Allez au contenu, Allez à la navigation

L'avenir des forces nucléaires françaises

12 juillet 2012 : L'avenir des forces nucléaires françaises ( rapport d'information )

CONCLUSION

La force de frappe nucléaire française est née à Paris en 1939, rue Pierre et Marie Curie à l'institut du radium. Ses travaux ont été transportés à Londres dans les bagages de quelques savants nucléaires français en même temps que leur précieux chargement d'eau lourde19(*). Elle est née de la volonté farouche d'une poignée d'hommes de ne pas se résigner, puis de tout un peuple à ne plus jamais connaître ce qu'il venait de vivre.

Elle est l'oeuvre commune de générations d'hommes et de femmes qui ont voulu rendre la guerre improbable et notre pays indépendant. Depuis la seconde guerre mondiale, la force de frappe nucléaire - en tant que symbole de notre indépendance - fait partie du code génétique de notre nation. Elle se veut la garantie ultime que plus jamais aucun État ne nous attaquera, ni ne nous occupera. Quand la France s'est engagée dans cette aventure, c'était au plus mauvais moment pour elle : reconstruction du pays, guerre d'Indochine, guerre d'Algérie. Il s'agissait d'une ambition vitale et nous nous sommes donné les moyens de le faire, sans tenir compte des bilans coût-avantage.

Depuis l'arme nucléaire a été employée tous les jours, tous les mois, toutes les années. Elle a contribué ce faisant à garantir la paix entre les nations européennes. Ce n'est pas rien.

En cinquante ans, la France a acquis en matière de dissuasion nucléaire une compétence qui n'est devancée que, dans quelques domaines, par celle des Américains et qui en termes de « qualité-prix » ou « best value for money » est sans doute la première au monde. C'est un domaine d'excellence de l'ingénierie française.

Aujourd'hui, le mur de Berlin est tombé. Nos ressources budgétaires sont comptées. Il nous faut faire des choix et se livrer à des bilans coût-avantage. Nous sommes un peu dans la situation de ceux qui se demandent s'il ne faudrait pas supprimer la brigade de sapeurs pompiers parce qu'il n'y a plus d'incendies. Mais gardons nous des images simplificatrices !

La probabilité d'une attaque conventionnelle ou nucléaire émanant d'un État, ou soutenu par un État, contre notre pays est faible, mais non nulle aujourd'hui. Mais demain qu'en sera-t-il ? Personne ne sait le dire. Une seule certitude : ses conséquences seraient dévastatrices. Devrait-on cesser de s'en prémunir alors que le coût annuel de cette garantie est encore supportable ? L'analyse stratégique doit être menée avec lucidité et sans passion. Elle doit dresser l'atlas des menaces et le confronter sans fard à nos ambitions de défense, à nos moyens, à l'outil de défense dont nous disposons et à celui que nous souhaiterions avoir.

La force de dissuasion existe. La supprimer ne rapporterait pas grand-chose. La reconstruire serait très difficile, très long, très coûteux, voire impossible. La moderniser permet de maintenir sa crédibilité opérationnelle et nos scientifiques et nos ingénieurs au meilleur niveau. Cette force nucléaire est étroitement imbriquée au reste de nos forces conventionnelles. Le fait de disposer de deux composantes donne à nos décideurs une large palette d'options militaires et met nos armées à l'abri des surprises stratégiques.

La France dispose, à travers l'arme nucléaire, de bien plus qu'une arme. Elle dispose d'une stratégie de dissuasion, c'est-à-dire d'un outil politique d'une grande valeur opérationnelle adossé à une doctrine d'emploi claire et toute entière centrée autour de la défense de ses intérêts vitaux.

Au demeurant, les armes nucléaires britanniques et françaises assurent qu'on le veuille ou non, de facto, la protection de l'ensemble des Européens alors même que nous en payons seuls le prix. Elles permettent aux Européens d'être considérés collectivement, quelles que soient la disparité et la faiblesse de leurs forces conventionnelles, comme un allié qui compte au sein de l'Alliance atlantique. Faut-il vraiment dans un monde qui s'arme que l'Europe se désarme complètement ? Quel serait le sens exact de l'article 42-720(*) du traité de Lisbonne sans force de dissuasion ?

Les forces de dissuasion fondent à l'échelle mondiale un équilibre des pouvoirs entre grandes puissances. Or, malgré tous les discours, on ne voit ni les Russes, ni les Américains, ni les Chinois abandonner demain les armes nucléaires pour en laisser le monopole à l'Inde, au Pakistan, à Israël et peut être demain à l'Iran et à la Corée du nord. Dans ces conditions, pourquoi les Européens, pourquoi le Royaume-Uni et la France devraient-ils renoncer unilatéralement ? Ce serait installer un déséquilibre des puissances et ouvrir la boîte de Pandore.

Pour toutes ces raisons les membres de votre groupe de travail dressent, hic et nunc, un bilan coût-avantage des forces nucléaires positif et recommandent non seulement de conserver l'intégralité des forces de dissuasion mais aussi de consentir les investissements nécessaires dans la durée pour les maintenir à un niveau cohérent avec l'évolution prévisible des menaces.

* *

*


* 19 De nombreux travaux avaient été effectués au Collège de France par Frédéric Joliot-Curie, Hans Halban et Lew Kowarski qui en déposèrent le brevet en 1939 (brevet d'invention n°445686). Cette avancée de l'équipe française, longtemps restée secrète est mentionnée dans la célèbre lettre qu'Albert Einstein adressa au Président américain Frank Delano-Roosevelt pour initier le projet Manhattan. Voir sur ce point « Dictionnaire de la dissuasion » - Philippe Wodka-Gallien - Marines éditions - septembre 2011 p. 76

* 20 « Au cas où un État membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l'article 51 de la charte des Nations unies. »