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L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix?

4 juillet 2012 : L'Allemagne: une réussite économique, à quel prix? ( rapport d'information )

B. LA FORCE DU MODÈLE DU MITTELSTAND

Le Mittelstand - littéralement « classe moyenne » - est régulièrement présenté comme constituant la force et la spécificité de l'économie allemande. Et ce en dépit du caractère flou du concept.

Dans le langage courant, il désigne l'ensemble, vaste et hétérogène, des PME (kleine und mittlere Unternehmen - KMU), c'est-à-dire de toutes les sociétés non cotées en bourse, dont la part est estimée à 99,9 % du total des entreprises. Dans l'acception spécifiquement allemande, il désigne les entreprises réalisant un chiffre d'affaires inférieur à 50 millions d'euros et occupant au maximum 499 salariés.

Mais au-delà de la difficulté qu'il y a à cerner son périmètre de façon statistique, le Mittelstand se caractérise par un certain nombre de traits communs à l'immense majorité des entreprises allemandes. Ces caractéristiques, qui s'enracinent dans l'histoire économique du pays, assurent un éco-environnement particulièrement favorable à l'éclosion et au développement d'entreprises de taille modérée, réalisant des produits de qualité sur des marchés porteurs.

Notion sans équivalent en France, le Mittelstand est un véritable modèle de société mettant sur un même pied d'égalité capital et travail, préservant l'équilibre entre intérêt du salarié, de l'entreprise et de la société dans son ensemble.

1. La valorisation de l'entreprise familiale

L'économie allemande est remarquablement structurée autour des entreprises de taille intermédiaire (ETI), ce qui la différencie fortement du modèle français, davantage marqué par quelques grandes et très grandes entreprises. Résultant à la fois de firmes familiales dynastiques remontant au XIXe siècle et d'entreprises créées ex nihilo pour reconstruire le pays après la deuxième guerre mondiale, ces sociétés sont parvenues à conserver un équilibre subtil entre préservation de leur autonomie et ouverture aux marchés.

La valorisation de la petite entreprise familiale relève d'un véritable trait culturel propre à l'Allemagne, à même de garantir la pérennité de l'ordre social (soziale Ordnung). Il s'est trouvé prolongé institutionnellement par une politique volontariste favorisant ce mode de gouvernance. Les KMU sont des entités juridiques indépendantes, et cet aspect est la base même de la notion de Mittelstand. Elles partagent une culture valorisant l'esprit d'entreprise et la logique de l'effort collectif tendu vers un objectif commun, mais aussi la recherche du travail bien fait, le respect de la parole donnée ...

Délaissant l'idée de réaliser des « coûts d'éclats » commerciaux difficilement rééditables, ces sociétés voient leur stratégie orientée délibérément sur le long terme. Elles sont en effet ancrées dans une culture économique façonnée par les valeurs protestantes de labeur et de responsabilité sociale. Leurs fondateurs s'engagent, devant l'ensemble de leurs salariés mais aussi, plus globalement, devant la communauté des citoyens et des autres acteurs économiques, à faire prospérer leur entreprise dans le sens de l'intérêt général et à assurer l'épanouissement de leur personnel. Cette obligation n'est pas que morale puisqu'elle a rang constitutionnel : figure en effet dans la Loi fondamentale allemande le principe « propriété oblige », sur lequel est assise la conception nationale de l'entrepreneuriat.

En découle naturellement le principe de cogestion (Mitbestimmung), c'est-à-dire d'échange entre les autorités publiques et les acteurs économiques et sociaux pour dégager des solutions profitant à l'ensemble de la société allemande. Cette notion reçoit une application pratique car doit se conformer à ce principe de coresponsabilité toute entreprise occupant plus de cinq salariés.

Ainsi créées par des individus qui y investissent leur patrimoine et leur énergie dans un projet les transcendant, les KMU sont développées par ces derniers en vue de les transmettre à leurs successeurs. Les règles en la matière les y aident d'ailleurs, en privilégiant la transmission intrafamiliale des capitaux. Ce n'est pas le cas dans notre pays, où la pérennisation des unités économiques au-delà d'une génération pose problème. Les règles spécifiques du droit des sociétés favorisent également leur développement, en s'appuyant plus sur les sociétés de personnes (83 % du total) que sur les sociétés anonymes et des sociétés à responsabilité limitée.

Ce choix d'un modèle spécifique est prolongé par un recours élevé et durable des entreprises à des solutions d'autofinancement, dans une proportion double à celle des entreprises françaises. Le ratio de fonds propres des ETI allemandes est ainsi encore très élevé, aux alentours de 18 % dans l'industrie, et a bien résisté à la généralisation du régime actionnarial de gouvernance.

Il se retrouve également dans le régime fiscal, davantage favorable aux entreprises familiales qu'au capitalisme actionnarial, là où la législation française « incite plutôt à l'endettement qu'à l'autofinancement et l'accumulation de fonds propres », ainsi que le notait notre collègue Bruno Retailleau dans son rapport d'information sur les ETI en France8(*). 95 % des entreprises du Mittelstand sont ainsi imposées au titre de l'impôt sur le revenu.

2. Une production de qualité à fort contenu technologique
a) Une spécialisation dans des secteurs d'activité à forte valeur ajoutée

Ainsi que le montre le graphique suivant, la stratégie industrielle du Mittelstand a consisté à se spécialiser dans des productions à très haute valeur ajoutée, sur lesquelles elle pourrait créer une différenciation avec des concurrents se concentrant sur le moyen et bas de gamme.

b) Un investissement substantiel en matière de recherche et développement

Les entreprises allemandes ont assis leur réputation sur la construction et la commercialisation de produits fiables et de qualité, à fort contenu technologique, adaptés aux besoins des pays à forte croissance et s'accompagnant d'un excellent service après-vente. Le « made in Germany » est aujourd'hui un label reconnu dans le monde entier comme synonyme d'excellence, et justifiant à lui seul des prix élevés, et en tout cas largement supérieurs à ceux de la concurrence.

D'un point de vue global, l'Allemagne investit davantage que la France en R&D, et cet écart se creuse depuis le milieu des années 90. En 2012, le pays devrait ainsi dépenser 90 milliards d'euros (2,87 % du PIB) à cet effet, contre près de 51 milliards d'euros en France (2,24 %). Cet écart est essentiellement imputable à la R&D des entreprises privées : outre-Rhin, le privé finance environ 65 % du total (58 milliards environ), contre seulement 55 % (environ 28 milliards) en France.

Un bilan réalisé par les services de la Commission européenne dresse la liste des 1 000 entreprises européennes les plus actives en matière de R&D. 206 d'entre elles sont allemandes, et 125 seulement sont françaises. Et dans le classement des 25 premiers groupes des deux pays, les 5 premiers allemands totalisent 22 milliards d'euros d'investissement, contre 12 aux français.

Ce trait marquant de l'économie allemande résulte de l'existence d'un tissu dense d'entreprises choisissant souvent une niche à fort contenu technologique nécessitant des innovations permanentes et, partant, investissant massivement en R&D. En effet, des secteurs comme l'automobile, les technologies de l'information, la pharmacie ou les biotechnologies, dans lesquels les entreprises allemandes sont très présentes, requièrent des taux d'investissement en R&D de 5 à 25 % du chiffre d'affaires.

3. Un effort notable en matière de compétitivité
a) Une amélioration indéniable de la compétitivité coût ...

Comme le montre très clairement le graphique suivant, la compétitivité-coût - compétitivité qui est liée aux coûts de production, soit le coût du travail et le coût du capital - s'est redressée en Allemagne depuis le début des années 2000, là où elle se détériorait en France et, plus encore, en Italie et en Espagne

Cette amélioration de la compétitivité-coût à permis à l'Allemagne d'accroître notablement ses exportations en Europe et à l'international, là où notre pays a connu des évolutions inverses.

Ainsi, la part des échanges commerciaux dans l'activité allemande, mesurée par le rapport entre exportations et PIB, est de 49%, contre 26 % en France. De la même façon, l'Allemagne est, au cours des années 2000-2007, le seul grand pays de la zone euro à avoir accru ses parts de marché à l'exportation en volume (+ 11 %), après une perte au début des années 90, pendant que la France les voyait chuter (- 19 %). Et cet avantage profite, non seulement aux grands groupes, mais également aux ETI, qui savent en tirer profit et venir jouer sur le marché mondial, parfois contre de grands groupes étrangers.

Ces tendances favorables à l'Allemagne se sont poursuivies ces dernières années, avec des exportations allemandes en forte hausse depuis 2010 (+ 1 000 milliards d'euros), jouant très favorablement sur le solde de la balance commerciale (+ 150 milliards d'euros). En comparaison, la France, déficitaire depuis une décennie, a même connu un record en 2011 (- 70 milliards d'euros). Et l'Allemagne compte deux fois plus d'entreprises exportatrices que la France (363 000, contre 175 000, en 2009).

b) ... obtenue au prix d'une stricte modération salariale ...

Les gains enregistrés par l'Allemagne en termes de compétitivité proviennent, comme l'a montré une récente enquête de l'Insee sur l'évolution du coût du travail dans l'Union européenne, d'une politique de modération salariale très sévère mise en oeuvre depuis une dizaine d'années. Alors que l'Allemagne était handicapée par un coût du travail élevé par rapport à ses concurrents européens, elle a quitté le groupe des pays les plus chers de ce point de vue, faisant même mieux que la France dans certains secteurs.

C'est en effet en Allemagne que le coût de la main-d'oeuvre a progressé globalement le moins vite en Europe. Il y est désormais globalement inférieur à celui de la France (29,36 euros, contre 32,19 euros), avec des distinctions cependant selon le secteur considéré.

Pour ce qui est de l'industrie, le coût du travail allemand est aujourd'hui à peu près le même que le français, là où il était bien plus élevé voici quelques années. L'Allemagne a fourni de gros efforts pour y parvenir, ce coût progressant de 1,9 % par an depuis 1996, contre 3,4 % en France. Une observation affinée montre toutefois de fortes disparités selon les secteurs industriels considérés : le coût allemand est inférieur au français de 29 % dans l'automobile, mais supérieur de 26 % dans l'industrie alimentaire.

En revanche, dans les services, qui représentent 70 % de l'emploi marchand en France, l'Allemagne bénéficie désormais d'un écart de coût partout favorable, puisqu'elle est près de 5 euros moins chère que notre pays. Le coût de la main d'oeuvre y a ainsi progressé de 1,3 % par an depuis 1996, contre 3,2 % dans notre pays. Ce différentiel est source de difficultés pour les entreprises françaises, qui sont souvent en concurrence frontale avec leurs homologues allemandes.

Si l'on compare les « coûts salariaux unitaires », qui mesurent le coût moyen de la main-d'oeuvre par unité produite, c'est-à-dire en tenant compte de la productivité, les évolutions sont semblables. Dans l'industrie manufacturière, ils ont reculé de façon similaire depuis 1996 : - 0,5 % par an en France et - 0,7 % en Allemagne. En revanche, dans les services, l'Allemagne a certes connu une légère hausse (+ 0,2 % par an), mais cela constitue la plus faible progression des pays de l'Union, et une évolution huit fois moins rapide qu'en France.

c) ... et d'une multiplication des « mini jobs » ...

Cette politique de modération salariale s'est mise en place dans le contexte plus large d'un assouplissement du marché du travail par le « paquet Hartz ». Ses effets se trouvent accentués par l'inexistence, en Allemagne, d'un salaire minimum. Elle se traduit par un phénomène qui tend à se développer de façon inquiétante depuis le début du millénaire : l'apparition de « mini jobs » (Geringfügige Beschäftigung), soit des tâches peu ou pas qualifiées proposées à une main-d'oeuvre captive pour quelques heures par semaine et quelques euros par heure.

Ces emplois se caractérisent par un salaire mensuel de 400 euros, exonéré de cotisations sociales et d'impôt pour les salariés, et avec un taux fixe d'imposition de 30 % pour les employeurs (13 % d'assurance maladie, 15 % de cotisation retraite et 2 % de taxe). En termes de temps de travail, il n'y a pas de limite légale, mais la plupart des mini-jobs se restreignent à moins de 15 heures par semaine. On les trouve notamment dans le commerce de détail, qui s'en sert pour remplacer les contrats traditionnels à temps partiel.

Sur les 43,35 millions d'actifs, entre 2,4 et 7,3 millions de mini-jobs sont comptabilisés, selon les critères retenus. La fourchette haute se trouve atteinte dès lors que l'on considère comme mini-jobber toute personne rémunérée 400 euros par mois au plus pour un emploi donné, et la fourchette basse dès lors que, comme le fait l'agence pour l'emploi allemande, l'on ne comptabilise que celles dont la totalité des emplois occupés ne permet pas d'atteindre ce seuil.

d) ... sources de revendications salariales croissantes ...

Après une dizaine d'années de modération salariale - entre 2000 et 2010, les salaires allemands n'ont augmenté que de 1,7 % par an, contre 3,3 % dans le reste de l'Union européenne - et un afflux d'emplois que l'on qualifierait en France de « sous payés », les salariés allemands et leurs représentants syndicaux ont fait connaître depuis quelques mois leur mécontentement, et leur désir de récolter à leur tour les fruits de la bonne santé économique allemande.

En effet, cette politique d'austérité sociale avait pour but de surmonter les handicaps de compétitivité que l'Allemagne connaissait il y a encore quelques années du fait de la crise et de l'impact de la réunification. Or, la conjoncture est désormais toute autre, avec un retour d'une croissance solide, les très bons résultats affichés par les grands groupes industriels, une baisse du chômage et même un manque de main d'oeuvre qualifiée dans certaines régions. Dans ces conditions, le discours, longtemps tenu par les entrepreneurs, et d'ailleurs accepté par les salariés, d'un « échange » d'une modération salariale contre la garantie du maintien de l'emploi dans le contexte d'un chômage de masse, n'est donc plus audible.

En 2011, certains secteurs avaient obtenu des hausses de salaire limitées, et d'autres des primes exceptionnelles9(*). Début mars, s'est ouverte la saison des négociations salariales, qui concerne 9,1 millions de salariés et aboutit à un consensus pour un à deux ans. Les syndicats allemands, qui revendiquaient des augmentations de salaires élevées, ont obtenu cette année des revalorisations significatives.

LES PRINCIPAUX RÉSULTATS DES NÉGOCIATIONS SALARIALES ALLEMANDES EN 2012

Fonction publique : les négociations conduites par le syndicat Verdi ont abouti en mars dernier à une revalorisation pour les salariés de droit privé de la fonction publique de 6,3 % sur deux ans, en plusieurs étapes, dont +3,5 % en 2012. Wolfang Schäuble, le ministre des finances, a déclaré qu'il l'étendrait aux fonctionnaires.

Télécommunications : Deutsche Telekom et Verdi ont négocié une hausse des salaires conventionnels de 2,3 % au 1er mai 2012 pour une partie du personnel (17 000 salariés de la centrale du groupe, située à Bonn). Deux nouvelles hausses de 2,1 % suivront respectivement au 1er janvier 2013 et au 1er août 2013. Cet accord court jusqu'à fin janvier 2014.

Métallurgie : IG-Metall avait ainsi conclu en février 2010 un accord long sur 23 mois avec un gel des salaires en 2010 (hormis un versement unique de 320 euros). Il revendiquait pour 2012 une hausse de 6,5 %. L'accord pilote obtenu dans le Bade-Wurtemberg, qui va être élargi à l'ensemble du pays, a abouti à la plus forte hausse salariale depuis vingt ans observée dans la branche : + 4,3 % rétroactivement au 1er mai 2012 pour une durée de 13 mois, soit + 4 % sur 12 mois.

Chimie : Verdi avait revendiqué des hausses salariales de 6 %: La convention collective conclue dans le secteur de la chimie, d'une durée de 19 mois, prévoit une hausse salariale de 4,5% à partir de juillet 2012.


* 8 Les entreprises de taille intermédiaire au coeur d'une nouvelle dynamique de croissance, rapport d'information remis par M. Bruno Retailleau au Premier ministre en février 2010.

* 9 Bonus de 4 100 euros chez Daimler, 7 600 euros chez Porsche, 8 200 euros chez Audi ...