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Actes du colloque Femmes résistantes, organisé le 27 mai 2014 dans le cadre de la première commémoration, au Sénat, de la Journée nationale de la Résistance

18 juillet 2014 : Actes du colloque Femmes résistantes, organisé le 27 mai 2014 dans le cadre de la première commémoration, au Sénat, de la Journée nationale de la Résistance ( rapport d'information )

Troisième table ronde :
La vie après la Résistance - L'engagement au service de la Cité

Présidence : Rose-Marie Antoine,
Directrice générale de l'Office national des Anciens Combattants et Victimes de Guerre

Intervenants :

Christine Bard

Professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers

Sabrina Tricaud

Docteure en histoire, chercheure associée au Centre d'Histoire de Sciences-Po

Laurence Cohen

Sénatrice du Val-de-Marne, groupe communiste, républicain et citoyen

Christiane Demontès

Sénatrice du Rhône, groupe socialiste

Alain Gournac

Sénateur des Yvelines, groupe de l'Union pour un Mouvement populaire

Françoise Laborde

Sénatrice de Haute-Garonne, groupe du Rassemblement démocratique et social européen

Joëlle Garriaud-Maylam

Sénatrice représentant les Français établis hors de France,
groupe de l'Union pour un Mouvement populaire

Une vidéo de Mmes Hélène Luc et Cécile Goldet, anciennes sénatrices, est projetée

1. Introduction : Rose-Marie Antoine, Directrice générale de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre

Je suis heureuse que la vidéo qui vient d'être projetée ait permis à Cécile Goldet, qui a été sénatrice de Paris de 1979 à 1986 et qui n'est malheureusement pas en mesure d'assister à ce colloque, d'être quand même présente parmi nous. Pour moi qui l'ai bien connue, c'est très émouvant de la revoir.

Nous abordons donc maintenant la dernière partie de ce colloque, consacrée à la vie après la Résistance, et plus particulièrement à l'engagement au service de la Cité qui caractérise un certain nombre de résistantes.

Pour certaines d'entre elles, cet engagement a commencé par la vie politique. Au niveau national tout d'abord, les résistantes ont indéniablement contribué à féminiser les premières assemblées élues après la guerre, alors même que, il faut le rappeler, elles ont voté pour la première fois en 1945 ! Pour d'autres anciennes résistantes, cet engagement politique a pris la voie de mandats locaux, qui se sont d'ailleurs poursuivis dans certains cas au Parlement, comme nous le verrons tout à l'heure.

Il faut bien reconnaître cependant que cette greffe n'a pas toujours bien pris, et que la féminisation des assemblées n'a pas été très durable. Je vous propose d'écouter ce que Lucie Aubrac déclarait sur ce sujet, de manière très éclairante, en 1975 :

« Je pense que la Résistance a entraîné une mutation profonde et radicale des mentalités et des motivations féminines. [...] Si, à la Libération, les assemblées comptaient un nombre important de femmes, ce nombre se dégrada vite. Le retour des structures politiques d'avant-guerre, les jeux fastidieux d'un parlementarisme formel et souvent courtisan, et - pourquoi pas - l'atavisme masculin réinstallé dans de vieilles formes de pensée, ont éloigné les femmes des représentations nationales.

Pourtant elles sont restées attentives aux problèmes du monde contemporain. Leur mutation qui les rend disponibles pour d'autres engagements a, entre autres, permis à une nouvelle génération de continuer ses conquêtes en partant d'un acquis irréversible54(*) ».

Je cède sans plus tarder la parole à Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers, qui va poser la question des « oubliées de l'histoire », un sujet que les débats sur la féminisation du Panthéon ont inscrit ces derniers mois dans notre actualité.

2. Des oubliées de l'histoire ? (Christine Bard)

Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers55(*)

Quelle est la place mémorielle des sénatrices issues de la Résistance ?

Cernons d'abord un peu mieux ce groupe des conseillères de la République élues en décembre 1946, même s'il n'est pas perçu comme un « groupe » et que la nouveauté de la présence d'élues de sexe féminin n'est pas alors commentée56(*).

Les conseillères de la République sont peu nombreuses et leur nombre chute rapidement. Elles sont 22 soit 7 % en 194657(*), puis 13 en 1948, 9 en 1952, soit 3 %.

Sur les 22 premières élues, 11 sont communistes. C'est le Parti communiste qui assure la meilleure représentation aux femmes, puisqu'elles sont 13 % des sénateurs communistes, 7 % pour les socialistes et 5 % pour le MRP (Mouvement républicain populaire). Quelle que soit leur couleur politique, elles sont spécialisées, pour les trois quarts de leurs interventions, dans les domaines perçus comme féminins : santé, famille, enfance, logement...

Rien ne paraît mémorable dans cet événement de l'entrée des femmes dans la Haute Assemblée. Si l'on suit le diagnostic établi par William Guéraiche dans sa thèse d'histoire sur L'évolution de la répartition du pouvoir entre les sexes58(*), la Libération est un rendez-vous manqué. Très vite vont se dissiper les illusions, les espoirs que pouvaient avoir les résistants sur la création d'une société plus juste, plus égalitaire, plus démocratique, y compris dans sa conception et sa pratique des relations entre les sexes. L'explication se situe quelque part entre le poids de l'ordre politique genré et l'insuffisance de la mobilisation des Françaises pour leurs droits59(*). Cinquante ans plus tard, la mobilisation pour la parité soulignera que les femmes parlementaires sont moins nombreuses qu'à la Libération, et l'on se souviendra que beaucoup de ces premières élues de la République étaient issues de la Résistance.

Plus de la moitié de ces femmes politiques sont résistantes. Et celles qui sont mises en avant dans les responsabilités sont toutes issues de la Résistance60(*). La Résistance est un vivier essentiel du recrutement des femmes politiques à la Libération. Ce phénomène est bien connu aussi pour les hommes, mais il est accentué pour les femmes, qui ne sont pas seulement des « veuves de » ou des « filles de » résistants, mais bien des résistantes à part entière.

La trace mémorielle de ces résistantes est plutôt faible61(*). Je proposerai ici une réflexion en deux temps : sur le caractère minoritaire du groupe qu'elles forment, puis sur ce qui a pu entraver ou au contraire encourager leur mémoire.

La sous-estimation est un phénomène bien connu en histoire des femmes. Il se vérifie pour la Résistance. Six femmes Compagnons de la Libération sur 1 059, 4 000 médaillées et moins de 15 % des CVR (Combattants Volontaires de la Résistance)62(*). Et l'on tombe plus bas dans les index des livres sur la Résistance, autour de 2 ou 3 % : l'historiographie accentue gravement la discrimination.

Les mythologies de la Résistance conduisent en effet à minorer la part des femmes. C'est l'un des effets de l'emphase mise sur la lutte armée notamment. Il faut évidemment se demander qui écrit l'Histoire et quand. L'écriture de l'histoire est une forme de pouvoir, très inégalement partagé entre les sexes. Cela commence à changer dans les années 1970, avec une dynamique féministe qui crée le désir d'une autre histoire, par le bas, une histoire des oubliées de l'Histoire, justement63(*). L'histoire orale se développe, le témoignage est réhabilité (comme source documentaire digne d'intérêt et même, dans bien des cas, essentielle). De nouveaux moyens techniques, tels que le magnétophone et la caméra vidéo, soutiennent le développement d'une histoire contemporaine dans laquelle les femmes existent. Nombre d'études auront alors à coeur de rendre justice aux oubliés de la Résistance : les femmes, mais aussi les étrangers et les Juifs, des deux sexes par exemple, comme le souligne Rita Thalmann, dans le premier numéro de la revue Clio en 199564(*).

Lucie Aubrac écrivait dans la préface au livre de l'historienne Margaret Collins-Weitz :

« Les Combattantes de l'ombre, j'aime ce titre car il veut dire aussi que, une fois la France libérée, la liberté retrouvée, les femmes ne se sont pas considérées comme des héroïnes. On ne connaît pas, chez toutes ces soeurs en résistance, d'association pour réclamer postes ou décorations au nom de leurs activités »65(*).

Il est important de souligner ce fait : la subjectivation et la socialisation différenciée selon le sexe. La fameuse modestie féminine conduit bien des résistantes à se taire après la guerre sur leurs activités, à sous-estimer leur rôle, à négliger de demander une reconnaissance officielle de leur engagement. Cette sous-estimation féminine est un trait genré assez stable, mais renforcé par le contexte des années 1940. C'est, pour le féminisme, le « creux de la vague »66(*). L'idéologie familialiste triomphe, associée à un ordre moral post-vichyste67(*). Un large consensus se forme sur une conception très différentialiste des identités sexuées, des rôles des femmes et des hommes dans la société, d'où l'énorme scandale provoqué par Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, en 1949. C'est l'époque du baby-boom et des publicités qui montrent l'épouse au foyer, ceinte de son tablier de ménagère et attendant le retour du chef de famille. Après une période d'exception, la Résistance (qui a représenté une transgression pour les femmes, alors que le modèle viril d'engagement et de combat pouvait inviter au contraire les hommes à résister), le retour à l'ordre s'opère68(*).

Essayons maintenant de comprendre les raisons de cet effacement des résistantes, en réfléchissant à ce qui fabrique la mémoire collective, expression finalement assez trompeuse, car il y a en réalité des mémoires plurielles, créées et diffusées par différents vecteurs mémoriels.

La mémoire institutionnelle est de peu de poids pour ces femmes. Il n'y a pas de mémoire du Sénat spécifiquement dédiée à ces résistantes. D'où l'intérêt de ce moment que nous vivons aujourd'hui, qui mêle le mémoriel et l'histoire. Notons tout de même que sans les fiches biographiques du Sénat, plusieurs de ces résistantes élues de la République seraient complètement absentes sur Internet69(*). La mémoire institutionnelle peut aussi renvoyer aux honneurs de la République : la Légion d'Honneur par exemple. Mais l'Ordre est à sa manière sexiste, et ne s'intéresse à la promotion et à la visibilité de ses décorées que depuis peu70(*).

Du côté de la mémoire nationale, le Panthéon capte l'attention. Deux résistantes et déportées viennent d'être distinguées : Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz de Gaulle. Le geste est tardif : le Panthéon a été exclusivement masculin jusqu'en 1995, quand Marie Curie y est entrée. Le Panthéon donne une bonne idée du déficit mémoriel dont souffrent les femmes. On peut noter que la parité de la prochaine panthéonisation (deux femmes, deux hommes) ne tient pas compte du rattrapage mémoriel attendu par les féministes. Le choix exclusif de la Résistance a également déçu qui attendait la reconnaissance de l'apport du féminisme, en particulier à travers la figure d'Olympe de Gouges71(*).

L'intégration dans la mémoire du mouvement ouvrier est une voie majeure en raison du poids des communistes à la Libération. Le Parti communiste, bien qu'il ne soit pas exempt de machisme, soutient assez systématiquement la cause des femmes. C'est bien le cas pour le suffrage féminin, défendu à la Commission de réforme de l'État à Alger par Fernand Grenier alors que seule l'éligibilité était proposée, en mars 1944. L'existence d'organisations féminines telles que l'Union des Jeunes Filles de France et l'Union des Femmes françaises (UFF) assure aux militantes communistes un rôle valorisé, même s'il est second. L'UFF se vit comme le fruit de la Résistance féminine, comme l'incarnation de la Résistance féminine, et c'est une organisation de masse. Avec ténacité, elle cultive la mémoire résistante, honorant notamment la figure de Danielle Casanova. Les 8 mars sont des occasions annuelles de le faire72(*). C'est l'UFF qui a l'initiative du premier grand colloque sur les femmes dans la Résistance, qui a eu lieu à la Sorbonne en 197573(*). La Confédération générale du travail (CGT) relaie cette sensibilité particulière dans la commémoration du rôle des femmes dans la Résistance.

Citons aussi le rôle de Rolande Trempé, ancienne résistante et professeure d'histoire contemporaine (à l'Université de Toulouse le Mirail) et de sa doctorante, Marie-France Brive, qui a commencé une thèse sur l'histoire des femmes dans la Résistance74(*). Citons aussi le film réalisé par Rolande Trempé : Résistantes, de l'ombre à la lumière75(*). Enfin, citons toutes les recherches faites pour le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (conçu comme un lieu de mémoire par son fondateur, Jean Maitron), qui assure, pour toutes ces femmes, résistantes et militantes, une place dans l'histoire et la mémoire.

Mais le vecteur mémoriel le plus efficace est celui qui a été développé par celles qui étaient les plus concernées par le devoir de mémoire et la nécessité de témoigner : les résistantes elles-mêmes, dans le domaine associatif qu'elles ont créé. Dès 1944, l'Amicale des prisonnières de la Résistance est constituée. Elle se fond dans l'Association des déportées et internées de la Résistance, dont les statuts sont déposés en 1945. Association féminine, elle veut « poursuivre la solidarité » qui avait uni ces femmes dans les prisons, les convois, les camps. L'immense majorité des survivantes a rejoint à un moment ou à un autre l'Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance, malgré les tensions politiques internes entre communistes et non communistes. En 2000, l'association a encore 660 cotisantes. Elle se dissout en 2006 après avoir donné ses archives à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre. Ces archives, la revue de l'association, les ouvrages réalisés sur l'univers concentrationnaire témoignent d'une activité qui a perduré, qui s'est renouvelée aussi, contre le négationnisme, le néonazisme, pour l'indemnisation des déportées victimes d'expérimentations pseudo médicales76(*)... Le travail de préservation de la mémoire et de transmission accompli par l'ADIR est vraiment extraordinaire.

Spontanément, les résistantes sont souvent considérées comme féministes. C'est en réalité peu le cas dans cette génération et leur engagement n'est pas relié à la défense des droits des femmes en particulier. Sans nous attarder sur cette confusion, signalons tout de même qu'il y a bien des féministes parmi les résistantes et d'anciennes résistantes qui vont s'engager pour les droits des femmes.

Parmi les conseillères de la République en 1946, citons Marie-Hélène Lefaucheux, qui oeuvre pour des positions communes aux femmes élues. Citons aussi la première femme ministre, Germaine Poinso-Chapuis77(*), qui n'a pas été sénatrice, mais députée et ministre en 1947-194878(*).

Oubliées de l'histoire ? La question méritait d'être posée, même si le sort mémoriel des résistantes n'est pas le moins enviable. Le test de popularité de la panthéonisation montre qu'elles comptent désormais parmi les « grands hommes » à l'égard desquels la patrie exprime sa reconnaissance. Les résistantes restent aussi dans la mémoire collective celles grâce à qui les Françaises sont devenues citoyennes, en 1944 (même si c'est un peu plus compliqué en réalité et si cette affirmation renvoie au néant l'histoire des luttes féministes pour le droit de vote)79(*). Aujourd'hui la mémoire et l'histoire s'unissent pour intégrer ce passé dans notre temps présent. Comme le disait si bien Lucie Aubrac, « résister se conjugue toujours au présent »80(*) [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Merci, Christine Bard, de nous avoir retracé ces parcours mémoriels et de sortir de l'oubli ces femmes. Je voudrais à ce stade vous dire combien les femmes, en général, après la guerre, n'ont pas été très friandes de décorations et de reconnaissance de la Nation. J'en parle en connaissance de cause car en tant que directrice générale de l'ONAC, qui donne les titres de reconnaissance de la Nation, je dispose des chiffres et des informations qui m'amènent à tenir ces propos aujourd'hui. Il y a quelques mois j'ai reçu le président de l'Association des Médaillés de la Résistance, M. Lucien Duval, sur le point d'être décoré de la plus haute distinction, la Légion d'Honneur. Il m'a fait part d'une injustice envers son épouse, résistante pour laquelle aucune demande n'a jamais été présentée. Il m'a dit combien il aimerait, à leur âge avancé, qu'elle soit enfin reconnue.

Effectivement, nous avons examiné le cas de cette dame et nous sommes très vite rendu compte qu'elle avait effectivement été résistante, sans qu'aucune demande de reconnaissance n'ait été faite. Mais au moment où le dossier était complet, où elle devait recevoir la Légion d'Honneur, elle est morte, en décembre 2013, et son mari l'a suivie trois mois plus tard. Ce témoignage très émouvant montre qu'au soir de leur vie, certains hommes ont eu une pensée pour leur compagne, qui méritait aussi cette reconnaissance.

Je donne à présent la parole à Sabrina Tricaud, chercheure associée au Centre d'histoire de Sciences-Po, qui va nous présenter un portrait de groupe des sénatrices issues de la Résistance.

3. Portrait de groupe des sénatrices issues de la Résistance (Sabrina Tricaud)

Sabrina Tricaud, docteure en histoire, chercheure associée au Centre d'Histoire de Sciences-Po

« Après 1945, se souvient la sénatrice Yvonne Dumont témoignant auprès de l'historien William Guéraiche, les femmes sont devenues citoyennes. Elles ont changé ! Je me rappelle qu'on disait à un prisonnier de guerre qui revenait après cinq de captivité :

- Qu'est-ce que tu trouves le plus changé dans la France que tu retrouves ?

- C'est ma femme ! »81(*)

De même qu'en 1919 la Chambre des Députés était bleu horizon, de même les assemblées constituantes de 1945-1946 et celles de la nouvelle République sont à l'horizon de l'Armée des Ombres. La participation à la Résistance est l'un des principaux aspects de la sélection du personnel politique à la Libération82(*), et ce qui est vrai pour les hommes l'est davantage encore pour les femmes qui, ayant obtenu le droit de vote et d'éligibilité en 1944, entrent en politique. En 1946, une vingtaine de femmes siègent au Palais du Luxembourg. Elles représentent alors un peu plus de 6 % des sénateurs alors qu'elles sont aujourd'hui 23 %. Parmi elles, des figures emblématiques de la Résistance telles que Gilberte Brossolette ou Marie-Hélène Lefaucheux. Mais qui sont-elles, quels furent leurs parcours après la Résistance et quelle fut leur place au Sénat ?

Une progressive mise à l'écart des sénatrices résistantes

J'ai dénombré 22 sénatrices résistantes pour l'étude qui suit83(*). Je précise que la définition retenue est restrictive car elle ne tient compte que des critères qu'on appelle officiels, c'est-à-dire les femmes qui sont décorées pour faits de résistance et/ou déportées, qui ont été membres de l'Assemblée consultative provisoire et/ou d'un comité de libération. Ce groupe a le mérite de représenter la métropole et l'Outre-mer, le Conseil de la République et le Sénat de la Vème République, et il couvre la période 1946-199584(*).

La majorité des sénatrices résistantes a siégé entre 1946 et 194885(*) et jusqu'au début des années 1950, c'est-à-dire durant la Libération, période de forte féminisation du personnel politique avant que l'accès aux fonctions électives, et ce à tous les échelons, ne se referme.

Après la Libération, les femmes sont progressivement refoulées hors du système républicain, avant une nouvelle phase de féminisation de la vie politique à partir des années 197086(*). Le Sénat, bastion antiféministe sous la IIIème République, n'échappe pas à la règle. Les femmes y sont peu nombreuses puisque jusqu'à la génération de la parité, dans les années 2000, il y a moins de 5 % de femmes au Sénat. Cependant, la génération des sénatrices résistantes s'installe durablement au Sénat. Gilberte Brossolette et Yvette Dumont y ont siégé pendant toute la IVème République, tandis que Marie-Hélène Cardot a marqué le paysage de la Haute assemblée durant 25 ans, de 1946 à 1971. Elle est ainsi devenue la « sainte du palais », selon l'expression d'Alain Poher87(*).

La chronologie influe également sur la couleur politique des sénatrices résistantes. La plupart sont de gauche : communistes (12 sur 22 soit 54 % des sénatrices résistantes) et socialistes (18 % des sénatrices résistantes). Cela n'est pas propre au Sénat, puisque depuis 1945 ce sont les partis de gauche, à l'époque SFIO et PCF, ainsi que le parti démocrate-chrétien MRP, qui favorisent le plus la promotion des femmes. Donc la majorité des femmes parlementaires, à l'Assemblée comme au Sénat, sont issues de ces trois partis. J'ajoute que la prépondérance de la gauche est toujours valable aujourd'hui puisque la majorité des sénatrices actuelles sont membres du parti communiste, du parti socialiste et du groupe écologiste.

Le profil socio-professionnel des sénatrices résistantes reflète cet ancrage politique à gauche : elles sont enseignantes, en particulier institutrices, employées (employées de bureau notamment), journalistes... Ces professions sont l'une des caractéristiques des femmes parlementaires en général qui les distinguent de leurs collègues masculins. Les hommes sont avocats ou médecins, les femmes institutrices. En revanche, leur parcours politique présente de nombreux points communs avec ceux de leurs homologues masculins.

De longs parcours politiques

L'engagement dans la sphère publique ne commence pas, pour nombre de sénatrices résistantes, avec la Résistance. Plusieurs femmes, et souvent les élues communistes, militaient déjà avant-guerre au Parti communiste, dans des syndicats, des associations ou des mouvements de jeunesse. Quelques exemples : Juliette Dubois a milité à l'Union des Jeunes Filles de France, dont est également issue Hélène Édeline, Mireille Dumont a participé au Comité mondial des femmes contre le fascisme, Maria Pacaut a été membre du Syndicat national des instituteurs, Claire Saunier de la CGT, Alice Brisset était membre du PCF dès le Congrès de Tours et a été secrétaire de la Fédération communiste de Seine-et-Oise dans l'entre-deux-guerres (en 1923-1924).

De fait, l'engagement résistant, en politique puis à la Libération, s'inscrit dans la continuité d'un militantisme d'avant-guerre qui leur a servi de formation politique.

Les sénatrices résistantes sont aussi des femmes d'appareil et des élues de terrain. Beaucoup exercent des responsabilités locales, voire nationales, au sein de leur parti politique, de longues années durant. Par exemple, Brigitte Gros a relaté dans Véronique dans l'appareil ses déboires dans les arcanes du parti radical, dont elle fut vice-présidente. Elle montre aussi dans cet ouvrage88(*) combien la fidélité partisane n'est pas toujours récompensée par les hommes. La preuve en est que plusieurs sénatrices résistantes sont entrées au Sénat en remplacement d'un homme - par exemple Hélène Édeline, Brigitte Gros ou Françoise Seligmann - mais lors du renouvellement suivant elles n'obtinrent pas nécessairement l'investiture de leur parti.

La majorité des sénatrices résistantes disposent en outre d'un fort ancrage local : 72 % du groupe ont en effet un mandat de maire ou de conseillère générale et/ou de conseillère municipale et générale. Les exemples les plus connus sont ceux de Brigitte Gros, qui a été maire de Meulan de 1965 à 1985, et de Nicole de Hauteclocque, qui a été membre du Conseil de Paris de 1947 à 1989 et qui l'a même présidé en 1972-1973. Cet enracinement local est souvent antérieur à leur élection au Sénat. Dans ce cas, l'entrée au Palais du Luxembourg s'inscrit dans un parcours politique dit classique qui conduit les femmes des mandats locaux aux mandats nationaux de la IVème et de la Vème Républiques89(*). D'ailleurs, six sénatrices résistantes avaient exercé auparavant un mandat de députée90(*).

À l'inverse, pour certaines, le mandat de sénatrice n'a constitué qu'une étape dans leur carrière politique qui s'est poursuivie dans d'autres assemblées, par exemple à l'Assemblée de l'Union Française pour Marie-Hélène Lefaucheux et Eugénie Eboué-Tell, ou bien tout simplement dans leur circonscription.

De fait, la vie politique des sénatrices résistantes, en dépit même de la fermeture du système républicain après la Libération, fut relativement longue.

La place des sénatrices résistantes au Palais du Luxembourg

Dès leur entrée au Palais du Luxembourg, les sénatrices résistantes y occupent une place importante. Gilberte Brossolette fut, selon ses propres termes, « bombardée »91(*) à la vice-présidence du Conseil de la République en 1946, de même que Marie-Hélène Cardot, qui occupe ces fonctions pendant dix ans, de 1959 à 1971. Elles ont de fait présidé de nombreuses séances parlementaires92(*). Néanmoins, à l'exception de ces figures emblématiques, la place des sénatrices résistantes au Bureau du Sénat et dans les commissions est à l'image de leur place au Palais du Luxembourg : minoritaire93(*). Trois résistantes (soit 18 % du groupe) furent secrétaires du Bureau du Sénat sous la IVème et la Vème République, et seule Marie-Hélène Cardot a présidé une commission, celle des pensions, de 1956 à 1958. Elle a également été vice-présidente à plusieurs reprises de la commission des affaires sociales.

Dans les commissions parlementaires, les sénatrices issues de la Résistance sont largement cantonnées dans les secteurs qui reproduisent la division sexuée du travail ou les secteurs prétendument féminins : la plupart des sénatrices résistantes ont siégé aux commissions de la famille et/ou des affaires sociales (11 sur 22, soit la moitié), ainsi qu'aux commissions des affaires culturelles et de l'éducation (8 sur 22, soit 36 %)94(*)... Là encore, le parallèle avec les sénatrices de 2014 est éclairant : il y a aujourd'hui 81 sénatrices, soit 23,4 % des sénateurs. Elles sont 25 à siéger à la commission des affaires sociales et 17 à celle de la culture, de l'éducation et de la communication. L'actuelle commission des affaires sociales est la plus féminisée, avec 25 femmes sur 57 membres. On pourrait faire la même étude à l'Assemblée nationale et on constaterait les mêmes données.

Les interventions des sénatrices résistantes, leurs propositions de lois et de résolution, traduisent également cette répartition sexuée des commissions. On peut en dresser une typologie en trois catégories.

Première catégorie : les élues qui ont siégé au Conseil de la République des débuts de la IVème jusqu'aux années 1950 sont principalement intervenues dans ce qu'on pourrait appeler la « gestion des séquelles » de la Résistance, c'est-à-dire qu'elles interviennent sur tous les sujets relatifs à la défense des anciens combattants et des victimes de la guerre, au statut des internés et des déportés, aux pensions, à l'aide aux veuves et aux orphelins, etc.95(*). Un débat symptomatique de cet engagement des sénatrices résistantes est celui qui a lieu le 21 décembre 1950 à propos de la loi d'amnistie. Les échanges sont particulièrement vifs, et les sénatrices résistantes y participent avec véhémence. La communiste Yvonne Dumont injurie l'orateur Georges Laffargue, ce qui lui vaut un rappel à l'ordre assez sec du président de séance. Marie-Hélène Cardot prend la parole pour défendre la loi d'amnistie : « Avec toute mon âme de croyante, de veuve d'un chef de maquis tué en 1943 par un traître auquel, malgré ma douleur, j'ai pardonné, je voudrais vous dire toute la satisfaction éprouvée, quand justement le Parlement s'est décidé à accorder sa clémence ». La sénatrice Mireille Dumont l'interrompt : « Ils n'ont pas eu pitié de leurs victimes ! ». Ce débat96(*) fut sans doute l'un de ceux dans lesquels les résistantes sont le plus intervenues.

La deuxième catégorie concerne les interventions relatives à tous les sujets liés à leur profession ou à leur circonscription : par exemple les élues d'outre-mer interviennent principalement sur les questions ultramarines, les enseignantes sur les questions scolaires.

Enfin, les sénatrices résistantes interviennent pour défendre le sort des femmes, des enfants, de la famille. Renée Dervaux - j'y suis particulièrement sensible en tant que mère de famille nombreuse - a déposé en 1968 une proposition de loi tendant à permettre aux mères de famille de déduire les frais de garde d'enfants de leurs impôts97(*). Les deux sénatrices qui siégeaient lors des débats sur la réforme des régimes matrimoniaux en 1965 et sur la loi Neuwirth en 1967 (il s'agit de Marie-Hélène Lefaucheux et de Renée Dervaux) ont voté pour ces deux textes.

L'engagement féministe, pour rebondir sur ce que disait Christine Bard, est souvent lié à l'engagement résistant et, plus largement, à l'entrée en politique. Le cas le plus emblématique est celui de Marie-Hélène Lefaucheux, qui présida le Conseil national des femmes françaises de 1954 à 1964 et qui fut présidente de la commission de la condition de la femme aux Nations-Unies.

Pour conclure ce portait de groupe, je dirai que les sénatrices résistantes présentent bien des points communs avec nos actuelles sénatrices, ainsi qu'avec les autres femmes parlementaires, hier comme aujourd'hui.

Si la participation à la Résistance ne fut pas toujours à l'origine de l'engagement politique de ces femmes, elle les a profondément marquées et a indubitablement influencé leur parcours et leurs choix politiques, leurs participations aux débats.

Gilberte Brossolette, qui fut la première femme à présider une séance au Sénat, et même la première à y prendre la parole, le résume. Après qu'elle a lu le discours du Président Auguste Champetiers de Ribes qui, alité, ne put prononcer l'allocution d'ouverture de la première session du Conseil de la République, Léon Blum, la croisant dans les couloirs, s'exclame : « Mon Dieu ! Que vous avez eu de l'enthousiasme et de la flamme pour lire ce discours [...]. C'était extraordinaire ». Gilberte Brossolette lui répond : « Mais c'est parce que le discours était sur la Résistance. » Et d'ajouter : « Je n'ai pas voulu lui dire que c'était parce que j'étais une femme. »98(*) [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Merci pour ce portrait de groupe très vivant et complet ! Nous allons entendre maintenant trois sénatrices et un sénateur de la délégation aux droits des femmes nous présenter quatre portraits de sénatrices issues de la Résistance. Ils ont choisi ces personnalités en fonction des affinités politiques ou locales qui les rapprochent. Je donne donc sans plus tarder la parole à Laurence Cohen, sénatrice du Val-de-Marne, membre du groupe communiste républicain et citoyen, qui va nous présenter Hélène Édeline.

4. Quatre portraits de sénatrices issues de la Résistance
a) Laurence Cohen, sénatrice du Val-de-Marne, présente Hélène Édeline

J'ai choisi pour ma part de vous présenter l'action au Sénat d'Hélène Édeline, résistante communiste, femme politique reconnue, qui a siégé dans notre assemblée de 1975 à 1979.

Ce choix tient pour beaucoup à une proximité locale, mais également à une grande admiration envers une femme au parcours peu commun. Justice sociale, égalité, solidarité, étaient des valeurs qu'elle avait solidement chevillées au corps et au coeur. Hélène Édeline a inauguré une tradition de femmes maires à Gentilly qui perdure encore, et j'en profite pour saluer la présence dans cette salle de Patricia Tordjman, maire brillamment réélue aux dernières municipales.

Mon choix tient aussi à la forte personnalité d'Hélène Édeline. Quiconque l'avait rencontrée - et j'ai eu cette chance - demeurait très impressionné par son charisme exceptionnel, son esprit libre et par la force de son caractère, symbolisés pour une part par cette habitude, peu commune pour une femme dans les années 1970, de fumer le cigarillo !

Femme politique d'envergure, elle savait rester très proche des gens qu'elle aimait et qu'elle défendait avec un pouvoir de conviction redoutable. C'était une femme de parole et d'action aussi, comme en témoignent sa vie et son action dans la Résistance.

Hélène Édeline est née en décembre 1919 à Paris. Son éveil à la politique remonte au Front populaire : elle avait 17 ans seulement. Elle adhère au Parti communiste en 1938, se fait rapidement remarquer et devient secrétaire de l'Union des Jeunes Filles de France, comité créé par le Parti communiste qui deviendra un vivier de résistantes, parmi lesquelles Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant-Couturier, dont Hélène Édeline était très proche. C'est d'ailleurs Marie-Claude Vaillant-Couturier qui lui remettra en 1987 la Légion d'Honneur pour son action dans la Résistance. Je trouve très émouvant que Patricia Tordjman nous ait apporté le discours prononcé à cette occasion.

Quand le PCF est interdit en septembre 1939, Hélène Édeline participe dans la clandestinité à la rédaction et à l'impression de tracts et de journaux.

En 1940, l'imprimerie clandestine où elle opère est découverte, son chef de réseau est arrêté et guillotiné à la prison de la Santé. La surveillance de la police oblige Hélène Édeline à fuir. Elle rejoint alors l'État-major des FTP comme agent de liaison de Waldeck L'Huillier et de Charles Tillon. Elle assure les contacts notamment avec le réseau Manouchian, rendu célèbre par l'affaire de l'Affiche rouge. En 1944, au moment des combats de la Libération, Hélène Édeline assure la liaison avec le poste de commandement du colonel Rol-Tanguy.

Après la guerre commence pour elle un parcours d'élue locale : elle siège au conseil général de la Seine à partir de 1953 où elle s'occupe des finances, ce qui est peu commun pour une femme, encore aujourd'hui hélas. Puis elle devient maire de Gentilly en 1962. Lui succédera à la mairie Carmen Leroux, autre femme gentilléenne d'envergure.

Hélène Édeline devient sénatrice en mai 1975 au décès de Louis Talamoni. À l'expiration de son court mandat, en octobre 1977, elle choisit de ne pas se représenter. Je dis bien : elle choisit ! C'est un élément notable qu'il convient de souligner : elle était convaincue que la vie politique doit être l'affaire de toutes et tous et qu'il faut une rotation des responsabilités comme des mandats électifs afin de laisser la place à d'autres. Et ce n'est pas un homme qui lui succède, mais Hélène Luc.

Le court mandat d'Hélène Édeline au Sénat n'empêche pas un bilan très riche. Elle siège à la commission des affaires culturelles et exprime à de multiples reprises ses convictions en faveur de l'éducation populaire, notamment lors de la discussion d'une question orale sur la politique de l'édition et de la culture en novembre 1975. Défendant la conviction que la culture n'est « ni une marchandise ni un luxe », elle s'insurge à chaque discussion budgétaire contre les carences des crédits du ministère de la culture. Ses critiques de l'insuffisance des budgets de l'Éducation nationale sont très argumentées et plongent leurs racines dans une expérience vécue, son mari, Albert Édeline, étant enseignant et directeur de centres de vacances. Elle soutiendra avec une conviction comparable la nécessaire démocratisation de l'enseignement.

De manière naturelle, les droits des femmes sont également un sujet qui lui tient à coeur, et c'est un autre point commun entre nous. En juin 1977, lors de la discussion d'une question orale sur le droit au travail des femmes99(*) - tout un programme à l'époque ! - Hélène Édeline dénonce des salaires trop bas, le manque d'accès aux formations et les licenciements fréquents, encouragés par l'argument du « salaire d'appoint »100(*). Elle déplore une « campagne tantôt insidieuse, tantôt ouverte, incitant les femmes à demeurer au foyer ».

Au cours du même débat, elle passe de manière assez visionnaire des questions relatives au travail des femmes à la problématique des représentations des rôles de l'homme et de la femme, de la mère et du père. Elle remarque par exemple que personne ne s'étonne des aptitudes d'une femme seule à élever ses enfants, alors qu'« on invitera le père veuf ou célibataire à se décharger de cette tâche impossible à remplir par lui ». « Pourquoi une telle différence ? » s'interroge-t-elle101(*).

Ces propos paraissent très actuels aujourd'hui, pour les membres de la délégation aux droits des femmes dont je fais partie. L'influence déterminante, et démontrée, des stéréotypes masculins et féminins sur la persistance des inégalités entre hommes et femmes fait en effet partie de nos préoccupations constantes.

Enfin, le travail législatif accompli par Hélène Édeline porte la marque (cela semble naturel d'ailleurs) de son passé de résistante. Le 30 juin 1977, elle intervient lors de la discussion d'une proposition de loi tendant à abaisser à 55 ans l'âge de la retraite pour les anciens déportés et internés (c'est Simone Veil qui représente le Gouvernement au banc des ministres).

L'engagement d'Hélène Édeline en faveur des déportés fait écho à celui d'une ancienne élue communiste, membre du Conseil de la République, Germaine Pican, elle-même résistante et déportée à Auschwitz et à Ravensbrück - en même temps qu'une autre résistante célèbre, Charlotte Delbo.

Germaine Pican, à la même tribune du Sénat, s'était exprimée plusieurs fois pour défendre les droits des déportés et internés de la Résistance, entre 1946 et 1948, à une époque où se mettait en place leur statut. Ce qui ressort de la lecture des débats des années 1940, c'est que Germaine Pican défendait les droits des anciens déportés sans jamais évoquer sa propre expérience des camps.

Hélène Édeline partage avec Germaine Pican cette humilité, cette modestie, cette discrétion, disons même cette pudeur, puisqu'au cours de ce débat de 1977 précédemment évoqué, elle loue « ces hommes et ces femmes qui ont participé à la grandeur et à I`honneur de la France », sans jamais mentionner son propre engagement dans la Résistance.

Je suis très heureuse d'avoir pu partager avec vous aujourd'hui, même brièvement, cette évocation d'une femme politique que j'ai beaucoup admirée et sur laquelle des recherches plus importantes mériteraient à mon avis d'être conduites.

Je termine en saluant très chaleureusement France Tellio, sa fille, qui nous fait aujourd'hui l'honneur d'être présente parmi nous. [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Christiane Demontès, sénatrice du Rhône, vice-Présidente du Sénat, membre du groupe socialiste, va nous présenter Françoise Seligmann.

b) Christiane Demontès, sénatrice du Rhône, présente Françoise Seligmann

Pour ma part, c'est Françoise Seligmann dont j'ai choisi d'évoquer l'action aujourd'hui.

Son parcours exemplaire au Parti socialiste et son engagement inlassable en faveur des droits de l'Homme m'ont donné envie de vous parler d'elle. J'ai aussi fait ce choix parce que j'ai eu l'occasion de rencontrer et de côtoyer Françoise Seligmann dans les instances du Parti socialiste - j'étais une jeune militante, elle avait l'âge de ma mère : sa force de conviction et sa générosité, jointes à un humour contagieux et à une ironie certaine, m'ont beaucoup marquée, comme d'ailleurs tous ceux qui l'ont approchée...

Françoise Jullien (c'était son nom de jeune fille : Seligmann est le nom de son mari, François-Gérard Seligmann, marchand d'art et résistant, rencontré pendant l'Occupation) est née à Marseille le 9 juin 1919. Au début de l'Occupation (elle a alors 21 ans), son père, qui vit à Casablanca où il s'est remarié, lui propose de le rejoindre et de ne pas rester (je cite ses mots) auprès de sa « juive de mère ». Françoise refuse. Contrainte d'abandonner ses études, elle commence une carrière d'assistante sociale et se spécialise dans l'enfance délinquante.

Dès 1941, elle participe à la mise en place d'une filière d'évasion vers la Suisse et permet à de nombreux Juifs de fuir la France. Elle conduit parfois elle-même ces proscrits vers la frontière. Au sein du mouvement « Combat », elle s'occupe du service social, comme d'ailleurs d'autres nombreuses femmes résistantes, ce qui signifie qu'elle vient en aide aux résistants et à leurs familles, par exemple pour fournir de faux papiers - on en a eu des témoignages tout à l'heure - et pour trouver des lieux d'hébergement et de repli pour les fugitifs. Elle travaille également pour le NAP (Noyautage des administrations publiques), organisation du mouvement « Combat » créée pour infiltrer les administrations de Vichy.

Elle travaille aussi, à partir de 1943, pour les Mouvements Unis de la Résistance (MUR), qui résultent de la réorganisation des grands réseaux souhaitée par Jean Moulin. Elle participe même à des évasions, armes à la main : elle fait en particulier partie, en janvier 1944, des résistants qui libèrent Yvette Bernard de la prison de Blois.

Bien des années plus tard, elle écrira l'histoire de son engagement dans la Résistance sous le titre Liberté, quand tu nous tiens102(*). « Je ne fais pas de passéisme, dira-t-elle, je soutiens que pour construire l'histoire de demain, il ne faut pas oublier celle d'hier. »103(*)

Au titre de son action de résistante, elle a reçu la médaille de la Résistance et la Légion d'Honneur. Elle sera aussi commandeur de l'Ordre national du Mérite et de l'Ordre des Arts et des Lettres.

J'en viens à un autre aspect très important des combats de Françoise Seligmann : les droits de l'Homme. Opposée catégoriquement au colonialisme, elle mène campagne contre la torture en Algérie avec la Ligue des Droits de l'homme, à laquelle elle adhère dès 1949. Ce combat, elle le partage avec d'autres anciennes résistantes comme Germaine Tillion et Marie-José Chombart de Lauwe, ici présente et que je salue.

Cet engagement pour les droits de l'Homme a été le fil conducteur de toute la vie de Françoise Seligmann. Le prix Seligmann a été créé en 2004 pour récompenser les ouvrages dénonçant le racisme sous toutes ses formes, en mémoire du combat contre l'occupant nazi qu'elle partagea avec son mari. En 2006 a été créée la Fondation Seligmann, dont des représentants sont parmi nous aujourd'hui et que je salue.

Bien sûr, Françoise Seligmann est aussi une femme politique. À la fin des années 1950, elle est très proche de Pierre Mendès-France qui lui confie le secrétariat national de l'Union des forces démocratiques. En 1974, elle rejoint le Parti socialiste où elle côtoie François Mitterrand. Elle y exerce d'importantes responsabilités. Pendant les années au cours desquelles la gauche est écartée du pouvoir, elle contribue à théoriser le rôle de l'opposition et manifeste dans ce domaine une exigence et un refus de toute complaisance particulièrement stimulants. Je l'ai fréquentée à cette époque : je me souviens d'une femme très déterminée, impressionnante et intimidante !

En 1992, Françoise Seligmann entre au Sénat à la suite du décès de Robert Pontillon. La nouvelle sénatrice des Hauts-de-Seine siège d'abord à la commission des affaires culturelles, puis à la commission des lois.

Au cours de ce bref mandat, de mars 1992 à septembre 1995 (lors du renouvellement de 1995, elle ne sera pas investie mais laissera sa place à un homme), deux thèmes émergent plus particulièrement parmi ceux qu'a défendus Françoise Seligmann au Sénat.

D'abord, le thème de l'ouverture à l'étranger et de l'immigration. Elle intervient ainsi en juin 1993, pendant la discussion de la future loi du 23 juillet 1993 réformant le code de la nationalité. Elle souligne104(*) l'apport à notre pays de « tous les enfants des Juifs d'Europe centrale échappés de leurs ghettos, comme ceux des manoeuvres italiens, espagnols ou polonais, accueillis et formés dans notre école publique et laïque ». Elle dénonce la « sclérose culturelle » qui ne manquerait pas de résulter pour la France d'une fermeture de ses frontières à de nouveaux migrants. « Toucher au code de la nationalité, dit-elle, c'est toucher à l'histoire de France ». L'actualité nous conforte dans son combat...

Il est clair que ce que l'on sait de sa famille et de sa vie au moment de la guerre a directement inspiré cette prise de position hostile à toute remise en cause de la tradition d'ouverture de notre pays. L'immigration est pour elle un élément de l'identité française ; la citoyenneté doit intégrer l'immigration.

Un autre aspect de ses convictions s'exprime tout naturellement dans le cadre de son mandat : son féminisme.

C'est peu connu, mais en 1946, Françoise Seligmann avait lancé La Française, un journal féministe auquel contribuait, entre autres, Albert Camus, mais qui n'aura pas le même succès ni la même longévité que Elle, créé la même année...

Au Sénat, ses convictions féministes sont un élément important de son activité de parlementaire si l'on en juge par le dépôt, en décembre 1992, d'une proposition de loi relative à l'interruption volontaire de grossesse et tendant à dépénaliser l'auto-avortement. Dans le même esprit, elle pose une question orale sur la situation des centres d'IVG et s'indigne du manque de moyens auxquels ces derniers sont confrontés. Elle considère que ces centres ont « démontré, par leur action, combien leur existence est indispensable et, dans bien des cas, salutaire si l'on songe à ce fléau sanitaire, social, humain, que constituaient, dans le passé, les avortements clandestins »105(*). Le manque de moyens de ces centres est, hélas, aujourd'hui encore, un sujet de préoccupation et d'actualité pour la délégation aux droits des femmes.

En mai 1994, Françoise Seligmann est l'auteure d'une autre proposition de loi pour une meilleure répartition des fonctions électives entre les hommes et les femmes106(*), autre domaine dans lequel la délégation aux droits des femmes exerce une particulière vigilance. Et d'ailleurs, ce texte ne sera jamais inscrit à l'ordre du jour de notre assemblée...

Françoise Seligmann meurt le 27 février 2013. Celle que le Nouvel Observateur avait surnommée la « vieille dame indignée de la gauche française »107(*) décède le même jour qu'un autre résistant illustre, lui aussi indigné célèbre, Stéphane Hessel. [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

M. Alain Gournac, sénateur des Yvelines, membre du groupe UMP, va maintenant nous présenter Nicole de Hauteclocque.

c) Alain Gournac, sénateur des Yvelines, présente Nicole de Hauteclocque

J'espère que vous allez accepter la présence d'un homme à cette tribune !

[Mme Rose-Marie Antoine accueille Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes, de la ville, de la jeunesse et des sports.]

Je suis vice-président de la délégation aux droits des femmes et je vais à mon tour vous parler d'une grande résistante, Nicole de Hauteclocque - son nom a déjà été mentionné tout à l'heure -, une grande dame dont j'ai souhaité évoquer le parcours aujourd'hui, non seulement en raison de nos affinités gaullistes mais surtout de son destin exceptionnel.

Quelles ont été les principales étapes de sa vie et ses activités dans la Résistance ?

Nicole de Saint-Denis est née en 1913, dans la Meuse. Elle est la fille du colonel de Saint-Denis, ancien de la guerre de 1914-1918. Elle passe sa jeunesse à Copenhague puis à Stockholm où son père est attaché militaire. Elle revient ensuite en France passer son baccalauréat.

En 1932, elle épouse le sous-lieutenant Pierre de Hauteclocque, qui est le cousin de Philippe de Hauteclocque, futur Maréchal Leclerc. Dès 1940, son mari rejoint le Général de Gaulle. La même année, Nicole de Hauteclocque entre dans la Résistance par l'intermédiaire du colonel Roulier, qui sera connu sous le pseudonyme de « colonel Rémy ». Elle est chargée de lui fournir des renseignements et de servir de « boîte aux lettres » au réseau dont il est le chef, la Confrérie Notre-Dame. Ce réseau, appelé ensuite CND-Castille, est l'un des premiers réseaux de renseignements du BCRA, (Bureau Central de Renseignement et d'Action) créé par le Général de Gaulle.

À partir de 1943, Nicole de Hauteclocque se spécialise en quelque sorte dans le secteur « radio » de la Résistance. Elle chiffre des messages et prête son appartement pour des tentatives d'émission radiophonique vers Londres. Il s'agissait, vous vous en doutez, d'une tâche très exposée et particulièrement dangereuse car les Allemands étaient parvenus à repérer assez facilement les sources émettrices. De fait, en juin 1943, son contact, dit « Jacot » est arrêté. Nicole de Hauteclocque échappe elle-même de justesse à l'arrestation. À la fin de 1943, une nouvelle vague d'arrestations fait sombrer la Confrérie Notre-Dame. Le danger est grand pour Nicole de Hauteclocque, car certains agents connaissent sa véritable identité. Mais malgré une visite et quelques appels téléphoniques de la Gestapo, elle n'est pas arrêtée.

Au moment de la Libération de Paris, elle retrouve le colonel Rémy et prend une part active aux combats. Elle est alors affectée aux services sociaux du BCRA, devenu DGER (Direction générale des études et des recherches)108(*).

Elle déclarera plus tard au sujet de son engagement résistant : « On parle de bon choix aujourd'hui. Pour moi, la Résistance était le seul choix possible ».

Son courage est récompensé par la Légion d'Honneur à titre militaire. La proposition de citation la qualifie de « Française magnifique ayant rallié la cause de la Résistance aux temps les plus sombres » et la considère comme un « exemple splendide de patriotisme et de résolution ».109(*)

Après la guerre, elle est promue capitaine honoraire de l'armée française, du fait notamment de sa participation aux combats de la Libération. Plusieurs autres décorations ont récompensé son engagement : la Croix de guerre, la Rosette de la Résistance et la Médaille de la France Libre. Fait original et particulièrement émouvant, c'est elle, Nicole de Hauteclocque, qui remet la Croix de guerre à ses parents, eux-mêmes actifs dans la Résistance.

J'en viens à son action politique.

Son engagement politique, il faut le souligner, est étroitement lié à son passé de résistante. En 1947, elle s'inscrit sur une liste municipale à la demande du général de Gaulle et commence sa carrière politique comme élue RPF du XVème arrondissement de Paris. Elle déclarera à ce sujet : « Il est évident que ma vie politique, débutée au RPF en 1947, a été la suite toute naturelle de ma vie de résistante et de gaulliste »110(*).

Elle est vice-présidente du Conseil général de la Seine en 1949-1950 puis du Conseil de Paris en 1954-1955 et en 1962-1963. Elle sera d'ailleurs la première femme à présider ce conseil, en 1972-73.

Quels ont été ses thèmes de prédilection en tant que parlementaire, à l'Assemblée nationale où elle a siégé de 1962 à 1986, puis au Sénat dont elle a été membre de 1986 à sa mort, en 1993 ?

Nicole de Hauteclocque montre beaucoup d'intérêt pour les questions sociales. Le 29 octobre 1965, elle pose ainsi une question orale sur les difficultés à se loger des femmes seules, insistant sur les inégalités de salaire - on peut encore en parler - entre les femmes et les hommes111(*). Fait particulièrement remarquable, elle s'intéresse à l'intégration des personnes handicapées dans le monde du travail dès 1971, quatre ans avant la grande loi fondatrice de 1975, preuve d'une constante préoccupation de la dignité humaine. Pour elle, l'entrée des handicapés dans le monde du travail est « une condition déterminante pour leur équilibre psychologique, et leur insertion dans la société est un facteur indispensable, non seulement pour l'économie nationale, mais surtout pour la dignité de ceux qui sont concernés »112(*). Ces propos font honneur à celle qui les a prononcés.

Enfin, le problème du manque de moyens des forces de l'ordre fait partie des questions qu'elle a le plus souvent débattues dans sa vie de parlementaire. En novembre 1982, elle réclame une « loi de programme, pour que la Nation consente l'effort nécessaire pour la police, donc pour la sécurité de ses citoyens »113(*).

Élue au Sénat en 1986, Nicole de Hauteclocque siège à la commission des Affaires étrangères. En 1988, au lendemain de la période de cohabitation, elle dénonce l'insuffisance de la réaction du Gouvernement français à la violation des droits de l'homme par le régime communiste finissant de Ceausescu114(*).

Nicole de Hauteclocque s'éteint en 1993, après plus de quarante-cinq ans dédiés à la vie politique, mais avant tout au service de notre pays.

Rose-Marie Antoine

Nous terminons cette séquence avec Françoise Laborde, sénatrice de la Haute-Garonne, qui va nous présenter Brigitte Gros.

d) Françoise Laborde, sénatrice de la Haute-Garonne, présente Brigitte Gros

C'est Brigitte Gros que j'ai pour ma part choisi de vous présenter cet après-midi.

Brigitte Gros a siégé au Sénat de 1973 à sa mort, en 1985. Elle a été membre du groupe de la Gauche démocratique dont est issu le groupe du Rassemblement démocratique social et européen auquel j'appartiens. Elle a également siégé parmi les non-inscrits après quelques mois au groupe socialiste, mais nous retiendrons aujourd'hui, si vous le voulez bien, la Gauche démocratique!

Quelques éléments, tout d'abord, de biographie, avant d'évoquer une carrière politique bien remplie. Née Servan-Schreiber, Brigitte Gros appartient à une famille dont le rôle éminent dans le journalisme ne se commente plus. Elle est une jeune résistante, puisque dès l'âge de 18 ans, en 1943, elle devient agent de liaison dans les maquis de l'Ain et y travaille sous les ordres de Léo Hamon, qui lui aussi aura un engagement politique après la Résistance et qui sera une grande figure de notre assemblée pendant la IVème République.

Brigitte Gros est arrêtée en 1944 avec deux de ses camarades de la Résistance. Elle a raconté plus tard avoir entendu leur mise à mort depuis le réduit où elle était enfermée. Elle a dû sa liberté au geste humain d'un officier allemand qui a sans doute eu pitié de sa jeunesse.

C'est en septembre 1973 qu'elle arrive au Sénat, elle aussi après le décès d'un sénateur, Aimé Bergeal. Nous la voyons ici, salle des Conférences [voir la photo ci-contre].

Elle siège, selon les époques, à la commission des affaires économiques et du Plan ou à la commission des affaires culturelles.

Dans les domaines relevant de la compétence de la commission des affaires culturelles, Brigitte Gros prend tout naturellement une part active aux discussions législatives sur la communication audiovisuelle, bien sûr, et sur la presse écrite dont elle défend activement le pluralisme ; elle s'intéresse de manière très pointue à des aspects techniques comme le prix des journaux, les modalités de leur distribution et les recettes publicitaires. Mes chers collègues, c'est un éternel recommencement !

De manière plus anecdotique, elle prend parti pour la suppression du baccalauréat à travers une proposition de loi qu'elle dépose en 1980.

Son action de sénatrice reflète également ses convictions féministes qui peuvent encore aujourd'hui interpeller les membres de la délégation aux droits des femmes, puisque sa première intervention au Sénat porte sur les crèches115(*). En 1974, dans un débat sur l'amélioration de la condition féminine, elle consacre un long développement au problème des modes de garde des jeunes enfants, qui sont malheureusement toujours d'actualité116(*).

Elle déposera aussi, en 1978, deux propositions de loi qui ne peuvent laisser indifférents les membres de la délégation aux droits des femmes : l'une pour protéger les femmes du viol117(*), et la seconde pour faciliter l'accès des femmes à la vie publique (déjà !). Il faut dire qu'à l'époque, il n'y avait que cinq sénatrices...

En 1979, elle intervient dans le cadre du projet de loi relatif à I'IVG118(*) qui vise à reconduire la loi Veil de 1975 et s'inquiète des risques de résurgence des drames de l'avortement clandestin pour les femmes de condition modeste, en raison des contraintes liées à l'accès à I'IVG : ici aussi, nous sommes dans l'actualité...

En 1982, elle s'insurge contre l'insuffisante représentation politique des femmes en France et propose par amendement de prévoir la présence de 30 % de femmes sur les listes de candidats dans les communes de plus de 15 000 habitants119(*). Je vous laisse deviner quel succès a remporté cet amendement !

Brigitte Gros s'est intéressée aussi aux problèmes concernant la vie locale. Elle prend une part active à la discussion des grandes lois de décentralisation du début des années 1980 : là aussi, c'est un éternel recommencement ! Elle montre ainsi de très solides compétences en matière de fiscalité et de finances, mais c'est probablement par son engagement dans les questions d'aménagement urbain et de logement que l'action de Brigitte Gros mérite un développement particulier.

Elle intervient dans le domaine des transports urbains. Elle connaît bien les problématiques de la desserte des banlieues (déjà !) et se bat pour la création d'emplois proches des lieux d'habitat. Son livre Les Paradisiennes, paru en 1970, aborde la question de la vie dans ce qu'on appelle alors les « grands ensembles ». Nous la voyons ici, à Meulan [voir la photo ci-dessus].

Ses préoccupations en matière de transports la rendent visionnaire, puisqu'elle elle dépose en 1975 une proposition de loi créant une carte d'auto-stoppeur, inspirée par la crise de l'énergie : c'est le co-voiturage avant l'heure...

La maladie, hélas, après un combat courageux, l'emporte en 1985, à l'âge de 60 ans. Dans son éloge funèbre, le président Alain Poher rend hommage aux qualités de Brigitte Gros en évoquant « son éloquence persuasive et [...] son extraordinaire puissance de travail » mises au service d'un « message pour un mieux-vivre des populations, pour le respect des libertés, pour plus de justice ».

Je n'ai qu'un regret : ne pas l'avoir connue. [applaudissements]

5. Marthe Simard, première femme dans une assemblée parlementaire française (Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice représentant les Français établis hors de France)

Rose-Marie Antoine

Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice représentant les Français établis hors de France, va nous parler d'une « pionnière », avec le personnage remarquable de Marthe Simard, première femme dans une assemblée parlementaire française.

Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice représentant les Français établis hors de France

Nous venons de fêter le 70ème anniversaire de l'octroi aux femmes du droit de vote et d'éligibilité. Pourtant, un an même avant cette conquête civique, une femme siégeait déjà dans une assemblée parlementaire française. Plus étonnant encore, l'histoire, jusqu'à une date très récente, avait perdu toute trace de cette pionnière, Marthe Simard (son nom de jeune fille est Caillaud), Française née en Algérie le 6 avril 1901, infirmière établie au Canada. Dès le déclenchement de la guerre en 1939, elle soutient l'effort de guerre, organise des levées de fonds, distribue des colis aux prisonniers. Elle s'investit dans le soutien et la promotion du combat de la France contre l'Allemagne. Elle a été la fondatrice et animatrice du tout premier comité de la France Libre hors de France, qu'elle fonde dès le soir du 18 juin 1940 à Québec, à une période où le Canada avait maintenu ses relations avec le régime de Vichy.

Toujours, elle se bat pour faire triompher une certaine idée de la France. À la demande du général de Gaulle, qui reconnaît rapidement ses qualités d'oratrice et ses talents d'organisatrice, elle va sillonner le Canada et les États-Unis, puis les Antilles, donnant des conférences, intervenant à la radio, créant et coordonnant une trentaine d'autres comités de la France Libre sur tout le territoire canadien. En 1943, lorsque le général de Gaulle met en place une Assemblée consultative provisoire à Alger, Marthe Simard est désignée comme l'une des cinq représentantes de la France Libre à l'étranger par le Comité national de la Résistance intérieure, et est la seule femme à y siéger. Jacques Vistel l'a mentionné tout à l'heure : Lucie Aubrac avait elle aussi été nommée à l'Assemblée provisoire d'Alger, mais n'y a pas siégé120(*). Seule Marthe Simard s'y est rendue.

A la veille de l'inauguration de cette assemblée consultative provisoire, le 2 novembre 1943, on apprend avec stupéfaction qu'il y a une femme nommée dans cette assemblée, et c'est l'effervescence dans tout le Canada. Le Parlement s'en émeut, les journaux, la radio en parlent. D'ailleurs, vous le savez, beaucoup de députés avaient manifesté leur mécontentement face à la création de l'Assemblée consultative provisoire d'Alger. En réponse à ce mécontentement, Marthe Simard avait déclaré : « Nous, Français combattants, nous avons reçu un mandat explicite du peuple de France, actuellement prisonnier. Nous ne pouvons déroger à ce mandat. Les 40 millions de Français qui suivent le général de Gaulle veulent être représentés par des gens neufs, des gens propres, des gens qui ont fait la guerre pour la France et non pour leurs intérêts ou pour leurs ambitions politiques. La France nouvelle ne veut plus des hommes qui l'ont conduite dans la situation où elle se trouve présentement ».

Marthe Simard est donc devenue la première Française à siéger dans une assemblée parlementaire. Au tout début de janvier 1944, cette jeune grand-mère de 42 ans rejoint la Louisiane pour s'embarquer sur un navire de guerre en direction d'Alger, pour un voyage aussi long que périlleux, puisque l'Atlantique avait été transformé en champ de batailles et que plusieurs des bateaux de son convoi seront coulés par les Allemands.

Le 7 novembre 1944, lorsque l'Assemblée consultative provisoire s'installe à Paris et s'établit ici, au Palais du Luxembourg, dix femmes y sont nommées, dont Marthe Simard. Le général de Gaulle lui propose de s'installer en France pour y mener une carrière politique, mais elle décline l'invitation, estimant son devoir accompli et souhaitant passer le relais à d'autres. Elle choisit alors de reprendre une existence discrète et paisible au Canada.

Comment cette femme, au parcours exceptionnel et si atypique, qui aurait pu servir de symbole et de modèle pour une génération de femmes, a-t-elle pu à ce point être effacée de notre mémoire collective ? J'avoue que cela fait plus de dix ans, depuis que j'ai trouvé sa trace dans certaines archives, que cette question m'interpelle, et j'ai été très heureuse quand en 2011, le maire de Paris a accédé à ma demande pour qu'une place parisienne puisse enfin porter son nom...

Si Marthe Simard mérite d'être redécouverte, ce n'est pas seulement en raison du caractère hors normes du destin de cette résistante de la première heure, mais aussi et surtout pour la modernité de son message. Je voudrais ici souligner trois messages forts de Marthe Simard, une forme d'héritage politique qu'elle nous lègue pour mieux construire l'avenir.

Premier message : elle a eu cette volonté de faire vivre une certaine idée de la France, généreuse, tolérante, universelle, bien au-delà de ses frontières, et aussi l'action des expatriés et les échanges culturels et humains, qui jouent un rôle essentiel dans le rayonnement d'un pays et la diffusion de ses valeurs. En pleine guerre, par son action de résistante et son travail de conviction, Marthe Simard a été une pionnière de ce qu'on appelle le « soft power ». Après-guerre, dès sa nomination à l'Assemblée consultative provisoire, elle a souligné combien il était important de consolider les liens spirituels et intellectuels entre le Canada et la France par le renforcement des échanges d'étudiants, l'envoi de livres et l'engagement quotidien des Français qui y résident. Aujourd'hui plus que jamais, nous devons garder à l'esprit que l'influence de la France dans le monde repose aussi, largement, sur les initiatives souvent discrètes et mal connues de nos compatriotes établis à l'étranger.

Deuxième message de Marthe Simard : sa capacité à puiser dans son expérience à l'étranger une inspiration pour le débat politique français. Le fait d'avoir vécu dans un Canada ayant ouvert le droit de vote aux femmes dès 1918 lui a donné l'assurance nécessaire pour réclamer des droits civiques pour les Françaises. Ses discours devant l'Assemblée consultative provisoire d'Alger et ses prises de position dans la presse ont fait mûrir le débat sur le rôle politique des femmes. Aujourd'hui, n'oublions jamais de regarder ce que nos voisins réalisent, n'oublions jamais que nous avons toujours beaucoup à apprendre des autres.

Troisième message : Marthe Simard représente à mes yeux une figure de l'éthique en politique. Elle a su faire progresser, de manière totalement désintéressée, les causes en lesquelles elle croyait profondément. Son ascension politique portée par la Résistance, son retour dans l'ombre dès la Libération, ses appels au renouvellement des élites et son insistance pour la nécessaire exemplarité des représentants de la France, sur notre territoire comme à l'étranger, sont autant de jalons que cette grande dame oubliée de la République nous laisse pour construire l'avenir. [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Nous passons à la dernière séquence de ce colloque, consacrée aux témoignages croisés de Marie-José Chombart de Lauwe et de Jacqueline Fleury, deux exemples de femmes issues de la Résistance dont l'engagement n'a pas pris une forme politique.

6. Deux témoignages d'engagements associatifs : Jacqueline Fleury et Marie-José Chombart de Lauwe

Rose-Marie Antoine

Je vais d'abord m'adresser à Jacqueline Fleury. Je voudrais que vous nous parliez de l'Association nationale des anciennes Déportées et Internées de la Résistance (ADIR), cette association que vous avez créée avec vos « soeurs en Résistance », et des relations très particulières qui lient entre elles les anciennes de Ravensbrück. Parlez-nous aussi, si vous le voulez bien, du réseau de la Mémoire.

Jacqueline Fleury

Alors que s'éloigne inexorablement notre commun et douloureux passé, nous sommes encore quelques survivantes à pouvoir faire l'historique de l'Association nationale des anciennes Déportées et Internées de la Résistance (ADIR). On parle beaucoup de 1944 : c'est en septembre 1944 qu'a débuté une amicale des prisonnières, lorsqu'une d'entre elles, Irène Delmas, a lancé à la radio un appel aux résistantes à peine libérées, et dispersées dans toute la France. 350 d'entre elles ont répondu à cet appel, et lors d'une première réunion qui va avoir lieu le 14 octobre 1944 se réalisera le voeu d'entretenir les liens extraordinaires que nous avions noués en prison. En effet, lors de notre départ d'Allemagne, de cellule en cellule, nous nous faisions cette promesse. C'est pourquoi Irène Delmas a vite été rejointe par beaucoup d'amies, parmi lesquelles je citerai Gabrielle Ferrière-Cavaillès et bien d'autres. Pleines d'ardeur, elles ont transformé un foyer situé rue Guynemer en un centre d'accueil pour celles dont elles espéraient intensément le retour de déportation.

Une équipe très efficace a mis en place un service médical, un service social et a permis la création de 150 lits pour les survivantes, dont on prévoyait que leur état de santé serait certainement très précaire. Dès l'ouverture, une cantine et un vestiaire fonctionnent. Des sections reliées à Paris se constituent un peu partout en France : à Lyon, Marseille, Nice et Clermont-Ferrand. En janvier 1945, afin de réunir des fonds, Irène Delmas se rend en Suisse et y fait une rencontre exceptionnelle en la personne de Geneviève de Gaulle. Libérée depuis peu de Ravensbrück, celle-ci, à peine rétablie, organise des conférences pour informer le public des réalités de la déportation et de l'état de dénuement et de délabrement de celles qu'elle avait quittées dans le camp. Ainsi réunies dans le même but, nos deux amies reçoivent un accueil favorable de plusieurs centres aérés et d'organismes qui ont permis d'accueillir des survivantes et de leur prodiguer tous les soins nécessaires à leur rétablissement.

Au printemps 1945 a débuté la libération des camps : le rapatriement des déportés va s'échelonner durant des mois. Rue Guynemer, après l'angoisse d'une longue attente, nos amies se sont efforcées d'atténuer les traces douloureuses des souffrances que leurs compagnes avaient endurées et, pour certaines, le chagrin qui les accablait à l'annonce de deuils familiaux, qui s'ajoutaient à tant d'épreuves. Le retour à la vie de certaines a été possible grâce à l'accueil chaleureux et à l'accompagnement trouvé au foyer de l'ADIR. C'est au même moment que l'amicale des prisonnières s'est transformée en Association nationale des déportées et internées résistantes, qui a tenu sa première assemblée le 15 décembre 1945.

Puis en juin 1946 paraissait Voix et Visages, le journal de l'association. Les premiers numéros ont réservé une place importante aux In memoriam, rendant ainsi hommage à nos camarades mortes dans les camps, ce qui était primordial pour nous toutes. Au cours des années qui se sont écoulées, nous avons aussi perpétué le souvenir de nos amies qui disparaissaient. Important par son contenu, par son rôle essentiel de mémoire, Voix et Visages a toujours suscité un vif intérêt auprès de nos adhérentes mais aussi auprès de nos fidèles amies. Dans ses pages était rapportée la vie de l'ADIR - informations, démarches, recherches, enquêtes - tout ce qui nous tenait à coeur. À titre d'exemple, le journal a relayé l'important travail mené en faveur des droits à réparation des cobayes, victimes d'expériences pseudo-médicales à Ravensbrück, dont Anise Postel-Vinay nous tenait au courant. Le journal relatait aussi les rapports de Geneviève de Gaulle sur les procès des criminels de guerre nazis, les recherches rigoureuses effectuées par notre amie Germaine Tillion pour réaliser ses livres sur Ravensbrück et tant d'autres, par exemple sur l'existence des chambres à gaz, celle de Ravensbrück en particulier. La collection de Voix et Visages représente une partie des archives de l'ADIR et comporte de nombreux documents accessibles aux chercheurs depuis déjà de nombreuses années. Des objets rapportés des camps forment un complément important à ces archives.

La transmission de la mémoire dans laquelle nous avons été plusieurs à nous impliquer, notamment en participant auprès des jeunes au Concours national de la Résistance et de la Déportation, s'ajoute à nos nombreux témoignages.

Par l'intermédiaire de notre amie Germaine de Renty et moi-même, membres du Conseil du réseau du souvenir, notre ADIR a été présente dans la réalisation du Mémorial national de la Déportation qui se trouve dans l'Île de la Cité, inauguré par le général de Gaulle le 14 avril 1962.

Voilà ce qu'a été le rôle de l'ADIR, le rôle de celles qui avaient survécu à ces horribles temps et qui restaient fidèles, surtout à leurs compagnes disparues pour porter leur souvenir et pour s'assurer qu'elles ne deviennent jamais les oubliées de l'histoire. [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Marie-José, pouvez-vous nous expliquer ce que recouvre le titre de votre livre Toute une vie de Résistance ?121(*)

Marie-José Chombart de Lauwe

Cela recouvre toutes les dimensions des actions pour le respect de tout être humain, dont les racines, pour moi, plongent dans le crime contre l'humanité atroce que nous avons connu à Ravensbrück. Ce crime m'a imposé, personnellement, un devoir de vigilance pour que cela ne recommence pas. « Toute une vie de Résistance » s'enracine dans les associations de déportés, bien sûr - j'ai fréquenté aussi l'ADIR - mais également dans l'Amicale de Ravensbrück, spécifique à ce camp, à propos duquel nous avons réalisé, cela a déjà été indiqué, un travail collectif.

Mon histoire a deux grands axes : mémoire de la Déportation et respect de tout être humain. Ils sont enracinés dans les mêmes valeurs.

En ce qui concerne la mémoire de la déportation, je voulais évoquer aujourd'hui quelqu'un qui semble trop oublié : c'est Marie-Claude Vaillant-Couturier qui, à Ravensbrück, est restée après la libération du camp par la Croix-Rouge, les Suédois et le comte Bernadotte, en négociation avec Himmler. Certaines des déportées étaient intransportables, épuisées et malades : Marie-Claude Vaillant-Couturier est restée avec elles jusqu'au bout. Il y a un autre aspect très important de son action. Lors du procès de Nuremberg jugeant les grands dirigeants nazis, elle a été la seule femme témoin. Nous avons d'ailleurs de très beaux textes qui ont été rédigés à cette occasion.

Par la suite, sentant que la génération des déportés commençait à s'amenuiser et allait disparaître, nous avons pensé, à la fin des années 1980, qu'il était nécessaire de créer une Fondation pour la mémoire de la Déportation, en principe éternelle. Notre fondation a été créée en 1990. Elle a regroupé en son sein pratiquement toutes les associations de déportés. Marie-Claude Vaillant-Couturier en fut la première présidente. Du fait de notre histoire commune à Ravensbrück (je l'ai même aperçue pour la première fois à la prison de la Santé), quand elle s'est sentie gravement atteinte en 1995, elle m'a demandé de prendre sa succession à la fondation et j'ai toujours exercé cette mission depuis. L'action concernant la mémoire de la déportation est vivante, nous a conduits à collecter le maximum de témoignages enregistrés et à procéder à un travail de réflexion sur le nazisme et les crimes dans les camps. Cela continue encore aujourd'hui : nous lançons une nouvelle revue qui analyse l'apport des témoins.

L'autre axe que j'évoquais m'a permis de rencontrer en particulier Germaine Tillion et notre amie Françoise Seligmann à la Ligue des droits de l'Homme. Cela a été, à l'occasion de la guerre d'Algérie, la découverte de la torture. À ce moment-là, j'ai donc milité à la Ligue des Droits de l'Homme.

La résurgence des groupes néonazis et la découverte du courant négationniste est un autre aspect de mon engagement. Madeleine Rebérioux, historienne, m'a demandé de rédiger un ouvrage de vigilance, travail que j'ai assumé pour la commission « Extrême-droite » créée à la Ligue des Droits de l'Homme pour lutter contre la résurgence des groupes néonazis et des courants négationnistes.

Autre axe de mon action : les droits de l'enfant. À Ravensbrück, j'ai eu ce témoignage atroce de crimes contre les enfants et d'opérations sur les petites filles tziganes. En tant que chercheure au CNRS, je dirigeais une commission aux études de thèse sur la socialisation de l'enfant et du jeune. J'ai toujours été convaincue qu'il fallait former ces générations qui viennent après nous. Donc j'ai travaillé dans le domaine des droits de l'enfant. Quand nous avons préparé, à la Ligue des Droits de l'Homme, la convention internationale de l'ONU sur les droits de l'enfant, on m'a demandé de créer une commission spécifique pour préparer l'application, en France, de cette convention pour un meilleur respect des droits de l'enfant. Toute ma vie, j'ai continué dans cette voie. [applaudissements]

Rose-Marie Antoine

Merci, Marie-José. Vous avez connu l'horreur des camps et la déshumanisation, mais vous êtes profondément humaniste. Vous êtes même l'incarnation de cette valeur. J'aimerais, pour conclure, que vous adressiez toutes les deux un message à la jeune génération.

Jacqueline Fleury

Ce sera très simple. Je pense que dans la vie, il faut toujours garder l'espérance. Cela exprime tout ce que du fond de mon coeur je souhaite laisser à mes enfants, dont certains sont là, et pour vous tous.

Marie-José Chombart de Lauwe

Du fait de ce que nous avons vécu, de la force de l'amitié et de la chaleur humaine face à l'horreur des camps nazis, je leur dis, aux jeunes d'aujourd'hui : soyez vigilants. On doit respecter tout être humain. Sachez que dans l'amitié et dans la solidarité, on puise beaucoup de force. Ce que l'on ne peut faire individuellement, quelquefois on le porte mieux en groupe ! Regroupez-vous, alors, pour cette défense essentielle des valeurs de notre République : liberté, égalité, fraternité.


* 54 Actes du colloque Les Femmes dans la Résistance, tenu à l'initiative de l'Union des Femmes françaises, Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, les 22 et 23 novembre 1975, Paris, 1977, Éd. Du Rocher, p.21.

* 55 Les notes sont de Christine Bard.

* 56 Je m'en tiendrai aux informations chiffrées données par Mattei Dogan et Jacques Narbonne, dans le premier ouvrage savant sur les femmes dans la vie politique institutionnelle : Les Françaises face à la politique, Paris, Armand Colin, 1955, p. 166-169. Ni le président d'âge Jules Gasser, ni Auguste Champetier de Ribes, ni Gilberte Pierre-Brossolette (vice-présidente) ne mentionnent la nouveauté de la présence féminine, ce qui concorde avec la thèse du « non-événement » que représente à l'époque l'accès des femmes à la citoyenneté à la Libération (Pour situer cet épisode dans l'histoire longue, voir Bard, Christine, Les femmes dans la société française au XXème siècle, Paris, Armand Colin, rééd. 2003).

* 57 Elles sont 12 sur 200 élus au scrutin indirect (6 %), 8 sur 50 désignées à la représentation proportionnelle par l'Assemblée nationale, et 2 conseillères de la France d'Outre-Mer sur 65. Soit un total de 22 sur 315.

* 58 Guéraiche, William, Les Femmes dans la vie politique française, de la Libération aux années 1970, Thèse d'histoire, Toulouse, 1992, 954 p.

* 59 Voir Les femmes politiques de 1944 à 1947 : quelle libération ?, Clio, n° 1, 1995, p.  165 et 186, ainsi que William Guéraiche, Les femmes et la République, Paris, L'Atelier, 1999.

* 60 Gilberte Brossolette, vice-présidente du Sénat, et trois secrétaires (Marie-Hélène Cardot, Isabelle Claeys, Claire Saunier) - les secrétaires sont membres des Bureaux des assemblées parlementaires.

* 61 Sur la mémoire résistante, cf. Wiewiorka, Olivier, La Mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres, de la Libération à nos jours, Paris, Seuil, 2010.

* 62 Chaperon, Sylvie, « Les récompenses des résistantes », 1939-1945 : combats de femmes, Françaises et Allemandes, les oubliées de la guerre, Paris, Autrement, 2001.

* 63 Thébaud, Françoise, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, ENS Éditions, 2007.

* 64 Thalmann, Rita, « L'oubli des femmes dans l'historiographie de la Résistance », Clio. Histoire, femmes, sociétés, n° 1, 1995, p. 21-35.

* 65 Collins Weitz, Margaret, Les combattantes de l'ombre. Histoire des femmes dans la résistance, préface de Lucie Aubrac, Paris, Albin Michel, 1997, p. 10.

* 66 Chaperon, Sylvie, Les Années Beauvoir 1945-1970, Paris, Fayard, 2000.

* 67 Mossuz-Lavau, Janine, Les Lois de l'amour : les politiques de la sexualité en France, 1950-2002, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2002.

* 68 Capdevila, Luc, Rouquet, François, Virgili, Fabrice, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003.

* 69 Les fiches Wikipédia des conseillères de la République de 1946 sont gravement lacunaires, parfois inexistantes.

* 70 Notons par exemple l'existence d'une Association des femmes décorées de la Légion d'Honneur.

* 71 La mémoire officielle n'est pas seulement nationale, elle est aussi locale. Une exploration des mémoires locales serait nécessaire : sont-elles moins oublieuses des femmes ?

* 72 Ce que le Parti communiste a réalisé avec l'association de recherche « Femmes et communistes : jalons pour une histoire » créée en 1998 n'a pas d'équivalent dans un autre parti.

* 73 Actes publiés aux éditions du Rocher en 1977.

* 74 Cf. Brive, Marie-France, « Les résistantes et la Résistance », Clio, n° 1, 1995, p. 57-66. Première titulaire d'un poste universitaire sur l'histoire des femmes, Marie-France Brive a travaillé sur les femmes dans la Résistance dans une perspective féministe.

* 75 Réalisé en 2003 avec Cécile Favier, ce documentaire dénonce l'oubli des résistantes.

* 76 Pavillard, Anne-Marie « Les archives de l'Association nationale des déportées et internées de la Résistance (ADIR) à la BDIC », Histoire@Politique, n° 5, mai-août 2008 (n° « Femmes en résistance à Ravensbrück ») : www.histoire-politique.fr/index.php?numero=05&rub=sommaire.

* 77 Avocate militante féministe dès les années 1930, membre du Mouvement de libération nationale, nommée au Comité départemental de libération des Bouches-du-Rhône, députée MRP, ministre de la Santé publique et de la Population en 1947-1948.

* 78 Knibiehler, Yvonne, Germaine Poinso-Chapuis. Femme d'État, Aix-en-Provence, Edisud, 1998.

* 79 Sur les luttes féministes de l'avant-guerre, cf : C. Bard, Christine, Les Filles de Marianne, Paris, Fayard, 1995, et sur le débat à propos du vote : Bougle-Moalic, Anne-Sarah, Le vote des Françaises : cent ans de débats, 1848-1944, Paris, PUR, collection « Archives du féminisme », 2012.

* 80 Aubrac, Lucie, Cette exigeante liberté : entretiens avec Corinne Bouchoux, Paris, L'Archipel, 1997.

* 81 Témoignage d'Y. Dumont à W. Guéraiche, le 4 octobre 1988, cité dans Guéraiche, William, Les femmes et la République. Essai sur la répartition du pouvoir de 1943 à 1979, Paris, éditions de l'Atelier/éditions ouvrières, 1999, p. 87. Les notes sont de Sabrina Tricaud.

* 82 Dogan, Mattéi, et Hiley, John, Elites, Crisis, and the Origins of Regimes, 1998, et M. Dogan, « Les professions propices à la carrière politique. Osmoses, filières et viviers », in M. Offerlé, Profession politique XIXème-XXème siècles, Belin, 1999, pages 171-200.

* 83 Il s'agit de : Alice Brisset, Gilberte Brossolette, Marie-Hélène Cardot, Isabelle Claeys, Renée Dervaux, Juliette Dubois, Mireille Dumont, Yvonne Dumont, Eugénie Eboué-Tell, Hélène Edeline, Brigitte Gros, Nicole de Hauteclocque, Catherine Lagatu, Marie-Hélène Lefaucheux, Marie Oyon, Maria Pacaut, Germaine Pican, Marie Roche, Claire Saunier, Françoise Seligmann, Jane Vialle, Jeanne Vigier.

* 84 La plupart ont été sénatrices sous la IVème République (17 sur 22 soit 77 %) et sept ont siégé au Palais du Luxembourg sous la Vème République. Renée Dervaux et Marie-Hélène Cardot ont poursuivi leur carrière au Sénat sous la Vème République. Cinq femmes résistantes y ont siégé après 1958 : Hélène Édeline, Brigitte Gros, Nicole de Hauteclocque, Catherine Lagatu, Françoise Séligmann.

* 85 La proportion de femmes « éjectées » en 1948 est plus forte si l'on se réfère aux seules élues de la IVème République : 10 sur 17, soit plus de la moitié des conseillères de la République.

* 86 W. Guéraiche, op. cit.

* 87 En lui remettant la Croix de chevalier de la Légion d'Honneur, en 1973, Alain Poher, président du Sénat, prononce ces mots : « Soyez sûre que le Sénat vous est reconnaissant de ces 25 années d'activité et vous remercie du témoignage que vous avez apporté pendant toute votre vie. Pour nous, vous resterez la « sainte du palais » », 8 mai 1973, www.senat.fr.

* 88 Gros, Brigitte, Véronique dans l'appareil, Paris, Julliard, 1960.

* 89 77 % d'entre elles ont candidaté au moins une fois aux élections constituantes de 1945 et 1946, ou bien à une élection législative avant de siéger au Sénat.

* 90 G. Brossolette (députée à la première Constituante), I. Claeys (députée du Nord de 1949 à 1951), E. Eboué-Tell (députée aux deux assemblées constituantes), N. de Hauteclocque (députée de Paris de 1962 à 1986), M.-H. Lefaucheux (députée à la première Constituante) et M. Oyon (députée à la première Constituante).

* 91 Propos recueillis par Annick Cojean, Le Monde, 9 mars 2001.

* 92 « J'ai adoré présider les séances, raconte Gilberte Brossolette. Vous savez que c'est très amusant ! » (cf note ci-dessus).

* 93 C'est toujours le cas aujourd'hui. On compte aujourd'hui deux femmes parmi les huit vice-présidentes, et cinq sur les quatre secrétaires du Bureau après le renouvellement de 2011.

* 94 Elles ont également occupé une position non négligeable à la commission des pensions : 6 sur 22.

* 95 « La grande victime de la guerre, n'est-ce pas incontestablement l'enfant ? » s'interroge Marie-Hélène Cardot à la tribune le 2 août 1950 sur le projet de loi relatif à l'amélioration de la situation des anciens combattants et victimes de guerre.

* 96 Compte rendu de la séance du Conseil de la République du jeudi 21 décembre 1950, Journal officiel de la République française du 22 décembre 1950, pp. 3206-3208.

* 97 Proposition de loi n° 157 du 14 mai 1968 tendant à permettre aux mères de famille exerçant un emploi salarié de déduire, lors du calcul de leur revenu net imposable, le montant des frais résultant de la garde de leurs enfants.

* 98 Propos rapportés par Laure Adler, Les femmes politiques, Paris, Le Seuil, 1993, p. 143. Ce discours ne mentionne pourtant pas les femmes résistantes, mais évoque les « soldats et maquisards, nos frères et nos enfants » que « nous avons vus tomber [...] pour que la France vive ».

* 99 Discussion de la question n° 65 de Mme Jeanine Alexandre-Debray concernant le droit au travail des femmes, le 30 juin 1977.

* 100 JO - Débats du Sénat, séance du 30 juin 1977, p. 1958.

* 101 JO - Débats du Sénat, séance du 30 juin 1977, p. 1956.

* 102 Seligmann, Françoise, Liberté, quand tu nous tiens (1940-1954), tome I, Paris, Fayard, 2000, 393 p.

* 103 Interview publiée dans A Paris, le magazine d'information de la ville de Paris, n° 14 (mars 2005). Archives du Sénat.

* 104 JO - Débats du Sénat, séance du 15 juin 1993, p. 1285.

* 105 JO - Débats du Sénat, séance du 4 décembre 1992, p. 3654.

* 106 JO - Débats du Sénat, séance du 19 mai 1994, p. 1708.

* 107 AFP, 28 février 2013.

* 108 Source : Service Historique de la Défense (SHD), dossier personnel de Mme de Hauteclocque, cote 16P177767, consulté le 17/04/2014.

* 109 SHD, dossier personnel de Mme de Hauteclocque, Mémoire de proposition pour la nomination au grade de chevalier de la Légion d'Honneur, réalisé à Paris le 27/07/1954 par le Chef de corps, le lieutenant-colonel Lecomte, chef du réseau CND Castille. Consulté le 17/04/2014.

* 110 Propos cités dans sa biographie mise en ligne sur le site de l'Assemblée Nationale (www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=3770)

* 111 JO - Débats de de l'Assemblée nationale, séance du 29 octobre 1965, p. 4359.

* 112 JO - Débats de l'Assemblée nationale, 2ème séance du 27 octobre 1971, p. 4985.

* 113 JO - Débats de l'Assemblée nationale, 1ère séance du 10 novembre 1982, p. 7009.

* 114 JO - Débats du Sénat, séance du 25 octobre 1988, p. 655-656.

* 115 JO - Débats du Sénat, séance du 9 octobre 1973, question orale de Mme Goutmann.

* 116 JO - Débats du Sénat, séance du 8 octobre 1974.

* 117 JO - Débats du Sénat, séance du 27 juin 1978.

* 118 JO - Débats du Sénat, séance du 14 décembre 1979, p. 5448-5449.

* 119 JO - Débats du Sénat, séance du 13 octobre 1982, p. 4500-4513.

* 120 Lucie Aubrac avait bien été désignée pour siéger à l'Assemblée consultative provisoire d'Alger en tant que représentante de « Libération-Sud » mais la naissance de sa fille l'a retenue à Londres. Son mari, Raymond Aubrac, s'y est rendu. Voir Aubrac, Raymond, Où la mémoire s'attarde, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 145.

* 121 Chombart de Lauwe, Marie-José, op. cit.