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Arctique : Préoccupations européennes pour un enjeu global

2 juillet 2014 : Arctique : Préoccupations européennes pour un enjeu global ( rapport d'information )

D. L'EXPRESSION DES PEUPLES DE L'ARCTIQUE

Il est difficile de donner le nombre exacte de peuples de l'Arctique, tout comme il est difficile de donner le nombre précis de personnes appartenant à ces communautés. « L'immensité de leurs territoires de pratiques, leur dispersion et leurs mobilités saisonnières, l'intégration aléatoire de critères ethniques dans les recensements nationaux ont compromis un quantification réaliste des peuples du nord »8(*).

Cependant, sur un territoire de près de 8 millions de km², il est communément admis que quatre millions de personnes vivent au-delà du cercle polaire. Parmi elles, il y aurait entre 10 et 12,5 % d'autochtones. Ces 400 000 à 500 000 individus peuvent être répartis en trois grands groupes.

Le premier, et le moins important, est le peuple Sami, qui vit au nord de l'Europe, en Laponie. On estime qu'il y a plus de 80 000 Sames aujourd'hui. 50 000 à 60 000 vivraient ne Norvège, 20 000 en Suède, 7 000 en Finlande et 2 000 en Russie, près de Mourmansk.

Les Inuits constituent le second groupe. Il peuple le nord du continent américain au sens large, c'est à dire du Groenland à l'Alaska en passant par le Grand nord canadien. Ils sont plus de 56 000 au Groenland, 20 000 au Canada et 45 000 en Alaska. Si on leur adjoint plusieurs autres peuples autochtones vivant sur ces territoires (Métis, Indiens, Athabaskans, Inupiats ou encore Aléoutes), on parvient à une population de 120 000 à 150 000 individus.

Enfin, 250 000 individus environ peuplent le grand nord russe : des Nenets aux Tchoutktches et aux Koriaks, en passant par les Dolagnes et les Evenks. On les nommait jadis, en Russie puis en URSS, « les petits peuples du Nord », soit une vingtaine de groupes ethniques.

Ces populations sont donc faibles en nombre, reculées et dispersées sur un territoire immense. Elles ne constituent pas un groupe homogène mais sont marquées par la diversité : leurs langues, leurs rites, leurs traditions et leurs coutumes, leur mode de vie (chasseurs/pêcheurs, nomades/sédentaires), leur habitat, leur alimentation et leur accès à l'eau sont autant de signes distinctifs. Thierry Garcin parle d'une « marqueterie de communautés ».

Si ces communautés ont été marquées par la tentative d'assimilation à des sociétés dominantes, leur évolution et leur traitement est le résultat de politiques nationales. Pour les Inuits et les Sames, la tentative d'assimilation a laissé la place à une politique visant la reconnaissance de leur identité et de leur culture, qui frôle parfois le folklorisme ou l'instrumentalisation.

Cette différenciation porte aussi sur les droits qui leurs sont reconnus. Les droits des autochtones sont bien protégés et officialisés dans les pays occidentaux : Le Groenland est une exception dans ce paysage, il forme un ensemble géographique et politique autonome au sein du Royaume du Danemark qui pourra peut-être former un jour un État indépendant ; aux États-Unis comme au Canada, le système fédéral (État fédéré de l'Alaska, Territoires du Grand nord canadien) fait que l'attribution de droits s'accompagne de la dévolution de pouvoirs politiques ; les Sames disposent d'un Parlement consultatif pour défendre leur culture et leurs traditions dans chacun des pays de l'Arctique européen.

En revanche, les peuples du nord de la Russie sont moins bien traités : nombreux et dispersés, ils ne bénéficient pas de droits spécifiques ; ils sont inclus dans des collectivités diverses et variées (république autonome, district autonome, région, etc...), sédentarisés et sans représentation politique forte. Ces communautés avaient déjà été fragilisées (précarisation sociale et identitaire) par la première offensive minière et énergétique des années 50 en URSS, qui avait entrainé le développement de l'urbanisation de la Sibérie. La volonté réaffirmée de développer plus encore l'exploitation de l'Arctique russe par un pouvoir centralisé appuyé sur des oligarques ne laisse pas augurer qu'ils seront mieux traités dans un avenir proche...

Le cas des peuples autochtones russes n'est cependant pas isolé. En Europe et au Canada, les projets industriels et touristiques bousculent des modes de vie plus en phase avec la nature et soucieux de préserver l'environnement. De plus, les difficultés sociales sont réelles : reléguées jusque-là dans le Grand nord, les populations autochtones souffrent à la fois d'un retard de développement et d'un mal-être social, parfois dû à une migration vers les grandes métropoles (Copenhague, Toronto, Montréal). Cela est particulièrement mesuré au Canada où l'indice de développement humain et l'indice de bien-être des communautés du Grand nord sont inférieurs à ceux du reste de la population canadienne.

Cependant, en dépit de cette fragmentation nationale, les dernières décennies ont montré une « internationalisation de la conscience autochtone », selon Éric Canobbio. Les peuples arctiques (Inuits, Sames, peuples sibériens) se sont ainsi regroupés dans des associations fondées sur leur origine et leur aire d'influence. Elles sont membres d'organisations internationales comme l'ONU et participent aux travaux du Conseil Arctique. On en dénombre six :

- le Conseil Sami, qui représente les Sames, Européens du nord que nous appelons aussi Lapons. Il a été créé le 18 août 1956 pour représenter les Sames de Norvège, Suède et Finlande. En 1992, ils ont été rejoints par des Sames de Russie. Le Conseil représente entre 80 et 85 000 Sames ;

- la Conférence circumpolaire inuite (ICC) a été créée en juin 1977 pour représenter les 160 000 Inuits du Canada, du Groenland, d'Alaska et de Russie ;

- l'Association russe des populations autochtones du nord (RAIPON), fondée en 1993, fédère 40 peuples arctiques et représente 250 000 personnes. Le 1er novembre 2012, invoquant un décalage entre son statut et ses actions, le Ministère russe de la Justice a annoncé sa dissolution. Des négociations au Conseil arctique, notamment, ont permis de proroger son existence, moyennant une révision des statuts en mars 2013 ;

- l'Association internationale aléoute (AIA) représente les populations des Îles Aléoutiennes américaines et russes, soit 18 000 personnes recensées en 2013. Créée en 1998, elle est devenue participant permanent la même année ;

- le Conseil des Athabaskans de l'Arctique (AAC) représente la population athabaskane qui vit en Alaska et dans le nord-ouest du Canada, et des indiens Apaches et Navajos vivant aux États-Unis, soit au total près de 45 000 personne. Il est présent au Conseil de l'Arctique depuis 2000 ;

- le Conseil international gwich'in (GCI), créé en 1999, représente certaines communautés d'Alaska et du Canada appartenant groupe linguistique des Athabaskans. Près de 9 000 personnes sont ainsi représentées, mais leur langue et leur culture sont aujourd'hui en net recul. Il participe au Conseil arctique depuis 2000.

Source : La Documentation française

Eu égard à l'importance numérique des populations qu'ils représentent (95 % du total), l'ICC (160 000 personnes, 28 % des populations premières arctiques), la RAIPON (250 000 personnes, 44 %) et, dans une moindre mesure, le Conseil Sami (85 000 personnes, 15 %), sont de loin les plus importants et les plus influents. Les plus critiques à l'égard des États sont l'ICC et le Conseil Sámi et, dans une moindre mesure, l'AAC. Malgré l'importance des populations qu'elle représente, la RAIPON est plus en retrait eu égard à ses rapports avec les autorités russes.

Ce début d'organisation politique des peuples du Grand nord et la place grandissante qui leur est faite n'est cependant pas homogène. Leur représentation et leur expression constituent pourtant l'un des enjeux des développements de l'Arctique au XXIe siècle.


* 8 Eric Canobbio, Atlas des pôles.