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Pesticides : vers le risque zéro

10 octobre 2012 : Pesticides : vers le risque zéro ( rapport d'information )
Audition de Mme Nathalie Gouérec, coordonnatrice du Centre d'étude pour une agriculture durable plus autonome (Cédapa) et de M. Frédéric Darley (18 juillet 2012)

Mme Sophie Primas, présidente. - Nous vous remercions de participer à cette audition menée par la mission commune d'information sur les pesticides.

Je vous suggère de présenter l'activité du Cédapa. Le questionnaire que nous vous avons fait parvenir pourrait éventuellement servir de support à cette présentation.

M. Frédéric Darley. - Le Cédapa est une structure technique apportant une assistance aux agriculteurs, dans le cadre d'un régime associatif. Due à M. André Pochon, sa création s'est faite avec le concours de l'Institut national pour la recherche agronomique (INRA).

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Existe-t-il une structure nationale ?

M. Frédéric Darley. - Non. Son organisation est départementale, avec toutefois un « réseau agriculture durable » couvrant la France entière.

Mme Nathalie Gouérec. - En pratique, le Cédapa est présent surtout dans le Grand-Ouest et un peu dans le Sud-Ouest.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Comment est-il financé ?

Mme Nathalie Gouérec. - Nous percevons les contributions des agriculteurs, augmentées de subventions départementales ou régionales, sans oublier l'aide apportée par l'agence de l'eau. Un groupe d'agriculteurs participe à Écophyto 2018 ; certains financements sont procurés par d'autres actions environnementales, comme celle centrée sur la qualité de l'eau.

M. Joël Labbé. - Avez-vous élaboré un projet européen ?

Mme Nathalie Gouérec. - Pas aujourd'hui, mais nous en avons eu autrefois.

Mme Sophie Primas, présidente. - Quelles sont vos activités en matière de pesticides ?

Mme Nathalie Gouérec. - Nous intervenons principalement sur les élevages de bovins, d'ovins ou de caprins. Nos adhérents utilisent principalement des prairies temporaires, car leurs bêtes se nourrissent avant tout d'herbe ; ils réduisent ainsi les intrants tout en assurant une alimentation équilibrée aux ruminants, qui mangent peu de soja. L'idée est de gagner plus en réduisant les charges.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - L'initiative revient donc aux éleveurs. Comment la développer ?

M. Frédéric Darley. - Les agriculteurs membres du réseau ont élaboré un cahier des charges national validé par l'INRA.

Mme Nathalie Gouérec. - Notre vérité provient de l'expérience agricole. Loin de relever d'un positionnement théorique, le cahier des charges agro-environnemental est le seul issu des pratiques du terrain. Il n'a pas été conçu dans des bureaux.

M. Joël Labbé. - Que pense M. André Pochon de la prairie permanente ?

M. Frédéric Darley. - Elle n'est pas éternelle.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Combien votre réseau compte-t-il d'éleveurs ?

Mme Nathalie Gouérec. - Environ 3 000.

M. Henri Tandonnet. - La filière lait est-elle adossée à votre démarche ?

Mme Nathalie Gouérec. - Le lait d'herbage a des propriétés intéressantes pour la santé, notamment via les Oméga 3 et les Oméga 6. Certains éleveurs ont tenté de créer une filière de laiterie paysanne à destination de la restauration collective, mais l'initiative était sans doute prématurée. En novembre dernier, nous avons nommé un chargé de mission qui doit proposer des mesures à même d'améliorer la transformation et la valorisation du lait herbager. En ce domaine, l'obstacle à surmonter est simple : l'économie favorise les systèmes intensifs.

M. Joël Labbé. - Au fond, quelle est la différence entre votre pratique et celle de l'agriculture bio ?

M. Frédéric Darley. - Nous n'excluons pas le levier chimique en dernier recours. L'agriculture durable intervient sur le même marché que l'agriculture conventionnelle, avec des marges et des productivités semblables.

Mme Nathalie Gouérec. - Les fermes laitières herbagères produisent autant de lait à l'hectare, mais leurs vaches mangent moins de maïs et plus d'herbe, qui pousse bien dans nos régions.

M. Frédéric Darley. - Sur le plan économique, notre modèle est d'autant plus performant que l'énergie et les intrants coûtent cher.

Mme Nathalie Gouérec. - Nous utilisons l'indice de fréquence des traitements (IFT). Sa valeur en Bretagne s'établit à 2 en moyenne, contre 0,2 à 0,3 chez nos adhérents. Comment avons-nous pu diviser par sept le nombre de traitements ? Grâce à la rotation des cultures, qui réduit les besoins en intrants.

Mme Sophie Primas, présidente. - L'IFT n'est-il pas élevé dans la mesure où l'absence de traitement accroît les risques ?

M. Frédéric Darley. - C'est ce qu'avancent les vendeurs de produits phytopharmaceutiques. Or, je préconise une autre approche que le rendement maximal. Recherchons plutôt un optimum de rendement réduisant autant que faire se peut l'emploi de produits phytopharmaceutiques. Comparables en valeur à celles obtenues par l'agriculture conventionnelle, nos marges brutes sont aussi régulières, car nous utilisons des espèces naturellement résistantes. Et donc les années difficiles, lorsqu'on a utilisé tout de même des pesticides, on a enregistré malgré tout des pertes de récolte.

M. Joël Labbé. - Êtes-vous hostiles à la nouvelle règlementation concernant les semences ?

M. Frédéric Darley. - Les semences ne sont pas un gros poste de dépense mais nous voulons reprendre la maîtrise du vivant, ce que ne permet pas cette règlementation.

M. Gérard Le Cam. - Le maïs est très consommateur d'intrants. Pensez-vous qu'il faille sortir de la dépendance au maïs ?

M. Frédéric Darley. - Le maïs peut être cultivé avec peu d'intrants s'il s'intègre dans une rotation. Ce qui rend nécessaire l'emploi de produits chimiques, c'est la spécialisation des exploitations.

Mme Sophie Primas, présidente. - Les ventes de produits phytopharmaceutiques augmentent malgré l'existence de solutions alternatives.

M. Frédéric Darley. - Il est difficile de changer ses pratiques agricoles. En outre, la chimie simplifie la tâche. Son emploi croissant est très cohérent avec la réduction du nombre de personnes qui s'activent sur les exploitations : la productivité à l'hectare diminue, mais la productivité du travail augmente.

Mme Nathalie Gouérec. - Nos agriculteurs gagnent au moins aussi bien leur vie que ceux pratiquant l'agriculture conventionnelle. La confusion entre chiffre d'affaires et revenu reste fréquente.

Mme Sophie Primas, présidente. - Même parmi les jeunes ?

Mme Nathalie Gouérec. - Oui !

On sélectionne actuellement des vaches sur leur capacité à produire du lait, alors que l'important est leur fertilité. Or, ces deux objectifs sont contradictoires. En Nouvelle-Zélande, on sélectionne des vaches pouvant se contenter d'une seule traite par jour. Les signaux réglementaires donnés en France sont incohérents.

Mme Sophie Primas, présidente. - Pourriez-vous citer un exemple ?

Mme Nathalie Gouérec. - Les normes applicables aux vaches laitières prennent en compte les rejets d'azote, mais le plan « algues vertes » incite à laisser les vaches dans les champs.

Mme Sophie Primas, présidente. - Dans chaque cas, la démarche semble fondée.

Mme Nathalie Gouérec. - Oui, mais une norme unique limite fixant 170 kg d'azote par hectare est laxiste pour le maïs et excessivement restrictive pour l'herbe, car elle prend en compte les rejets en négligeant la valorisation. Si l'on disait que le coût de l'énergie et des intrants allait augmenter, les agriculteurs réduiraient l'emploi des pesticides... à condition que tous les signaux indiquent la même direction.

Mme Sophie Primas, présidente. - Le diable est-il dans les détails ?

Mme Nathalie Gouérec. - En effet. Les agriculteurs sont des acteurs économiques rationnels et intelligents, à même d'aller dans le sens voulu par la société, pourvu qu'elle s'exprime clairement.

M. Frédéric Darley. - Malheureusement, le milieu agricole est fermé sur lui-même.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Parmi les agriculteurs qui s'installent, certains proviennent de couches sociales autres qu'agricoles.

Mme Sophie Primas, présidente. - La profession va s'ouvrir.

Mme Nathalie Gouérec. - Souhaitons-le. Dans les écoles, on parle de plus en plus agriculture durable, mais l'intérêt pour le machinisme l'emporte. La culture dominante est celle du rendement. Toute interdiction de produit phytopharmaceutique est vécue comme une contrainte, alors que les agriculteurs sont les premières victimes des pesticides !

M. Frédéric Darley. - Le syndicat majoritaire, la F.N.S.E.A, porte l'agriculture vers l'agrandissement des propriétés, vers l'utilisation accrue de la technologie pour surmonter les problèmes de pollution. Ce n'est pas nécessairement le retour à l'agronomie.

Mme Sophie Primas, présidente. - J'ai été frappée par la technicité des agriculteurs bio rencontrés par la mission, qui utilisent beaucoup de techniques, sont extrêmement modernes et pratiquent la sélection.

M. Frédéric Darley. - Prenons l'exemple du lisier de porc : le syndicat majoritaire oriente l'activité vers la mécanisation avec une filière « lisier », plutôt que vers la restructuration de la filière porcine.

Mme Nathalie Gouérec. - La FNSEA privilégie l'adaptation des pratiques, non l'évolution du système.

La rotation entre maïs et blé est incompatible avec la réduction des produits phytopharmaceutiques. En revanche, on peut en diminuer l'usage en repensant le système d'exploitation, avec une rotation plus longue faisant alterner la luzerne - pendant trois ou quatre ans d'affilée - avec le maïs et le blé. Le mélange d'espèces ouvre également des perspectives intéressantes, bien que notre connaissance des interactions entre céréales et légumineuses soit purement empirique. Envisager le désherbage mécanique dans le cadre actuel reviendrait à s'engager dans une impasse. Ce que nous faisons n'a rien d'un retour en arrière. C'est moderne et stimulant.

M. Joël Labbé. - Votre logique n'est pas celle de l'agriculture raisonnée, c'est celle de l'agriculture intensive. Votre réseau est-il principalement familial ?

M. Frédéric Darley. - Nos adhérents sont surtout des exploitants familiaux.

M. Gérard Le Cam. - L'élevage de porcs nécessite beaucoup de céréales.

M. Frédéric Darley. - Théoriquement, on peut envisager un assolement collectif : tel producteur de porcs laisserait un éleveur de vaches utiliser une surface pour faire pousser de l'herbe, mais cette pratique se heurte à l'attachement quasi viscéral éprouvé par un paysan pour sa terre.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Que pensez-vous du Certiphyto ?

M. Frédéric Darley. - Cette formation dure deux jours, ce qui est en soi une belle performance. Elle fait prendre conscience du risque sanitaire direct induit par l'emploi des pesticides, mais le volet agricole de la réduction se limite à une initiation. La formation n'est pas très poussée.

Mme Sophie Primas, présidente. - Grâce à cette formation, les agriculteurs accordent donc un peu plus d'attention aux risques que font peser les pesticides.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Toute la société en parle ! Certains agriculteurs sont gravement atteints. C'est notoire.

M. Frédéric Darley. - On sait qu'il y a de nombreux cas. La maladie de Parkinson semble ainsi corrélée aux produits phytopharmaceutiques. Mais on manque encore de données pour relier les pathologies aux pesticides.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - C'est officiellement reconnu.

M. Gérard Le Cam- Nous en avons vu de tristes exemples en Bretagne.

Mme Nathalie Gouérec. - Dans les champs, certains agriculteurs traitent sans protection. Nous avons un groupe d'agriculteurs engagés dans le plan Écophyto. Il est possible de diviser immédiatement par deux l'usage de produits phytopharmaceutiques.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Une expérience réalisée par l'INRA prouve que l'on peut réduire de 30 % des intrants utilisés.

Mme Nathalie Gouérec. - Oui. Pour aller au-delà, il faut faire évoluer le système. Le Cémagref et l'INRA l'ont démontré.

Depuis cinq ans, le réseau d'agriculture durable s'est engagé dans l'élaboration d'un cahier des charges pour les grandes cultures. Nous réfléchissons globalement sur l'exploitation, avec un double objectif : maintenir les revenus des agriculteurs et diminuer l'usage de produits phytopharmaceutiques. Mais la réduction des pesticides ne peut se concevoir isolément. L'emploi d'azote est également réduit, des protéagineux sont réintroduits dans les assolements. Ce cahier des charges permet de réduire les utilisations de pesticides de manière spectaculaire.

M. Henri Tandonnet. - Pensez-vous que des taxes peuvent dissuader de recourir aux produits phytopharmaceutiques ?

M. Frédéric Darley. - Ce qui fera évoluer les pratiques agricoles, c'est le prix excessif des produits chimiques. L'action sur les prix est efficace, mais il est regrettable de recourir à ce levier. En outre, toute hausse artificielle des prix encourage l'approvisionnement parallèle.

Mme Nathalie Gouérec. - À mon sens, le prix exprime un signal politique plus qu'un enjeu économique. Changer de système est logique, car il faut penser autrement son exploitation.

Mme Sophie Primas, présidente. - Une telle évolution mettrait-elle en cause la rentabilité des investissements déjà réalisés ?

M. Frédéric Darley. - Ces dernières années, les revenus nets des céréaliers sont identiques aux primes PAC perçues. Il faudra donc verdir la politique agricole commune.

Mme Nathalie Gouérec. - Le matériel utilisé pour le travail du sol n'a pas besoin d'être changé. En revanche, la reconversion d'une exploitation exige un grand investissement immatériel.

Mme Sophie Primas, présidente. - Comment changer de système ?

M. Frédéric Darley. - Lorsqu'un agriculteur s'engage dans un système fourrager économe en intrants (SFEI), le Cédapa l'accompagne.

Mme Nathalie Gouérec. - Toutes les étapes sont suivies. Il faut plusieurs années pour qu'un rendement accru de l'herbe permette de réduire l'usage du maïs. Pendant ce temps, l'accompagnement individuel se conjugue avec une participation à des rencontres entre agriculteurs. Ainsi, l'expérience est partagée.

M. Henri Tandonnet. - Bénéficiez-vous d'aides ?

Mme Nathalie Gouérec. - Il y a le dispositif agroenvironnemental. Nous avons un projet sur les grandes cultures économes en intrants, avec un cahier des charges.