DEUXIÈME PARTIE :
RELEVER LE DÉFI D'UNE ALIMENTATION DURABLE

Les régimes alimentaires nés dans les pays occidentaux au XX e siècle exercent des impacts négatifs forts et non soutenables à long terme pour la santé humaine et l'environnement. C'est un fait désormais parfaitement documenté par la science. Ce constat nourrit de nombreuses initiatives privées et publiques et de nombreux travaux scientifiques pour tenter de définir et de diffuser des modèles alimentaires plus durables. Un large accord existe aujourd'hui pour estimer que ces modèles doivent respecter deux grands principes : la sobriété et la végétalisation. Des signes montrent que la transition vers cette alimentation plus durable s'est déjà enclenchée spontanément au sein de la société. Toutefois, une intervention des pouvoirs publics est nécessaire pour accompagner et amplifier ce mouvement, d'une part en réduisant les inégalités économiques et culturelles face à l'alimentation, car ces inégalités sont le principal frein à la diffusion des régimes sains ; d'autre part, en encourageant le développement de la filière des légumineuses, qui apparaissent comme une des clés de voûte de la transformation des systèmes alimentaires.

I. UNE PRISE DE CONSCIENCE DE LA NON-SOUTENABILITÉ DU SYSTÈME ALIMENTAIRE

A. LE RETOUR DE LA QUESTION STRATÉGIQUE DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Du point de vue de l'État, la sécurité alimentaire est la capacité à garantir un approvisionnement pérenne répondant en quantité et en qualité aux besoins alimentaires de la population. Cet objectif a toujours été prioritaire pour les pouvoirs publics et il le restera dans les décennies à venir. La permanence de l'objectif général ne doit cependant pas masquer que des changements sont intervenus dans la façon de poser les enjeux de sécurité alimentaire.

1. Une question posée en des termes renouvelés
a) Le retour des discours d'inspiration malthusienne

Tout au long du XIX e et du XX e siècle, en raison des gains de productivité considérables réalisés par l'agriculture, la crainte que la croissance de la population puisse être limitée par les disponibilités alimentaires s'est progressivement estompée dans les consciences, au moins en Occident. Aujourd'hui, cette crainte resurgit. La question se pose en effet de savoir comment nourrir les 10 milliards d'êtres humains attendus en 2050, alors que les rendements agricoles semblent parvenus à un palier et que le changement climatique et le déclin de la biodiversité font peser des risques nouveaux sur la production. Coincée entre l'épuisement progressif du modèle d'agriculture intensif, l'intensification de la crise environnementale et le dynamisme démographique, l'Humanité se retrouverait aujourd'hui au pied d'un « mur » de calories et de protéines qui contraint sa croissance démographique.

Cette résurgence contemporaine de la crainte d'une divergence entre accroissement de la population et disponibilités alimentaires repose toutefois sur une hypothèse qui se trouvait déjà au coeur du modèle de Thomas Malthus, à savoir que la demande alimentaire est une donnée intangible, entièrement déterminée par les évolutions démographiques, de sorte que la seule variable d'ajustement pour répondre à une demande alimentaire en hausse se trouve du côté de l'offre alimentaire : l'agriculture doit produire davantage, avec une régularité suffisante. Ce postulat est faux.

b) Un paradigme malthusien inadapté à la situation contemporaine

La crainte malthusienne sur la sécurité alimentaire néglige plusieurs aspects essentiels du système alimentaire actuel. En premier lieu, contrairement à l'époque de Malthus, l'offre alimentaire dépasse aujourd'hui structurellement et très largement les besoins. On estime ainsi que 30 % de la production alimentaire mondiale est perdue à un stade ou un autre du fonctionnement du système alimentaire. Par ailleurs, sans même tenir compte de ces gaspillages, une partie conséquente de la population mondiale atteint aujourd'hui des niveaux de consommation alimentaire dépassant sensiblement les besoins physiologiques. En 2013, on comptait dans le monde 2,1 milliards de personnes en surpoids, dont 671 millions d'obèses. Sans qu'il soit besoin de produire davantage, agir sur ces deux facteurs de déséquilibre du système alimentaire que sont les gaspillages et la surconsommation permettrait déjà de nourrir convenablement les 9 à 10 milliards d'êtres humains attendus en 2050 !

Le problème n'est donc pas principalement dans la capacité de production, mais dans la demande et l'accès à l'alimentation. Il tient avant tout à la généralisation des manières de se nourrir les moins durables. Au fur et à mesure que son niveau de vie augmente en effet, une part croissante de la population mondiale adopte le régime hyper calorique et fortement carné des pays développés. Or, tenter de répondre à cette demande avec les ressources et les techniques disponibles ne peut que conduire à des conséquences négatives en cascade, que la prospective Agrimonde-Terra 53 ( * ) a explorées et chiffrées : explosion du surpoids, de l'obésité et des maladies chroniques liées à la suralimentation ; dégradation des ressources naturelles, déforestation et sensibilité accrue de l'agriculture au changement climatique ; pollutions aux carbones et aux nitrates ; perte d'accès à la terre et paupérisation des agriculteurs dans plusieurs parties du monde ; instabilité accrue sur les marchés mondiaux agricoles ; inégalités économiques et spatiales accrues et difficultés exacerbées d'accès à la nourriture pour une partie significative de la population mondiale. Cette voie est une impasse et génère d'importants coûts pour la société. Seule une évolution vers une consommation durable est en mesure de garantir demain une sécurité alimentaire mondiale compatible avec la résilience des écosystèmes et de l'homme.

2. La France face à la question de sa sécurité alimentaire

Pour la France, grande puissance agricole disposant d'un climat tempéré et d'une agriculture performante, la question de la sécurité alimentaire se pose de manière moins aiguë qu'au niveau mondial. Deux enjeux apparaissent cependant prioritaires pour notre pays : renforcer sa souveraineté protéique et adapter son agriculture au réchauffement climatique.

a) Renforcer la souveraineté protéique

Le système alimentaire et européen est aujourd'hui fortement dépendant en protéines en raison des importations de protéines végétales, essentiellement sous forme de tourteaux de soja, nécessaires pour nourrir les animaux d'élevage. Plus de 60 % du besoin en protéines végétales en Europe est couvert par des importations 54 ( * ) . L'Europe est, avec la Chine, la seule puissance dans une telle situation de vulnérabilité.

L'autonomie protéique de la France est certes mieux garantie que celle de l'Union européenne : le taux de couverture de nos besoins se situe autour de 55 % pour les matières riches en protéines. La France importe néanmoins plus de 3 millions de tonnes de tourteaux de soja en provenance des USA, du Brésil, de l'Argentine et de l'Inde, ainsi qu'1 million de tonnes de tourteaux de tournesol, essentiellement en provenance d'Ukraine 55 ( * ) .

À l'heure actuelle, cette dépendance protéique n'est pas perçue par tous les acteurs économiques ni par les pouvoirs publics comme un véritable problème. Les marchés mondiaux assurent en effet, depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, un approvisionnement stable et important à la ferme Europe, ce qui crée l'illusion de la sécurité. Cette situation pourrait cependant radicalement changer. Même si elle ne rattrape pas le niveau observable actuellement dans les pays développés, on s'attend en effet à ce que la consommation de produits animaux au niveau mondial explose dans les prochaines années sous l'effet de la croissance démographique et de l'élévation des niveaux de vie. Cela va naturellement entraîner une forte hausse de la demande de protéines végétales nécessaires à l'élevage. Les importations européennes pourraient donc subir de fortes hausses de prix, voire même rencontrer des difficultés d'approvisionnement.

Par ailleurs, la hausse de la demande mondiale en protéines végétales ne peut qu'inciter, partout dans le monde, à mobiliser davantage de terres pour les produire. Cela ne pourra se faire qu'au prix d'une déforestation accrue et donc d'impacts fortement négatifs en termes de biodiversité et de gaz à effet de serre ou en détournant des terres arables produisant actuellement des aliments pour les humains (avec une concurrence feed/food qui aura des conséquences graves pour les populations rurales des pays en voie de développement, dont l'accès à la terre et à la nourriture sera menacé).

Que ce soit pour éviter de tomber dans une situation d'insécurité alimentaire ou pour éviter de contribuer à la déforestation et à la précarisation d'une partie de la population paysanne mondiale, la France et l'Europe ont donc intérêt à réduire leur dépendance protéique. Nous reviendrons plus loin sur l'analyse des freins et des leviers pour y parvenir, notamment en évoquant les enjeux du développement de la filière oléoprotéagineuse.

b) Adapter l'agriculture au réchauffement climatique

Maintenir un haut degré d'autonomie alimentaire en France et en Europe dans les prochaines décennies suppose aussi de renforcer la résilience de l'agriculture face aux effets du réchauffement climatique. Ce sujet a été traité dans un précédent rapport de la Délégation à la prospective du Sénat consacré à l'adaptation de la France au réchauffement climatique 56 ( * ) . On se contentera donc ici d'en reprendre les conclusions et les propositions qui concernent directement le présent rapport sur l'avenir de l'alimentation.

(1) La production agricole est sensible aux effets du réchauffement climatique

Le réchauffement climatique, déjà nettement perceptible, va se poursuivre d'ici à 2050 en raison de l'inertie du système climatique mondial, avec pour conséquence :

- un impact négatif direct sur le rendement de cultures majeures, notamment le blé ;

- un impact négatif indirect sur les rendements, lié au développement des pathogènes ;

- une variabilité accrue de la production due à la multiplication et à l'intensification des aléas climatiques, tels que les épisodes de sécheresse, de grêle ou les inondations ;

- une modification de la phénologie des cultures pérennes, qui va entraîner une précocité accrue des floraisons et donc un risque augmenté d'exposition des cultures aux gels tardifs, entraînant là encore une variabilité accrue de la production ;

- une moindre régularité de la production sur le plan qualitatif, avec notamment des baisses de teneur en micronutriments ou en protéines de certaines cultures ;

- une perte d'aptitude de certaines cultures actuellement pluviales ou faiblement irriguées, entrainant des besoins nouveaux d'irrigation alors même qu'on attend une raréfaction de la ressource hydrique.

(2) La nécessité de développer une stratégie de diversification des risques agricoles

Pour faire face aux effets négatifs attendus du réchauffement climatique, la stratégie d'adaptation doit favoriser la diversification géographique et culturale du système agricole de sorte qu'il soit plus résilient.

Cela plaide pour une reterritorialisation au moins partielle de certaines productions excessivement dépendantes des importations (cas par exemple du soja, déjà évoqué), mais aussi pour une approche prudente vis-à-vis des politiques alimentaires locales se donnant pour objet l'autosuffisance alimentaire sur un territoire restreint. Un système alimentaire conçu sur un petit périmètre géographique est en effet très vulnérable aux aléas qui peuvent l'affecter, surtout s'il est peu diversifié.

Cela plaide également pour une recomposition progressive de la géographie des cultures 57 ( * ) .

Cela plaide enfin pour une diversification culturale plus poussée. La diversification agroécologique des espèces cultivées permettrait en effet de réduire fortement la vulnérabilité face aux bioagresseurs émergents ou rendus plus virulents du fait du réchauffement. Elle permettrait aussi de réduire l'exposition aux aléas climatiques, car toutes les cultures ne sont pas impactées simultanément et au même degré lorsque survient un tel aléa.


* 53 Cirad, Inrae, Agrimonde-Terra : Land Use and Food Security in 2050, 2016

* 54 Report from The Commission on the development of plant proteins in the European Union, nov 2018. Les statistiques sur le marché des protéines reposent sur les plantes riches en protéines (taux >15 %). La demande européenne de protéines végétales est de 27 millions de tonnes par an, dont 17 millions de tonnes importées.

* 55 CGAAER, « Diversification de la ressource protéique en alimentation humaine et animale - État des lieux et perspectives », septembre 2019. NB : Selon les chiffres fournis par l'INRA, si on calcule l'autonomie protéique en incluant les protéines végétales venant de plantes non classées par les matières riches en protéines, c'est-à-dire les céréales et les prairies notamment, cette autonomie se situe autour de 80 à 90 %.

* 56 Délégation à la prospective du Sénat, Adapter la France aux dérèglements climatiques à l'horizon 2050 : urgence déclarée Rapport d'information de MM. Ronan Dantec et Jean-Yves Roux, avril 2019.

* 57 Certaines cultures viables dans un territoire donné avec le climat des années 1980 seront plus fragiles ou moins productives avec le climat des années 2040-2050.

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