LE RÔLE DE L'ÉCOLE
(Extrait du rapport du Président du Sénat
au Président de la République)

LE RÔLE DE L'ÉCOLE

Extrait de « la nation française, un héritage en partage »,

Rapport de Gérard Larcher, Président du Sénat
au Président de la République

- 15 avril 2015 -

[...] Mais, aujourd'hui, puisque l'on n'y prend plus garde, « le lien entre l'école et la nation s'oblitère » 69 ( * ) .

Nous venons de voir les raisons pour lesquelles le sentiment d'appartenance à la nation se distend. D'un côté, une perception nostalgique de la conscience nationale qui pourrait dériver vers une sorte de mouvement d'autodéfense de citoyens effrayés par l'interdépendance mondiale. A l'opposé, des identités communautaires qui se développent, en s'appuyant parfois opportunément sur la culture du Net et de « l'hyperlien », sans se soucier de rester compatibles avec les valeurs communes de la République française.

L'école, elle aussi, est tiraillée par ces deux tendances « D'un côté, elle est soucieuse de l'éveil des consciences ; de l'autre, elle doit résister à la puissance de l'opinion, délivrer les jeunes des subordinations culturelles du moment, assurer une cohérence au savoir, garantir l'unité de ce qui se transmet » 70 ( * ) .

Mais c'est précisément dans la résolution de cette équation que l'école se met au service de l'émergence d'un citoyen français rationnel s'affranchissant de sa communauté .

Il faut, comme le dit Alain Finkielkraut, que « les élèves puissent oublier leur communauté d'origine et penser à autre chose qu'à ce qu'ils sont pour pouvoir penser par eux-mêmes » 71 ( * ) . Le droit à la différence n'est une liberté que s'il est assorti du droit et de la capacité d'être indifférent à sa différence .

Cette finalité émancipatrice de l'École est essentielle, « Au-delà de la crise économique que nous traversons, ce n'est pas le caractère inégalitaire de notre société qui est mis en cause, c'est son caractère émancipateur. » 72 ( * )

Mais depuis près de quarante ans, une partie du milieu scolaire vit dans un malentendu : ce qui devait être une finalité est devenu un principe de départ.

« L'acrobatie rusée de « l'Emile » de Rousseau, qui rend compatible la directivité du maître et l'autonomie de l'enfant, » 73 ( * ) a été prise au pied de la lettre par divers pédagogues qui ont fait de la spontanéité de l'enfant la condition nécessaire de l'apprentissage. Les pédagogies constructivistes, d'après lesquelles c'est l'enfant qui construit lui-même son savoir, ont pris le pouvoir dans l'enseignement.

Or, comme l'a souligné le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, Xavier Darcos, « La liberté n'est pas un point de départ, mais la ligne d'arrivée » 74 ( * ) .

La mission de l'école consiste à transmettre des savoirs universels et les valeurs de la République française. Condorcet est le premier à avoir pensé ce qui va devenir l'école de la République : « La société doit au peuple une instruction publique comme moyen de rendre réelle l'égalité des droits » 75 ( * ) .

C'est aussi le sens du fait que l'éducation soit, dans notre pays, « nationale ». L'école est bien plus qu'un service public, comme la santé ou les transports. Elle est dans notre tradition culturelle, une « institution » qui élève les enfants à la dignité de citoyens français capables d'exercer leur propre libre arbitre.

Cette responsabilité et cette ambition supposent, pour l'État, de faire respecter certaines conditions, à commencer par l'autorité du maître qui transmet à l'élève et la primauté des savoirs sur tout « pédagogisme » qui réduirait l'éducation à des techniques d'apprentissage. « Ce qu'il convient de mettre au centre du système éducatif, ce n'est pas l'élève ou les savoirs seuls, mais d'évidence la relation entre l'élève et les savoirs, c'est-à-dire d'un côté le rôle de transmission qui est celui des maîtres et de l'autre, l'impératif de travail qui est celui des élèves » 76 ( * ) résume Luc Ferry.

Mais « l'autorité à l'école, ne se résume pas à celle des professeurs, c'est l'autorité de l'institution scolaire qui est en jeu » souligne Marcel Gauchet 77 ( * ) .

Cependant, tous les signaux concordent pour montrer que les enseignants sont aujourd'hui seuls en première ligne. Ils doivent être soutenus sans réserve, par l'institution scolaire et concrètement par les autorités académiques, lorsqu'ils sont confrontés à des manifestations d'opinions ou des comportements contraires aux valeurs républicaines, ou à la contestation idéologique ou religieuse du savoir transmis.

Il incombe à ces mêmes autorités académiques (recteurs, inspecteurs d'académie, personnels de direction, inspecteur du premier degré) de rappeler, en cas de transgressions répétées des enfants aux principes de la République, la responsabilité première des parents dans leur rôle d'éducateur , avec l'à-propos et le discernement nécessaire.

Ce rappel doit éviter le double écueil de l'angélisme incantatoire ou, à l'opposé, de la pénalisation « en trompe l'oeil », polémique et jamais réellement appliquée. Il doit être graduel et progressif. Mais, in fine, il peut reposer efficacement, ayons la franchise de le reconnaître, sur le ressort le plus convaincant : celui qui peut aboutir à la suspension de l'aide financière apportée par la solidarité nationale .

Cette responsabilité va de pair avec une plus grande reconnaissance de la légitimité des parents et des familles au sein de l'école . L'engagement des parents, leur adhésion au projet éducatif de l'établissement scolaire de leurs enfants sont une des clés de la réussite de certains établissements, comme cela se constate souvent dans l'enseignement privé sous contrat.

À cette présence forte de l'institution scolaire , là où elle est indispensable (la restauration de l'autorité, la fixation des objectifs du système scolaire et la définition des programmes, la collation des diplômes), doit répondre une plus grande autonomie pour chaque établissement scolaire dans l'organisation de l'enseignement , à proprement parler.

La liberté pédagogique et l'autonomie administrative , en même temps que la dévolution des moyens correspondant et la gestion des ressources humaines doivent être transférées aux établissements scolaires . À charge pour eux de rendre compte des résultats qu'ils obtiennent au regard d'exigences et d'objectifs qui sont fixés par la nation seule .

Dans le second degré , le chef d'établissement doit pouvoir donner un avis sur les enseignants qui envisagent de rejoindre un établissement scolaire, voire dans certains cas, choisir le profil adapté au projet et à l'environnement de l'établissement.

Dans le premier degré , « tout est à construire, puisque, en réalité, faute de direction, les écoles primaires n'ont jamais été dirigées » 78 ( * ) . Il est urgent de donner aux directeurs d'école l'autorité nécessaire pour piloter les écoles primaires, qui ont vocation à devenir des établissements publics du premier degré dotés de la personnalité morale.

Cette plus grande autonomie des établissements contribuera également à fluidifier les relations avec les collectivités territoriales , tant les sujets d'interface sont nombreux : les locaux, la restauration scolaire, la pratique sportive et plus généralement tout le champ périscolaire.

À côté du rétablissement de l'autorité du maître, du développement de l'autonomie des établissements, la valorisation du mérite de l'élève constitue le troisième élément pour que l'école joue à nouveau le rôle de creuset républicain qu'elle a déjà occupé dans l'histoire de notre pays.

Contrairement aux idées reçues, l'ascension sociale et la confiance dans l'institution scolaire sont compromises lorsqu'il y a renoncement au principe de la méritocratie républicaine .

Le slogan « La réussite pour tous » a paradoxalement conduit à l'émergence d'une sélection reposant , non plus sur des exigences connues à l'avance, mais sur des codes désormais implicites et connus par des initiés , dont la composition sociologique a d'ailleurs évolué.

Avec la fin officielle des classes de niveaux, qui permettaient pourtant d'adapter le rythme de l'enseignement à la capacité des élèves, ce fut le choix des options et des classes bilingues qui a permis d'orienter son enfant, d'abord dans les bonnes classes, puis dans les bons établissements. Certains enseignants excellaient d'ailleurs dans la maîtrise de ces arcanes...

Mais partout ailleurs, le mérite scolaire, dans la mesure où il devenait « accessible à tous » en distinguant de moins en moins les élèves dans leur parcours, n'a plus suffi.

Il s'est alors développé, à côté de l'école, une offre parallèle et marchande de la « réussite scolaire » dont la vitalité économique des entreprises qui la procure est le meilleur témoignage. Ces entreprises fondent d'ailleurs leur communication sur une image dévalorisée de l'école, comme le décrypte astucieusement le blog « L'Instit Humeurs » 79 ( * ) .

Les nouveaux « héritiers », pour reprendre le mot de Bourdieu, ne sont plus les élèves que distinguait une méritocratie scolaire jugée par certains trop élitiste, mais les enfants des familles qui peuvent désormais payer des cours privés en complément de l'offre scolaire.

Le principe d'égalité n'est pas une valeur abstraite, mais un concept opératoire, indispensable à l'intériorisation du lien social et de la confiance dans l'institution . Il ne s'oppose pas à la reconnaissance des mérites de chacun.

À l'école, ce principe doit se traduire très concrètement par une offre de remédiation, à chaque étape de la vie scolaire, permettant de résoudre les difficultés d'apprentissage qui ont été repérées, et non par un abaissement de l'ambition et des exigences dans la transmission du savoir .

Parmi les savoirs que transmet l'école , l'histoire, la géographie, la littérature et de manière plus générale « les Humanités » ont, en France, une vertu émancipatrice et civilisatrice.

Que faut-il, à ce sujet, penser de l'actuel projet de la ministre de l'Éducation nationale qui consiste à supprimer l'enseignement du latin comme option, pour l'inclure dans un « enseignement pratique interdisciplinaire » dénommé « Langues et cultures de l'Antiquité » 80 ( * ) ? À lui seul, l'emploi de ce curieux sabir et du pluriel dans sa dénomination sonne le glas pour l'enseignement d'une langue qui a irrigué, pendant plus de vingt siècles, la culture occidentale.

Et pourtant, comme l'écrit l'ancien recteur de l'académie de Créteil, Jean-Michel Blanquer, « Penser que la culture antique correspond à une culture élitiste que l'on doit évacuer du collège est en réalité antisocial » 81 ( * ) .

L'enseignement de l'histoire ne doit pas davantage subir le même sort.

Il doit faire l'objet d'une refonte complète permettant à chaque élève, quelle que soit sa culture d'origine, de se réapproprier le roman - le récit - national, qui repose sur l'idée que la communauté nationale est le fruit d'une construction volontaire, d'un progrès constant, d'un dessein propre à la nation française.

Il s'agit de donner à l'enseignement de l'histoire un sens et une portée effectives en matière de sentiment d'appartenance : grandes dates, grands personnages, grands événements, grandes idées, doivent ponctuer cet enseignement et chaque élève doit pouvoir y trouver une source d'intelligence et de réflexion, d'identification et de fierté.

Même si cela peut paraître très symbolique, ou précisément à cause de cela, la récente suppression de l'épreuve d'histoire, certes facultative, au concours d'entrée de l'ENA 82 ( * ) constitue aussi un bien étrange signal pour la formation de nos élites.

Enfin, il me semble non seulement possible mais nécessaire d'introduire un enseignement du « fait religieux » comprenant notamment une approche historique de l'apparition des religions de l'Extrême-orient à l'Occident, selon les préconisations du rapport de Régis Debray au ministre de l'Éducation nationale, remis en... 2002.

Analysant dans un de ses ouvrages, l'histoire de la sensibilité des Français à la France, l'historien Pierre Chaunu résumait la responsabilité de l'enseignement des « Humanités » en écrivant : « Je puis désormais tracer le trait fort qui marque lourdement le destin la France : les Français ont sous leurs pieds le sol qui contient, proportionnellement aux vivants, le plus grand nombre de morts » 83 ( * ) .

La nation est notre patrimoine et notre héritage qu'il s'agit aujourd'hui de faire connaître et aimer, de mieux partager et de transmettre.

Restaurer la cohésion nationale passe aussi par l'abolition de l'esprit victimaire , par lequel un groupe ou une communauté, non seulement exige une réparation du corps social mais encore soumet à sa prééminence idéologique, l'ensemble des mécanismes médiatiques, institutionnels et politiques.

Au contraire, comme l'écrit Jean-Pierre Chevènement, « c'est en faisant aimer la France que nous pourrons poursuivre la tâche multiséculaire de l'intégration de nouveaux citoyens à notre nation » 84 ( * ) .

C'est à la lumière de ce constat, qu'il faut s'interroger sur la tenue, à l'école, des séquences « mémorielles » qui brouillent les repères de nos enfants .

S'il faut traiter et assumer les moments douloureux du passé de notre pays, il est également nécessaire de commémorer et de valoriser ses moments libérateurs . L'abolition de l'esclavage et le combat mené par Schoelcher ou par Solitude doivent être des motifs de fierté, comme peut l'être la fin du colonialisme.

Transformer une partie de la jeunesse en victime de ce passé douloureux ne lui donnera pas foi en l'avenir, mais risque d'attiser au contraire la haine de la nation, c'est-à-dire la haine de soi.

Comme l'observe la Grande Loge féminine de France, « La notion de repentance ne doit pas être un prétexte pour tirer profit aujourd'hui d'un passé douloureux. Seuls doivent demeurer la dignité de ceux qui ont souffert et le respect qu'on leur doit » 85 ( * ) .

À cette situation déjà confuse, est venue s'ajouter la tentation d'instaurer à l'école des mécanismes de discrimination positive, qui consiste à rééquilibrer la situation relative de groupes considérés comme structurellement défavorisés en créant, en leur faveur, un statut privilégié.

Ainsi définie, l a discrimination positive présente le double inconvénient d'inverser l'ordre des privilèges au lieu de supprimer ceux-ci - créant ainsi un sentiment de contrainte et d'injustice chez les exclus de la procédure - et de légitimer , à l'inverse du but poursuivi, les revendications d'ordre ethnique, religieux ou identitaire. Elle favorise, à l'évidence, le communautarisme dans chacun des groupes.

L'école républicaine doit , plus que jamais, se montrer capable d'assumer sa mission originelle : être le creuset de la République au-delà de la simple coexistence et de la tolérance passive des différences.

Elle doit également rassembler et unir au travers de célébrations , pour, comme l'écrivait Jean Jaurès, « créer autour de l'école et de ses maîtres une atmosphère républicaine, une sorte de grande amitié nationale [...] » 86 ( * ) .

Maire, j'ai toujours veillé à ce que la remise des prix soit maintenue avant l'entrée en 6ème en présence des autorités. À cette occasion, je pouvais lire dans le regard des enfants la fierté d'appartenir à l'école de la République.

L'école républicaine doit retrouver le sens éducatif, moral et symbolique de la « liturgie » républicaine et de ses rites . Il n'y a, en cela, nul souvenir nostalgique d'un âge d'or de la République mais l'affirmation, très contemporaine, du besoin de moments et de lieux de communion autour des principes, des valeurs, des symboles et des évènements qui forgent notre conscience nationale. Il en va aussi des minutes de silence...

Les pères de l'École républicaine avaient d'ailleurs des mots très clairs.

Ils voulaient ardemment et explicitement que l'École affirme l'idée de la Patrie . « La Patrie, continuait Paul Bert, quoiqu'en disent les philosophes sceptiques qui se déguisent derrière le nom « humanitaires », n'est pas une expression géographique défendue par des forteresses . C'est un héritage séculaire d'efforts communs, de luttes communes, de joies, de douleurs, d'espérances, de haines et d'amours. La Patrie ! Les générations s'en passent de main en main le flambeau toujours vivant; c'est comme le feu des vestales antiques : malheur à celui qui le laisserait s'éteindre ! » 87 ( * ) .

La commission d'enquête du Sénat consacrée au service public de l'éducation rendra prochainement ses conclusions et méritera attention. [...]

* * * *


* 69 Contribution pour Fondapol sous le pseudonyme de Charles Feuillerade : « L'école de la liberté : initiative, autonomie et responsabilité ». - Janvier 2012.

* 70 Ibid.

* 71 Entretien avec Alain Finkelkraut - 02 mars 2015.

* 72 Contribution de Bruno Retailleau - Président du groupe UMP du Sénat - 24 mars 2015.

* 73 Xavier Darcos - Commentaire sur « Rousseau et l'Education » - juin 2012.

* 74 Ibid.

* 75 Nicolas de Condorcet « Cinq mémoires sur l'instruction publiques » - 1791.

* 76 Luc Ferry « Lettre à tous ceux qui aiment l'école ».- Odile Jacob.

* 77 Entretien avec Marcel Gauchet - 19 février 2015.

* 78 Contribution pour Fondapol sous le pseudonyme de Charles Feuillerade : « L'école de la liberté : initiative, autonomie et responsabilité ». - Janvier 2012.

* 79 http://www.blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/ « Acadomia, l'imposture faite à l'échec scolaire »

* 80 Présentation de la réforme du collège par la Ministre de l'Éducation Nationale « Mieux apprendre, pour mieux réussir » - 11 mars 2015.

* 81 Jean Michel Blanquer - « Les humanités, avenir de l'humanité » - Le Point - 02 avril 2015.

* 82 Arrêté du 16 avril 2014- JO du 25 avril 2014.

* 83 Pierre Chaunu - La France - Histoire de la sensibilité des français à la France - Robert Lafont 1982.

* 84 Contribution de Jean-Pierre Chevènement au nom de la Fondation Res Publica - 13 mars 2015.

* 85 Contribution de la Grande Loge féminine de France - Février 2015.

* 86 Jean Jaurès, « Pour l'école laïque » - Revue de l'enseignement primaire et primaire supérieur - n°34 - 17 mai 1914.

* 87 Paul Bert - Député de l'Yonne - Discours du 18 août 1880 prononcé à Auxerre.

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