant ensuite jusqu'au collège et pouvant s'avérer extrêmement difficiles à réparer, une prise en charge des familles les plus fragiles pourrait être envisagée au niveau de la maternelle.

Les travaux interdisciplinaires, en groupes ou par projets, qui permettent de motiver les élèves, doivent être plus souvent utilisés car ils permettent des réussites réelles, comme en attestent les nombreux exemples rencontrés. Les classes à thème semblent également une méthodologie intéressante : ces nouvelles (ou anciennes ?) méthodes pédagogiques méritent d'être évaluées avant d'être généralisées.

D'autres méthodes comme celles suggérées par le philosophe Vincent Cespedes (« l'éducation complice ») seraient à explorer pour ces jeunes adolescents qui ne manquent pas de capacités ni de connaissances des doubles codes.

2. Les nouvelles technologies doivent être mieux exploitées par le collège : prendre en compte « la génération Facebook »

Les réalités des technologies avec lesquelles vivent les jeunes collégiens des quartiers sensibles - le téléphone portable, Internet - doivent être mieux prises en compte par le collège.

Comme l'a souligné fort justement Vincent Cespedes lors de l'atelier de prospective sur l'avenir des années collège et au cours de son audition, les nouvelles technologies offrent trois opportunités :

1. un décloisonnement par rapport à la cité : Internet donne accès au monde entier et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts dans toutes les classes sociales ; c'est un décloisonnement virtuel certes, mais qui peut déboucher sur un décloisonnement réel ;

2. un décloisonnement intellectuel des jeunes : de nouveaux horizons se dessinent, au-delà des savoirs transmis par l'école et par les médias traditionnels. Les jeunes peuvent approfondir un thème de manière ludique sans passer forcément par une bibliothèque ni s'adresser à un professeur, ce qui correspond à un court-circuitage des canaux traditionnels d'apprentissage. Grâce à Internet, la bibliothèque s'enrichit et l'autonomie dans l'apprentissage s'accroît.

3. une ouverture culturelle : les jeunes peuvent avoir accès à des biens et offres culturels qui leur seraient, sinon, inaccessibles.

Plus généralement, Internet est un système qui développe une autre forme d'intelligence que celle sur laquelle s'est appuyé jusqu'à présent le système scolaire dans lequel les travaux de groupe ont par exemple beaucoup moins d'impact que les évaluations individuelles. Le système scolaire néglige une dimension, fondamentale pour l'avenir, celle de « l'intelligence connective ».

L'intelligence connective est la capacité du groupe à créer du lien de manière virtuelle - et non de manière collective dans un même espace - grâce à un outil qui permet de chercher l'information de façon collaborative.

L'intelligence connective est l'intelligence de demain pour deux raisons :

- en premier lieu, elle fait naître un savoir de type nouveau, en raison de sa nature collaborative ;

- en second lieu, elle fonctionne de manière réactive par rapport aux événements, comme on l'a vu lors des révolutions qui sont en cours dans les pays arabes. Ces révolutions sont les premières d'un genre nouveau : celui des « révolutions connectives ».

Ces mouvements connectifs court-circuitent les hiérarchies, selon un processus qui reste incompris au sein de l'école. En effet, quelle place aura le professeur dans un système de promotion de l'intelligence connective ?

La dynamique connective paraît une piste à explorer à l'avenir, notamment dans les quartiers sensibles.

Pour les jeunes de ces quartiers, la question de savoir s'ils sont connectés ou non au « flux » tend à devenir primordiale.

En conséquence, l'ordinateur doit être mis au centre d'apprentissages moins abstraits et plus appliqués qu'ils ne le sont actuellement.

3. Aider les jeunes professeurs lors de leur prise de fonction

Enfin, la situation des professeurs, notamment des jeunes professeurs affectés dans ces quartiers, est également déterminante.

Leur proposer un logement, voire créer des foyers pour les jeunes professeurs, pourrait faciliter leur installation dans un environnement relativement proche de l'établissement où ils enseignent. Il serait utile d'aider les nouveaux professeurs (et tous les autres personnels arrivants), qui sont souvent de nouveaux titulaires, en institutionnalisant plus généralement une aide à la prise de fonction.

Afin de faire tomber les idées préconçues et le déficit d'image des quartiers sensibles, cette aide pourrait inclure des rencontres avec les acteurs associatifs locaux, les responsables de la politique de la ville, et pourrait être complétée par une découverte des quartiers et de leur histoire.