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La fonction « anticipation stratégique » : quel renforcement depuis le Livre blanc ?

8 juin 2011 : La fonction « anticipation stratégique » : quel renforcement depuis le Livre blanc ? ( rapport d'information )

B. DES FAIBLESSES PERSISTANTES

1. L' « indigence » française en matière de think tanks ?

Comme nombre de personnalités entendues l'ont souligné, cette faiblesse est pour partie largement culturelle. Elle résulte d'une différence d'approche entre la France à la culture d'État centralisé où l'administration prédomine et le monde anglo-saxon, gouverné par l'initiative individuelle.

Le concept de think tank, ou « laboratoire d'idées », est en effet issu du monde anglo-saxon. On peut décrire un think tank comme20(*) une organisation ouverte, construite autour d'un socle de chercheurs permanents, visant à élaborer des idées relatives à la conduite des politiques privées ou publiques s'inscrivant dans une perspective d'intérêt général. Les think tanks peuvent être publics ou privés, avoir ou non une personnalité morale, mais sont le plus souvent des associations ou des fondations.

Un tissu particulièrement profond, large et vivace de ces organismes caractérise la pensée stratégique américaine, et ce depuis près d'un siècle ; on peut notamment citer la création, au début du XXème siècle, de la Brookings Institution, aujourd'hui classée comme la plus influente au niveau mondial, ou encore le Peterson Institute, le Council on foreign relations qui édite Foreign Affairs et compte 4 300 membres, ou la Rand corporation, fondée dès 1948, et qui occupe encore, avec ses près de 1 000 chercheurs, une place considérable dans le paysage intellectuel outre-Atlantique. En Grande-Bretagne, le Royal Institute for international affairs fut lui aussi fondé dès les années 1920.

Ces institutions, anciennes et solidement implantées, au rayonnement mondial, ont pour but d'analyser objectivement les situations internationales, d'élaborer des modes de résolution pacifiques des conflits, d'organiser des débats sur les enjeux correspondants, associant acteurs, analystes et observateurs, et, finalement de contribuer au débat d'idées et à l'éducation du public sur les relations internationales.

L'idée généralement admise est non seulement que la France souffre d'un déficit de think tanks, mais encore que ceux-ci, malgré des subventions publiques, n'atteignent pas la taille critique indispensable à leur rayonnement international.

Il en résulterait une absence de visibilité internationale de la pensée stratégique française, que résume en ces termes une des personnes auditionnées par votre rapporteur21(*) :

« Les organismes de recherche stratégiques indépendants (...) sont non seulement assez faibles institutionnellement, d'abord en termes budgétaires, mais aussi assez peu reliés au sein d'un grand réseau national - et encore moins au sein du réseau international. (...) Il me semble que (...) leur insertion dans un réseau est plus ou moins contingente et spécifique à chacun. Je n'ai pas le sentiment qu'il existe en France un réel réseau englobant l'ensemble de ces organismes de recherche stratégique indépendants. (...)

« Il manque en France un tel système structuré et financé de laboratoires d'idées indépendants, pleinement intégrés au processus décisionnel politico-administratif. ».

Autre critique implicite parfois formulée à l'égard du mode d'organisation français, le plus souvent par a contrario : plusieurs personnes ont souligné comme une richesse particulière le fait qu'aux Etats-Unis, contrairement à la France, une même personne fasse fréquemment des allers et retours entre les think tanks et l'administration, ce qui lui confère une expérience inestimable et contribue à la circulation et au renouvellement des idées. C'est le phénomène du « revolving door ».

Le modèle américain22(*) est donc caractérisé par la multiplicité des centres d'analyse publics et privés inventifs, pugnaces et financés par des fondations ; centres et instituts publics qui ne refusent pas l'échange avec la sphère privée, tout en préservant la notion d'intérêt commun et la prépondérance des besoins publics.

Un récent article de M. Michel Foucher23(*) décrit parfaitement les différents modes de rayonnement des think tanks des pays les plus influents :

· Les think tanks américains bénéficient à la fois des contrats des ministères, de la générosité des donateurs et de l'alternance entre administration et centres de recherche que facilite le « spoil system ». Les élites du parti qui a perdu préparent les programmes de la prochaine campagne (une partie des chercheurs de la Brookings sont dans l'administration Obama). Les écrits des nouveaux chercheurs ont toute la densité et le pragmatisme des acteurs qu'ils étaient dans l'administration précédente. Pas de « think tanks » vivants sans mobilité ;

· Les sociétés britanniques de pensée rayonnent en invitant des membres des pays désignés comme importants pour des conférences, des séminaires et des stages de longue durée : stratégie de cooptation et d'influence visant les futures élites et cherchant à façonner l'agenda international (« to shape », mot clé) ;

· Le modèle allemand (...) a opté pour la projection extérieure des fondations des partis politiques, axées sur l'exportation de la norme démocratique : La Friedrich Ebert Stiftung a 93 bureaux dans le monde, la Konrad Adenauer Stiftung 78 alors que le German Marshall Fund s'en tient à 8 bureaux en Europe, avec un choix d'influencer la transition démocratique en Europe centrale et sud-orientale.

Peu de chiffres officiels sont disponibles sur la question. Un classement annuel mondial24(*) est réalisé depuis 2007 par l'université de Pennsylvanie sur la base d'une mesure de leur influence et de leur rayonnement, reposant en partie sur une évaluation par les pairs.

Sa méthodologie a pu être contestée, tout comme son homologue pour les universités, le fameux classement de Shangaï, mais il n'en demeure pas moins un document de référence, qui livre, année après année, deux enseignements durables sur la situation française :

- les instituts français sont extrêmement mal classés. Parmi les 407 think tanks considérés comme les plus influents internationalement dans l'étude 2009, (sur un nombre total de 5 465), seuls neuf sont installés en France et seuls trois concernent les relations internationales ou la défense : la FRS (Fondation pour la recherche stratégique), L'IFRI (Institut français des relations internationales), et L'IRIS ; un seul figure dans les 10 premiers mondiaux (IFRI) ;

- en Europe, Paris ne figure pas au rang des « carrefours régionaux » (Regional hubs), contrairement à Berlin, Londres et Bruxelles, seules citées ; d'ailleurs sur le seul plan quantitatif, tous secteurs confondus, et sans même s'attacher à la taille de ces organismes, la France ne compterait que 168 think tanks, dans un rapport de 1 à 11 avec les Etats-Unis, dépassée, en Europe, en quantité à la fois par le Royaume-Uni (285) et par l'Allemagne (190) :

Source : classement 2010 de l'Université de Pennsylvanie

La seule ville de Washington compte plus de deux fois plus de think tanks (393) que la France dans son ensemble... Sans parler de la taille de ces organismes, dont le nombre de chercheurs atteint parfois le millier, dans un rapport de un à 200 avec les (rares) organismes français les plus importants visibles sur le plan international.

Le plus gros think tank français en matière de relations internationales est l'IFRI, association loi de 1901 reconnue d'utilité publique. La subvention de l'État représente encore plus du quart de ses recettes (27 % en 2010), même si elle a tendance à diminuer (à 1,5 million d'euros en 2009 et 2010, elle doit être ramenée à 1,44 million en 2013). Les ressources d'origine privée ne représentent en 2010 que 16 % du financement (pour un budget total de l'ordre de 6 millions d'euros). Pour ce qui est de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), la subvention budgétaire s'élève quant à elle à 209 520 € en 2011.

« Les quelques centres existants se débattent avec des problèmes récurrents de financement, jamais garantis, de sorte que le développement l'emporte parfois sur la substance et qu'ils fonctionnent comme des entreprises unipersonnelles. (...) Ils sont de taille réduite sans capacité fédérative. (...) Trop petits, sans vision d'ensemble, sans capacité d'influence sur les circuits de décision, sans capacité de projection extérieure, tels apparaissent les rares think tanks français », juge l'article précité de Michel Foucher25(*).

Par ailleurs, Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, décrit en ces termes une « méfiance » qui existerait à son sens, en France, vis-à-vis des think tanks : « Il y a une méfiance traditionnelle des responsables gouvernementaux et des structures ministérielles à l'égard des think tanks. Cette méfiance n'existe par exemple pas en Allemagne, où les différentes fondations et centres de recherches ont suppléé une diplomatie bridée à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle n'existe pas aux États-Unis où l'initiative privée est considérée comme légitime et pouvant servir l'intérêt public. En France existe une tradition de considérer que tout ce qui n'est pas strictement gouvernemental vient plutôt constituer une perturbation qu'une aide dans la compréhension et la formulation de la politique étrangère. ».

Des fiches techniques sur les principaux instituts français de recherche stratégique figurent en annexe de ce rapport.

2. Le renforcement inachevé de la fonction prospective du ministère des Affaires étrangères ?

Le renforcement des capacités prospectives et d'analyse stratégique du ministère des Affaires étrangères est un objectif clairement assigné par les deux Livres blancs de 2008.

La grande majorité des personnes entendues par votre rapporteur a spontanément souligné qu'en dépit d'une réelle prise de conscience, tant au niveau politique qu'administratif, de cette nécessité, la situation avait pourtant relativement peu évolué au sein du Quai d'Orsay depuis 2008, malgré la transformation, en 2010, du CAP en Direction de la prospective.

a) Le CAP, créé dans les années 70 sur le modèle américain26(*)

Secrétaire d'État américain entre 1947 et 1949, le général Marshall introduisit la culture de la planification au sein du département d'État américain, avec la création du Policy planning staff (PPS), chargé de mettre en cohérence les différents aspects de la politique étrangère américaine ; sa direction fut confiée à George Kennan. La conceptualisation du plan Marshall du traité de l'Atlantique nord doivent beaucoup à cette structure.

Autre institution américaine créée après guerre, le National Security Council (NSC) fut placé directement auprès du Président, pour coordonner l'ensemble des actions de l'exécutif dans le domaine de la sécurité. L'un des plus illustres conseillers à la sécurité nationale fut Henry Kissinger.

En France, si Michel Debré lança l'idée d'une telle structure en 1968, par analogie avec le Centre de prospective et d'évaluation (CPE) du ministère de la Défense existant depuis 1965, c'est finalement deux chargés de mission au Commissariat au Plan, Thierry de Montbrial et Jean-Louis Gergorin, qui proposèrent dans un rapport de renouveler les méthodes d'analyse et de prévision des problèmes internationaux en s'inspirant des méthodes de l'administration américaine, notamment dans les domaines de la stratégie et de l'économie.

A la suite de ce rapport, Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères à partir de 1973, opta pour une cellule indépendante, peu nombreuse, composée de jeunes experts, directement rattachée au ministre, et en fixa le principe : production d'études prévisionnelles sur l'évolution à moyen terme et long terme d'un secteur du contexte international, dans tous ses aspects diplomatique, économique et militaire, en coopération avec les services, les postes diplomatiques et des experts extérieurs. L'idée était de développer une « diplomatie intellectuelle ».

Dans un article de 198227(*), Samy Cohen estime que « le CAP refuse de se laisser enfermer dans une fonction d'expertise du prévisionnel à moyen et long termes, déconnecté de l'actualité diplomatique, comme le souhaitaient les services, et parvient à faire accepter une conception privilégiant les études des problèmes actuels. Toutefois, en interne, deux visions sont en concurrence : un CAP "en première ligne" ou "CAP-presse bouton", uniquement dédié aux demandes pressantes du ministre, contre un CAP "à deux vitesses", se ménageant de l'espace pour des études "lourdes" pour préserver une distinction fonctionnelle par rapport aux services. Dans les faits, la deuxième conception s'impose. ».

D'après cet article, peu à peu, le CAP gagne en reconnaissance, notamment en matière d'accès à l'information et aux réunions capitales : le chef du CAP participe ainsi progressivement à la réunion des directeurs du ministère. En 1976, à l'occasion de la préparation de la loi de programmation militaire 1977-1978, est instituée une nouvelle catégorie de conseils de défense, intitulée "sécurité internationale", dont le chef du CAP fait partie. Le CAP joue alors un rôle de plus en plus majeur dans la définition de la politique nucléaire de la France, notamment en critiquant la stratégie de la "sanctuarisation" nucléaire - se prononçant en faveur d'une défense intégrant la dimension européenne - et en l'infléchissant vers la non-prolifération.

L'influence du CAP se développe grâce à une grande liberté de contacts et à son droit de participer à un grand nombre de réunions importantes au sein de l'administration. A chaque échéance électorale le CAP prépare un « aide mémoire au Roi », c'est-à-dire une note passant en revue les grands enjeux internationaux pour la France.

Les liens avec les homologues étrangers, les grands think tanks américains, anglais, allemands ou soviétiques se développent : « nos liens avec le PPS américain furent particulièrement étroits à l'époque de Kissinger. (...) Nous nous introduisions dans des organisations influentes où la France était insuffisamment représentée, comme le Bilderberg ou la Commission trilatérale », témoigne Thierry de Montbrial.

A certaines périodes, en fonction des ministres et des personnalités nommées à la tête du CAP, ce dernier a pu être étroitement associé à la prise de décision quotidienne du ministre, ou à la réflexion de l'Etat-major de l'Elysée, au détriment parfois de son travail de fond, ou alors il a retrouvé son rôle premier, plus distancié du quotidien et davantage concentré sur les études de fond.

Plusieurs personnalités auditionnées ont insisté sur l'importance capitale des relations personnelles entre le ministre et le directeur du CAP : certains « couples » sont restés célèbres pour leur proximité intellectuelle et leurs relations de confiance réciproque ; d'autres ont au contraire été cités comme des contre-exemples. Le facteur humain serait, en la matière, là encore tout à fait décisif pour le bon fonctionnement de ce rouage essentiel de la diplomatie.

b) La réforme du ministère en mars 2009 : un premier pas qui en appelle d'autres ?

La réforme du ministère des Affaires étrangères, présentée en mars 2009, affichait comme première priorité le renforcement de la capacité d'anticipation stratégique.

Lors de la présentation de la réforme à la presse, le ministre présentait en ces termes cette nouvelle priorité : « Première conviction : il faut anticiper. (...). Un seul regard sur le monde d'aujourd'hui suffit à mesurer l'ampleur du besoin de connaissance et d'anticipation : besoin de comprendre notre environnement international ; besoin d'anticiper sur les tendances lourdes (démographie, énergie, climat, religions...), comme sur les évolutions plus fines (analyse des crises) ; besoin d'introduire des idées différentes dans l'élaboration de notre politique étrangère. Cette démarche suppose un large éventail de sources d'information : centres de recherche, experts extérieurs... ; besoin de peser dans la compétition globale des idées. Pour influencer le cours du monde, il faut d'abord être capable d'identifier les éléments qui façonnent les agendas de la politique internationale (pauvreté, violence, idéologies...). »

On ne peut que souscrire pleinement à de tels objectifs. Pourtant dans leur mise en oeuvre, les moyens ont pu sembler un peu en décalage par rapport à cette ambition fortement affichée.

Il était indiqué que le CAP serait transformé en Direction de la prospective, directement rattachée au ministre, changement d'appellation qui devait s'accompagner d'une véritable montée en puissance.

La direction « devra conserver sa marge d'appréciation libre par rapport à nos choix de politique étrangère. ». Sa mission, très large, est d'être une aide à la décision par l'analyse des évolutions à moyen et long termes des relations internationales et des questions qui les influencent.

S'il était initialement prévu que la nouvelle direction s'organise en 4 pôles, (« analyse et prévision » ; « religions » ; « influence » et « renseignement »), c'est finalement une organisation tripolaire qui a été mise en place.

Le pôle « analyse et prévision » est subdivisé en zones géographiques ; le pôle « influence » correspond à la mission de « diplomatie intellectuelle » (relations avec les think tanks, publications, programme des personnalités d'avenir...) ; le pôle « religions » est né de la volonté d'accorder une plus grande place à l'étude du rôle des religions dans les relations internationales et dans les analyses qui guident la politique étrangère.

Pour autant, les moyens n'ont pas toujours suivi dans des proportions identiques à l'ambition affichée et on ne peut pas dire qu'il y ait eu un véritable changement d'échelle de cette structure. Pour preuve, son budget 2011 (1,3 million d'euros), déjà largement absorbé par les crédits du programme des personnalités d'avenir (645 000 € en 2011) et les subventions aux organismes de recherche (416 000 €), laissant environ 100 000 € seulement de disponibles pour les crédits de consultance extérieure, est en baisse de 4 % par rapport à 2010.

Il faut dire qu'entre temps la révision générale des politiques publiques (RGPP) a singulièrement affecté le ministère, et ses objectifs ont pu entrer en conflit avec l'effort annoncé de renforcement de cette direction, dans un contexte de forte réduction des effectifs du ministère. En effet, la suppression prévue de 700 postes au quai d'Orsay entre 2009 et 2012 succède à une réduction identique durant la période 2006-2008, soit une suppression totale de 1 400 emplois (près de 10 % des effectifs totaux) sur 6 ans.

Ainsi bénéficie-t-elle « seulement » de 15 chargés de mission (en incluant le directeur et le directeur-adjoint), aux secteurs géographiques ou transversaux, dont 3 sont affectés au seul pôle « religions ».

La diffusion des travaux de la direction de la prévision reste largement cantonnée à l'intérieur du ministère des Affaires étrangères. La note la plus largement diffusée jusqu'à présent n'a été adressée qu'à 106 destinataires : cabinet du ministre, secrétariat général, autres directions, voire postes diplomatiques.

C'est la direction qui détermine ses propres sujets d'étude, sauf à ce qu'elle réponde à une commande ponctuelle ; il n'y a pas de coordination institutionnalisée des programmes d'étude avec les autres structures chargées de l'anticipation, au ministère de la Défense, notamment. Des coordinations ponctuelles se mettent peu à peu en place.

c) Des avancées à souligner

Malgré certains points de vue très critiques formulés dans la presse notamment28(*), le bilan du parcours effectué depuis 2008 reste globalement positif et de nombreux interlocuteurs ont souligné la grande qualité des réflexions menées par la Direction de la prospective. Trois évolutions ont en particulier été soulignées : le succès du programme des personnalités extérieures, la création d'un pôle religions ou encore le développement progressif d'une approche pluridisciplinaire.

Même s'il ne participe pas directement au renforcement de la capacité d'analyse stratégique, le programme des personnalités d'avenir, « PIPA », créé en 1988, animé par 5 personnes au sein de la Direction de la prospective, est considéré comme un succès au service de la nouvelle diplomatie d'influence.

LE PROGRAMME D'INVITATION DES PERSONNALITÉS D'AVENIR (PIPA)

Ce programme, inspiré très largement du programme américain « International visitors program », qui touche chaque année près de 3 000 personnes, permet d'inviter en France 100 personnalités d'avenir chaque année, de jeunes étrangers (personnalités politiques, universitaires, responsables associatifs, décideurs, en général âgés d'environ 35 ans) identifiés par le réseau diplomatique et consulaire comme de jeunes responsables appelés à exercer une influence croissante dans les affaires de leur pays et dans les relations de celui-ci avec la France.

Le programme fait un pari sur la carrière future de la jeune élite qui est invitée à y participer. Les visites sont organisées autour des thèmes suggérés par l'invité et concernent pour la plupart la découverte du système institutionnel et judiciaire, la politique de la ville, les relations internationales, et permettent, aux travers de contacts professionnels, de diffuser une culture et une connaissance approfondie de la France, de ses institutions et de ses entreprises. L'invité peut ainsi recueillir directement auprès de responsables français, d'intellectuels, de chefs d'entreprise, ses propres informations, loin des stéréotypes habituels.

L'objectif principal de ce programme est de modifier la perception et l'image de la France et de doter les futurs responsables d'un réseau direct de contacts professionnels, débouchant parfois sur des projets de coopération directe.

Ce programme bénéficie en 2011 de 645 000 € de crédits.

Une autre évolution notable est la création en 2009 d'un nouveau pôle « religions », qui illustre la meilleure prise en compte d'un facteur par nature transversal et multidisciplinaire.

Le fait religieux joue un rôle croissant dans les rapports entre les nations, les questions de développement ou les équilibres politiques internes. La prise en compte du fait religieux dans les relations internationales consiste dès lors à intégrer le poids spécifique des allégeances, des croyances et des convictions religieuses dans les analyses. Il est donc nécessaire de conduire un travail approfondi, multidisciplinaire, croisant des expertises diverses et différenciées du fait religieux avec d'autres approches privilégiant les aspects de sécurité, de développement ou de société.

LES MISSIONS DU PÔLE « RELIGIONS » DE LA DIRECTION DE LA PROSPECTIVE

La feuille de route du pôle religions consiste en trois missions :

a) un rôle d'observation des grandes tendances religieuses du monde contemporain. Observer les grands changements religieux de notre temps tels que les évolutions du mouvement évangélique dans les Amériques et en Afrique subsaharienne ; l'articulation du bouddhisme ou de l'hindouisme aux problématiques nationalistes ; islams contemporains ; laïcité et sécularisation en Europe. En outre, un séminaire MAEE/Centre d'études et de recherches internationales a été lancé en juin 2009. Associant des chercheurs reconnus, il permet de travailler en profondeur sur certains thèmes dans une approche interdisciplinaire et de mettre en place un système d'observation de ces phénomènes. Il faut souligner le grand intérêt des chercheurs spécialisés sur le fait religieux, peu consultés jusque-là ;

b) une vocation à venir en appui sur tous les dossiers d'actualité que le département traite. Son approche consiste à éclairer de manière plus spécifique, c'est-à-dire au plan religieux, les grandes questions de l'actualité internationale. Nombre d'événements, de rencontres internationales, de contextes politiques ne se laissent pas comprendre sans l'intelligibilité de la composante religieuse qui les accompagne. Ainsi en va-t-il du discours du président Obama au Caire, résolument tourné vers l'islam et les musulmans dans une perspective de diplomatie réparatrice, des dimensions religieuses de la crise iranienne ou encore du dialogue interreligieux en Méditerranée ;

c) une sensibilisation des diplomates aux questions religieuses. À cet égard, un programme de formation sur les religions dans les relations internationales va être mis en oeuvre. En particulier, une formation à la médiation en contexte de conflit intercommunautaire est envisagée.

Source : réponse à la question parlementaire du député Patrick Verchère, parue au Journal Officiel des questions de l'Assemblée nationale du 22/12/2009, p. 12 229

Enfin, le ministère des Affaires étrangères tend de plus en plus à développer une approche multisectorielle et pluridisciplinaire. A cet égard, le colloque organisé sous son égide le 16 avril dernier sur les révolutions arabes, autour de bloggeurs ou encore de personnalités de la société civile, a pu être cité comme l'exemple même de cette nouvelle approche, décloisonnée.

Pourtant, force est de constater qu'aucune des personnes consultées n'a considéré que le renforcement des capacités d'analyse du Quai d'Orsay depuis 2008 ait été significatif, ni ne soit suffisant.

3. L'introuvable direction de la prospective du ministère de l'Intérieur ?

Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a souhaité, au titre des capacités d'anticipation du ministère de l'Intérieur, la création d'une délégation à la prospective et à la stratégie qui vienne renforcer les moyens de prévision et de préparation du ministère et accroître la cohérence de son action dans ses différents champs d'intervention.

La délégation de la prospective, mise en place de façon éphémère, entre 2008 et 2010, a été fusionnée, dans le cadre de la simplification de l'organisation du ministère de l'Intérieur, en août 2010, au sein d'une nouvelle direction de la prospective et de la planification de sécurité nationale (DPPSN) réunissant en un seul service l'ex-délégation à la prospective et à la stratégie et l'ancienne direction de la planification de sécurité nationale.

Cette direction était chargée, au titre de la prospective, de développer la capacité d'anticipation du ministère, de renforcer la cohérence de son action et d'amplifier son rayonnement.

Pour ce faire elle était chargée d'élaborer les scénarios de réponse et les plans d'action stratégique du ministère au regard de l'évolution des menaces et vulnérabilités de long terme, et d'évaluer la pertinence des choix technologiques, opérationnels et stratégiques dans les domaines de la sécurité, de l'action territoriale, des libertés publiques et de la protection des personnes.

Le Président de la République a toutefois annoncé une nouvelle réorganisation du ministère de l'Intérieur reposant sur un rapprochement entre la DPPSN et la Direction de la sécurité civile (DSC), fusionnant en une nouvelle direction générale du ministère. Le but serait de rapprocher les structures en charge de la planification des crises et les structures en charge de leur gestion.

La fonction d'anticipation prospective ne devrait donc plus être spécifiquement identifiée dans une structure qui lui soit dédiée. Toutefois, comme l'a fait observer le représentant du ministère de l'Intérieur entendu par votre rapporteur, les capacités en la matière devraient être renforcées dans l'ensemble des directions du ministère et par d'autres actions telles que la mise en place de la « cellule interministérielle de crise » place Beauvau ou encore l'accroissement du rôle des Préfets de zone29(*) en matière d'analyse des risques, ou enfin la création d'une cellule de veille d'analyse et d'anticipation au sein de la DPPSN, constituée de 5 personnes.

Les préoccupations de toutes ces structures, au sein d'un ministère éminemment opérationnel, sont toutefois essentiellement axées sur le court terme et la gestion des crises.


* 20 Définition inspirée de l'article « Qu'est ce qu'un think tank », communication à l'académie des sciences morales et politiques, février 2011, Thierry de Montbrial

* 21 M Nicolas Leron

* 22 Cette analyse a été développée devant votre rapporteur par M Olivier Darrason, président fondateur de la CEIS et président du conseil d'administration de l'IHEDN

* 23 Géographe, Professeur à l'École normale supérieure et directeur de la formation à l'IHEDN, « Le chaînon manquant de la diplomatie française d'influence », l'ena hors les murs, janvier-février 2011

* 24 http://www.sas.upenn.edu/irp/documents/2009GlobalGoToReportThinkTankIndex_1.31.2010.02.01.pdf (édition 2010)

et http://www.foreignpolicy.com/files/2008_Global_Go_To_Think_Tanks.pdf (édition 2009)

* 25 Qui estime par ailleurs que le CERI échappe à ce constat (taille critique, fédération de chercheurs de premier plan, politiques d'alliances et de publications internationales) mais qu'il ne revendique pas le statut de think tank.

* 26 Les éléments qui suivent sont tirés d'un article de Samy Cohen dans la Revue française de Sciences politiques (1982) et de la communication de Thierry de Montbrial : « Qu'est ce qu'un think tank » ? , actualisée en février 2011

* 27 « Prospective et politique étrangère : le Centre d'analyse et de prévision du ministère des Relations extérieures », Samy Cohen Revue française de science politique Année 1982 Volume 32 Numéro 6 pp. 1055-1076.

* 28 Voir par exemple l'article : « Le Quai d'Orsay cherche sa boule de cristal », Régis Soubrouillard, consultable à l'adresse http://www.marianne2.fr/Diplomatie-le-quai-d-Orsay-cherche-sa-boule-de-cristal_a202641.html

* 29 Décret du 4 mars 2010