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Filière viande bovine : agir maintenant pour sauvegarder nos territoires

6 juillet 2011 : Filière viande bovine : agir maintenant pour sauvegarder nos territoires ( rapport d'information )

C. DES FACTEURS STRUCTURELS DE FAIBLESSE DE LA FILIÈRE BOVINE FRANÇAISE

1. Des prix tirés à la baisse par une concurrence exacerbée
a) La concurrence interne : l'importance des vaches laitières de réforme

Les viandes produites à partir du troupeau de vaches allaitantes représentent aujourd'hui 58 % du total des viandes produites en France. Ce chiffre s'élevait à 52 % au milieu des années 1990.

Le reste de la production est assurée par l'abattage des vaches laitières de réforme. Avec la fin des quotas laitiers en 1984, combinée à l'augmentation de la productivité des vaches laitières14(*), le cheptel laitier a diminué, passant de plus de 7 millions au début des années 1980 à 3,67 millions de têtes en 2009. Le rythme de réduction du cheptel laitier15(*) est à peu près le même que celui de la hausse de productivité, permettant le maintien de la production laitière sur moyenne période.

Cette tendance est commune à l'ensemble de l'Europe. La fin des quotas laitiers au 1er avril 2015 ouvre une ère d'incertitudes, même s'il est probable que le dimensionnement des troupeaux ne sera pas bouleversé à court terme.

L'importance des apports sur le marché des vaches de réforme pèse sur le marché de la viande bovine issue de races à viande. Ainsi, lorsque le prix du lait a été élevé, les éleveurs laitiers ont eu tendance à davantage maintenir les bêtes dans les élevages, pour maximiser leur production, dans la limite de leur quota.

A l'inverse, en 2008-2009, lorsque le prix du lait était faible, les éleveurs se sont séparés de manière anticipée des vaches les plus âgées, les moins productives, et ceci a pesé à la baisse sur les prix de la viande bovine issue du cheptel allaitant.

Le marché de la viande bovine est donc marqué par un paradoxe : la vache de réforme, coproduit de la production de lait, a tendance à fixer le prix directeur des vaches à viande.

b) La concurrence externe : la pression des pays exportateurs

Si la balance commerciale de la France en matière de viande bovine est excédentaire lorsque l'on intègre les échanges concernant les animaux vifs, elle devient déficitaire de l'ordre de 7 à 8 % lorsqu'on limite l'analyse à la viande seule.

La concurrence intra-européenne s'exerce modérément sur le marché national, car la consommation des ménages en France reste orientée vers la viande d'origine française.

L'Europe est légèrement déficitaire en viande bovine, puisqu'elle produit 7,9 millions de tonnes équivalent carcasse pour une consommation de l'ordre de 8,2 millions de tonnes. Les importations, pour 375 000 tonnes en 2010, sont 30 % plus faibles qu'en 2007, du fait d'une pression moins forte des concurrents sud-américains. Le renchérissement des importations est renforcé par les phénomènes monétaires.

Cependant, les exportateurs d'Amérique du Sud, principalement le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay, sont un fournisseur important du marché européen de la viande bovine. Ils assurent 70 % des importations européennes en la matière, essentiellement sous forme de pièces désossées.

L'ouverture du marché européen à une concurrence extérieure plus forte est une cause majeure d'inquiétude. D'après la Commission européenne, le taux de protection douanière de la viande bovine est actuellement de 70 % de la valeur des produits. Or, cette protection pourrait baisser sous l'effet :

- d'un accord conclu dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à l'issue du cycle de Doha lancé en 2001. Le taux de protection pourrait tomber à 25-30 % ;

- d'un accord bilatéral entre l'Union européenne et les pays du MERCOSUR, qui aboutirait à l'ouverture d'un contingent tarifaire supplémentaire d'importation de viande bovine en franchise de droits. Les services de la Commission européenne estiment qu'un tel accord aurait un impact global négatif sur le revenu agricole dans l'Union européenne de 0,5 à 3,2 %16(*).

On ne peut totalement exclure un scénario dans lequel les producteurs européens de viande bovine auraient à faire face à la fois à une concurrence accrue des pays du MERCOSUR en vertu d'accords bilatéraux ouvrant leurs contingents et des même pays en vertu d'accords multilatéraux passés sous l'égide de l'OMC, qui prévoiraient également des baisses de droits de douane.

2. Des débouchés naturels en question
a) Le débouché interne : la consommation intérieure en berne

Les Français consomment 25,8 kg de viande bovine par an, ce qui constitue la plus importante consommation en Europe, après les danois (26,1 kg), et loin devant la moyenne européenne, qui s'est établie en 2008 à 17,5 kg17(*).

Or, la tendance est, partout en Europe, à la baisse de la consommation de viande bovine. La commission européenne estimait en 2008 que cette baisse pourrait être de 0,6 kg par personne et par an entre 2008 et 2015.

La crise économique depuis 2008 a accéléré cette tendance. La viande bovine est en effet plus onéreuse que la volaille ou le porc. Des effets de substitution de consommation sont donc à l'oeuvre. De même, la consommation de viande bovine a tendance à s'orienter vers les formes les moins coûteuses du produit. Cet arbitrage du consommateur en défaveur des morceaux plus nobles mais plus coûteux dégrade la capacité à bien valoriser les animaux.

Les prévisions des professionnels sur le marché intérieur ne sont pas celles d'un effondrement de la consommation de viande bovine mais d'une stabilisation voire d'une érosion, au rythme d'environ 1 % par an et par personne, comme cela est constaté depuis une dizaine d'années. La consommation nationale n'a donc pas vocation à tirer vers le haut la production. Au contraire, avec des exigences de stabilité des prix à la consommation, le marché intérieur fait peser une contrainte forte sur les prix de vente des producteurs.

b) Les débouchés externes : des perspectives médiocres

Les débouchés extérieurs de la France sont essentiellement constitués des exportations de vif maigre. Les mouvements d'animaux vifs non finis, destinés à être engraissés, constituent une des caractéristiques de l'élevage français. Les principaux clients de ce marché sont l'Italie et, dans une moindre mesure, l'Espagne et la Grèce.

Or, le marché italien des broutards montre des signes d'essoufflement. Il s'est contracté de 12 % sur les trois dernières années sous l'effet, d'une part, d'une réorientation de sa consommation vers des viandes importées après abattage et, d'autre part, de la fin annoncée des avantages qui étaient consentis aux engraisseurs italiens : prime d'engraissement et dérogation à la directive nitrate pour l'épandage des effluents.

Si l'Italie constitue encore un débouché majeur pour les broutards français, la perte de dynamisme de ce marché pose un redoutable défi aux naisseurs français.

L'export de viande fraîche ou congelée s'élève à 260 000 tonnes équivalent carcasse par an, ce qui n'est pas négligeable. La France représente ainsi entre 7 et 8 % des exportations mondiales de viande fraîche. Cependant, on constate une érosion lente des parts de marché de la France à l'export, qui révèle des difficultés de compétitivité analysées par le rapport Rouault précité.

3. Une filière qui connaît un problème de charges
a) Les charges structurelles des exploitations agricoles à la hausse

A côté de charges variables, qui peuvent peser lourdement dans les charges d'exploitation lorsque la conjoncture est défavorable, comme l'alimentation animale, les éleveurs doivent faire face à des charges fixes qui ont tendance à s'élever et obèrent une stratégie de compétitivité par la réduction des coûts.

Votre rapporteur en retient deux, dont le chiffrage n'est cependant pas aisé :

Le premier est celui des normes sanitaires et environnementales. La mise aux normes des bâtiments d'élevage a été rendue nécessaire pour la récupération des effluents, dans le cadre du programme de maîtrise des pollutions d'origine agricole (PMPOA). Elle a induit un investissement qui n'apporte que très peu de retour financier pour l'éleveur, dans la mesure où il n'a pu répercuter ses hausses de coût dans son prix de vente.

Par ailleurs, certaines normes environnementales sont appliquées en France, alors que d'autres producteurs en Europe ont des contraintes moins fortes alors que la directive nitrate impose un plafond d'épandage à 170 kilos d'azote par hectare, l'Allemagne, l'Irlande ou l'Italie bénéficient d'un plafond moins contraignant à 230 kilos.

Le deuxième surcoût structurel a trait aux charges financières, qui s'élèvent à mesure que le capital d'exploitation devient plus important. Cette charge structurelle est particulièrement élevée pour les jeunes agriculteurs ou ceux qui viennent d'investir (qui sont souvent les mêmes), qui peuvent facilement entrer dans une spirale de surendettement professionnel.

b) Des charges importantes pour l'appareil industriel

L'industrie de la viande est également pénalisée par des charges importantes, dont le syndicat national des industries de la viande (SNIV) a fait l'inventaire dans un mémorandum publié en octobre 2010.

Ces charges dégradent la compétitivité des viandes françaises vis-à-vis notamment de l'Allemagne. Plusieurs postes ont été identifiés :

La main d'oeuvre représente une dépense stratégique dans les abattoirs. Or, l'Institut de l'élevage a estimé qu'environ 60 % des employés des abattoirs en Allemagne ne coûtaient que 7,5 € par heure à leur employeur, net de charges, dans la mesure où les abattoirs allemands emploient massivement des salariés étrangers, travaillant aux conditions salariales et sociales de leur pays d'origine. Cette distorsion de concurrence représente un différentiel estimé entre 5 et 10 centimes par kilo.

La prise en charge de l'équarrissage relève en Allemagne des Länder alors qu'il est financé en France par la filière, depuis la réforme du service public de l'équarrissage.

L'interdiction de l'usage des suifs de bovins issus de la fente vertébrale des carcasses coûte également quelques millions d'euros chaque année à la filière.

Au total, les abatteurs français craignent des pertes de parts de marchés au profit de leurs voisins allemands, plus compétitifs.


* 14 Les gains de productivité des vaches laitières sont estimés à + 1,6 % de lait par vache et par an environ entre 2003 et 2009.

* 15 La réduction du cheptel de vaches laitières s'élève à 1,5 % par an, soit 30 000 vaches en moins chaque année.

* 16 Source : Agra Presse, n° 3300, 9 mai 2011.

* 17 Source : Les cahiers de FranceAgrimer - Edition 2009 - Élevage.