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La fonction « anticipation stratégique » : quel renforcement depuis le Livre blanc ?

8 juin 2011 : La fonction « anticipation stratégique » : quel renforcement depuis le Livre blanc ? ( rapport d'information )

B. DES CRITIQUES DE FOND RENOUVELÉES DANS LE CADRE DU « PRINTEMPS ARABE »

1. La sclérose d'une pensée monolithique, de statu quo, voire confisquée par les « mandarins » ?

La plupart des personnalités auditionnées par votre rapporteur mettent en avant, à la faveur du « printemps arabe », de nouvelles critiques de fond de la pensée stratégique française, qui n'avaient pas forcément été conceptualisées en 2008.

a) Un trop grand conformisme intellectuel

Certains jugent urgent de sortir du cercle trop restreint des interlocuteurs et experts « habituels » de l'analyse stratégique, afin de favoriser le bouillonnement créatif propice à l'émergence d'une pensée de « rupture ».

Plusieurs interlocuteurs ont souligné la « discipline » ou le conformisme de la pensée stratégique française par rapport à la vision officielle : en matière de défense, la dissuasion nucléaire aurait longtemps agi comme un couvercle conceptuel ; en matière de géopolitique, certains sujets auraient été bannis du champ des réflexions. Ainsi à une époque il était « interdit », car politiquement incorrect, de s'interroger sur l'avenir de la politique agricole commune, pour éviter notamment tout phénomène d'autoréalisation.

La France ne serait pas un pays « libéral », où la dissidence intellectuelle serait bien acceptée : la pensée contestataire n'aurait en quelque sorte pas droit de cité. En outre, les thèses par trop subversives se paieraient parfois du prix de la disparition des contacts et informateurs privilégiés dans les pays concernés, ou encore au prix d'une belle « carrière » dans l'administration10(*)....

Ce biais tendrait à développer un certain dogmatisme, ou « enfermement systémique », ne permettant pas d'identifier les signes avant-coureurs du changement. La pensée serait par nature plus propice à la pure extrapolation des tendances actuelles qu'au décèlement précoce des tournants stratégiques.

Par exemple, M. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, a décrit à votre rapporteur une sorte d'a priori mental enfermant les représentations des responsables politiques et de la classe médiatique française. Cette vision - cette idéologie même - est celle d'une évolution inéluctable du monde vers la démocratie, sous influence ou ingérence occidentale, comme aboutissement ultime de l'Histoire. Une telle vision, qui assigne à la diplomatie française une « mission » particulière (propager les valeurs occidentales universelles de la démocratie et de l'état de droit avant même la défense des intérêts vitaux de la France), vision reprise et diffusée presque inconsciemment par les média, qui en sont imprégnés, empêche souvent de considérer les nouveaux rapports de puissance sous un angle réaliste.

Cette vision universaliste, et son corollaire, la vision humanitariste et « droit de l'hommiste » des relations internationales, honorables en elles mêmes peuvent, si elles sont considérées comme devant se substituer à la vision réaliste des relations internationales, empêcher un regard lucide, documenté, analytique, des relations internationales et une action efficace.

La pensée stratégique française risquerait ainsi d'être handicapée...

Ce schéma mental serait particulièrement inadapté à une époque de compétition où les puissances occidentales ont perdu le monopole du pouvoir et de l'influence, où le nombre des acteurs (publics ou non) a décuplé, et où la redistribution de la puissance en cours avec la montée des émergents (qui ne se limitent pas aux BRICS).

Dans un tel contexte, il serait urgent de revenir à l'analyse des jeux de puissance et d'influence actuels et futurs au sein du G20, de l'OMC, dans la réalité économique, sur les marchés, et de ne pas se laisser enfermer par les explications « idéologiques » ou conceptuelles traditionnelles.

b) Une administration de statu quo, rétive par nature à l'émulation créatrice ?

L'administration française est-elle par nature rétive à la rupture conceptuelle, administration de gestion de l'existant, centrée sur le maintien du statu quo, et non d'innovation, incapable de pensée créatrice ?

Sous le chapitre « Une absence de capacité d'analyse prospective », le rapport Bauer précité juge que la nature même de l'administration française (et donc du Quai d'Orsay, notamment), administration d'exécution, l'empêche de formuler une pensée prospective :

« Dans l'administration française actuelle, il s'agit, presque partout, d'un constat d'absence, pas de carence. Il ne s'agit pas d'abord d'inertie administrative et budgétaire mais de la logique profonde d'administrations d'exécution. Cette logique profonde façonne les hommes et les carrières. Dans le déroulement de celles-ci, rien n'encourage l'intérêt pour la prévision ni n'en récompense la pratique, même fructueuse. L'absence d'analyses prospectives n'est pas, en France, un défaut de notre organisation administrative mais son produit direct. Dans ces conditions, y porter remède n'est pas d'abord une question d'organisation comme le montre l'échec de la plupart des tentatives : c'est une question de sociologie bureaucratique et donc de pouvoir. ».

Certaines personnalités auditionnées ont mentionné l'existence d'un possible « syndrome d'Hérodote » au sein de la haute administration et du corps diplomatique, défini en ces termes : décrivant aux Athéniens la supériorité militaire des Perses, Hérodote le paya de l'exil. En d'autres termes, émettre des analyses par trop dérangeantes ou discordantes avec la version officielle ne serait pas forcément la meilleure façon de faire carrière...

Il faut toutefois noter que cette critique est formulée de façon tout aussi virulente à l'égard des autres grandes diplomaties à qui il est également reproché leur aveuglement par volonté de maintien du statu quo. Ainsi un récent article de Foreign Affairs11(*), publié après l'éclosion du printemps arabe, va-t-il jusqu'à incriminer la volonté britannique et américaine d'éliminer toute incertitude et toute fluctuation dans les relations internationales comme un facteur aggravant, voire une cause, de l'éclosion des révolutions : « Les hommes politiques britanniques et américains ont longtemps promu des politiques visant à éliminer les fluctuations ; (...) ceux qui s'attachent à empêcher toute volatilité accroissent paradoxalement la probabilité qu'un risque mineur ne cause une explosion majeure ».

c) Des structures trop déconnectées de la recherche universitaire ?

Dans une contribution écrite remise à votre rapporteur, Nicolas Leron, jeune doctorant,12(*) juge quant à lui criante l'absence de porosité entre le monde universitaire et les structures administratives françaises en charge de l'anticipation :

« L'enjeu réside dans ce lien entre la recherche académique et l'action administrative et politique. Il est vrai que la production des élites en France, en grande partie captée par l'ENA et les autres grands corps, accentue la difficulté de réaliser ce lien avec l'Université. (...) Le problème réside dans le quasi-monopole des hauts fonctionnaires ou la distinction quasi-essentialiste entre les titulaires et les contractuels au sein de l'administration centrale. La directrice actuelle du Policy Planning Staff du Département d'État américain est Anne-Marie Slaughter, éminente universitaire spécialisée en droit et en relations internationales. Le problème est qu'en France un tel profil est, même sur le papier, difficilement envisageable.

« La situation quasi-monopolistique des énarques sur les hauts postes au sein de l'administration aboutit mécaniquement à la quasi-uniformité des profils, et donc de leur formation intellectuelle et méthodologique. Le savoir et le savoir-faire de la recherche universitaire est ainsi quasi-absent des processus de réflexion, de décision et d'implémentation au sein de notre système administratif et politique. Tel est, selon moi, le noeud de la problématique de l'anticipation. ».

La distance entre chercheurs et responsables politiques pourrait, pour d'autres, s'expliquer par une méfiance réciproque et cumulative, comme l'estime M. Pascal Boniface, directeur de l'IRIS13(*) :

« Les responsables ministériels, de gauche comme de droite, n'ont pas une tendance naturelle à accepter la contradiction, souvent ressentie comme une remise en cause de leur action ou animée par des arrière-pensées inavouables, plus rarement comme un souci de mieux formuler des diagnostics exacts. À cela s'ajoute une méfiance réciproque entre le monde universitaire et les responsables de la mise en oeuvre de la politique étrangère française. Certains universitaires estiment en effet que leur indépendance serait compromise s'ils travaillaient avec l'exécutif. D'autres ont une vision purement théorique de leur travail et, au nom de la rigueur scientifique, se tiennent à très large distance de tout problème d'actualité ou concret. ».

Une des clés du problème serait, d'après Mme Marie Mendras, la revalorisation du statut des experts et des chercheurs auprès des responsables politiques, et la meilleure reconnaissance de leur expertise.

d) L'effet conformiste d'un réseau d' « experts mandarins » ?

Un autre biais de la pensée stratégique française serait lié à l'étroitesse du nombre des intervenants reconnus, qui ne favoriserait pas la diversité et la priverait de la richesse du renouvellement et de la confrontation des idées.

Certaines personnes rencontrées par votre rapporteur vont jusqu'à stigmatiser l'existence d'un « effet mandarin », c'est-à-dire la constitution progressive et mécanique d'un réseau d'experts attitrés, titulaires ou en quelque sorte propriétaires d'un sujet, et le développement corrélatif d'une utilisation « pavlovienne » par le pouvoir politico-administratif de ces experts attitrés, devenus des « mandarins », qui produirait mécaniquement un certain conformisme intellectuel.

Le scénario serait le suivant : sur tel pays, sur tel sujet, le pouvoir politico-administratif, par « réflexe », ferait appel à tel expert reconnu. Cela se vérifierait également avec les médias, ce qui entretiendrait, en retour, cet « effet mandarin ». La qualité et la compétence de ces experts n'est pas en cause, mais le phénomène de formation d'une pensée unique ou d'une expertise unique par secteur de savoir. Ce mécanisme revient à masquer artificiellement la complexité du réel, pour ne restituer qu'un seul angle de vue, partiel.

En outre, selon les tenants de cette thèse, les experts « attitrés » n'obtiendraient ce statut d'expert « reconnu » qu'à un stade relativement avancé de leur carrière, pour occuper cette position ensuite parfois pendant plusieurs décennies. Il en résulterait une « fraîcheur » moindre du savoir analytique qu'ils délivrent au pouvoir politico-administratif, et un moindre renouvellement de leurs paradigmes. L'absence de pluralité et d'hétérogénéité des sources, mais aussi de multiplicité de générations des savoirs constitueraient, dans cette optique, un autre facteur de sclérose de la fonction d'anticipation stratégique.

2. L'avènement des nouveaux médias : une irruption irrépressible mais mal appréhendée ?

Le diagnostic de l'émergence d'acteurs non étatiques et du caractère désormais global des crises, rappelé ci-dessus, avait déjà été posé en 2008 lors de la rédaction des Livres blancs. L'irruption d'Internet, du cyberespace, comme nouveau « théâtre » de conflit, est désormais pris en compte par la doctrine.

Le cyberespace crée de nouvelles vulnérabilités du fait de la dépendance croissante des États, des institutions et des entreprises aux systèmes d'information : nouvelles failles possibles, nouvelles opportunités d'attaques multiples. C'est aussi le nouveau champ des luttes d'influence et de puissance.

Internet est enfin, et c'est plus récent, en passe de devenir un nouvel acteur politique. La liberté d'expression et la rapidité de la diffusion de l'information caractérisent en effet Internet en général, et les réseaux sociaux en particulier.

Facebook est devenu le lieu où se propage l'information, où se structure la contestation, mais également où s'organise l'action. Le puissant outil politique d'organisation du monde réel qu'il s'était révélé être, pour la première fois, lors de la première campagne électorale de Barack Obama, a donné son plein potentiel dans les révolutions arabes du début 2011.

Les réseaux sociaux ont émergé avec brutalité comme des acteurs politiques d'autant plus difficiles à saisir, à comprendre et à maîtriser qu'ils sont globaux, décentralisés, polymorphes, polycentriques, insaisissables car en constante évolution et, par essence, utilisés par les plus jeunes générations, frange la plus contestataire de la « rue arabe » et mal maîtrisés, en partie pour une question de génération, par les élites.

Il est particulièrement frappant à cet égard d'entendre le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, ouvrir le colloque du 16 avril dernier sur le printemps arabe en rendant hommage à Khaled Saïd, jeune bloggeur d'Alexandrie assassiné par les forces de l'ordre égyptiennes !

La révolution égyptienne, les révoltes arabes ont ainsi pu être qualifiées de « révolutions 2.0 », par référence au « web 2.0 », l'Internet participatif où le contenu est directement généré par les internautes.

Il est significatif aussi de voir qu'une des mesures de rétorsion du régime égyptien ait été la coupure d'Internet pendant 6 jours, pour les neuf dixièmes des 23 millions d'internautes égyptiens ayant un accès occasionnel ou régulier au Web -- dont cinq millions d'inscrits au réseau social Facebook !

Coupure rapidement contournée par l'inventivité des internautes, comme le décrivent les commentateurs :

LA RÉVOLUTION ARABE, FILLE DE L'INTERNET ?
(extrait d'article)

Revenons d'abord à cette fameuse coupure d'Internet. Le 2 février, après cinq jours d'interruption, les autorités égyptiennes choisissent de rétablir l'accès au réseau. La veille, Google avait lancé la possibilité de « tweeter » par téléphone, contournant ainsi le blocage. Il suffit aux opposants égyptiens d'appeler un numéro téléphonique pour laisser des messages vocaux, qui sont aussitôt retransmis sur Twitter. L'occultation numérique des événements n'est alors plus possible ; l'arrestation de Wael Ghonim, le responsable marketing de Google au Proche-Orient (qui sera porté en triomphe sur la place Tarhir après sa libération), se révèle vite totalement inadaptée à la situation. Le régime a tenté d'étouffer Internet comme il cherchait à se débarrasser de témoins gênants en mettant au secret les journalistes qui couvraient les manifestations. Mais le réseau des réseaux n'est-il pas, par nature, incontrôlable ?

mardi 15 février 2011, Marie Bénilde, http://blog.mondediplo.net

C'est aussi Facebook que choisit la contestation syrienne, le 8 mai 2011, pour détailler pour la première fois, sur la page « Syrian revolution 2011 » ses propositions de sortie de crise à destination du pouvoir. « La solution est simple : arrêtez de tirer sur les manifestants, laissez se dérouler les manifestations pacifiques, détachez toutes vos photos et celles de votre père, libérez tous les détenus politiques, instaurez un dialogue national, autorisez le pluralisme politique et organisez des élections libres et démocratiques dans six mois ».

La plupart des témoignages s'accordent à dire que les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans la mobilisation, en Égypte comme en Tunisie ou dans les autres pays concernés. Pour exprimer leur révolte, se regrouper de façon affinitaire ou se conforter dans l'action, des groupes ont été créés sur Facebook ; Twitter était utilisé, de façon plus marginale, pour lancer des alertes, notamment à l'extérieur du pays.

Pourtant, comme en attestent les nombreuses arrestations de journalistes ou le brouillage des émissions d'Al Jazira sur un des satellites dépendant de l'État égyptien, c'est essentiellement de la télévision et de la presse que les autorités se sont le plus méfiées, répondant en cela à d'anciens réflexes en partie dépassés.

Il faut dire que la chaîne n'a, depuis sa création, cessé d'accroître son rôle politique en s'affranchissant de plus en plus de l'information diffusée par les pouvoirs en place. Ce rôle est analysé notamment par la politologue Claire Gabrielle Talon14(*), qui décrit le choix d'un journalisme engagé, qui a permis à la chaîne de jouer un rôle essentiel dans la diffusion de la révolte et de s'imposer comme un acteur démocratique à part entière dans la région.

« Le choix d'une couverture continue des événements permit à Al-Jazira d'informer en direct les manifestants massés sur la place Tahrir des violences qui se déroulaient sur ses bords, quitte à alimenter des mouvements de panique. Au Caire et jusque dans les rues de Benghazi, des écrans improvisés sur des toiles et des pans de mur permirent aux émeutiers de suivre sur la chaîne, transformée en tribune pour les opposants, l'évolution réelle des événements. Ce faisant, Al-Jazira questionnait pour le monde entier le rôle du journaliste d'information : est-il un observateur impassible ou un acteur engagé des processus de libération démocratiques ?

« Al-Jazira apparaît à cet égard comme un objet médiatique doublement original : îlot de liberté d'expression financé par un régime encore peu démocratique, la plus populaire des chaînes arabes s'est aussi imposée comme l'une des premières sources d'information internationales tout en défendant une pratique ouvertement engagée du journalisme d'information. Car force est de constater que son positionnement explicite n'empêcha pas la chaîne de s'imposer comme l'une des premières sources d'information internationales, souvent même avant l'Agence France-Presse (AFP). »

Une nouvelle articulation entre nouveaux et ancien média a d'ailleurs été mise à jour à l'occasion du printemps arabe, suivant le mécanisme suivant : des vidéos amateurs clandestines, souvent prises avec des téléphones portables, sont publiées sur des sites-relais alternatifs (comme Nawaat ou Takriz dans le cas tunisien15(*)) puis sont signalées sur Twitter, pour être ensuite reprises sur les réseaux sociaux (Facebook) et les sites de partage de vidéos (YouTube..) et finalement diffusées en masse sur les écrans d'Al Jazira, qui leur donneront alors un véritable écho national et international.

Les réseaux sociaux ont donc joué un rôle d'alerte, de relais d'information, mais aussi d'organisation de la contestation, espace de liberté qui échappe au contrôle du pouvoir. D'une façon générale, ce rôle crucial n'avait pas été anticipé par les analyses trop classiques sur le rôle des différents acteurs.

Face à ces critiques multiformes et renouvelées, votre rapporteur a tenté de mesurer la réalité de l'effort de renforcement de la capacité d'anticipation stratégique depuis 2008 : ce renforcement apparait très inégal.


* 10 Voir à ce sujet le rapport Bauer précité

* 11 The black swan of Cairo, Nassim Nicholas Taleb and Marc Blyth, Foreign Affairs May June 2011, p. 33 et suivantes

* 12 Doctorant en sciences politiques au centre d'études européennes de Sciences Po, auteur d'un article « Prospective stratégique : Quel outil pour la politique étrangère de la France ? », secrétaire général de « nonfiction », structure associative.

* 13 En éditorial de « La France en 2030 ».

* 14 Voire l'article « Al Jazira à l'épreuve du Qatar », Le Monde 11 avril 2011 (site Internet du monde)

* 15 Source : article de Benjamin Barthe dans Le Monde