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L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix?

4 juillet 2012 : L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix? ( rapport d'information )

B. DES INTERROGATIONS FORTES POUR L'AVENIR

1. Un secteur encore déficitaire à l'export

Bien que constituant un grand pays agricole, l'Allemagne est le deuxième importateur mondial de produits agro-alimentaires et enregistre un déficit très important dans ce secteur : - 12,5 milliards d'euros en 2010. On rappellera que le secteur agroalimentaire français, en comparaison, dégageait la même année un solde positif de 8,2 milliards d'euros.

L'Allemagne est ainsi le deuxième importateur de produits agricoles au monde, avec 67 milliards d'euros de produits importés en 2010, après les États-Unis, mais avant la Chine et le Japon. Toutefois, ce chiffre est en réduction depuis 1997, où il atteignait près de 16 milliards d'euros. Cette évolution est liée à de moindres exportations dans le secteur des fruits, des légumes et des céréales, ainsi qu'au développement des exportations, notamment de viandes porcines, de produits laitiers et de produits transformés.

Dans le domaine agroalimentaire, l'Allemagne est le premier client de la France, pour laquelle elle représente 13 % des ventes. Notre pays dégageait ainsi un excédent commercial de 1,4 milliard d'euros avec l'Allemagne en 2010. Les excédents français sont enregistrés dans les domaines des vins et spiritueux, des céréales, des produits laitiers et des fruits et légumes. A l'inverse, les échanges sont désormais favorables à l'Allemagne pour les conserves, l'épicerie sèche et les viandes.

Toutefois, les exportations agroalimentaires allemandes ont dépassé celles de la France depuis 2007, le pays étant devenu le troisième exportateur mondial après les États-Unis et les Pays-Bas. Ces résultats s'expliquent par une forte augmentation des exportations vers les pays de l'Union à 15, qui ont crû de près de 50 % entre 2003 et 2009. Ainsi, 83 % de l'export agroalimentaire est aujourd'hui destiné aux États membres de l'Union européenne : Pays-Bas (13,2 %), Italie (11,1 %), France (10,7 %) et Grande-Bretagne (8,1 %).

Les pays tiers avec lesquels l'Allemagne entretient le plus d'échanges commerciaux sont la Russie (3,4 %), la Suisse (2,4 %) et les États-Unis (3 %). Le Brésil (3,5 %), la Chine (2,7 %) et les États-Unis (1,7 %) sont les plus gros fournisseurs extra-européens de l'Allemagne.

2. La persistance de freins structurels à un véritable développement agricole à l'international

Si l'Allemagne peut s'enorgueillir d'une importance retrouvée en matière agricole, son développement au stade de véritable puissance agroalimentaire, à l'instar de la France, se heurtera à l'avenir à plusieurs contraintes.

La forte densité du territoire laisse peu de place aux productions agricoles : inférieure de 40 % à la française, la SAU allemande est aussi très chère, cinq fois plus en moyenne que dans notre pays.

Comme dans d'autres secteurs de l'économie, des difficultés d'embauche se font jour, en particulier dans un contexte de reprise de l'économie et d'évolution démographique négative. Des tensions sur les salaires pourraient à nouveau advenir, après dix ans de modération salariale.

La pression sur le foncier des productions agroénergétiques va mécaniquement renchérir le prix des terres et des produits agricoles, ce qui va peser d'autant sur la compétitivité des produits allemands à l'export. A cela va s'ajouter le coût élevé, et croissant à l'avenir avec la sortie du nucléaire, de l'énergie utilisée par la filière.

Le type d'organisation - fédéral - adopté par le pays a rendu difficile une gestion coordonnée des crises sanitaires, lesquelles risquent de se développer à l'avenir.

Enfin, le modèle de développement intensif des productions agricoles et de l'élevage, que la délégation a pu constater, fait l'objet de critiques régulières, notamment de la part d'un électorat « vert » qui prend une place croissante dans les équilibres politiques du pays. Si le développement de l'agriculture biologique, parallèlement à l'engagement de sortie du nucléaire, contribue à donner de l'Allemagne une image « verte », son agriculture est en réalité très intensive, les émissions de CO2 étant 5 fois supérieures à celles de la France.

3. La montée en puissance de productions non alimentaires

Aujourd'hui, l'Allemagne consacre 2,3 millions d'hectares de terres agricoles à des productions non alimentaires, soit 14 % du total des terres agricoles et près de 20 % des superficies arables. Environ la moitié est consacrée aux agrocarburants. A titre de comparaison, ce chiffre ne s'élevait qu'à 500 000 hectares en 1998. En France, 1,7 million d'hectares étaient utilisés pour la culture de biocarburants en 2009, soit 6 % de la surface agricole utile nationale.

Ces surfaces se décomposent en :

- 0,3 million d'hectares destinés à des usages industriels, essentiellement les pommes de terre pour la fécule et le colza technique ;

- 1,2 million d'hectares destinés à la production de biocarburants. Le colza utilisé pour la production de diester représente 940 000 hectares, contre 250 000 hectares pour les betteraves servant à produire l'éthanol ;

- 0,8 million d'hectares destinés à l'alimentation d'unités de biogaz pour la production d'électricité. Il s'agit pour l'essentiel de surfaces de maïs, en croissance marquée (+ 23 % par rapport à 2010). L'Allemagne compte 7 000 unités de biogaz, en hausse de 16 % en un an. Assez bien réparties dans le pays, elles sont toutefois concentrées pour moitié en Bavière et dans le Bade-Wurtemberg, la Basse-Saxe disposant quant à elle du quart de la puissance installée.

Près de 50 millions de m3 de bois sont utilisés par an à des fins énergétiques. Le bois représente plus de 2,5 % de la consommation primaire d'énergie et près de 50 % de la biomasse utilisée à des fins énergétiques. Parmi les énergies renouvelables, c'est l'une des plus importantes sources d'énergie (37 %) avec les biocarburants (20 %) et le vent (17 %). Ce secteur dégage un excédent commercial significatif.

LA VISITE PAR LA DÉLÉGATION SÉNATORIALE DE DEUX UNITÉS DE BIOGAZ AUX PROFILS TRÈS DIFFÉRENTS.

La délégation a visité une première structure située à Sachsenkam, au début des Alpes bavaroises. De nature familiale, elle s'étend sur 132 hectares. 54 vaches laitières y sont élevées, donnant 367 000 litres de lait pas an. Outre la sylviculture, le site a pour particularité de réaliser des productions énergétiques : biogaz (capacité de 100 kw, avec un méthaniseur alimenté à 60 % par le lisier des vaches), photovoltaïque (54 kw) et biomasse (100 kw).

La seconde unité visitée se situait sur le site de Rhinmilch, dans le Land de Brandenburg, à quelques kilomètres de Berlin, sur le territoire de l'ex-Allemagne de l'Est. Créée en 1991 sur 3 872 hectares, après le regroupement de cinq exploitations, elle constitue l'une des plus grandes entreprises agricoles allemandes5(*) et est organisée sur un mode industriel, qui n'est pas sans rappeler celui de l'ex-Allemagne de l'Est.

Avec un cheptel d'environ 5 000 têtes composé de races Holstein et Limousine, elle compte 1 900 vaches laitières produisant 17 millions de litres par an. Le site a investi dans la production de biogaz avec l'installation d'un méthaniseur en 2005. La fermentation se fait principalement à partir de lisier et de fumier, mélangés à des céréales et du fourrage, et permet de produire du biogaz, ensuite transformé en électricité grâce à deux installations de 1 048 kw et 330 kw. Le chiffre d'affaires annuel s'y rapportant est de 2,5 millions d'euros, sur 12 au total.

Ces deux visites ont inspiré à votre délégation des analyses nuancées. Si l'intégration des productions animales et énergétiques est remarquablement assurée dans les deux cas, et si elle n'exclue pas - dans le premier - le maintien d'une exploitation de nature familiale, l'hyper-rationalisation des unités et leur caractère industriel, plus ou moins poussé selon les cas, interrogent.

Davantage que des agriculteurs proches de la nature et des animaux constituant leur outil de travail, leurs responsables s'identifient à des investisseurs cherchant à tirer profit d'un secteur dont ils escomptent une rentabilité importante. Les bêtes demeurent « parquées » en stabulation sur des caillebotis de bêton et ne sortent jamais, et ce en dépit de l'importance des espaces naturels à proximité, ce qui questionne quant au respect de leur bien-être.

L'ensemble du dispositif est géré par des robots extrêmement perfectionnés et des équipements informatiques permettant de suivre et d'agir à distance sur les animaux. L'espérance de vie de ces derniers est d'ailleurs très réduite, de trois à cinq ans avant que les vaches ne soient mises à la réforme. Les productions animales issues de l'élevage apparaissent comme des « sous-produits » des productions énergétiques, au terme d'un mélange des genres étonnant, pour ne pas dire gênant sur le plan éthique.

Le poids des agriculteurs allemands dans le domaine de l'énergie est extrêmement important. Sur un chiffre d'affaires total de 39,2 milliards d'euros généré par les énergies renouvelables, 8,2 milliards revient aux producteurs agricoles, soit environ 18 % de la production agricole finale. Ces derniers seraient ainsi propriétaires de 72 % des installations de biomasse, de 22 % des installations photovoltaïques et de 2 % des installations éoliennes. Ils auraient investi 6,5 milliards d'euros dans de nouvelles installations d'énergie renouvelable en 2010, soit le quart des investissements du pays dans ce secteur.

La politique en faveur des énergies renouvelables est très soutenue en Allemagne compte tenu de la volonté politique de réduire la dépendance du nucléaire et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. L'investissement de l'agriculture allemande dans ce secteur d'avenir lui ouvre de nouveaux débouchés et a permis aux agriculteurs de diversifier et de stabiliser leurs revenus, tout en valorisant les déjections animales. Outre un gain en termes d'image, cela leur permet de disposer de soutiens publics complémentaires : 4 milliards d'euros sur les 13 que le choix énergétique allemand représente en surcoût leur revient, soit plus de 70 % des aides du premier pilier de la PAC.

Cette tendance est appelée à perdurer. Le concept énergétique allemand prévoit d'assurer la production de carburants pour le transport routier essentiellement à partir de la biomasse, ce qui va rendre nécessaire le quadruplement de sa production d'ici le milieu du siècle. Les tarifs de rachat de l'électricité étant fixés par la loi pour une durée de vingt ans, les agriculteurs disposent d'une importante visibilité en la matière. Cela leur permet de planifier leurs investissements à moyen/long terme et de surmonter les crises de marché. C'est dans cette logique que le syndicalisme agricole, peu mobilisé pour demander des mesures de gestion de crise, fait porter davantage son action sur la lutte contre le « verdissement », susceptible de limiter sa capacité de production.

Toutefois, les activités énergétiques du secteur agricole connaissent des limites susceptibles d'en atténuer le développement. Ainsi, leur croissance accentue la pression sur le foncier, déjà rare et cher en Allemagne : son prix augmente de 10 % par an depuis plusieurs années. Le développement du maïs destiné au biogaz pose également un problème d'image, qui a conduit la chancelière, Angela Merkel, à réaffirmer que la première mission des agriculteurs devait être de produire des aliments.

Ces critiques ont abouti à une révision du cadre législatif, de manière à réduire progressivement les incitations aux productions énergétiques d'origine agricole. L'orientation politique en faveur des énergies renouvelables ne devrait toutefois pas être substantiellement modifiée, le secrétaire d'État à l'agriculture ayant récemment confirmé l'intention du Gouvernement de porter à l'horizon 2050 la superficie agricole consacrée aux énergies renouvelables entre 18 et 30 % de la surface agricole utile totale.


* 5 Sa superficie étant à rapporter aux 45,3 hectares d'une exploitation moyenne allemande.