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Les effets sociétaux de la révolution numérique - Actes de la table ronde organisée au Sénat le 12 juillet 2012

26 septembre 2012 : Les effets sociétaux de la révolution numérique - Actes de la table ronde organisée au Sénat le 12 juillet 2012 ( rapport d'information )

PREMIÈRE TABLE RONDE - LES EFFETS DU NUMÉRIQUE : UNE RÉVOLUTION SOCIÉTALE ?

A. INTERVENTIONS

M. Marc Foglia, professeur de philosophie

Ce n'est pas la première fois qu'une révolution technologique bouleverse notre rapport à la connaissance. Dans une lettre datée du 10 décembre 1513, Nicolas Machiavel écrit : « En quittant le bois, je m'en vais à une source et de là, à un de mes postes de chasse. J'ai un livre sous le bras, Dante ou Pétrarque. Je lis les récits de leurs passions amoureuses et me souviens des miennes ; je me réjouis un moment à cette évocation ». Soudain, l'homme de la Renaissance peut lire dans un abri de chasse. La connaissance est devenue plus disponible grâce au livre imprimé. De même, l'homme du XXIe siècle peut lire Dante ou Pétrarque sur son smartphone : Internet lui donne accès à des bibliothèques virtuelles.

Un autre parallèle avec la diffusion du livre imprimé concerne l'élargissement de l'accès au savoir. De Panofsky à Garin, de Grafton à Chartier, les historiens du livre ont montré la complexité de la révolution culturelle causée par l'imprimerie. Cette révolution se caractérise par le déclin des médiations institutionnelles. En donnant accès aux Écritures, la Réforme réduit la médiation du clergé, dont le rôle de médiation est contesté. En donnant accès aux oeuvres antiques, l'humanisme réduit celle de l'université, accusée de fossiliser le savoir dans une scolastique. Le numérique conduit aujourd'hui à s'interroger sur le sens d'institutions comme l'État ou l'école. Internet, comme le livre au temps de Machiavel, bouleverse les modes d'accès au savoir. Les frontières entre vie quotidienne et vie savante deviennent poreuses.

Que faire face à ces volumes d'informations considérables désormais disponibles ? Il ne s'agit pas seulement de dupliquer et d'archiver. Montaigne, pointant le risque de « pédantisme », simple imitation des livres des autres, soulignait qu'éduquer, ce n'est pas répéter ce qu'ont dit les Anciens, c'est former le jugement personnel.

Internet crée-t-il une situation nouvelle pour la connaissance ? On pourrait soutenir qu'il s'agit d'une simple affaire de degré : Internet poursuit un mouvement séculaire d'expansion de la connaissance. Il ne faut pourtant pas minorer les changements déjà survenus. Ainsi, le délai entre l'acte d'écrire, de publier, de diffuser et d'évaluer la connaissance s'est considérablement raccourci. Chacun peut devenir acteur de la connaissance en train de se faire, publier ses recherches ou critiquer celle des autres. Sur Wikipedia, une encyclopédie collaborative en ligne créée en 2001 aux États-Unis, chacun peut créer le contenu de l'article en ligne, le modifier, corriger ce qu'ont écrit les autres. Grâce au wiki, inventé par Ward Cunningham en 1994 pour modifier à plusieurs un document informatique, chacun peut être à la fois lecteur, auteur et éditeur, et transcrire en ligne sa pensée.

La distribution de la parole savante s'élargit. La production de la connaissance n'est plus concentrée entre les mains des seuls experts. Selon le sociologue Jean-Louis Missika, on peut parler de « déprofessionnalisation » avec Internet, où des gens ordinaires entrent en concurrence avec les professionnels des médias. Sur Wikipedia, le nouvel acteur de la connaissance encyclopédique peut écrire avant même de produire des titres, des légitimations. Toutes les contributions sont acceptées a priori ; chacun entre aussitôt en interaction avec des pairs. Andrew Keen dénonce l'amateurisme, mais on peut aussi y voir le triomphe d'une démocratie de la connaissance.

Ce n'est plus l'argument d'autorité qui est critiqué, mais l'autorité du savant lui-même. Son discours n'est plus légitimé par son parcours, ses publications et ses titres. Un professeur de climatologie d'Oxford contribue sur Wikipedia à l'article sur le réchauffement climatique. Il se fait corriger par un étudiant qui n'est pas de son avis. Le professeur fait un scandale public, mais cela ne change rien à l'affaire : sur Wikipédia, chacun peut juger et corriger ce que font les autres. Selon un slogan pris sur le web, « les gens ordinaires font des choses extraordinaires ». Ou, du moins, ils peuvent montrer qu'ils en sont capables.

L'expression d'intelligence collective dit bien comment le travail à plusieurs dépasse l'addition des intelligences individuelles. On voit la diversité des apports sur Internet, à commencer par les retours d'expérience. La notation des hôtels et des restaurants rend disponibles des connaissances qui ne se transmettaient que de bouche à oreille. Chacun peut participer, ce qui n'était guère possible dans l'économie papier de la connaissance. L'interactivité accroît l'intelligence disponible.

Cette mutation s'accompagne de responsabilités nouvelles pour le citoyen lambda. Comme membre d'une communauté de pairs, celui-ci s'investit dans l'élaboration de la connaissance comme bien commun. C'est un « homme sans qualité », à qui aucune déférence particulière n'est due, et qui est donc le mieux placé pour parler de ce que tout le monde devrait savoir.

Comme nous sommes aujourd'hui prompts à déceler des pouvoirs abusifs, la participation sur Internet exerce un attrait considérable. C'est aussi un phénomène générationnel : les jeunes, à qui l'on confie rarement des responsabilités importantes, deviennent managers de la connaissance sur Wikipedia. Ces responsabilités numériques sont toutefois diluées, comme l'a montré l'affaire Seigenthaler. En novembre 2005, un célèbre journaliste américain est accusé d'avoir participé à l'assassinat du président Kennedy, puis d'avoir vécu treize ans en Union soviétique. L'erreur est restée plusieurs mois en ligne, avant que l'intéressé ne s'en aperçoive. Il émet des protestations et engage lui-même des poursuites contre le coupable. Malgré les techniques de traçabilité, il n'était pas du tout sûr qu'on le retrouverait. Finalement, il s'agissait apparemment d'un simple pari entre collègues de bureau. Cette affaire, qui a multiplié par deux la fréquentation de Wikipedia, met aussi en lumière le vide juridique laissé par la disparition de la notion classique d'auteur.

Wikipedia peut-elle rivaliser du point de vue scientifique avec les encyclopédies antérieures ? En 2005, un article de Nature l'a comparée à la célèbre Encyclopaedia Britannica, pour les placer au coude à coude. Le nombre d'erreurs n'est guère plus important sur Wikipedia, qui l'emporte largement en termes d'accessibilité et de volume d'information disponible. De même, l'Institut de l'information scientifique de Cologne a déclaré Wikipedia Deutschland largement supérieure à la célèbre Brockhaus, cette dernière ne l'emportant que sur le critère de clarté. Wikipedia l'a emporté sur les autres critères, notamment celui de l'actualité, en annonçant la mort de Pavarotti le jour même, mais aussi celui de l'exactitude. Une entreprise collaborative, anonyme, impermanente, refusant toute forme de légitimité a priori, joue aujourd'hui un rôle fiable dans la diffusion des savoirs.

La collaboration sur Internet apporte aussi un début de solution au problème de l'évaluation des connaissances scientifiques. La difficulté est d'abord d'identifier les personnes compétentes et disponibles pour l'évaluation. En outre, la pénurie d'experts disponibles a pour conséquence un allongement du temps d'évaluation. Traditionnellement, un délai de deux ans pour évaluer et publier un manuscrit est monnaie courante en économie ou en géographie, deux disciplines où la connaissance aura eu le temps de cristalliser avec un tel délai. Lorsque les articles sont publiés, ils présentent donc un risque d'obsolescence. En outre, les évaluateurs ont-ils toujours les connaissances nécessaires pour bien évaluer ?

Sur Internet apparaissent de nouveaux modèles d'évaluation. Des chercheurs en physique, en mathématiques ou encore en biologie quantitative ont démontré que l'on pouvait se passer d'une évaluation classique : le site arXiv.org, créé en 1991 à l'université Cornell par le physicien Paul Ginsparg, propose ainsi plusieurs centaines de milliers d'e-prints, c'est-à-dire de manuscrits qui sont publiés en ligne sans avoir été évalués préalablement par un comité de lecture. Mis en place par les scientifiques eux-mêmes, ce service de publication réduit fortement le coût de publication d'un article, tout en assurant sa visibilité au sein de la communauté scientifique. Certains travaux ont fait date sans avoir jamais été évalués ni publiés au sens classique du terme. Ce fut le cas en 2006, quand un article du mathématicien Grigori Perelman lui a valu une médaille Fields, récompense qu'il a d'ailleurs refusée. Grâce à l'open access, la communauté scientifique peut s'organiser davantage elle-même.

Notre rapport à la connaissance est façonné par l'outil informatique, qui rend possible un certain nombre d'opérations, des plus simples aux plus complexes : recycler, copier-coller, sauvegarder, alerter, évaluer, discuter, etc. Toutefois, si Internet constitue une avancée en matière de capitalisation des compétences, il n'est pas certain que dans dix ou vingt ans, nous ayons facilement accès aux documents archivés aujourd'hui.

Un autre risque réside dans l'idée que la connaissance sera toujours disponible sur Internet. Pour les jeunes, la connaissance est en effet perçue comme un bien collectif et gratuit, pour ainsi dire tombé du ciel. Pourquoi faire effort pour mémoriser ce que l'ordinateur sauvegarde automatiquement ? Dans cette nouvelle situation pédagogique, la question essentielle n'est pas celle de l'accès à la connaissance, mais de son appropriation. Il s'agit d'entretenir avec la connaissance un rapport qui ne soit pas seulement immédiat, mais aussi réfléchi et suivi.

Le citoyen lambda se trouve tous les jours confronté à pléthore d'informations : la « requête » fait apparaître des milliers de liens hypertextes accessibles en un clic. Alors que depuis Platon, la question était en grande partie orientée par le discours du maître, chacun est libre sur Internet de poser la question qu'il veut, avec la certitude d'obtenir une multitude de réponses. Liberté du vide, ou chance pour les autodidactes ? A force de cliquer compulsivement, le risque est de ne plus savoir poser de question. Sur Internet, la question de la connaissance reste entière.

La connaissance est universellement disponible, mais la recherche ne se réduit pas pour autant à quelques manipulations faciles. Platon redoutait déjà les livres, qui donnent l'illusion du savoir à ceux qui les possèdent. De même, avec le numérique, la réflexion et la mémoire risquent de paraître superflues. Il ne faut pas se laisser abuser par la technologie. L'algorithme, qui met l'intelligence humaine entre parenthèses, fonctionne aussi comme un leurre. Depuis le début de la pédagogie occidentale, la recherche est inséparable de la réflexion, de l'effort de théorisation, de mise à l'épreuve des hypothèses, etc. Internet risque de mettre fin au caractère problématique de la question, réduite à une requête. Ne pas s'en laisser conter par des milliers de liens, cela requiert tout un apprentissage. Pour le généticien François Taddéi, « la qualité de l'éducation ne peut être améliorée qu'en développant une culture de questionnement et de pensée créative ». Quand l'élève éprouve le besoin d'élaborer la question, et conduit une recherche qui n'est pas susceptible de recevoir une réponse immédiate, il a compris qu'Internet ne contient pas la connaissance : il a compris qu'il peut faire usage d'Internet pour accroître ses connaissances, ce qui est très différent.

Avec Internet, l'esprit se trouve pris dans un contexte technologique nouveau. Percevons-en les risques, mais sachons rester optimistes. Internet n'est pas seulement une somme d'informations en expansion rapide, ce qui est déjà beaucoup, c'est aussi la possibilité d'interagir avec d'autres intelligences, et donc de commencer à se remettre en question.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Merci de cette première immersion dans le monde de la connaissance. Vous avez formulé des questions que nous allons compléter avec Serge Tisseron.

M. Serge Tisseron, psychiatre

L'être humain a inventé le langage pour prendre le relais de ses facultés mentales, ce qui a bouleversé en retour leur fonctionnement. Le même processus s'est produit avec l'invention du livre puis des écrans. La question est aujourd'hui de comprendre comment pourraient s'articuler les diverses cultures liées à ces inventions.

Avec le numérique, la culture des écrans s'affranchit de la culture du livre et de sa construction linéaire, étant entendu que ces cultures ne sont pas complètement tributaires de leurs supports matériels puisqu'il n'est pas rare qu'un grand film hollywoodien s'inscrive dans la culture du récit livresque et qu'à l'inverse, certains écrits procèdent davantage de la culture des écrans. Les Illuminations de Rimbaud font ainsi pénétrer l'adolescent dans un autre monde.

Ce passage d'une culture à l'autre provoque un triple bouleversement : culturel, cognitif et psychologique.

Commençons par les bouleversements culturels. L'essentiel est que le passage de la culture du livre à celle des écrans est, comme l'indiquent les mots, un passage de l'unique au multiple. L'on ne lit qu'un livre à la fois, l'on regardera de plus en plus plusieurs écrans à la fois. Il suffisait de regarder les résultats des élections présidentielles pour voir l'écran partagé entre la place de la Bastille, un débat, une personnalité de premier plan.

De même, il est rare de lire un livre à plusieurs : le principe de l'école est un élève, un livre, un cahier et un crayon. Au contraire, depuis l'invention de la lanterne magique jusqu'à la télévision dans le salon, on partage l'écran. Même quand on est seul, on communie aux grandes messes médiatiques que sont les matchs de foot ou le couronnement des grands de ce monde.

Enfin, l'auteur unique du livre a fait place à la création collective des écrans. La culture du livre est celle de la rencontre avec un auteur. Les ouvrages collectifs se vendent mal. En revanche, la création numérique se fait en groupe, je l'ai bien vu en siégeant à un jury de récompense de jeux vidéo : nous avons récompensé une oeuvre, un collectif.

Après les bouleversements culturels, envisageons les bouleversements cognitifs. Le mode de pensée favorisé par la culture du livre est linéaire. Il s'organise autour d'un ensemble de questions qui appellent des réponses logiques. Les questions s'articulent autour du « où, quand, comment, pourquoi ? », et l'on construit les réponses avec « mais, ou, et, donc, or, ni, car ». Ce n'est évidemment plus le cas dans la culture des écrans, qui est beaucoup plus spatiale que linéaire. La pensée temporelle favorisée par la culture du livre (et rendue visible par la succession des pages numérotées) est elle aussi remise en question par la culture des écrans. Les constructeurs de tablettes essaient d'ailleurs de trouver des astuces pour se caler sur la culture du livre. Celle-ci mobilisait la mémoire de l'événement en faisant appel au passé pour comprendre le présent, en excluant les contraires ou plutôt en les surmontant par le triptyque thèse, antithèse, synthèse. La culture des écrans, elle, joue sur une mémoire de travail concentrée sur la résolution d'un problème immédiat et ponctuel sans souci de synthèse définitive. Cela n'a pas que des inconvénients car, là où la culture du livre favorise les automatismes, le « par coeur » et la stéréotypie, la culture des écrans, en appelant chacun à une synthèse ponctuelle d'informations simultanées, développe son sens de l'innovation et son impertinence.

Les bouleversements liés à la culture des écrans sont enfin psychologiques. D'abord, on passe d'une culture de l'identité unique à une culture des identités multiples. Pendant des siècles, tout rappelait l'individu à son identité : l'ouvrier s'habillait en ouvrier, même au bal du samedi soir. Aujourd'hui, rien n'empêche de s'habiller en sportif, en académicien ou en bourgeois, voire en ouvrier, selon l'envie et le moment. L'identité n'est plus narrative. Dans la culture du livre, le lecteur s'identifie soit au héros, soit à l'écrivain, et dans les deux cas, c'est à une identité unique. Dans la culture des écrans, l'identité est démultipliée. La culture des écrans favorise le changement d'identité et de rôle. Aujourd'hui, les enfants sont multi-identitaires, ils endossent des identités successives, que ce soit sur les forums ou dans les jeux vidéo.

La relation aux autres est également transformée : on passe d'une relation verticale à une relation horizontale, qui ouvre la possibilité du fonctionnement d'une intelligence collective.

Le numérique donne aussi à chacun la possibilité de fabriquer ses propres images : avec leur téléphone mobile, les jeunes sont autant producteurs d'images que consommateurs. La prééminence du langage en est bouleversée. On peut communiquer, dire sa pensée, la construire à travers les images, voire le jeu théâtral, les mimiques. Les formes non verbales de symbolisation et de communication se développent, non sans interroger les spécialistes du fait psychique.

Enfin, les modes d'apprentissage sont bouleversés. La culture du livre, c'est la logique hypothéticodéductive. La culture des écrans, c'est le tâtonnement, l'essai-erreur. Il n'y a plus de mode d'emploi : dans certains jeux vidéo, les instructions sont données au fur et à mesure que l'on avance. On n'apprend plus avant de se lancer.

Comment concilier culture du livre et culture des écrans ? D'abord, en les introduisant au bon moment. L'Académie des sciences rendra début janvier un rapport intitulé L'enfant et les écrans, qui fixera des balises et donnera des conseils. Le jeune enfant a d'abord besoin de privilégier les repères spatiaux et corporels, ensuite, les repères temporels, notamment à travers la culture du livre. Celui qui a posé ces repères bénéficie devant les écrans de plus de plasticité psychique et de rapidité de décision ; celui qui les possède mal risque de se scotcher de manière compulsive aux écrans, sans rien y gagner. L'essentiel est donc de favoriser les alternances, les allers-retours entre les deux cultures.

Pour terminer, je vais dégager quelques conséquences de tout ce que je viens d'évoquer pour ce qui concerne l'adaptation de l'école à la culture numérique. A mon avis, quatre axes peuvent inspirer des réformes dans le domaine pédagogique.

1. Puisque les enfants cultivent les identités multiples, il faut inviter l'institution scolaire à organiser des débats, des rencontres, des controverses, comme cela se fait dans les pays anglo-saxons. En France, nous privilégions par trop un modèle vertical. Il convient de développer le sens critique des enfants dès le primaire, voire à la maternelle, inviter les enfants à défendre des points de vue différents. La dialectique n'est pas l'apanage des classes préparatoires.

2. Puisque la relation au savoir devient moins verticale et plus horizontale, il faut favoriser le travail en groupe, organiser l'alternance entre travail individuel et en groupe, et pour cela éviter d'associer chaque enfant à un écran. Il faut au contraire encourager les enfants à travailler trois ou quatre ensemble face à un seul écran, car la culture des écrans, c'est apprendre à travailler avec d'autres.

3. Puisque les enfants développent la création d'images, valorisons celles-ci. Pourquoi ne pas adopter un slogan : « Une école, un site Internet, des élèves pour l'alimenter ». Les jeunes pourront en outre y trouver un lieu où valoriser - voire critiquer - leur établissement. Cela fait partie de l'éducation citoyenne.

4. Enfin, le fait que les apprentissages intuitifs sont valorisés dans la culture des écrans doit amener à développer le tutorat. En effet, certains petits futés peuvent obtenir de bons résultats sans avoir compris le chemin suivi. D'où la nécessité d'un contre-feu : le tutorat. Ceux qui ont réussi expliquent aux autres comment ils ont fait. Il s'agit d'obliger ces enfants très intuitifs à construire une logique narrative, des relations causales : à passer de la culture des écrans à celle du livre.

En conclusion, je dirai que le numérique est une formidable opportunité à condition de comprendre la complémentarité entre la culture du livre et celle des écrans, et d'encourager l'alternance. C'est à cette condition que ces deux cultures s'enrichiront mutuellement.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Merci. Nous reparlerons de l'école cet après-midi. Je passe la parole à M. Bruno Patino, directeur général délégué au développement numérique et à la stratégie de France Télévisions sur « Comment Internet transforme l'information ? ».

M. Bruno Patino, directeur général délégué au développement numérique et à la stratégie de France Télévisions et directeur de France 5

Je parlerai de l'information au sens journalistique du terme, en tant que praticien dans la presse écrite, la radio et la télévision, ainsi que formateur à l'école de journalisme de Sciences Po.

Comment s'informe-t-on aujourd'hui ? Pour ce qui est du support, la révolution est faite. Le Reuters Institute de l'université d'Oxford vient de publier une étude sur les moyens employés pour s'informer au cours d'une semaine : en Allemagne, 61 % de la population est passée par un écran connecté, 77 % en France, 86 % aux États-Unis. Si 68 % des Allemands se tournent encore vers la presse imprimée, les Américains ne sont que 45 %. Les bouleversements sont actés. La télévision reste une source importante d'information : 87 % des Allemands, 80 % des Français, 69 % des Américains. On s'informe désormais aussi bien par les écrans que par les voies d'information traditionnelles.

Quelles sont les voies de cette information ? On a déjà évoqué Jean-Louis Missika. Les sites non professionnels prennent-ils le pas sur les supports d'information professionnels ? Matthew Hindman, dans The Myth of Digital Democracy, montre que la question est loin d'être tranchée. Les supports perçus comme professionnels restent un élément majeur de l'organisation du débat public, dans l'ensemble des pays occidentaux. Le journalisme citoyen n'a pas conquis les utilisateurs. Les intermédiaires classiques restent les plus crédibles : les sites de marques presse sont consultés par 50 % de la population aux États-Unis, par 43 % en France ; les réseaux sociaux ne sont utilisés pour s'informer que par 17 % de la population en France, 36 % aux États-Unis. Les voies d'information nouvelles, comme les blogs, peuvent avoir une influence sur un débat particulier, mais pas dans la durée.

Nous sommes à l'aube d'un changement. Les réseaux sociaux sont le système opératoire du numérique : une minute sur sept sur le web est passée sur Facebook. L'Internet a complètement changé depuis 2000, date à laquelle j'ai créé LeMonde.fr. Les médias d'information connaissent désormais votre identité, vos intérêts, vos relations. On est loin de la cléricature quasi monacale qui s'adressait à la population entière. L'impact de ce changement dans le domaine de l'information n'a pas encore été mesuré. On tâtonne. France Télévisions a introduit la possibilité d'interroger en temps réel celui qui informe ; le Social Reader se développe...

Comment informe-t-on aujourd'hui ? Le journalisme se définit par quatre fonctions, énumérées par Bill Kovach et Tom Rosenstiel : collecte d'information, hiérarchisation, mise en forme, commentaire. La collecte d'information individuelle a explosé, et nous sommes noyés sous les commentaires des citoyens, mais aucun modèle pérenne ne cumule les quatre fonctions au niveau amateur. Le débat a été tranché : le journalisme professionnel a sa spécificité, parmi des amateurs, qui interrogent, contestent, commentent. Le mode n'est plus linéaire mais itératif.

On ne distingue plus journalisme professionnel et nouveaux médias, comme les rédactions le faisaient il y a six ou sept ans. Ne vous y trompez pas, celles-ci s'organisent maintenant non pas dans le rapport aux techniques mais dans le rapport au temps : d'un côté, ceux qui sont dans le temps réel, de l'autre, ceux qui rendent leur travail à une heure donnée.

Le journaliste qui débute aujourd'hui au Monde ne sait pas dans quel contexte il sera lu : sur le journal imprimé, sur le site Internet du Monde, sur un blog, sur un lien partagé sur Twitter, etc. Il n'est plus automatiquement protégé par l'oeuvre collective qui est la marque de son support professionnel d'information.

Depuis l'invention de la rotative, à la fin du XIXe siècle, le modèle économique de l'information était celui d'une rédaction collective, autonome par rapport au support, perçue par les pouvoirs publics comme un corps intermédiaire, et ne rendant compte qu'à ses lecteurs. Le New York Times a été créé en 1851 : l'information est un legs de la civilisation industrielle, il ne remonte pas à Théophraste Renaudot. Son modèle économique est le modèle industriel, fondé sur les économies d'échelle, la péréquation - les pages sport ou cinéma payent pour les pages internationales ou économiques -, et l'organisation monopolistique ou oligopolistique, le contrôle d'une zone géographique donnée ouvrant la porte au financement par la publicité.

Avec le numérique, ce contexte économique vole en éclats. Dans l'information, les usages s'additionnent et se complètent, les modèles économiques se menacent et se détruisent. Le débat entre gratuit et payant a été tranché : les usagers sont prêts à payer pour le support, non pour l'information elle-même. Certains, comme Habermas, estiment que l'information doit être considérée économiquement comme un bien public ; d'autres, qu'elle est un bien d'expérience, qui ne peut donc recevoir de tarification universelle. Pour l'heure, personne n'a encore trouvé la parade à la désindustrialisation du modèle de l'information qui prendra la relève de l'ancien.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

La transition est toute trouvée avec notre prochain sujet : « Le monde économique et la révolution numérique ».

M. François Momboisse, président de la fédération du e-commerce et de la vente à distance

Révolution industrielle, électricité, numérique, c'est ainsi que l'on présentait naguère les trois étapes de la révolution économique. Aujourd'hui, ce serait plutôt : écriture, livre imprimé, numérique. Dans le commerce, tout particulièrement des biens culturels, tout change.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Gérard Berry, qui s'est battu pour que l'institution s'informatise, souligne combien le numérique change irrémédiablement les choses. Selon la loi de Moore, la capacité de stockage d'informations double tous les dix-huit mois. Les sociétés lancent de nouvelles applications qui auraient été impossibles avant. Le support unique, de plus en plus petit, peut contenir tout type d'information. Les jeunes ont l'habitude de lire, d'écouter de la musique, de regarder des vidéos sur le même objet. C'est une révolution dans le monde culturel.

Le paysage ne cesse de changer, on ne sait où l'on va. Second Life, c'est fini ; MySpace est moribond ; certains prédisent le même sort à Facebook. Comment réguler les géants d'Internet ?, s'est récemment interrogée l'Autorité de la concurrence. C'est d'autant plus difficile que le modèle change incessamment. Le marché est dominé par les géants américains, la bande GAFA : Google, Apple, Facebook et Amazon, dont l'objectif est de contrôler l'accès à Internet. Il faut passer par les produits d'Apple pour se connecter ; Amazon a son Kindle ; Microsoft et Google ont annoncé le lancement de leur tablette. La concentration est très forte.

Le commerce électronique progresse partout dans le monde : en 2011, il a représenté en France 38 milliards d'euros, en hausse de 20 %. Trente millions de Français achètent sur Internet, avec un taux de satisfaction de 97 %. L'évolution est particulièrement frappante en ce qui concerne les biens culturels. Avant l'ère du numérique, à chacun correspondait un objet physique et une chaîne de magasins. Ce modèle a volé en éclats. Amazon est devenu le premier vendeur de livres au monde, avec un poids tout particulier aux États-Unis, où il n'y pas de loi Lang. La vente en ligne des biens culturels physiques progresse d'un point par an dans tous les pays.

Après la musique et la vidéo, c'est au tour du livre d'être numérisé, avec le développement des e-books. Je suis étonné que l'on n'ait pas encore produit de véritable livre multi-support, par exemple un roman policier qui intégrerait musique, vidéo, liens Internet. Cela viendra : c'en est fini du livre homothétique ! Le sentiment de propriété se dilue quand on n'achète plus des objets mais des fichiers. La course est à l'objet technique. Ma plus grande richesse était ma collection de disques ; pour mon fils, c'est son iPod. On cherche à remplir un contenant avec un maximum de contenu, qui s'en trouve dévalorisé.

Peer-to-peer, piratage : depuis Napster, les jeunes ont l'habitude que la musique et la vidéo soient disponibles gratuitement sur Internet. Certains y voient un grand progrès, tandis que l'industrie culturelle s'inquiète du financement de la culture... Pour la musique, la messe est dite : on annonce la mort du CD aux États-Unis d'ici 2022. L'objet livre conserve quant à lui un bon rapport praticité-coût, du moins pour ce qui est du livre de poche ; pas sûr en revanche que le livre broché à 20 euros survive longtemps.

D'autres formes de commerce émergent. Ainsi, les gros sites marchands hébergent d'autres marchands, plus petits, qui proposent les mêmes produits. Le « C to C » se développe sur des sites ad hoc, les jeunes prennent l'habitude d'acheter d'occasion. Avec le « click and collect », le client achète sur Internet et va chercher le produit en magasin. Walmart notamment développe ce nouveau service.

Amazon a fait polémique l'an dernier en proposant à ses clients de prendre en photo un produit en magasin avec son téléphone mobile, puis de l'acheter, avec une réduction, sur son site. Le sujet a occupé jusqu'au Congrès, d'autant qu'aux États-Unis, les ventes sur Internet ne sont pas soumises à la TVA locale. Tout est commerce connecté. Si un produit n'est pas disponible en magasin, on s'attend à le recevoir à domicile. Conséquence : les marques, comme l'Oréal ou Procter & Gamble, vendent désormais en direct. C'est une révolution pour la distribution : la quasi-totalité des magasins voit leurs ventes s'effriter. On estime que le commerce retail va perdre 20 % de son chiffre d'affaires au cours des dix prochaines années. Pour les petits magasins, c'est passer de profits à pertes : il faudra notamment se pencher sur le cas des librairies. Les conséquences sociétales sont énormes, d'autant que les commerces sont des lieux de vie et de rencontres. Le magasin doit proposer autre chose : aide, conseil, ambiance, plaisir. Je ne prône pas la taxation de l'e-commerce, mais attire votre attention sur les conséquences de ces évolutions sur la fiscalité des collectivités territoriales, souvent assise sur les commerces... Ce bouleversement touche tous les secteurs de la vie économique. Le tourisme, par exemple : Google utilise l'information glanée au cours de vos recherches sur Internet pour vous proposer directement un voyage... Les intermédiaires sont dépassés.

L'éducation nationale aussi s'interroge. Je participe, dans le cadre du projet « Refondons l'école » de Vincent Peillon, à une mission autour du numérique. Dans une structure top-down comme l'éducation nationale, les conséquences sont importantes.

Le climat fait que l'image de l'entreprise change. La vidéo de Google aurait pu être réalisée par la Mairie de Paris : elle montre des gens jeunes, qui ne travaillent pas, qui recherchent le plaisir et l'agrément. Au sein de l'entreprise, les structures hiérarchiques cèdent le pas aux structures collaboratives. Dassault Systèmes, société très hiérarchisée, s'est réorganisée, créant des blogs de projets auxquels tout le monde contribue, renforçant au passage son efficacité. Idem à la Fnac, où un blog de disquaires s'est créé spontanément, ou même dans l'éducation nationale, avec le Café pédagogique, venu des enseignants eux-mêmes, qui bouleverse là aussi les hiérarchies.

Le changement dans les relations humaines est perpétuel, avec une nouveauté tous les deux ou trois ans. On est passé d'une relation top-down à un modèle collaboratif, à l'émergence d'une demande de démocratie directe, participative. La demande d'ouverture, d'open data traduit un besoin croissant de transparence. Il faut enseigner aux jeunes les codes de ce monde, leur apprendre à croiser les sources. Les métiers du numérique n'arrivent pas à recruter : il faut offrir aux jeunes une formation en adéquation avec ces métiers !

M. Jérôme Leleu, dirigeant du Groupe Interaction et membre de Renaissance numérique

Je m'attacherai aux aspects économiques. Renaissance numérique est un think tank rassemblant chercheurs et acteurs économiques qui se penche sur la place du numérique dans la société et cherche à réduire la fracture numérique entre les citoyens. Nous avons ainsi lancé Social Nextwork, qui vise à sensibiliser les parlementaires à ces questions en organisant des rencontres avec les acteurs économiques. Pendant la campagne présidentielle, nous avions lancé QG Numérique, afin d'installer un discours collaboratif avec l'ensemble des acteurs.

La France serait en retard, entend-on. En effet, seules 50 % des entreprises ont un site Internet, contre 80 % au Royaume-Uni. Les PME et TPE de niche se privent d'un moyen de diffusion à l'international. Il faut dynamiser la création de start-up, qui ne représentent que 2 % des créations d'entreprise, dont un tiers en Île-de-France.

Malgré Viadeo, puis LinkedIn, puis Facebook et Twitter, 95 % des entreprises françaises n'utilisent pas les réseaux sociaux ; l'Italie, la Suède, l'Allemagne font toutes mieux. Facebook compte 1 milliard d'utilisateurs. A l'entreprise de l'intégrer, de rendre le réseau accessible. Cela suppose un changement culturel, une formation des dirigeants.

Le numérique est une vraie opportunité. En quinze ans, il a créé 700 000 emplois. Nouveaux métiers, nouvelles opportunités : selon l'étude Deloitte, Facebook aurait entraîné la création de 232 000 emplois en Europe, dont 22 000 en France - dans le jeu vidéo, la communication, l'accompagnement des entreprises -, et généré 2 milliards d'euros d'activité. De plus en plus d'écoles se créent pour répondre aux besoins de recrutement.

On connaît les réussites françaises : Priceminister, Auféminin, Ventesprivées, des start-up comme Criteo, qui se développent aussi à l'international. Une entreprise qui investit dans Internet croît deux fois plus vite ; celles qui se tournent vers l'e-commerce exportent deux fois plus. C'est également un moyen de renforcer la compétitivité : les entreprises qui utilisent le Net ont gagné en productivité, à hauteur de 15 %. Les rendements sont importants. Le numérique représente environ 3,2 % du produit intérieur brut (PIB) aujourd'hui, et devrait être à 5,6 % en 2015. C'est décidément un enjeu important pour le développement en France.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Merci. Ces données factuelles sont utiles pour éclairer le débat. Je vais donner la parole à la salle.