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L'Europe à l'épreuve de la crise des migrants : la mise en oeuvre de la « relocalisation » des demandeurs d'asile et des hotspots

24 février 2016 : L'Europe à l'épreuve de la crise des migrants : la mise en oeuvre de la « relocalisation » des demandeurs d'asile et des hotspots ( rapport d'information )

I. LA GRÈCE CONFRONTÉE À UN AFFLUX DE MIGRANTS SANS PRÉCÉDENT

A. LA RÉORIENTATION VERS LA GRÈCE DE FLUX DE MIGRANTS TOUJOURS PLUS IMPORTANTS

Alors que l'année 2014 avait été caractérisée par d'importantes arrivées en Italie de migrants en provenance de Libye2(*), l'année 2015 marque un tournant à la fois par l'ampleur du flux de migrants (1 047 844 personnes, dont 1 007 492 par la mer Méditerranée, selon l'Organisation internationale pour les migrations - OIM), mais également par sa réorientation via la Grèce qui en aurait accueilli plus de 80 %.

Source : commission des lois du Sénat à partir des données fournies par l'OIM

Selon les chiffres du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR), la Grèce a accueilli, en 2015, 856 723 migrants dont la très grande majorité arrivés par la mer. À la fin de l'été 2015, cela a représenté jusqu'à 10 000 arrivées par jour.

500 018 personnes, soit 58,4 % des arrivées en Grèce et 48 % du total des arrivées en Europe, ont débarqué sur l'île de Lesbos, qui n'est séparée de la Turquie que par un bras de mer d'une dizaine de kilomètres. La capitale de l'île, Mytilène, qui compte 27 000 habitants, a ainsi dû accueillir jusqu'à 35 000 migrants sur son sol à la fin de l'été.

La périlleuse traversée du bras de mer séparant Lesbos des côtes turques

Contrairement aux gros navires assurant la traversée depuis la Libye, les embarcations assurant le passage depuis la Turquie vers les îles grecques sont de frêles esquifs, chargés de 50 à 60 personnes.

Outre l'absence de tout dispositif de sécurité, y compris de gilets de sauvetage valables, les garde-côtes déplorent la piètre qualité des moteurs. Généralement peu puissants et de contrefaçon, ces moteurs ne peuvent assurer une bonne navigabilité, d'autant qu'ils sont parfois sabotés par les migrants qui cherchent à être secourus.

Moteurs saisis par les garde-côtes à Lesbos

Source : commission des lois du Sénat

Les garde-côtes, assistés de l'agence Frontex, interviennent donc le plus souvent en mer, dans le cadre d'opérations de sauvetage. Les passeurs confient en général le pilotage de l'embarcation à l'un des migrants ou, s'ils montent à bord, abandonnent le bateau avant l'entrée dans les eaux territoriales grecques, le laissant à la dérive. Plus rarement, ils se jettent eux-mêmes à l'eau pour être secourus.

Sur les 80 passeurs interpelés et déférés devant la justice l'an passé par les garde-côtes, 80 % étaient d'origine turque. C'est pourquoi l'ensemble des interlocuteurs rencontrés par la délégation de la commission des lois a, en outre, mis en avant la nécessité d'une lutte plus active contre les réseaux de passeurs et autres mafias, en coopération avec les autorités turques.

Cette augmentation soudaine du flux de migrants trouverait sa source dans plusieurs facteurs : la dégradation continue de la situation géopolitique au Proche-Orient, l'absence de contrôles exercés par la Turquie, le durcissement des conditions de vie pour les réfugiés dans les camps en Jordanie et en Turquie, les offres généreuses d'accueil de certains États de l'Union européenne...

L'arrivée au pouvoir du parti Syriza en Grèce a également contribué à ce phénomène du fait de la suppression par le gouvernement de M. Alexis Tsipras de certaines mesures juridiques dissuasives, en particulier la fermeture des 5 000 places en centre de rétention administrative qui existaient sur les îles, la fin de l'opération « Bouclier » à la frontière terrestre avec la Turquie3(*) et celle des contrôles en centre-ville dans le cadre de l'opération « Xenios Zeus »4(*). En outre, l'ouverture de la frontière avec l'Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM) a facilité entrées et sorties du territoire grec vers la « route des Balkans ».

Loin de se ralentir, ce phénomène semble encore se renforcer en ce début d'année 2016. En dépit des mauvaises conditions météorologiques hivernales en mer Méditerranée, le flux d'arrivées demeure extrêmement important. Ainsi, l'OIM comptabilise, pour le seul mois de janvier, 67 193 arrivées en Europe par la mer, dont 58 547 via la Grèce (contre 5 000 au total à la même date en 2015), soit une moyenne de près de 2 000 entrées quotidiennes. À Lesbos, 34 647 arrivées ont ainsi été enregistrées pendant cette période.

Le corollaire est une augmentation du nombre de noyades, l'OIM ayant recensé au 9 février dernier 319 décès en mer Égée pour 2016 contre 805 pour toute l'année 2015. Ce chiffre est à mettre en parallèle avec la composition des frêles embarcations qui prennent désormais la mer depuis les côtes turques, la part des femmes et des enfants s'étant accrue par rapport à l'an passé. Cette situation pourrait s'expliquer par la fermeture annoncée des frontières des États européens, les hommes partis les premiers faisant venir leur famille tant que le passage est encore possible et ce malgré le péril.

Source : commission des lois du Sénat à partir des données fournies par l'UNHCR


* 2 Selon l'OIM, en 2014, l'Italie a vu arriver par la mer 170 100 migrants alors que la Grèce comptabilisait environ 77 000 nouveaux entrants sur son territoire.

* 3 Lancée en août 2012 par le gouvernement grec avec l'appui de l'agence européenne Frontex, l'opération « Aspida » ou « Bouclier » a consisté dans le renforcement des contrôles le long du fleuve Evros qui marque la frontière terrestre avec la Turquie, avec l'envoi de 1 800 policiers et l'érection d'une clôture de 12,5 km.

* 4 Cette seconde opération, « Accueillir l'étranger », a permis des contrôles en zone urbaine, le déploiement de patrouilles terrestres et fluviales et l'envoi d'un contingent de 2 000 policiers sur l'Evros.