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Les effets sociétaux de la révolution numérique - Actes de la table ronde organisée au Sénat le 12 juillet 2012

26 septembre 2012 : Les effets sociétaux de la révolution numérique - Actes de la table ronde organisée au Sénat le 12 juillet 2012 ( rapport d'information )

SECONDE TABLE RONDE - COMMENT S'ORGANISE L'E-SOCIÉTÉ ? LES INSTITUTIONS À L'ÉPREUVE DU NUMÉRIQUE

A. INTERVENTIONS

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Après avoir établi ce matin un diagnostic non exhaustif de la révolution numérique, nous abordons cet après-midi l'organisation de l'e-société. Cette organisation est-elle possible ? Les collectivités, l'État, l'Europe sont appelés à réagir. Ils le font souvent, mais de manière désordonnée, ponctuelle et au coup par coup. Comment adapter le corpus législatif et réglementaire à la révolution numérique ? Je remercie les intervenants de nous aider à réfléchir à cette question cruciale pour le législateur.

Notre groupe d'études « Médias et nouvelles technologies », je l'ai rappelé ce matin, s'intéresse prioritairement à l'aménagement numérique du territoire, avec la question du haut débit et du très haut débit, et à la protection des données personnelles. Ce thème a donné lieu à des propositions de loi ; je pense, notamment, au texte déposé par Mme Escoffier et M. Détraigne sur le droit à la vie privée à l'heure du numérique, que l'Assemblée nationale n'a pas encore inscrit à son ordre du jour. Ces orientations reflètent les grandes missions du Sénat : la défense des collectivités territoriales et celle des libertés fondamentales. En outre, dans le cadre de la fonction de contrôle, nous interrogeons régulièrement le Gouvernement sur les politiques publiques. Cette semaine, nous avons ainsi questionné le ministre de l'éducation sur le plan numérique à l'école lors d'une réunion de la commission de la culture.

M. Éric Barbry, directeur du pôle « Communications électroniques & Droit » du cabinet Alain Bensoussan

Madame la présidente, en ma qualité d'avocat  je salue, sans flagornerie aucune, votre initiative: il fallait effectivement, me semble-t-il, prendre le temps de la réflexion.

Il faut constater que notre réglementation est aujourd'hui morcelée, parcellaire et quelque peu passéiste. Depuis dix ans, nous nous sommes contentés d'ajouter des articles de loi aux articles de loi à chaque fois que surgissait une nouvelle difficulté : le happy slapping ou le vidéolynchage, l'usurpation d'identité, le suicide et les manuels de fabrication de bombes en ligne. Mais à la vérité aucune réflexion de fond, telle que vous nous la proposez, n'a véritablement été engagée.

Plutôt que d'adopter le point de vue de l'ours, je vous propose d'adopter le point de vue de l'aigle et d'analyser avec une certaine hauteur, le socle juridique à notre disposition : songez pour un seul exemple que c'est encore la loi de 1881 qui s'applique à la presse en ligne Il est temps, me semble-t-il, de prendre un peu de hauteur et de s'interroger sur le droit du web tel que nous le pratiquons réellement. L'Internet traditionnel, celui des « autoroutes de l'information » des années 2000 n'est plus. Les réseaux sociaux et l'Internet des objets, symbolisé par les smartphones et les QR codes, font voler en éclat la plus part de nos certitudes juridiques. Nous sommes désormais dans l'ère de la connexion permanente.

En tant qu'avocat, voici les trois problèmes majeurs auquel je suis confronté.

Le premier problème, si l'on peut parler de problème, c'est celui des mineurs sur le web. Savez-vous que 30 % des élèves de CM2 ont un compte Facebook ou Twitter ou encore un blog ? Finie la génération Y, le jeune est connecté dès sa naissance ou presque. Les enfants, en rentrant de l'école, ne se jettent plus sur le téléphone pour appeler leurs copains mais « tchattent » sur MSN ou communiquent via leur contenu facebook ou autre. Le problème n'est plus posée par la génération Y mais par la génération « C »... la « Génération connectée ». Et face à cette réalité il faut trouver le juste équilibre entre le droit à la vie privée du mineur qui est une réalité juridique et l'obligation de contrôle parentale ou de l'enseignant qui est une obligation juridique. Concrètement et très récemment, j'ai été saisi du contentieux suivant : un enfant se plaignait que ses parents aient fouillé dans son téléphone portable. Que faire ? Quel est le droit primant : le droit des parents à éduquer et donc à surveiller leurs enfants ou le droit à la vie privée des enfants consacrée par les conventions internationales sur le droit des mineurs ?

Il existe un autre sujet d'importance et d'une violence inouïe : celle des « prédateurs du web ». Par ce mot, j'entends, non pas les pédophiles, mais tous ceux qui se font passer pour des mineurs sur Internet sans forcément chercher d'ailleurs à obtenir des enfants des choses pénalement répréhensibles, mais qui, pour des raisons X ou Y, avouables ou moins, se font passer pour des mineurs sur le web. Il faut sur ce point savoir que certains pays s'orientent vers une pénalisation du « faux mineur » sur le web

Le second champ d'investigation juridique est celui des données diffusées en ligne et de leur appropriation. Un problème d'autant plus délicat que ces données sont anywhere, comme disent les Américains, c'est-à-dire diffusées partout et nulle part. Or notre système juridique est fondé sur les concepts traditionnels du moléculaire - le livre, la photographie, la vidéo, ... et de l'existence de frontières. Il ignore totalement que la propriété sur Internet est désormais une « propriété partagée » ou une « propriété mutualisée ». Le meilleur exemple en est Wikipedia. Je n'ose même pas parler de la notion de « propriété déportée » avec l'émergence du cloud computing ou encore de la « propriété enrichie ». Jusqu'à présent le droit de la propriété intellectuelle est fondé sur une position manichéenne de droit de l'auteur : celui de dire « oui » ou « non » à telle ou telle exploitation mais la « propriété partagée », comme la « propriété enrichie » sont autant de sujets dont le législateur devrait s'emparer. J'en ai pour seul exemple le service Pinterest qui est un renversement du droit de la propriété intellectuelle. Par principe votre contenu peut être ajouté à mon mur sauf si l'auteur a exprimé son refus. Nous sommes tout doucement en train de glisser vers une gestion plus naturelle des contenus sur le web en mode opt-out. Je peux reprendre sauf si... Rappelons que la propriété intellectuelle est tout l'inverse : je ne peux exploiter une oeuvre qu'à la condition d'avoir obtenu préalablement l'autorisation de l'auteur... Solution bien inconfortable pour les nouveaux services du web et qui sera pire encore avec l'Internet des objets.

Enfin, dernier sujet auquel je suis régulièrement confronté est celui de la vie privée. Comment la concevoir juridiquement ? La distinction manichéenne entre « vie privée » et « vie publique », « vie personnelle » versus « vie professionnelle », communication privée et communication audiovisuelle n'ont plus vraiment de sens. Facebook est l'illustration même de ce nouveau problème. Le « Mur » est-il privé ou public... Là est la question ! La difficulté s'accroît dès lors que chaque tribunal apprécie la situation d'espèce en plaquant une réalité juridique qui n'a plus lieu d'être. A la vérité, le mur Facebook n'est ni un espace privé, ni un espace public, mais sans doute une forme juridique inconnue à ce jour de « vie privée partagée » telle que la défend Alain Bensoussan depuis plusieurs années maintenant.

Cette révolution juridique n'est pas prête de s'arrêter comme en témoigne les questions posées par la révolution annoncée de l'Internet des objets. L'Internet des objets est sans nul doute « LA » révolution du XXIe siècle mais pour que cette évolution ne soit pas synonyme de chaos, elle doit s'accompagner d'une réflexion juridique immédiate

Pour finir, quelques réflexions. On parle souvent de la « réalité augmentée » qui est assurément une évolution technologique majeure du web ; mais nous, avocats, sommes plus souvent confrontés à la « réalité altérée » : le monde du faux : « faux avis » sur le web, « faux commentaires », « faux fans », « fausses notes », « fausses appréciations » ou pire encore « faux clients » et « communautés imaginaires ». Pensez qu'aujourd'hui certaines entreprises se sont spécialisées dans l'achat de fans... ou la rédaction de faux avis de consommateurs. Ces pratiques minent la crédibilité même de l'Internet.

Il importe aujourd'hui que le législateur s'intéresse à la « vraie » confiance dans l'Internet. Or cette confiance dans l'économie numérique ne passe pas, comme on l'a envisagée, par une responsabilité parfois outrancière des intermédiaires techniques (fournisseurs d'accès ou hébergeurs) mais par une réglementation plus contraignante sur les « faux » sur le web.

Enfin, le dernier sujet, et non des moindres, auquel l'avocat que je suis est confronté est celui du droit international mais comment le traiter. D'un côté, il y a la technologie du cloud, qui échappe à la loi nationale notamment « informatique et libertés » ; de l'autre, le risque de plus en plus élevé d'une piraterie numérique... dont on ne vient pas à bout avec des bateaux et des hélicoptères, au contraire de la piraterie maritime. La plupart des grandes entreprises sont déjà victimes de cette nouvelle forme de violence même si elles ne le crient pas sur les toits. Certains de mes clients ont été menacés de la fermeture de leur site.

Pour régler ces difficultés et restaurer la confiance, une des pistes à explorer est peut-être la carte d'identité numérique. On en parle depuis au moins dix ans, le monde du web l'attend.

M. Marc Le Glatin, comédien, metteur en scène et directeur du théâtre de Chelles

Que dire de la place de l'art et des pratiques culturelles dans un contexte d'abondance permis par le numérique ? Dans le monde de l'industrie culturelle, nous assistons désormais à l'extinction de la rareté. L'oeuvre, dont la production représente un coût, peut être diffusée sans coût et à l'infini. Dès lors, elle n'est plus rare et son prix ne peut être fixé par les mécanismes du marché.

Une solution consiste à restaurer artificiellement la rareté, par des mesures parfois liberticides en ce qu'elles touchent à certaines libertés fondamentales (droit à un procès équitable, droit à la vie privée, droit à la libre expression). De surcroît, cette solution veut ignorer que le centre de gravité de l'activité des pays développés est en train de glisser d'une société de la production physique - et donc de la rareté - vers une société informationnelle où l'abondance ouvre la voie aux notions de bien commun et de mutualisation.

Cela oblige à reconsidérer la loi Hadopi. La question n'est pas tant de savoir où placer le curseur que de franchir un gouffre. Et l'on ne franchit pas un gouffre en deux étapes, disait Churchill. Le législateur est placé devant un choix très lourd pour l'avenir où la demi-mesure n'a pas de sens.

On ne comprendra pas le « piratage » sans établir un parallèle avec ce qu'il se passe dans l'ensemble du champ artistique et culturel. Première constatation, l'accessibilité aux oeuvres donne la possibilité à chacun de se construire des chemins d'accès singuliers. Les jeunes revendiquent le droit à la flânerie, celui d'entendre et de visionner librement des oeuvres, fût-ce partiellement, pour se faire une idée et se construire une culture par des voies moins normées que celles que nous avons fréquentées. Ils revendiquent aussi le droit à la médiation, celui de faire connaître les oeuvres qu'ils ont découvertes ou qu'ils aiment ; le droit à produire des contenus quand des logiciels peu onéreux mettent à la disposition de chacun la faculté de créer des montages d'images et de sons et de les diffuser sur Internet. Le « piratage », plus profondément que le désir d'échapper au paiement, le « Faut pas payer » de Dario Fo, correspond à la revendication de participer à la production symbolique. Participation qui a décliné au XXe siècle quand les cultures populaires ont été étouffées par des cultures dominantes.

Et, lorsque je parle des cultures dominantes, je pense à la culture commerciale de masse avec les moyens ultrapuissants du marketing, mais aussi aux politiques publiques de l'art qui diffusent des oeuvres à un public qui est censé connaître la révélation devant elles. Dans les deux cas, la culture commerciale et la culture élitiste officielle, le récepteur est placé devant une offre, dans une position relativement passive, la relation à l'oeuvre est verticale.

Aujourd'hui, tant sur Internet que dans les pratiques amateurs qui se développent localement, des pratiques partagées mettent à mal la séparation traditionnelle entre producteurs et récepteurs des oeuvres. D'abord, il y a plus de production, même s'il est parfois difficile de trouver, dans le grand chaos d'Internet, les pépites dans la glaise. Ensuite, l'émergence d'une culture du mixage. Des amateurs fabriquent, par exemple, à partir d'une pièce de musique de baroque, d'un morceau de rock et d'une création personnelle, une oeuvre mixée. Cette culture du mixage révolutionne l'esthétique et notre cadre juridique. Autre aspect : l'écriture collaborative. Grâce à des logiciels, un Sénégalais, un Japonais et un Français peuvent écrire ensemble une bande dessinée. Le but n'est pas de vendre le produit, mais d'engager un processus de création perpétuelle. Enfin, la pluridisciplinarité et la transversalité s'imposent sur Internet comme dans les arts plastiques et dans le spectacle vivant : désormais, paysages sonores, danse, théâtre, projections d'images s'y croisent fréquemment.

Nous tournons le dos à la sacralisation de l'artiste, à un mouvement initié à la Renaissance lorsque l'art s'est engouffré dans la béance laissée par le religieux et qui a culminé avec le Romantisme, avec le « sacre de l'écrivain » et de l'artiste de génie. Il apparaît donc qu'Internet accélère une évolution qui touche à l'aventure esthétique et à l'anthropologie, bien au-delà des considérations économiques et juridiques.

Quelles décisions politiques prendre, dès lors ? Localement, parce que je n'oublie pas que les sénateurs sont aussi des élus locaux, il faut insister sur l'apprentissage de l'autonomie et de l'initiative. Il faut apprendre à flâner, à médier et surtout à produire des contenus de qualité. Tant de conservatoires ne comptent toujours pas de classes de musique électro-acoustique, tant de médiathèques ne comportent pas des ordinateurs et des smartphones en batterie où jeunes et personnes âgées pourraient s'initier à leur utilisation dans le champ créatif. La mise en participation de populations diverses implique un maillage territorial très étroit, avec des actions culturelles et artistiques adaptées, une tâche qui ne peut être laissée aux seules grandes institutions culturelles.

Au niveau national, le droit doit s'adapter aux usages, plutôt que l'inverse, et prendre en compte les évolutions rapides du statut de l'artiste, de l'art et de la culture. Avec Internet, nous sommes entrés dans une culture du bien commun. Tirons-en les conclusions qui s'imposent pour rémunérer correctement les auteurs, les interprètes et les investisseurs du champ culturel - je pense, en particulier au cinéma qui coûte cher - en créant des mécanismes de rémunération mutualisée. Ce type de projet peut faire peur. Cependant, pas trop d'inquiétude, la création de la sécurité sociale n'a pas entraîné l'extinction de la médecine libérale en France.

M. Denis Kambouchner, professeur d'histoire de la philosophie moderne à l'Université Paris 1

J'interviendrai en philosophe généraliste, et non en spécialiste des nouvelles technologies. Il est partout question des transformations que les nouvelles technologies de l'image et de la communication (NTIC) entraînent dans l'enseignement. Ces transformations sont en partie pratiques, en partie culturelles. Pratiques, avec les nouveaux outils et les nouvelles ressources dont la pédagogie et les apprentissages sont appelés à bénéficier ; culturelles, avec un nouvel environnement d'images, de messages, de réseaux qui modèle les habitudes de vie et de pensée de la jeune génération.

La révolution numérique a ses hérauts. Maintenant que « tout est en ligne », affirment-ils, la transmission des savoirs dans ses formes classiques est décidément derrière nous. Le savoir n'est plus chose dont l'enseignant aurait le privilège, à charge pour lui d'en communiquer une partie à ses élèves ; le savoir est partout, tout autour, à portée de main. Il s'agit, non plus de le transmettre, mais d'aider les plus jeunes à tracer leur chemin dans cet élément où ils naviguent spontanément avec une incomparable dextérité.

Les moins radicaux précisent que seule l'information est en ligne et que le savoir est à construire à partir d'elle. En fait, cela revient au même, si construire signifie seulement inventer. De là, la question posée dans le rapport Fourgous : « Y a-t-il encore un intérêt à transmettre un savoir formaté ? » La mission sur la modernisation de l'école par le numérique répond : « Il est nécessaire aujourd'hui de se former à apprendre continuellement, et d'apprendre à désapprendre. » Quoi qu'il en soit, il semble entendu que le numérique a provoqué un changement de paradigme pour la production de la richesse et de la connaissance, mais aussi pour les apprentissages et la formation.

Permettez-moi de nuancer cette présentation en rappelant quelques évidences. La première est qu'aucun média, quels que soient ses avantages, ne remplace absolument les précédents. Toute forme de mémoire, la numérique comme les autres, a ses limites. Ensuite, l'accroissement de la connaissance ne se mesure pas au nombre de documents produits. Les connaissances fondamentales, et cela est vrai dans presque tous les domaines, sont d'une remarquable stabilité ; et si le savoir est construit, ce n'est jamais purement sur le mode de l'improvisation individuelle ou des échanges entre pairs. Enfin, là où il s'agit de maîtriser une matière et non seulement un outil, la règle reste donc celle de l'assimilation patiente à partir de formes antérieurement constituées.

Internet rend merveilleusement disponible une extraordinaire quantité de données, et en même temps libère des trésors de créativité. Du point de vue cognitif, la culture numérique repose, Serge Tisseron l'évoquait ce matin, sur la production de micro-synthèses à une autre échelle et dans une autre temporalité que la grande synthèse dont le livre représente la forme. Pour autant, toute compétence, expertise ou culture, telle que la nécessite toujours un grand nombre de fonctions sociales, implique un savoir réellement digéré au sens classique du terme, c'est-à-dire « mené à maturité par un travail de l'esprit » (Littré). Pour tout ce qui n'est pas directement lié aux NTIC, l'expert demeure le sujet d'un temps long. Raison pour laquelle Internet ne peut pas avoir valeur d'environnement unique pour toute espèce de formation.

Autant l'outil numérique doit être intégré dans l'enseignement scolaire, autant sa place doit rester mesurée et varier selon les types, les filières et les niveaux d'enseignement. Il y a un temps pour tout...

Voulez-vous préparer vos enfants aux plus hautes études ? Faites-en des enfants lecteurs, car, sauf cas particuliers, ils seront scolairement sauvés. Ils auront la capacité d'attention, la maîtrise de la langue, l'autonomie cognitive, le sens de ce qui les transcende et le sens de la communication avec - ou sur - ce qui les transcende. La recette est sans mystère : les entourer de soins sans les surprotéger, leur parler d'emblée comme à des enfants intelligents, consacrer du temps à la discussion avec eux, leur lire beaucoup d'histoires et veiller aussi à ce qu'ils ne passent pas trop de temps devant les écrans...

Quelle que soit la séduction qu'exercent les écrans, et si merveilleuse que soit leur technologie, l'enfance est trop courte pour qu'on la passe devant eux. Si les échanges sur Facebook développent des habiletés spécifiques, ils sont aussi dévorants. Et ce, au détriment d'autres habiletés et, surtout, de la formation d'autres types de conscience à partir desquelles il peut y avoir une réelle autonomie. En un mot, si beaucoup de connexions sont très utiles, il est très important de savoir être déconnecté, de savoir faire beaucoup de choses hors connexion.

A l'école, il en va de même. Faut-il introduire des tablettes numériques en maternelle ? Avec précaution. Où irait-on s'il n'était plus question de tracer des lettres sur du papier avec des crayons, de dessiner avec de vraies couleurs, de réaliser des objets avec une vraie matière, etc ? L'enfance a besoin de repères spatio-temporels qui sont aussi des repères symboliques, des rapports de langage, avec leur dimension affective, proprement humaine, en même temps que cognitive. En ce sens, l'école doit demeurer en partie un lieu « archaïque », préservant d'anciennes formes de la vie sociale, dans ce qu'elles ont eu de meilleur et de plus constituant.

D'une manière générale, de quoi les élèves et les étudiants, à tous les niveaux de l'enseignement, ont-ils besoin en premier lieu ? Avec des lieux d'étude véritablement accueillants, ils ont besoin de rencontrer chez leurs enseignants une parole adulte, à la fois exacte et humaine, ferme et ouverte, attentive, rigoureuse, modulée, et donc instruite. Les échanges entre pairs sont une très bonne chose, mais si nous ne voulons pas former des sujets captifs - captifs d'un environnement qui paraît illimité -, il faut des adultes pour leur dire : « Vous ne connaissez pas ceci ou cela, eh bien, venez voir ; vous voyez ceci, eh bien, jugez-en ». Bien entendu, de tels conseils se trouvent sur le Net ; mais ils ne sont ni réguliers, ni garantis dans leur valeur.

Cette fonction d'incitation forte vaut pour ce qui, dans chaque domaine, est considéré comme classique ; y compris donc pour ce que, dans la culture américaine, on a appelé les grands livres. Dans « Walden ou la vie dans les bois », le grand écrivain et penseur non conformiste Henry David Thoreau écrivait : « Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d'heures précieuses, d'apprendre rien que quelques mots d'une langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuels. » ou encore « Les livres sont la fortune thésaurisée du monde et l'héritage des générations et des nations ». Ces formules ont-elles perdu toute validité ?

L'éducation scolaire doit se faire toujours plus dynamique, et donner certes plus de place aux méthodes actives et aux projets collaboratifs qu'elle ne le fait traditionnellement en France. Les apprentissages et acquisitions devront exploiter des supports multiples. Même à l'université, le principe de l'atelier devrait se développer par rapport à celui du cours magistral. Mais de même qu'il ne faut pas faire comme si l'univers virtuel était tout l'univers, il faut rester attentif à ce qui est absolument primordial. Or si l'on dit : « ce qui est primordial aujourd'hui, c'est d'apprendre à maîtriser l'outil numérique », je crains qu'au nom de la tendance on n'en arrive à méconnaître des besoins plus fondamentaux.

Outre le grand problème de la communication avec les parents, deux questions majeures se posent aujourd'hui concernant l'école : celle de l'emploi du temps, dans son rapport avec l'optimisation des apprentissages et avec une culture scolaire sans doute à redessiner ; celle de la formation de maîtres qu'il ne faut pas seulement imaginer en guides ou en médiateurs pour l'univers numérique, mais qui doivent rester des passeurs de savoir et de culture. Si l'on privilégie la première fonction seule, on s'exposera à de très grands mécomptes ; il faut au contraire que la réflexion sur la première fonction soit l'occasion de régénérer la seconde.

Mme Pauline Mercury, formatrice au centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI)

Le CLEMI est une structure originale, en réseau académique sur l'ensemble du territoire français, créée en 1982 au sein du centre national de documentation pédagogique (CNDP), pour réfléchir à l'éducation aux médias dans le système éducatif et la mettre en oeuvre. N'étant pas une discipline, l'éducation aux médias a trouvé sa place en leur sein et fait aujourd'hui partie du paysage éducatif français, à tous les niveaux de l'enseignement, de la maternelle au lycée, autour de deux grands projets : la lecture de la presse à l'école, qui permet de travailler sur l'actualité et sur l'image, et la production de médias, susceptible d'amener les élèves à devenir citoyens, à s'exprimer, à s'informer, à prendre la parole dans notre société démocratique.

La vidéo sur les lunettes de Google, un acteur majeur de l'Internet, que vous avez projetée est un bon exemple de ce qui peut être utilisé dans le cadre de l'éducation aux médias. Elle fait référence au livre, puisqu'on y voit une personne qui va à la librairie, en associant le nouveau matériel qu'elle promeut à la possibilité d'apprendre très vite. Il est intéressant de voir ce que véhiculent ces images, pour les utiliser en classe. Un exercice amusant consisterait à demander aux élèves de réaliser une parodie de ce petit film, en inventant un autre outil du futur.

Travailler sur les médias permet de comprendre les valeurs fondamentales de notre société, la liberté d'expression, la liberté de la presse.

L'un des dossiers du CLEMI qui a eu le plus de succès est consacré à la production de médias à l'école, au collège et au lycée sur les supports traditionnels des médias de masse et aujourd'hui sur le web. Les blogs d'information prennent le relais des journaux scolaires et des projets de radio et de télévision produits dans le cadre scolaire. Nous essayons de recenser tout ce qui existe dans ce domaine. D'ailleurs si l'on tape « journaux de classes en ligne » sur Google, rien ne remonte, c'est dire que sur le web ce qui est public n'est pas pour autant visible ! Il faut donc aller les chercher !

Nous nous intéressons aux méthodes, aux contenus, à ce qu'expriment les élèves dans leurs médias. Ces blogs sont hébergés sur des plateformes privées ou académiques. Une très grande liberté en matière d'hébergement est laissée à ceux qui mènent ce type de projet. Nos remontées du terrain nous indiquent cependant que selon les établissements, les académies, les rectorats, il est très difficile de savoir ce qui est permis et ce qui est interdit dans le domaine de la publication en ligne : ce n'est pas clair du tout ! Comme il s'agit de projets pédagogiques, les parents doivent être d'accord, le chef d'établissement doit donner son autorisation, l'ensemble de la communauté éducative doit être prévenue, ce qui est assez lourd. Il serait vraiment utile de préciser ce qui peut être fait ou pas, de fixer des règles.

L'an dernier, la circulaire autorisant les lycéens à publier des journaux imprimés a eu vingt ans. Les lycéens peuvent exercer eux-mêmes la responsabilité de leur publication à condition de diffuser leurs médias dans l'enceinte de leurs établissements. Cette condition qui s'impose aux médias lycéens est impossible à appliquer dans le contexte numérique.

Par ailleurs, certains projets sont publiés sur le web, d'autres à l'intérieur des espaces numériques de travail (ENT), dont la « fermeture » limite les possibilités d'échanges, de commentaires qui intéressent particulièrement les élèves, lesquels voient dans ces outils une façon de trouver leur place dans la grande marche du monde.

Dans le cadre de l'éducation à l'information, les élèves apprennent à naviguer sur le web, pratiquent la veille d'actualité, bref développent leur alphabétisme médiatique, ils s'initient aux méthodes de recherche d'information. Ces diverses activités s'intègrent dans les disciplines et dans la pédagogie. Mais cela pose plusieurs types de problèmes : l'énorme filtrage d'Internet dans les établissements scolaires sur tout le territoire.

Il faut souligner l'immense complexité de la prise en compte du numérique à l'école, qui ne se limite pas à l'introduction du tableau blanc interactif (TBI), ou à l'utilisation d'autres appareils qui seront dépassés un jour ou l'autre. Il faut faire face aux outils sociaux du web 2.0, apprendre à chercher l'information, la valider, la trier, confronter les sources. Les applications du web 2.0 permettent de sauvegarder, de partager, d'échanger, d'annoter, ce qui est riche d'enseignements, pour les élèves, comme pour les enseignants, et qui peut se faire dans le cadre de la classe.

Les médias numériques à l'école permettent de bâtir un véritable projet en réseau. Avec les enseignants, nous construisons une base de données qui nous permet de croiser les ressources et les méthodes. Les jeunes sont sur Facebook, moins sur Twitter, mais ils y arrivent de plus en plus, car Facebook devient « ringard ». Sur Twitter, les ados peuvent prendre plusieurs pseudos. Je m'inscris en faux contre l'idée que les élèves seraient sans défense face aux dangers des réseaux sociaux. Les élèves apprennent à devenir des experts dans le paramétrage et l'usage de ces réseaux, davantage ou plus vite parfois que les adultes. Twitter n'est pas encore massivement fréquenté par les jeunes. On peut remarquer que les dérapages y sont plutôt le fait d'adultes... Il faut être plus serein quant à la capacité des jeunes à se diriger au sein de ces réseaux.

A l'école, il faut aller au-delà, pour les initier à tout ce qu'ils ne connaissent pas, diversifier leurs usages vers plus de créativité. Ils peuvent utiliser des applications qui servent à l'écriture numérique, à bâtir des chronologies, par exemple, en les obligeant ainsi à chercher, à construire les informations et les images, en structurant les étapes de leur pensée. Beaucoup d'enseignants utilisent le web 2.0, mettent des vidéos sur Dailymotion ou Youtube, explorent les nouvelles possibilités de publication mises à leur disposition. Créer une page Facebook pour aider à la diffusion d'un blog, permet de travailler avec les élèves de façon constructive, afin d'apporter les réponses à de nombreuses questions : va-t-on créer un compte personnel ou une page ? Quelles règles de confidentialité appliquer ? Chaque projet est riche d'activités pédagogiques. Il faut absolument que les enseignants s'emparent des médias sociaux de manière créative. Beaucoup de « technopédagogues » échangent leurs bonnes pratiques sur Twitter. Ils sont avides d'essayer de nouveaux outils. Pourquoi ne pas contribuer à écrire, en classe, dans le cadre de leur enseignement, avec les élèves, des articles sur Wikipedia par exemple ? Il y a beaucoup de pistes à explorer !

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Merci. Combien d'enseignants formez-vous ? Je ne connais pas beaucoup de « technopédagogues ». Notre préoccupation, en tant que législateurs, est d'ouvrir ces innovations au plus grand nombre.

Mme Pauline Mercury, formatrice au centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI)

Elles échappent en partie au système institutionnel. Elles sont liées à des expériences individuelles, dont certaines sont emblématiques, comme celle de Laurence Juin, professeure en lycée professionnel, qui a introduit Twitter dans sa pédagogie, ou celle de Jean-Roch Masson, qui apprend à lire et à écrire aux élèves de CP avec Twitter également. Le CLEMI forme plus de 25 000 enseignants chaque année. Beaucoup d'entre eux pratiquent l'innovation.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente du groupe d'études « Médias et nouvelles technologies »

Je donne la parole à la salle.