TITRE VI - HABITER LES TERRITOIRES INONDABLES

I. CHANGER DE PARADIGME

Plus encore que de l'inconscience, de la mauvaise volonté ou de la « fièvre de construire » des uns ou des autres, les faibles résultats de la politique française de protection contre l'inondation renvoient, à la fois aux contradictions du système qui se neutralise lui-même et de la problématique qui sous-tend sa construction. Il s'agit donc de mettre en place une politique de prévention aussi cohérente que celle des Pays-Bas, mais adaptée à la spécificité de notre pays.

Pour y parvenir, il faut donc remplacer la problématique actuelle de la protection pour la protection par une autre : protéger pour mieux habiter le territoire qu'on protège.

Il s'agit de se mettre en position de détruire ou d'interdire seulement à défaut de ne pouvoir raisonnablement faire autrement. Les décisions en matière de prévention seraient alors le produit d'une décision claire et partagée et non l'application plus ou moins molle d'une règle transcendante.

Comme on va le voir, c'est possible puisque cela existe...

A. LA LEÇON DE SOMMIÈRES

Cette leçon pourrait se résumer en quelques mots : vivre avec le Vidourle ou plutôt « avec  Vidourle », selon l'expression locale, puisque pour les habitants anciens le fleuve est une personne. À l'approche d'une crue violente, « ça sent le Vidourle » nous dit-on, et par « temps de Vidourle », la cloche de l'église sonne faux.

La mémoire collective de cette petite ville gardoise commerçante et touristique - site classé - de 4 500 habitants, étonnamment animée, n'a pas oublié qu'elle est née du Vidourle auquel elle pardonne le caractère emporté et fantasque: « Vidourlades », tel est le nom donné dans le Gard aux crues aussi dévastatrices que jusqu'à récemment imprévisibles de ce fleuve côtier du Gard et de l'Hérault soumis au régime cévenol.

« Pour parodier ici le célèbre géographe E. Reclus, comment imaginer, comment comprendre, si l'on n'est pas languedocien, qu'un mince filet d'eau dans un lit de galets asséchés, à l'avant du pont Tibère, dans un plein été triomphant, laisse place quelques semaines après, et en quelques heures, à des flots immenses, furieux et destructeurs, submergeant presque toute la ville sous des hauteurs d'eau allant jusqu'à 8 m et dépassant largement les premiers étages des maisons ?

Pourtant, ces accès de colère catastrophique du Vidourle, aussi terribles qu'ils soient, sont dans l'ordre de la nature.

L'eau de la Méditerranée, chauffée sous l'effet de fortes chaleurs de l'été, s'évapore, forme des nuages qui montent vers les reliefs et crèvent sur les collines et hauteur cévenoles...

L'instabilité atmosphérique qui assure le démarrage de ces orages est stimulée et accrue par une dépression atmosphérique qui attire l'air chaud et humide de la Méditerranée. C'est la raison pour laquelle ces phénomènes sont particulièrement dangereux du début septembre à la mi-novembre. 175 ( * ) »

Le Vidourle prend sa source à 500 m d'altitude dans la montagne de la Fage et, 82 km plus loin, se jette au Grau-du-Roi par un estuaire complexe. Rapide et traversant une zone karstique dans sa partie supérieure, il s'assagit jusqu'à Sommières avant de serpenter dans la plaine basse littorale où il a été largement artificialisé au cours des siècles.

Ville étape et commerçante, industrieuse, Sommières au coeur d'une zone de chalandise de près de 35 000 habitants est restée commerçante mais le tourisme a largement remplacé l'industrie. À égale distance de Montpellier et Nîmes, c'est aussi une cité résidentielle, une partie de la population active travaillant dans ces deux chefs-lieux de l'Hérault et du Gard.

La particularité de la ville est son implantation sur et autour du pont, donc pour partie dans le lit majeur du fleuve. Les inondations, d'ampleur variable, y sont donc récurrentes, notamment, jusqu'ici, une inondation majeure par génération.

1. Une ville née du Vidourle

À l'origine de Sommières était un pont romain 176 ( * ) , le pont Tibère. Construit aux alentours du début du I er siècle de l'ère chrétienne, c'est le plus grand actuellement conservé en Gaule : 230 m, rampe d'accès comprise, 6,6 m de large - deux chars pouvaient s'y croiser -, 23 arches progressivement mises à jour puisque, comme on le verra, une bonne partie en a été bâti. C'est donc un point de passage et un port, l'agglomération se situant sur un plateau dominant le fleuve.

Au XI ème siècle, dominant lui aussi le fleuve est construit un château pour contrôler le passage. S'il semble qu'ait existé une première implantation médiévale sous le château, hors zone inondable, l'essor de Sommières date des XII ème et XIII ème siècles.

Par commodité (terrain plat, proximité du fleuve source d'énergie et voie de communication, proximité du trafic généré par le pont et de la chalandise qui en découle), la ville se fortifie sur la rive gauche, dans le lit majeur du Vidourle. Les remparts font office de protection contre le fleuve. Démolis au moment de la construction des quais, ils seront remplacés par l'extension des immeubles mitoyens, à l'étroit à l'intérieur de la ville. Une digue, dite du Valat, est édifiée au nord pour protéger la ville.

Les arches du pont romain, murées en partie et intégrées à la ville, sont doublées de nouvelles arches sur lesquelles sont édifiées des habitations. D'abord d'un étage, elles seront rehaussées avec le temps. Les arches édifiées au nord, abritant des boutiques, constitueront l'un des côtés de la place du marché.

Située dans le lit majeur du Vidourle, communiquant avec lui par le réseau des arches, la place du marché et la ville dite « basse » soumise comme elle à la remontée de l'eau par le réseau d'égouts, sont donc structurellement inondables, dès lors que le niveau d'eau mesuré au pont dépasse 3,5 m.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, à Sommières, le Vidourle ne « déborde » pas, il « monte » dans la ville et les quais y sont moins inondables qu'une bonne partie de la ville, ce qui n'est pas banal.

Depuis le XVI ème siècle, on relève 13 très grandes vidourlades, essentiellement à l'automne, au cours des 122 dernières années, 7 crues dépassant 6,5 m. La plus importante, celle de septembre 2002, a atteint 7,08 m, ce qui signifie plus de 3,5 m d'eau sur la place du marché et dans la ville basse. Entre 1990 et 2002, on recense 42 vidourlades d'au moins 4 m, soit environ une tous les deux ans et demi 177 ( * ) .


* 175 D. Comte, R. Paris, « Vidourle : un fleuve sous haute surveillance », Sommières et son histoire n°14 - 2006.

* 176 Voir photographies annexe 9.

* 177 Voir photographies annexe 9.

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