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L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix?

4 juillet 2012 : L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix? ( rapport d'information )

IV. L'INDUSTRIE

Contrairement à d'autres pays occidentaux, l'Allemagne a conservé un secteur industriel très important. Un tiers de la population active y travaille en effet. Les grandes entreprises de la construction automobile, de l'électrotechnique, de la construction mécanique ou de l'industrie chimique connaissent une renommée mondiale. Mais elles n'éclipsent pas le réseau extrêmement dense d'entreprises de taille intermédiaire (ETI) qui, à leurs côtés, emploient plus de 20 millions de salariés et sont porteuses d'innovation et de croissance.

Cette place de leader qu'occupe l'Allemagne dans le secteur industriel n'est en rien due au hasard. Elle est la résultante d'un ensemble de facteurs qui « poussent dans le même sens », celui d'une action concertée des pouvoirs publics pour mettre en place un environnement propice à l'épanouissement d'un entrepreneuriat familial et innovant, dont la notion typiquement allemande de Mittelstand rend bien compte.

A. UN SECTEUR PRÉSERVÉ GRACE À UN SOUTIEN ACTIF DES POUVOIRS PUBLICS

1. Des interventions à l'échelon fédéral comme à celui des Länder
a) Un objectif de politique publique réactivé par le gouvernement fédéral

Si l'Allemagne était traditionnellement adepte du non interventionnisme en matière industrielle, l'épreuve de la réunification et l'accroissement de la pression concurrentielle ont poussé les pouvoirs publics à davantage s'investir pour soutenir les entreprises. Ce volontarisme lui a permis d'occuper aujourd'hui le devant de la scène du secteur en Europe, mais également dans le monde, où elle « fait référence » et ne souffre guère de la concurrence, de par son positionnement sur un niveau de gamme élevé.

Du point de vue de l'attractivité des entreprises internationales en Europe7(*), l'Allemagne est ainsi passée devant la France, le Royaume-Uni restant en tête de classement. Ce changement notable marque l'avantage concurrentiel pris par l'Allemagne, notamment auprès des investisseurs des pays émergents. Toutefois, on note que notre pays devance désormais ses partenaires européens en ce qui concerne les implantations à caractère purement industriel.

C'est en novembre 2010 que le ministre fédéral de l'économie, Rainer Brüderle, a présenté sa stratégie sur l'avenir de l'industrie allemande. Selon lui, une politique industrielle moderne consiste essentiellement en l'amélioration du « cadre réglementaire » au sein duquel les entreprises opèrent, afin de préserver un lieu de production allemand (Standort) compétitif, sans pour autant être interventionniste. Cette stratégie met en lumière plusieurs préoccupations du gouvernement allemand : la contrainte environnementale, l'approvisionnement en matières premières et les besoins en formation professionnelle.

b) Un levier d'action des Länder pour renforcer leur attractivité

En-deçà du niveau fédéral, les Länder jouent également un rôle très actif dans le soutien à l'industrie. Ils se livrent en effet à un véritable « concours de beauté », selon les termes employés par les responsables du ministère de l'économie de Bavière rencontrés par la délégation, pour attirer et développer les entreprises sur leur territoire, et ainsi y fixer croissance et emploi, mais aussi en retirer des ressources fiscales.

L'exemple du Land de Bavière, justement, s'est avéré particulièrement éclairant. Y sont choisis les secteurs et technologies stratégiques que le Gouvernement local va décider de soutenir, par des fonds délivrés au niveau fédéral suite à des appels à projet. Une procédure de coaching des sociétés intéressées par l'export est assurée par d'anciens chefs d'entreprise à la retraite.

Ce suivi des entreprises - et particulièrement des ETI, qui réalisent 40 % du chiffre d'affaires bavarois - est fructueux si l'on considère que le Land reste aujourd'hui le plus riche d'Allemagne, avec un PIB équivalent à celui d'autres États membres de l'Union européenne, et fournit le quart des brevets allemands.

2. Un secteur d'activité restant essentiel pour l'économie allemande

Ce soutien politique et administratif au développement de l'industrie porte ses fruits, notamment si l'on compare les situations respectives de l'Allemagne et de la France, puisque la première a véritablement conservé un tissu industriel digne de ce nom. Ainsi, l'activité industrielle représente 23,9 % de l'activité totale de l'Allemagne en 2008, contre 14,9 % en France.

Cette part dans l'activité totale du pays a très légèrement progressé au cours de la décennie (23 % en 2000). À l'inverse, la part de l'industrie française est en baisse (16 % en 2000). À la différence de la France, l'activité industrielle allemande est davantage concentrée autour de secteurs stratégiques, dont les produits sont fortement demandés par les pays tiers (équipements électriques et électroniques, matériel de transport, biens d'équipements).

3. L'exemple du soutien au développement des clusters

Le concept de « cluster » renvoie à un ensemble d'entreprises et d'organismes menant des projets de recherche et développement (R&D) et développant une stratégie communs ; il correspond à peu près dans notre pays aux « pôles de compétitivité ».

Les clusters sont aujourd'hui une composante essentielle de la politique de soutien aux activités économiques d'avenir en Allemagne, et ce aux deux principaux échelons de l'organisation politico administrative.

a) Une intervention faisant partie intégrante des politiques d'aménagement du territoire

Au niveau fédéral, le ministère fédéral de l'économie et de la technologie (BMWI) identifie des réseaux de compétences (Kompetenznetze), mais le ministère fédéral de l'enseignement et de la recherche (BMBF) soutient des clusters de pointe (Spitzencluster).

Kompetenznetze Deutschland est une initiative du BMWi lancée en 1999 pour favoriser la mise en réseau et l'ancrage régional des compétences. Se définissant elle-même comme le « club des meilleurs clusters d'innovation » d'Allemagne, l'initiative représente pour ses membres un label de qualité. En retour, elle impose à ces derniers certaines exigences (concentration et ancrage régional, structuration entre les acteurs, qualité de la collaboration, durabilité, capacité d'innovation et potentiel de création de richesses). Pilotée par VDI-VDE-IT (structure d'accompagnement de financements publics), elle compte aujourd'hui 113 clusters.

En 2007, le BMBF a lancé le concours Spitzencluster afin de renforcer les clusters les plus performants. Les acteurs économiques et scientifiques partent des coopérations existantes pour développer un projet de Spitzencluster requérant masse critique, financement privé significatif et stratégie durable identifiée. Trois concours sont organisés tous les 18 mois ; ils connaissent cinq lauréats à chaque fois. Les clusters sélectionnés sont accompagnés dans leur progression vers une position de leader au niveau international. Le soutien du BMBF doit notamment leur permettre de concrétiser plus rapidement leurs projets sous forme de produits et services.

Les Länder ont généralement intégré la dimension « cluster » dans leur politique d'aménagement régional depuis une dizaine d'années, en définissant des priorités stratégiques ou en privilégiant les initiatives locales.

Les plus grands des Länder (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Bavière, Bade-Wurtemberg, Hesse) couvrent tous les secteurs technologiques de l'économie, tandis que les plus petits (Sarre, Berlin-Brandebourg, Hambourg) sélectionnent quelques domaines clés.

Pour les grands Länder, deux niveaux de réseaux doivent être distingués : les clusters ou plateformes au niveau du Land d'une part, les réseaux locaux ou initiatives locales d'autre part. Ces réseaux locaux sont généralement membres des clusters de niveau Land, mais peuvent parfois être sélectionnés parmi les Kompetenznetze du BMWI au niveau fédéral.

La Bavière, où s'est rendue la délégation, a engagé une politique de cluster autour de la définition de compétences stratégiques sur tout le territoire du Land. Elle cherche à améliorer la compétitivité des entreprises et particulièrement des ETI, qui représentent 62 % des membres des clusters.

b) Un financement d'origine essentiellement régionale

D'une façon générale, les financements publics proviennent généralement des Länder dans le cadre de leur politique de clusters, et éventuellement des communes si un intérêt local le justifie. L'État fédéral considère que les structures de gouvernance des réseaux doivent rapidement s'autofinancer, d'éventuelles subventions publiques ne devant correspondre qu'à des activités profitant, au-delà des membres du réseau, à une région ou un Land.

A l'échelon fédéral, l'initiative Kompetenznetze Deutschland bénéficie d'une enveloppe annuelle de 1,2 million d'euros finançant les services réalisés par VDI-VDE-IT et mis à disposition des clusters : études, publications, remise de prix, assemblée annuelle. Dans le cadre de cette initiative, les clusters ne bénéficient en tant que tels d'aucun financement public spécifique, ni récurrent, ni sur projets.

Pour ce qui est des Spitzencluster, le ministère de la recherche tient à ce que les financements privés soient significatifs et prennent notamment en compte la gouvernance du cluster. Les cinq clusters sélectionnés chaque année bénéficient pendant cinq ans au maximum d'un soutien pouvant atteindre 200 millions d'euros au total.

Les Länder, quant à eux, ont une grande autonomie d'action s'agissant du financement de leurs clusters. Pour ceux soutenus par les Länder de Bavière et de Rhénanie-Du-Nord-Westphalie, la part du financement privé s'établit à plus de 30 %. Néanmoins, des différences notables existent, certains clusters s'autofinançant à plus de 60 % (voire à 100 %), d'autres ne dépassant pas 20 %.

En Bavière, les structures des 16 clusters ont bénéficié d'un financement global de 45 millions d'euros pour une première période de cinq ans (2006-2011). Ce soutien, qui finance des projets davantage que les structures de management, est dégressif, la part de financement propre devant s'accroître de dix points par an (pour atteindre 40 % de fonds privés au bout des cinq ans). La deuxième phase (2012-2015) prévoit un financement de 21,6 millions d'euros.

La délégation s'est rendue sur le site BioPark, situé au Nord de Munich. Jouxtant le campus de l'université de Regensburg, ce cluster spécialisé en biotechnologies est la résultante des initiatives croisées de la ville de Regensburg, de la région de Bavière et de l'Etat fédéral, à travers notamment le programme Kompetenznetze. Retenant une approche interdisciplinaire des sciences et techniques de la vie, il regroupe de nombreux laboratoires et entreprises « jeunes pousses », et ambitionne de devenir un pôle majeur pour le développement du secteur et de l'économie dans la région.


* 7 11ème édition du Baromètre Ernst & Young de l'attractivité du site France 2012.